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Archive for janvier 2012

Un étonnant roman de Jérôme Charyn fait revivre la mémoire de Jerzy Kosinski (1933-1991), l’écrivain le plus romanesque du XXe siècle qui voilà vingt ans a mis fin volontairement au roman d’une vie hors norme.

 Jerzy Kosinski (1933 -1991)

La nuit du 3 mai 1991, à New York, Jerzy Kosinski entre dans sa baignoire avec un sac en plastique enroulé autour de sa tête  – non sans avoir pris la précaution d’avaler des barbituriques et de l’alcool. Juste avant, il avait téléphoné à une amie, la chanteuse de jazzz Urszula Dudziak : « Je te rappelle quand je me réveillerai »…

Il était est né Jurek Nikodem Lewinkopf en 1933, dans le Vieux Monde, à Lodz, d’un père philologue et d’une mère pianiste de nationalité russe. Séparé de ses parents au début des hostilités entre l’Allemagne et la Pologne, en 1939, il ne les avait retrouvés qu’en 1945.

Il avait étudié l’histoire et les sciences politiques, travaillé comme assistant à l’Académie des sciences (ainsi que, semble-t-il, pour la police secrète) avant d’émigrer aux Etats-Unis en 1957.

Devenu universitaire grâce à une bourse (Fondation Ford, Guggenheim), il accède à une célébrité planétaire avec la publication de L’oiseau bariolé (1965), l’histoire d’un enfant-oiseau rescapé de la Shoah : « Jerzy Koninski » venait de naître. Ce best seller est suivi d’une douzaine d’autres comme Les Pas (consacré par le National Book Award en 1969), La présence (1971), Cockpit (1975) ou Le Jeu de la passion (1979).

Jérôme Charyn a choisi de lancer sa prose à la poursuite de ce feu follet épris de ses reflets – et de réinventer sur un mode puissamment romanesque le mystère d’une vie envolée.

 

Un oiseau de carnaval ou de malheur?

 

En 1960, le jeune Lewinkopf rencontre la multimillionnaire Mary Hayward Weir (1915-1968), veuve du roi de l’acier Ernest T. Weir (1875-1957) – dans le roman de Charyn, il devient Cuthbert Will, « le plus grand producteur de vaseline du monde ».

Deux ans plus tard, le juif polonais émigré épouse « la neuvième femme la plus riche d’Amérique du Nord » et s’installe 740 Park Avenue dans son immeuble-palais – c’est alors « l’adresse la plus chic de la planète » : il devient son « sorcier » (l’aimant « autant qu’un serpent peut aimer ») tout en se faisant aider dans l’écriture de son premier livre par de jeunes muses irrésistibles – dont Gabriela, « une biche perdue qui faisait sortir toutes les créatures des ténèbres ».

Après la mort de Mary  (tumeur au cerveau ou cocktail d’alcool et de médicaments ?), celui qui présente au monde une apparence d’ « oiseau de proie sémillant avec des yeux noirs perçants et un bec proéminent » épouse Katherina von Fraunhofer (1933-2007), consultante marketing et descendante de l’aristocratie bavaroise.

Ami du cinéaste Roman Polanski, Kosinski avait accédé à une célébrité de rock star, son profil bien ciselé d’homme de proie apparaissait dans une centaine d’émissions télévisées. Il joue un second rôle dans Reds (1981), le film de Warren Beatty inspiré par la vie du journaliste et militant communiste américain John Reed (1887-1920).

En 1982, il anime même la cérémonie de remise des Oscar – les prix du cinéma.

Cette année-là, un article du Village Voice émet l’hypothèse que l’éminent professeur de littérature anglaise (Princeton et Yale) et président (1973-1975) de la section américaine du PEN Club n’aurait pas écrit les « phrases couvertes de glace » de  L’oiseau bariolé

Il n’aurait pas davantage été l’auteur de La Présence, que Hal Ashby (1929-1988) avait porté à l’écran sous le titre Bienvenue Mister Chance (1979) – Kosinski aurait emprunté sans modération à une de ses lectures préférées de jeunesse, Kariera Nikodema Dyzmy (1932) de Tadeusz Doleya-Mostowicz (1898-1939).

Du jour au lendemain, il devient « un vampire littéraire, une goule qui s’emparait des textes d’autres écrivains, d’autres livres, et qui vampirisait même sa propre enfance – il était l’enfant souillé ».

 

L’enfant-oiseau perdu dans la forêt…

 

« Tous ses dons, tous ses talents sont ancrés dans la méchanceté. Et comme il écrit avec plusieurs mains, je ne peux plus dire ce qui est vraiment de lui » dit une narratrice de ce présumé vampire du siècle dernier, amateur de masques et de déguisements.

