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Archive for mai 2011

Nouvelle Société

Pierre JC Allard, l’impératif de survie

Aux fondamentaux du capital, il oppose ceux de la finalité humaine d’une société soucieuse d’assurer à tous la paix, l’abondance et la liberté. 

Pierre JC Allard a été le premier Directeur général de la Main d’œuvre au gouvernement du Québec (1967-70).  Avocat (Barreau du Québec, 1957) et économiste (Université de Paris, 1965), il est avant tout un infatigable chercheur de vérité devant l’éternel et un très pragmatique passeur de solutions.  Au fil aventureux d’une existence de globe-trotter et de « décideur », il a été tour à tour moine itinérant en Inde (il a été formé chez les Jésuites) et négociateur international, conseiller juridique de Fidel Castro (1960-61) et du gouvernement espagnol au temps du général Franco (1965-66), expert-conseil au sein de nombreux projets privés ou publics à financement multilatéral ou bilatéral d’assistance au Tiers Monde (OCDE, UNESCO, BIRD, CEE). et un éminent spécialiste en droit civil et en droit corporatif.

Préserver le patrimoine commun de l’humanité

Directeur général de l’Institut de Recherche et de Normalisation économique et scientifique (IRNES), vice-président aux Affaires internationales de la Société d’Exploitation des Ressources éducatives du Québec (SEREQ), l’homme d’action a pris aussi le temps de la réflexion en quelques ouvrages-jalons, depuis Monde ordinaire, c’est à ton tour (Nouvelle Société, 1991) jusqu’au petit dernier, De la pénurie à la crise de l’abondance (Fondation littéraire Fleur de Lys) qu’il met gratuitement à la disposition du public dans sa version numérique : « Si écrire est une passion, je me soucie moins de l’exercice littéraire en soi que de la transmission des idées. » confie-t-il.

L’avant-dernier, Le Printemps de Libertad (Fondation Fleur de Lys, 2005) lui avait valu 63 couvertures médias dont 6 passages TV et une douzaine d’entrevues radio, ainsi que des Salons du Livre et d’innombrables séances de signature : « Après tant d’efforts, j’en ai vendu finalement 1 200 exemplaires. Je ne cherche pas à en tirer des revenus. Simultanément, je mets mes ouvrages en ligne et ils ont été téléchargés entre 4 000 et 11 000 fois. Je reçois en moyenne 450 visites par jour sur mon site et autant sur mon blog. A ce jour, plus de 800 000 pages ont été lues »… Tout ce qui est important est gratuit…

Il anime l’un des sites politiques francophones les plus fréquentés (nouvellesociéte.org). et sa parole fait autorité sur d’autres sites de référence.  Elle rappelle que l’aventure humaine peut continuer différemment, dans un cadre institutionnel, politique et éthique qui assurerait la stabilité d’une économie au service des véritables besoins sociaux. Le patrimoine commun de l’humanité peut être préservé – si précisément il reste commun….

Un pacte avec le diable ?

« Je pense que ma tâche, c’est de trouver des solutions ». Son site s’est donné pour mission voilà plus d’une décennie  d’identifier les causes des problèmes politiques et sociaux auxquels fait face une société mise à sac par l’illusion néo-libérale et la loi du profit maximum. Si nombre d’exemples concrets sont tirés de la réalité québécoise, ses propositions concernent « les besoins d’une société occidentale post-industrielle » – telle qu’elle s’est défaite au cours des trois dernières décennies dans la dictature du court terme, la course à la croissance au prix de dispendieuses inégalités et de l’exclusion sociale – et telle aussi qu’elle s’est volatilisée dans « l’exubérance irrationnelle des marchés »…

