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Archive for août 2014

Manifestement, un changement énergétique est à l’œuvre et un livre récent, fruit des recherches croisées de trois spécialistes, invite à en prendre toute la mesure…

 

Depuis les « chocs pétroliers » de 1973 et 1979, la « Grande Crise » s’est ouverte « en synchronisme avec une brusque déstabilisation des structures énergétiques des sociétés industrialisées » – sans oublier la « crise climatique »…Dès la première édition de leur ouvrage magistral, sous-titré « les servitudes de la puissance », Jean-Claude Debeir, Jean-Paul Deléage et Daniel Hémery (historiens, économistes et spécialistes des questions énergétiques) prévenaient : il s’agit d’une détérioration à long terme des fondements énergétiques de l’économie mondiale.

Et si la « richesse pétrolière et électrique » de nos sociétés n’était plus assurée ? « Aucune alternative sociale n’est plus désormais concevable qui n’implique la mise en place d’un nouveau système énergétique » soulignent les chercheurs, au terme de leur histoire des systèmes énergétiques replacés dans la longue durée, du feu de bois néolithique au feu nucléaire : « Toute histoire de l’énergie coïncide avec celle des systèmes de convertisseurs énergétiques ».

Si la quantité d’énergie présente dans l’univers est infinie, il s’agit de la transformer en « énergie utile » – c’est le rôle des convertisseurs : il y a les convertisseurs biologiques (« les espèces sélectionnées par les agriculteurs ») et les convertisseurs artificiels comme les roues hydrauliques, la machine à vapeur ou la centrale nucléaire, dernier pari en date pour tenter de reculer les limites géologiques de la planète….

S’agirait-il aujourd’hui de trouver de nouveaux convertisseurs pour conjurer la crise énergétique en cours ? « La disponibilité énergétique libère ou obère le potentiel démographique, elle circonscrit sévèrement ses débordements » …

 

La rupture énergétique

 

« Structures essentielles du rapport de l’homme à la nature, les systèmes énergétiques constituent bien les fondements du développement des sociétés ; situés à l’articulation du rapport – contraignant – de la nature à l’homme, ils assignent à ce développement ses limites ».

En matière de systèmes énergétiques, le monde des hommes s’organise selon deux tendances : « fragmentation, pluralité et diversité des filières, d’une part, tendance à la centralisation, suivant les axes navigables, voies d’eau fluviales et maritimes d’autre part ». Donc, « c’est le système de production capitaliste qui a réalisé l’unification progressive des différentes filières en réseaux en les articulant dans un système énergétique mondial à la fois diversifié, hiérarchisé et centralisé ».

Après l’invention du moulin à eau et du moulin à vent et l’utilisation directe des forces de la nature, les révolutions agronomiques et industrielles des XVIIe et XVIIIe siècles en Angleterre, du XIXe siècle en France, l’humanité, dont l’activité principale était jusqu’alors cantonnée à sa sphère biologique, accroît et diversifie ses sources d’énergie avec l’emploi de la machine à vapeur et du charbon, puis entre dans son âge thermodynamique dont les applications ouvrent la voie à l’ère des transports, d’abord avec l’aventure ferroviaire puis avec la locomotion mécanique individuelle sur route – l’automobile devient « l’objet de désir » du XXe siècle…

Après 1945, « le modèle de consommation qui s’impose à l’échelle du monde industrialisé est l’american way of life, largement fondé sur l’électrification du quotidien », engendrant un « mode de vie à très forte intensité énergétique ».

Une longue phase de coûts de production décroissants s’étend alors – jusqu’au retournement de la décennie 1970 : « Le prodigieux essor des Trente Glorieuses avait créé l’illusion : la richesse ne pouvait qu’être industrielle et marchande. La crise de l’énergie oblige à redécouvrir le rôle irremplaçable de l’agriculture dans les sociétés, toutes les sociétés »…

Le voile se lève sur cette évidence : « les systèmes énergétiques qui ont supporté la croissance américaine ne sont pas extensibles à l’ensemble du monde ».

Jusqu’alors, des quantités de plus en plus importantes d’énergie ont été injectées dans le processus économique pour « obtenir des suppléments d’énergie finale de plus en plus faibles » – des convertisseurs d’énergie de plus en plus sophistiqués et des flux d’énergie croissants remplaçant le travail humain…

Mais la rente énergétique s’épuise (« aux rythmes de consommation actuels, il ne faudrait pas plus de quarante ans pour épuiser les réserves prouvées de pétrole et de gaz naturel, et quatre siècles pour celles du charbon »), l’universalisation du standard de consommation américaine s’avérerait dévastatrice – et un monde, forcément plus durable et solidaire, est à réinventer, tout comme la coopération entre décideurs – on a le droit de « faire un rêve » …

 

Vers une mutation énergétique?