Jérôme Charyn en livre un portrait saisissant à travers cinq points de vue – dont celui de Svetlana Alliluyeva (1926-2011), la fille de Staline, d’une « dominatrice » fort en vogue dans la jet set de NY ou de Ian Diggers, petit-fils d’un ancien « prince des docks » de Londres, devenu le factotum de Peter Sellers (1925-1980) qui avait bataillé pour faire adapter La présence à l’écran – le comédien rendra l’âme peu après la sortie en salles du film.

Le romancier Charyn ne se prive pas de faire tourner les clés : « Il était sorti de la guerre capitaine de son propre service secret ; c’était ainsi qu’il avait réussi à survivre. S’il était un être différent, un garçon-oiseau, il incorporait toutes ses singularités dans son propre mythe. Il avait sans doute comploté dès l’âge de sept ans pour atterrir dans ce salon (1). L’écriture de romans n’était qu’une minuscule partie de son service secret »…

Le suicide est-il intégré dans la trame du premier roman de Kosinski, comme le suggère Charyn ?

Ce serait « comme si le narrateur s’était verrouillé dans une sorte de chagrin gelé et ne s’était réchappé de la guerre que grâce à une volonté féroce ». La férocité comme recette de survie ? « Sa devise était la douleur – la douleur qu’il s’infligeait aux autres, et à lui-même.».

Jérôme Charyn clôt ce roman d’un masque au seuil de la forêt originelle, l’Urwald de L’oiseau bariolé (et au seuil de la mère promise…) où le lecteur finit par se perdre.

En 1989, à la chute du mur de Berlin, Jerzy Kosinski participe avec son épouse à la création d’une banque américaine en Pologne avant de plonger, hors de sa bulle de millionnaire, dans le noir – nul n’a jamais su qui il était vraiment…

Le roman de sa vie renaît sous la plume d’un de ses grands contemporains – et le vertige demeure, avivé par le sortilège romanesque de ce qui nous lie encore à ce nœud d’invraisemblances et de secrets plus ou moins trahis qui un jour prit le nom de guerre de Jerzy Kosinski.

 

Le Phénix perplexe…

 

Jerôme Charyn, Jerzy Kosinski, Denoël, 328 p., 23 €

 

 

 

 

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En 1929, une jeune vosgienne montée à Paris publie un premier roman très remarqué chez Gallimard. En 1931, cette « licenciée es lettres » tombe la robe d’avocate et brûle les planches en tenue d’Eve sur les scènes parisiennes les plus courues…

L’Exposition des arts décoratifs et industriels de 1925 écarte les lourdes tentures du décor modern style, qu’elle relègue à la brocante. Son affiche, signée Robert Bonfils (1886-1972), proclame l’esprit des temps nouveaux : elle montre une jeune femme courant à côté d’une antilope.
En ces Années folles, l’image de la femme n’en finit pas de se troubler : elle semble échapper aux hommes qui n’ont survécu à la première boucherie mondiale que pour se retrouver précipités dans une fort incertaine guerre des sexes. Dans la ville qui ne dort jamais, une jeune licenciée es lettres caresse alors l’éventualité d’une carrière dans l’enseignement avant de prendre la robe d’avocate. Seulement voilà : elle brûle d’une envie irrépressible – celle de danser nue, d’être vue par le plus de beau monde possible et peut-être d’en vivre… A quoi donc rêvent les jeunes filles : « Je me montre donc je suis » ?

« … une ligne continue de vivante beauté »…

Elle est née Pauline Tontey probablement avec le siècle et dans le département des Vosges. Elle monte dans la capitale faire ses « humanités », caresse l’éventualité d’une carrière dans l’enseignement avant de prendre la robe d’avocate – pour la tomber aussitôt après ses premiers succès en société…
Son premier succès est un roman sur l’alcoolisme au féminin : La Femme qui boit paraît en 1929 – une très mauvaise année pour la Bourse et une bonne année pour le vin, comme chacun sait désormais. En ces années-jazz où la Vénus noire Joséphine Baker (1906-1975) fait un malheur, Mlle Toutey prend le nom d’artiste de Colette Andris. Elle exulte au Palace, au Caumartin ou aux Folies Bergères en Miss Nocturne, « la danseuse nue idéale », son double littéraire dont elle écrit d’une plume légère les irrésistibles aventures dans Une danseuse nue (Flammarion, 1933) : « J’ai voulu, moi, lancer le nu intégral, sans braver la conventionnelle décence, ni la police : un gros ballon me tenait lieu de cache-sexe mobile, et j’exécutais « la danse du ballon », ou, si vous aimez mieux, « le jeu du ballon », au cours duquel jamais on ne voyait ce qu’on ne devait pas voir ».
Un temps disciple de Kienné de Mongeot (1897-1977), le fervent héraut d’un naturisme pur et dur, elle fait, sous son nom de scène et de plume, le pari de son absolu à elle…
Le but de la danseuse nue ? « Créer de la beauté, une ligne continue de vivante beauté »…
th[2]Pierre Loiselet célèbre dans l’hebdomadaire Séduction (n° 11 du 13 janvier 1934) son « visage aimable, pur et clair comme un matin de printemps » et… « les seins les plus menus et les plus ronds du monde, les fesses rieuses et la jambe longue » … Mlle Andris correspondait à l’idéal féminin tel qu’il était codifié dans les traités de beauté des années 1930 : « La silhouette svelte et sportive, les membres fins et musclés sans graisse parasite : voilà aujourd’hui l’idéal de la beauté féminine. »