L’une des causes de « la crise » semble désormais entendue : le démantèlement de la régulation fordiste et son remplacement par un modèle prédateur, fait de moins d’épargne et de plus de dettes : « Le crédit ajuste tout. On ne demande au consommateur qu’une simple formalité, comme Méphisto à Faust : signer cette reconnaissance de dette qui porte intérêt et qu’on lui présente quand on lui consent le crédit ». Le marchandage contractuel et le crédit à gogo, un pacte avec le diable ? L’argent qui corrompt, l’argent érigé en fin qui justifie tous les moyens a créé le pire des mondes possibles… Au cours des trois dernières décennies, les flux de « nouveaux pauvres » ont crû au même rythme endiablé que les flux financiers sans frontières. Au lieu de se diffuser, la richesse s’est concentrée : « toujours plus » ! Les « années fric et frime » n’ont pas été des années d’enrichissement général mais de dépenses collectives : l’on s’est allègrement surendetté pour consommer plus. C’est le rêve d’argent qui mène les foules à l’abîme, pas la hausse de leurs revenus.

Une société de collaboration plutôt que de concurrence forcenée…

Pour Pierre JC Allard, le pire, s’il n’est pas décevant, n’est pas certain pour autant – une fois les comptes soldés : « Le système de production va faire la part belle aux entrepreneurs. Le passage à une structure de production plus entrepreneuriale est nécessaire pour permettre l’éclosion d’une société où la compétence aura le pouvoir. Une société de collaboration plutôt que de concurrence forcenée. L’essor de l’entrepreneuriat libèrera le papillon en chacun de nous. »

La nouvelle société qu’il appelle de ses vœux se définit par une « nouvelle façon de produire, de gouverner et d’offrir des services à la population ». Elle ne « découle pas d’une idéologie mais est construite de façon empirique pour répondre aux besoins de mutation d’une société qui a maîtrisé l’industrialisation tout en promettant l’abondance » – une société qui jusqu’alors a laissé se développer en son sein « des malformations structurelles et des dysfonctionnements dont les signes les plus évidents sont la misère et la violence ».

Désormais, il s’agit de montrer qu’on peut « faire les choses autrement, que tout le monde y gagne et que personne n’y perd ». Mais, en pleine déterritorialisation et en pleine liquéfaction du monde, sur quel territoire précisément commencer à appliquer les principes d’une société « apportant à tous la paix, l’abondance et la liberté » ?

Pour Pierre JC Allard, « une Nouvelle Société ne mettra en marche que la partie de son programme qui assurera une meilleure qualité de vie immédiate à ses citoyens sans susciter la réaction hostile de forces assez puissantes pour l’en empêcher »…Les hommes sont aussi membres de la Cité : là où la bonne volonté l’emporte, ils (re)font société.

Le Phénix de bonne volonté…

Nouvelle Société, de la pénurie à la crise de l’abondance, éditions Les Petites Vagues, Nouvellesociété.org

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Insomnie

Retrouver le sommeil ?

« Dormir, c’est se désintéresser » disait le philosophe Henri Bergson (1859-1941). Si les différentes études spécialisées sont unanimes quant à la durée souhaitable de sommeil (sept à huit heures par nuit), nombre de nos contemporains éprouvent de plus en plus de mal à l’atteindre. La « dette de sommeil » s’accumule… Comment la résorber ?

Le sommeil, dit-on, occupe un tiers de notre vie. Mais tous les hommes ne sont pas égaux devant lui : qu’il se dérobe et il devient un facteur d’angoisse. Depuis les années 60, le temps de sommeil quotidien se réduit d’environ 1h30 et 18 % de Français passent régulièrement des nuits blanches. La privation de sommeil peut appeler un cortège d’autres pathologies : dépression, diabète, prise de poids, hypertension, troubles respiratoires et cardiovasculaires voire certains cancers – autant de bonnes raisons de le reprendre en mains. Cette impérieuse nécessité peut-elle faire l’économie des somnifères ? Le corps médical ne prône pas l’accoutumance – d’autant plus que la molécule « hypnogène » parfaite capable de faire dormir « physiologiquement » un insomniaque n’a pas encore été découverte … Si, depuis décembre 2006, la mélatonine (une « substance chronobiotique » traitant le retard à l’endormissement) est réautorisée à la vente sur ordonnance en France, il est préférable de restaurer une hygiène de vie  harmonieuse et de faire appel, le cas échéant, à une pharmacopée naturelle.