 

Mais le nucléaire, alors ? Pensé à ses débuts, dans une France pauvre en charbon, comme « source d’énergie futuriste, universelle et inépuisable », il ne peut plus être envisagé, depuis Fukushima, que comme « le prélude d’une inéluctable mutation énergétique à inventer » pour en rester à cette douce euphémisation…

Une bonne majorité de l’opinion perçoit qu’il « ne fait que déplacer, sans la résoudre, la contradiction mortelle de systèmes sociaux dont la dynamique est fondée sur la croissance sans limites de biens matériels dans un univers dont les ressources énergétiques utilisables sont limitées »…

Dans sa thèse de sciences économiques, soutenue en 1983 à l’université de Grenoble II, Michel Damian estimait que « la filière électronucléaire clôt la révolution énergétique ininterrompue commencée au XVIIIe siècle ». En d’autres termes : « Seul convertisseur nouveau, avec le panneau photovoltaïque, découvert et développé industriellement au XXe siècle, l’électronucléaire témoigne de la réduction tendancielle des réserves d’efficacité globale du système énergétique capitaliste »…

Alors que se dissipe sa promesse de maîtrise du monde, le système serait-il entré dans sa phase irréversible de rendements décroissants ? « Voici qu’à l’âge de l’atome la vieille filière des moulins à vent se découvre un nouvel avenir »…

Un nouveau monde productif émergerait-il à partir d’alternatives « au ras du sol » et d’une « utilisation rationnelle des convertisseurs végétaux et animaux, et de toutes les formes d’énergie renouvelable » ?

Les auteurs ne sont pas avares en pistes – encore faudrait-il pouvoir les explorer avec des investissements conséquents : « Les filières de bioconversion représentent aujourd’hui le potentiel le plus élevé et socialement le plus significatif. Aliments, combustibles et polymères pour une végétalo-chimie se substituant à la carbochimie et à la pétrochimie peuvent constituer demain autant de produits d’une véritable « civilisation industrielle » du végétal ». La première étape passe par l’acceptation d’une évidence pour le moins incontournable : « Le gisement d’énergie le plus important est celui des économies d’énergie »…

Il reste à repenser dans un esprit de concertation et de coopération nos modes de vie, notre « modèle économique » – et à « changer de logiciel », comme on le dit si communément, pour une nouvelle « écologie de l’être »… C’est une histoire sans fin qui n’est pas écrite que dans les livres – fussent-ils aussi indispensables que celui-là à l’heure d’une édition revue et augmentée pour cette salutaire piqure de rappel… Il est déjà minuit au premier tiers du siècle et tout n’est pas encore perdu, mais comme dit l’inscription, gravée en 1760 sur le cadran solaire d’un couvent des franciscains du Sud du beau pays de France :

 

La vie s’enfuit comme l’ombre,

Mortel, sais-tu à quoi je sers, à marquer

Les heures que tu perds

Fais ton chemin, badaud, l’heure passe…

 

Le Phénix mutant…

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Jean-Claude Debeir, Jean-Paul Deléage et Daniel Hémery, Une histoire de l’énergie, Flammarion, 592 p., 25 €

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Une société supposée laïque sacrifierait-elle le bonheur collectif à une religion aussi mortifère que fruste dont le clergé inassouvi réclamerait toujours davantage de sacrifices aux « marchés » ? Le sociologue Bernard Friot en appelle à sortir du « chantage à l’emploi et à la dette » pour une « autre pratique de la valeur économique » : elle serait à notre portée grâce à un « déjà là considérable, les institutions salariales » – et par l’instauration d’un salaire inconditionnel à vie versé à tous.
Bernard Friot a été enseignant et chercheur en économie du travail au GREE-CNRS. Depuis Protection sociale et emploi : l’exemple de la France (Mission recherche du ministère de l’Emploi et de la Solidarité/La Dispute, 1997), il s’attache à démontrer tout le potentiel attaché au système de la « cotisation sociale » qui finance « le salaire à vie des retraités et le grade des soignants du service public hospitalier ». Dans son dernier ouvrage, L’enjeu du salaire (La Dispute, 2012) comme dans ses conférences, il invite à rompre avec la fascination d’un « récit mortifère qui nous voue au non-futur » – et à reconsidérer notre regard sur le salaire : « Ce n’est pas un pouvoir d’achat à la mesure du travail fourni, lié à la possession d’un emploi : c’est un mode de reconnaissance de la capacité à produire de la valeur économique ».
Travail, salaire, monnaie et…dette
Qu’est-ce que travailler, au fond ? John Kenneth Galbraith (1908-2005) soulignait toute l’ambivalence du terme « travail » – et de l’expérience selon les personnes : pour les uns, il s’agit d’une activité imposée par les nécessités de la survie, que l’on endure juste pour avoir le nécessaire voire un certain statut dans la collectivité, alors que pour d’autres il se révèle une inépuisable source de plaisir éminemment gratifiante qui donne un puissant sentiment de son importance personnelle : « Travail désigne à la fois l’obligation imposée aux uns et la source de prestige et de forte rémunération que désirent ardemment les autres, et dont ils jouissent. User du même mot pour les deux situations est déjà un signe évident d’escroquerie » (Les mensonges de l’économie, Grasset, 2004).
Pour Bernard Friot, « on travaille lorsque l’activité productrice de valeur d’usage – le travail concret – se double d’une production de valeur économique (le travail abstrait depuis son invention capitaliste) parce qu’elle s’inscrit dans des institutions qui, par convention, ajoutent à la valeur d’usage une valeur économique ».
Tout comme la monnaie, le travail et le salaire sont des « constructions sociales toujours en mouvement, marquées par les contradictions des rapports sociaux ». Or le salaire, « tel qu’il s’est construit dans la lutte au cours des deux derniers siècles, offre le tremplin d’une émancipation décisive par une pratique nouvelle de la valeur ».
Il est communément admis que seul le « travail » produit de la « valeur économique ». Mais les producteurs de cette valeur-là sont-ils considérés comme tels ? Ou bien seraient-ils réduits à leur seule « force de travail », celle-là même qu’il leur faudrait vendre sur un « marché du travail » ? Cette situation ne transformerait-elle pas chacun en « demandeur d’emploi » ? Sans embauche, pas de reconnaissance : « le marché du travail lie le salaire non à la personne mais au poste ».
« Pour être reconnu comme producteur il faut aussi s’endetter » rappelle Bernard Friot lors d’une conférence : « La dette ne se nourrit que de l’appropriation privée de la valeur créée par le travail d’autrui, mais aussi de la création monétaire par le crédit bancaire – ce qui fait de la monnaie, expression de la valeur créée par notre travail, une dette ! ». La création monétaire par la dette perpétuelle est-elle vraiment dans la nature des choses et dans l’ordre de l’univers ?