La « plus nue » et la « plus licenciée » des danseuses

En cette année terrible 1933, le directeur du cinéma des Folies-Dramatiques présente aux Parisiens La Marche au Soleil, un film à succès sur le naturisme, tel qu’il se pratiquait alors en Allemagne, juste avant l’avènement d’Adolf Hitler. Celle qui a pris comme nom de guerre Colette Andris ne manque pas d’illustrer cette présentation par « un numéro sportif et joyeux » : « Je ne pensais pouvoir mieux faire que d’exécuter ma Danse du Ballon, telle qu’elle avait été réglée, c’est-à-dire nue, intégralement nue ».
Le public et le succès furent au rendez-vous – et la censure désarmée : « Cette bienveillante neutralité n’était-elle pas à prévoir sous le règne de M. Chiappe, le plus Parisien des Préfets de Police, qui, s’il cherche à purger la capitale de ses paradis frelatés, ne tient pas à la priver, au nom d’une pruderie exagérée, de joie saine et d’air pur, car alors Paris ne serait plus Paris ? »
Le « nu intégral » venait d’avoir droit de cité sur scène avec « la plus nue » ou la plus « licenciée » des danseuses – comme l’appelaient les gazettes… Car il y eut un avant et un après Colette Andris : cette intrépide intégriste de la nudité intégrale avait négocié âprement, passionnément, l’autorisation de danser entièrement nue – jusqu’alors, le cache-sexe en perles était de rigueur, comme elle ne manque pas de le faire savoir…
Dans un ouvrage édifiant sur La beauté du corps et l’avenir de l’humanité (aujourd’hui introuvable après avoir été tellement annoncé…) elle écrit :
« …Une herbe que le vent courbe est nue et parfaite en son mouvement. Alors, pourquoi le corps, cette plante merveilleuse, ne serait-il pas simplifié, dépouillé de parures inutiles et trompeuses, pourquoi ne serait-il pas, lui aussi, un reflet d’harmonie, l’enchantement vivant que, pétrifié, représente une belle statue ? »
Ses succès lui permirent de passer de la scène au grand écran où elle fit des apparitions très remarquées dans Le culte de la beauté (1930) de Léonce Perret (1880-1935), adapté de la pièce Arthur, Brumes de Paris (1932) de Maurice Sollin et Une nuit de folies (1934) de Maurice Cammage (1882-1946) – où elle fit une brève apparition nue devant un Fernandel (1903-1971) visiblement réjoui.. .

Le 6 octobre de cette année-là, la journaliste pacifiste Louise Weiss (1893-1983) quitte le journal qu’elle avait créé durant la Grande Guerre, L’Europe Nouvelle, pour ouvrir sur les Champs Elysées la boutique de son association, La Femme Nouvelle – « la Vierge de la Paix » s’était découvert une cause nouvelle voire une urgence : « Affranchir les femmes de tout un lourd passé de préjugés et d’habitudes et réviser les lois. Il fallait aussi et surtout les affranchir d’elles-mêmes »…

Une école de danse nue ?