Remèdes d’antan et de toujours…

Bien souvent, les causes de l’insomnie se trouvent dans une mauvaise hygiène de vie (repas copieux, activités physiques et intellectuelles le soir) et dans l’angoisse du lendemain… Depuis les origines de la « science de guérir », des plantes reconnues pour leur valeur sédative (camomille, houblon, cataire, basilic, feuilles de violette, aubépine, marjolaine, mélisse, feuille et fleur d’oranger, passiflore, tilleul, valériane) sont recommandées en infusions voire en huiles essentielles (cyprès, camomille romaine, lavande) en cas de problèmes d’endormissement.

Un éminent expert du temps jadis, le professeur Robert Tocquet (1898-1993), préconisait dans son Manuel de thérapeutique naturelle (Dangles, 1979) : « Comme il s’agit surtout de diminuer l’excitabilité cérébrale, on utilisera d’abord des sédatifs végétaux très doux et pratiquement inoffensifs du type saule blanc, lotus, ballotte, passiflore, aubépine. Ils permettent, sous forme d’infusions, un assoupissement rapide et procurent un sommeil proche du sommeil naturel, suivi d’un réveil lucide exempt de lourdeur et de somnolence. La jusquiame et la valériane sont des drogues d’un emploi plus délicat mais sont plus actives. On peut absorber en 24 heures de 1 à 3 g de teinture de jusquiame au 1/10e ou mieux une association de jusquiame et de valériane délivrée dans les pharmacies sous le nom de pilules de Méglin (oxyde de zinc, extraits de valériane et de jusquiame). L’aubépine sera utilisée sous forme de teinture alcoolique à la dose de quarante ou cinquante gouttes au coucher. »

Aujourd’hui, alors que les « nouvelles technologies » refaçonnent notre activité cérébrale et « reconfigurent » nos modes de vie, des précautions élémentaires s’imposent comme l’abstention de toute activité excitante à partir de 17 H : ni sport ni écrans – ni bien entendu de substances excitantes (alcool, café, thé)… Savoir débrancher dans tous les sens du terme, lâcher prise, en finir avec un conditionnement instrumental grandissant… et au dîner, glucides lents qui aident à la recréation de sérotonine, un neurotransmetteur essentiel au sommeil…

Du bon usage de la détente

D’ailleurs, tout le sommeil doit-il être pris la nuit ? Si la sieste en fin d’après-midi est déconseillée, certains spécialistes la préconisent, comme en son temps le Dr Uros Jovanovic :

« Les personnes qui font une sieste à un moment ou un autre, entre une heure et trois heures de l’après-midi, conservent leur pleine efficacité pour le restant de la journée, mais cette sieste ne doit pas être inférieure à 20 minutes ni supérieure à 90 minutes ».

D’une manière générale, la relaxation s’impose – sans « prise de tête » philosophique ou sectaire, car ce domaine est le terrain de chasse de certains « nouveaux mouvements religieux » … Trouver la paix pour trouver le sommeil : si nos « états d’âme » influent notre vie, autant nous brancher, au large d’un milieu technique bien peu reposant (le fondamentalisme technologique a un coût biologique), sur le niveau vibratoire approprié à une qualité d’être garante d’un sommeil réparateur. Vaste programme, à suivre…

 

Le Phénix au bois dormant…

Pour en savoir plus :

Dr Ch. Gellman, Comment retrouver le sommeil, Le Hameau

Sylvie Royant-Parola, Comment retrouver le sommeil par soi-même, Odile Jacob.