Vers l’affirmation d’un « droit de qualification universelle » ?

Bernard Friot propose une alternative « au type d’abstraction pratiquée pour la valeur-travail » et invite, dans son dernier livre, à considérer le statut de la fonction publique : « Contrairement à une formule répétée, la fonction publique n’est pas l’emploi à vie, c’est le salaire à vie, parce que la qualification et donc le salaire est l’attribut du fonctionnaire et non pas de son poste de travail comme dans le secteur privé (…) En cohérence avec cette attribution de la qualification à la personne du fonctionnaire, la pension de retraite, mise en place à compter de la loi de 1853, est la continuation du traitement. Attribut de la personne, le grade ne s’éteint pas avec la fin du service, et la pension est donc calculée sur la base du dernier salaire (…) Elle n’est pas la contrepartie de cotisations passées, mais la reconnaissance, à vie, de la qualification de la personne du fonctionnaire, qualification en acte y compris lorsqu’il est retraité. ».
La revendication pour le « plein emploi », plaide-t-il, ne devrait-elle pas plutôt, pour en finir avec le « chantage à l’emploi », faire place nette à celle pour la « qualification personnelle » et le « salaire inconditionnel à vie » ? Pour l’économiste-sociologue, le verrou à faire sauter, c’est bien « notre réduction à l’état de force de travail » par, rappelle-t-il en conclusion de son ouvrage, une « soumission à la violence conjuguée de la propriété lucrative, du marché du travail, de la valeur-travail et de la création monétaire par crédit bancaire ».
Il s’agirait bien de partir du salaire attaché à la personne, celui des fonctionnaires , des retraités et des soignants : mais qui assumerait le simple fait d’être « payé pour sa personne », c’est-à-dire pour ce qu’il est et non pour ce qu’il fait ? Qui accepte de considérer les retraités pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire des « salariés à vie en mesure de travailler, débarrassés du marché du travail » ? S’agissant du « problème démographique » tant de fois invoqué par les « réformateurs » perpétuels du système de retraite, Bernard Friot rétorque qu’« il n’existe que du fait de l’identification capitaliste entre travail et emploi précisément dépassée par la pension comme salaire continué ».
Il rappelle la « portée émancipatrice » de la cotisation sociale qui pose « la qualification de la personne comme alternative au marché du travail, lequel est, lui, négateur de cette qualification ». Selon lui, elle pourrait être prolongée dans « l’attribution à tous d’une qualification personnelle et d’un salaire à vie par mutualisation du salaire direct dans une cotisation salaire ». Invitant à imaginer un salaire non plus envisagé comme « prix de la force de travail » mais inconditionnel et irrévocable (selon une hiérarchie de 1 à 4, allant de 1500€ net mensuels à 6000 ), Bernard Friot propose d’écrire, sur une nouvelle « dynamique populaire », non pas une nouvelle page mais de reprendre le récit d’un devenir collectif en quête d’un avenir habitable, tel qu’il s’est écrit bien avant notre naissance et tel qu’il se réécrira en permanence bien après nous.

 

Le Phénix laborieux…

Bernard Friot, L’enjeu du salaire, La Dispute, 204 p., 15 €

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