co-an-1[1]Mais « la carrière de danseuse nue est forcément une des plus limitées qui soient, puisqu’elle est à base de jeunesse ». Vient le moment de « faire une fin » c’est-à-dire un beau mariage, car « la danse nue entretient et prolonge la beauté, mais elle n’a tout de même pas le pouvoir de la rendre éternelle ».
Miss Nocturne épouse l’homme idéal, le délicat Gilbert Chantal, « président des automobiles Spring », qui lui fait une ravissante enfant, Marie-Allix, et la pousse à réaliser son rêve : «…Pourquoi ne la fonderais-tu pas, cette Ecole de danse nue ? Marie-Allix serait ta première élève, et ce serait bien facile pour elle qui est jolie et que nous habituons à vivre nue comme un charmant petit animal ; jamais cette enfant ne considérera la nudité comme une parure insolente, mais bien comme la plus naturelle des parures, et l’harmonie nue lui sera toute instinctive. Elle d’abord, d’autres ensuite… »
Colette Andris n’eut pas le temps de fonder son école de danse nue – tout juste eut-elle celui de faire un beau mariage avec un nudiste convaincu, d’élire domicile dans « un quartier élégant de la Capitale », d’y recevoir tous les samedis « le tout Paris mondain à l’heure de l’apéritif » pendant trois saisons – avant de disparaître de la vie publique en 1935, l’année de la parution de son dernier roman, L’Ange roux. Elle annonçait alors d’autres « livres sous presse », se préparait à d’autres ivresses entre deux séjours en montagne : l’air des cimes lui est vital…
Cette année-là, une jeune danseuse américaine, Joan Warner, qui dansait entièrement nue dans un cabaret parisien, Le Badgad, en se protégeant avec un immense éventail en plumes d’autruche, est assignée en justice par un client scandalisé. C’est l’un des derniers grands procès pour attentat à la pudeur au cabaret. L’acquittement de Joan Warner encouragea les établissements parisiens dans la voie racoleuse et royale du nu intégral. Trois « camps naturistes » avaient fait leur apparition en région parisienne (Air et Soleil, le Club Gymnique de France et le Sparta Club de Kienné de Mongeot) et une douzaine en province.
Colette Andris avait fait école et nourri bien d’autres projets, sans pouvoir les mener à terme : elle est emportée, le 18 février 1936, par la « consomption » : « Cette vie multiple et ardente devait user le frêle fourreau de son corps » constate le chroniqueur du Petit Journal qui évoque son « regard triste » et son « sourire d’enfant trop intelligente ».
Une vacillante petite lumière du Tout-Paris by night s’est éteinte. Ce jour-là, le gros lot de la loterie (3 millions de francs) permet à treize familles de mettre une poule au pot. Cette année-là, l’Espagne républicaine entre dans la guerre civile, tandis que son ex-Infant, Don Alphonso de Bourbon (1901 – 1964) annonce à Vienne son mariage avec la toute jeune princesse Alice de Bourbon-Parme – et que la Société des Nations entre dans ses nouveaux meubles.

Un destin volé

Dans son bref essai, Nudité (éditions de la Mappemonde, Bruxelles), paru en 1943, la célèbre romancière Colette évoque de façon lapidaire ce destin volé : « Colette Andris, la plus nue et la plus gracieuse, fut trop prompte à mourir. »
D’elle demeurent quatre livres, publiés entre 1929 et 1935, quelques photos signées Valéry (et bien d’autres, anonymes…) – et ces trois films qui, sans doute, en auraient appelé bien d’autres.
En 1952, elle connaît une apothéose cinématographique posthume : une jeune comédienne de vingt-quatre ans, Catherine Erard, reprend son rôle dans La danseuse nue, un film de Pierre-Louis (1917-1987) et Robert Florat (1896-1981) – elle obtient même un prix d’interprétation au festival de Vichy.
Une étoile était apparue au lendemain des Années folles. Le temps lui avait manqué – celui de grandir et d’atteindre sa pleine magnitude dans l’imaginaire d’une époque vouée au commerce des apparences Seuls quelques bouquinistes perpétuent distraitement la mémoire de celle qui voua sa brève vie à la beauté nue offerte en « spectacle vivant », telle qu’elle irradie encore de certains clichés attribués au photographe Lucien Walery (1863-1935).

Depuis sa disparition sur la pointe des pieds, trois générations de jeunes filles ardentes ont aiguisé le tranchant de leur jeunesse inaltérable, forcément inaltérable, contre la promesse exaltée d’un bel avenir qui excluait celui de leurs semblables en beauté –  ou tout contre une éternité fragile fantasmée en désir de transhumanité à jamais inassouvi …

Au fond, qu’est-ce qui meurt? Assurément pas l’éternel féminin…

 

Le Phénix ardent…

th[1]

Bibliophilie

 

La femme qui boit ( Gallimard, 1929) fit l’objet de rééditions. Un exemplaire broché in-12 (244p) se négocie entre 14 et 25 euros selon son état
Une danseuse nue (Flammarion, 1933) se négocie autour de 5 euros en édition courante (20-25 s’il est en excellent état)

L’Ange roux (Louis Querelle, 1935) autour de 12 euros.

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