Bien dormir, mieux vivre (à télécharger sur inpes.sante.fr)

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Louise Weiss

Un bâtiment du parlement européen, des établissements scolaires et même une rose portent son nom. Mais qui se souvient de Louise Weiss ? Femme de lettres, journaliste pacifiste, féministe, cinéaste, femme d’influence et eurodéputé, Louise Weiss (1893-1983) a été de tous les combats de son siècle…

La Galerie des Glaces avait été lavée à grandes eaux et aménagée pour les vainqueurs de la Grande Guerre : ils allaient se rencontrer à Versailles pour y réinventer un nouvel ordre international. En ces beaux jours du printemps 1919, les journalistes se disputaient férocement les cartes d’admission. Une jeune fille de bonne famille, Louise Weiss, réussit à fléchir le  vieux lord Ridell, l’inflexible chef de presse de la Délégation britannique qui les dispensait parcimonieusement. « J’eus ma carte pour le prix de deux lèvres mouillées appuyées un instant sur mon bras » constate-t-elle. A présent, la jeune journaliste de vingt-six ans observe tout à son aise les lieux et ces hommes d’Etat du dix-neuvième siècle qui le hantent. Précipités dans le vingtième siècle par un cataclysme sans précédent, ils avaient à reconstruire le continent sur d’autres bases que celles de l’Europe qu’ils avaient connu et assurer une paix durable sur le continent.

L’éphémère gouvernement du monde…

Aux termes d’âpres discussions, le texte du Traité de Versailles est approuvé le 6 mai 1919 – et signé le 28 juin, « le couteau sur la gorge », par les plénipotentiaires allemands. La fille au regard acéré est assidue aux séances et ne perd rien du spectacle. Déjà, elle a le sentiment d’un rendez-vous manqué :

« Les Glaces reprirent leur rôle, multipliant pour un instant à l’infini les gestes de l’éphémère gouvernement du monde. Les vainqueurs étaient vingt-sept. Des Allemands quelconques encore non désignés l’avant-veille d’abord. Ils me firent pitié. Les idiots ! L’Allemagne n’aurait eu qu’à attendre. Avec le courage et le potentiel des siens, elle aurait fini sans guerre par dominer l’Europe. Sans guerre ! Mais Clémenceau qui présidait, me fit pitié aussi. D’avoir mené le pays au triomphe lui vaudrait de  son vivant plus de haine que de reconnaissance. Il ne serait pas élu président de la République. Et le Président Wilson me fit pitié. Ses messages avaient été écoutés pour autant qu’il eu des troupes à jeter dans le combat. Maintenant, les Français le négligeaient. Et Lloyd Georges me fit pitié. Son instinct d’insulaire l’avait déjà emporté sur sa raison d’Européen et il se préparait, pour le malheur de l’Angleterre, à réensemencer des dents de dragon germanique le vieux continent si étroitement séparé de ses îles. Je m’aperçus que je n’avais pas encore examiné le Japonais, l’impassible baron Sato. Derrière lui, dans les Glaces, un million de petits Japonais semblaient lui obéir. Le Chinois avait refusé de signer à cause des prétentions des puissances blanches sur le Shantung. La conviction m’écrasait que le Traité ainsi authentifié emprisonnait en ses centaines de paragraphes des passions qui exploseraient, insouciantes des engagements pris » (1)

Depuis plus d’un an, la jeune Louise Weiss livre le premier de ses combats – c’est celui aussi du Président des Etats-Unis Thomas Woodrow Wilson (1856-1924) : « Faire la guerre à la guerre. ».

Le 12 janvier 1918, elle lançait, avec le « publiciste » Hyacinthe Philouze (1876-1938), le premier numéro de son journal, L’Europe Nouvelle, et l’engageait résolument « dans les voies ouvertes par le Président Wilson ». Ce dernier condensait en « 14 points », dans son message du 8 janvier 1918 au Congrès, les principes d’un nouvel ordre international fondé sur le droit des nationalités, une paix sans vainqueurs ni vaincus et la liberté du commerce, garantis par une Société des Nations dont l’ancien chef du gouvernement français Léon Bourgeois (1851-1925) devenait le premier président.

Ainsi, la nouvelle Europe issue de la Conférence de la paix de 1919 est inspirée par un président américain et la SDN est une organisation mondiale davantage qu’européenne. L’hebdomadaire d’influence que la jeune Louise Weiss vient de créer l’installe dans son rôle de journaliste pacifiste en vue dans toutes les chancelleries.

La rencontre et l’apostolat d’une vie

Louise Weiss est née le 26 janvier 1893 à Arras, de Paul Weiss (1867-1945) et de Jeanne Javal (1871-1956). Sa famille, d’origine alsacienne du côté de son père (La Petite Pierre), appartient à la haute bourgeoisie républicaine et dreyfusarde.

Après des études supérieures au Collège Sévigné, elle est reçue, à l’âge de 21 ans, l’été 1914, à l’agrégation de lettres – quelques jours après l’assassinat à Sarajevo de l’archiduc François-Ferdinand. Nommée à Châtellerault (« une chaire à deux cent francs par mois »), elle démissionne sur le champ… Dans les premiers mois de la Grande Guerre, elle crée à Saint-Quay-Portrieux, chez son oncle, un hôpital militaire et un refuge pour les évacués du Nord, avant de rejoindre son père à Bordeaux en 1915. Sous le pseudonyme de Louis Lefranc, elle écrit des articles pour Le Radical, le journal d’un ami de son père, le sénateur des Basses-Alpes Justin Perchot – et rencontre le jeune Jean Monnet (1888-1976), dont l’action pour la coordination de l’effort de guerre déjà annonce le Marché Commun…

Dans le salon de Claire de Jouvenel à Paris, Louise s’assit «  en bout de table à côté d’un lieutenant inconnu », de petite taille, « le col court, les épaules trapues, le front dégagé par un début de calvitie ». Elle est frappée par la précision avec laquelle ses mains manucurées manient ses couverts. Il se présente : Milan Stefanik (1880-1919), né à Kosariska en Slovaquie. Astronome engagé dans l’armée française, il a étudié à l’Observatoire de Meudon et réalisé une étude sur les possibilités de radiocommunications en Equateur.

Que faites-vous ici ? lui demande-t-elle.

Je fais le Grand-duché indépendant de Bohême, lui répond-t-il passionnément.

Cette rencontre enflamme la jeune fille pour la cause de la Tchécoslovaquie : « Je n’éprouvais pour lui aucun attrait physique, mais je lui appartenais sans réserve, spirituellement. Il m’emploierait pour sa cause, comme bon lui semblerait. »

Par son entremise, elle rencontre deux « conspirateurs sans feu ni lieu » : le philosophe et sociologue Tomas Masaryk (1850-1937), auteur d’une brillante thèse sur la sociologie du suicide (publiée en 1881 et citée par Durkheim dans Le Suicide, 1897) ainsi que Edvard Benes (1884-1948), tous deux réfugiés à Londres.

De nouveaux  Etats naissent sur les décombres des empires vaincus dont la Tchécoslovaquie. Tomas Masaryk devient le premier président du nouvel Etat qui compte davantage d’Allemands que de Slovaques – et Benes dirige sa diplomatie…

Dès la fondation de son journal, la jeune rédactrice en chef avait su réunir autour d’elle des « plumes » de premier plan comme le poète Guillaume Apollinaire (1880-1918), Aristide Briand (1862-1932), Léon Blum (1872-1950) ou Edouard Herriot (1872-1957) – sans oublier les trois fondateurs de la jeune République Tchécoslovaque : Thomas Masaryk, Edvard Benès – et, bien sûr, Milan Stéfanik…

Ce dernier, devenu ministre de la Défense du premier gouvernement de la République Tchécoslovaque,  lui apprend qu’il s’est fiancé avec « une très jeune fille », la marquise Giuliana Benzoni, rencontrée à Rome, lors du Congrès des Nationalités Opprimées d’avril 1918. Il meurt en mai 1919 dans un accident d’avion et Louise se sent investie à son égard

d’un « apostolat exigeant ». Cette année-là, elle  publie son premier livre, La République tchécoslovaque (Payot), suivi de Milan Stefanik (Prague, 1920), et part, seule, pour un périple en Europe orientale qui l’amène jusqu’à la Russie de Lénine. « Quelle folie m’habitait de vouloir connaître le monde ? » se demande-t-elle. Mais elle ne peut s’empêcher de participer pleinement à l’histoire du monde pour mieux travailler à la paix.

L’intelligence du monde…

La première étape de son périple en Europe centrale la mène  à Prague, chez le président Thomas Masaryk, et chez son fils, Jan (1886-1948) qui lui joue admirablement du piano, puis en Roumanie, chez la reine Marie (1875-1938) dont elle déplore « la cervelle de colibri » et la princesse Marthe Bibesco (1886-1973) dont « les traits d’esprit éclipsaient l’éclat de ses joyaux somptueux ».

A Moscou, Louise rencontre notamment le raffiné ministre des Arts, Lounatcharski ainsi que sa protégée du moment, la célèbre danseuse américaine Isadora Duncan (1877-1927) qui danse pour elle seule dans la grande salle du palais mis à sa disposition. Elle a un échange de vues fécond avec Léon Trotsky (1879-1940) et l’ambassadrice féministe Alexandra Kollontaï (1872-1952), théoricienne de l’émancipation sexuelle, dont « l’intelligence de feu » la séduit. Mais elle ne peut rencontrer les maîtres du Kremlin, Lénine (1870-1924) et Staline (1878-1953).

Surtout, elle réussit le sauvetage de cent vingt-cinq institutrices françaises piégées au service des grandes familles dépossédées par la révolution d’Octobre… Ses reportages à l’étranger, dont Cinq semaines en Russie (1921), paraissent en première page du Petit Parisien – le quotidien dirigé par Elie-Joseph Bois (1878-1941). De retour à la direction de son journal, elle mène un « train d’enfer pour l’Europe », accompagnant l’irremplaçable chef de la diplomatie française, Aristide Briand, dans ses déplacements à Genève. Le 5 septembre 1929, celui-ci prononce à la tribune de la SDN un discours mémorable appelant à la création d’ « une sorte de lien fédéral » entre les peuples européens – en d’autres termes : la création des Etats-Unis d’Europe, une idée dans l’air du temps, mais voilà : c’est la première fois qu’un homme d’Etat la formule en projet politique concret et Louise Weiss est alors à peu près seule à appuyer ce projet dans L’Europe nouvelle.

En 1930, fidèle à son idée de « supprimer la guerre », elle crée une Ecole de la Paix qui essaime dans toute l’Europe – avant que le national-nationalisme ne « calcine le terrain »…

En 1931, la patronne de L’Europe nouvelle accompagne « l’Apôtre de la Paix », Aristide Briand, à Berlin et donne, dans ses Mémoires d’une Européenne, sa vision d’une capitale qui s’abîme dans tous les « plaisirs » :

« L’immoralité de la ville s’étalait partout. Des caricaturistes multipliaient à l’envi les images immondes de ses nouveaux riches, de ses éphèbes, de ses filles. Le dévergondage dans les lieux publics annonçait des frustrations collectives dangereuses. Des théoriciens de la libido éclosaient comme des orties au printemps. Beaucoup, il faut le souligner, étaient Juifs. En attendant, quelques Français, répondant aux invites des péripatéticiennes du Tiergarten, les avaient suivies jusqu’en leurs mansardes pour découvrir, au dernier instant, qu’elles n’appartenaient pas au sexe opposé. »

Le chancelier Brüning (1885-1970) la conjure : « Dites à Monsieur le Président Briand que faute d’une immédiate entente franco-allemande, il se déchaînera ici, contre la civilisation, des événements qu’il ne peut imaginer »…

Le doute l’étreint : cette Société des Nations si impuissante face aux orages annoncés ne trahirait-elle pas un droit qu’elle-même avait édicté ?

En 1934, sentant la paix compromise par le réarmement allemand, elle abandonne à sa collaboratrice, Madeleine Le Verrier, la direction de L’Europe Nouvelle, après avoir signé, dans le numéro du 3 février, cette ultime mise en garde : On ne pactise pas avec Hitler.

Elle crée La Femme nouvelle qui milite pour « l’égalité des droits politiques des Français et des Françaises » et tient boutique aux Champs-Elysées sous bannière féministe, tout en se mariant avec José Imbert (1895-1986), un architecte désargenté, afin de « conjurer le désastreux stéréotype discriminant attaché à la femme seule »…  En 1938, elle obtient la création du Comité des Réfugiés et s’occupe, en qualité de secrétaire générale, des émigrés allemands, espagnols ou antifascistes italiens – elle sauve notamment les 1000 passagers du Saint Louis qui fuyaient l’Allemagne nazie.

Après un nouvel amour malheureux avec un « Chevalier de Saint-Magloire » mort en défendant le pont des Andelys en juin 1940 et un voyages aux Etats-Unis pour chercher des médicaments pour les enfants de France, elle entre en résistance sous le nom de « Valentine agent 1410 » et signe Louise Vallon ses articles dans La Nouvelle République, le journal clandestin du réseau Patriam Recuperare.

La Grand-Mère de l’Europe

Après guerre, elle multiplie jusqu’à un âge avancé les reportages autour du monde, les récits de voyage et les films, accompagnée, de l’Alaska au Cachemire, par un jeune opérateur, Georges Bourdelon, fasciné par sa « puissance d’exécution ». C’est à l’Elysée, devant le général de Gaulle, qu’elle projette chacun des films qu’elle ramène de ses expéditions au long cours sur les cinq continents – jusqu’au bout du grand âge qui s’avance… En 1965, à soixante-douze ans, elle envisage même l’éventualité de se présenter à l’élection présidentielle…

Louise Weiss est à l’origine de la création d’un institut de polémologie à la faculté des sciences humaines de Strasbourg et de l’Institut des Sciences de la Paix qui, grâce à la Fondation qui porte son nom, décerne un prix destiné à récompenser les auteurs ou les institutions ayant contribué à l’avancement des sciences de la Paix et à l’amélioration des relations humaines. Au nombre des lauréats figurent le chancelier Helmut Schmidt (1977), qui la baptisa « la grand-mère de l’Europe », et le président Anouar el Sadate (1980).

Le 17 juillet 1979, la pionnière de l’idée européenne devient la doyenne du Parlement européen élu au suffrage universel dont elle prononce le discours inaugural. Présidente d’un jour, elle dit sa joie de voir une « vocation de jeunesse miraculeusement accomplie » et sa foi en « la raison humaine »…

L’ouvreuse de mondes s’éteint chez elle le 26 mai 1983, en « Grand-Mère de l’Europe », après avoir concilié ses combats personnels avec les grands enjeux planétaires – et vu se réaliser un peu de son grand rêve européen de réconciliation des peuples qu’elle a su incarner en principe d’humanité et de lucidité agissante..

Depuis, les Européens se redécouvrent un besoin de frontières. Serait-ce pour transcender celles qui séparent les gagnants et les perdants d’une « mondialisation » non maîtrisée et d’une guerre économique totale que l’humanité s’est livrée à elle-même ?

 

Le Phénix continental…

Notes

1. Les citations de cet article proviennent des six tomes de ses Mémoires d’une Européenne (Payot et Albin Michel).

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« L’avenir n’est pas fait pour être prévu, il s’agit de le rendre possible »

Antoine de Saint-Exupéry

A l’orée du 25e anniversaire de la fondation d’Habitation et Humanisme, Bernard Devert a réuni des hommes et des femmes au sein du comité de réflexion de l’association, autour de l’ancien ministre de l’Industrie Roger Fauroux (il a été président de Saint-Gobain et directeur de l’ENA), pour un ouvrage collectif qui rappelle à une impérieuse urgence : en finir avec le mal-logement. Alors que se conjuguent offre insuffisante, désengagement de l’Etat, spéculation exacerbée et court termisme prédateur insultant l’avenir, ce fléau national touche trois millions de nos compatriotes privés de logement ou logés dans des conditions indignes.

En février 1954, lorsque l’abbé Pierre lançait son appel, 100 000 personnes étaient à la rue. Cinquante-six ans, les sans abri sont tout aussi nombreux à dormir à la rue alors que les fonds qui pourraient les en arracher « dorment », eux, bien à l’abri…La ville demeurerait-elle irrémédiablement inhospitalière à « ceux qui n’en partagent pas les codes et les clés » ? L’humain n’aurait-il droit de cité dans l’urbain qu’à condition de peser son trébuchant poids d’avoir et exhiber sa capacité à (sur)consommer ?

« L’homme n’est pas seulement l’homo economicus, qui fait que la personne est trop souvent reconnue à partir de ce qu’elle possède. Que de discriminations pour ne pas posséder un travail, un domicile, des papiers, jusqu’à être désignés les « sans »… sans intérêt. L’acte d’exister ne procède pas d’un avoir » constate Bernard Devert, ancien promoteur immobilier de Lyon devenu prêtre qui a posé la pierre d’angle d’un « mieux vivre ensemble ».

Une brèche dans le mur

Si avoir n’empêche pas d’être et réciproquement, des brèches peuvent être ouvertes dans le mur de l’indifférence, des « béquilles fiscales » pourraient être orientées afin de « répondre aux attentes les plus urgentes ».

Si « les avantages fiscaux non assortis d’avantages sociaux » sont injustes, Roger Fauroux invite à « élargir à l’ensemble de  notre système français le principe de l’économie solidaire selon lequel tout privilège fiscal doit être assorti de la part du bénéficiaire d’un engagement social ». Le déni d’humanité n’est pas une fatalité, l’argent ne sert pas qu’à emmurer et le droit de propriété peut se laisser interroger par celui de l’accès au logement, comme le rappelle Bernard Devert : « Le droit de propriété offre de réelles ouvertures pour rejoindre le « droit des gens » (…) Alors que des centaines de milliers de logements sont vacants, leurs propriétaires peuvent désormais céder aux bailleurs sociaux un droit d’usage temporaire pour un minimum de quinze ans ».

Depuis 1985, Habitat et Humanisme, « née à Lyon dans une tradition du catholicisme social », a logé plus de 10 000 familles en grande difficulté. Les 170 salariés et les 2000 bénévoles de l’association œuvrent inlassablement « sur le terrain » pour conjurer le pire qui peut guetter chacun d’entre nous et poursuivent une « expérimentation créative pour bâtir des villes fraternelles où il fera bon vivre » (Brigitte Camdessus).

« Cette naissance à une société plus humanisée » passe par le développement de l’épargne solidaire comme par le devoir d’interpellation et certains rappels, comme ceux de Bernard Lacharme, secrétaire général du Haut Comité pour le logement des personnes défavorisées : « La générosité courrait aussi le risque de s’épuiser, à vouloir toujours compenser les effets de mécanismes qui ne cessent de produire de la pauvreté au sein d’une société d’abondance. On ne peut faire comme si l’exclusion sociale résultait uniquement de la faiblesse de celui qui la subit. Elle provient aussi, sinon d’abord, de processus structurels qui touchent à l’organisation sociale, à la façon dont les richesses sont réparties au sein de l’entreprise entre ceux qui la créent, à la fiscalité qui permet ou ne permet pas de corriger les inégalités les plus criantes, à l’efficacité des dispositifs de solidarité assurés entre les générations, entre le bien portant et le malade, le valide et le handicapé, aux actions à mener pour combattre les discriminations. Dans le domaine du logement, une des principales sources de discrimination est le marché, quand l’évolution des prix rend le logement inaccessible aux plus modestes, ou ne le permet que loin, très loin du territoire où l‘on travaille… et d’ailleurs que l’on fait vivre par son travail ».

La solidarité ne doit pas être envisagée comme une charge mais vécue comme un facteur de développement pour la société et de « bien vivre ensemble », une source de richesse potentielle et de « bonne croissance ». « Tout habitat est social, au sens où tout habitat est une construction humaine dont les dimensions politique, économique, culturelle et environnementale dépassent de loin la somme des matériaux qui le composent » souligne Pierre-André de Chalendar, directeur général de Saint-Gobain. L’approche solidaire du logement mise en œuvre par Habitat et Humanisme constitue une « rupture » avec la barbarie ordinaire d’une marchandisation infiltrée jusque dans les moindres interstices de nos vies, affirme un devoir d’humanité et contribue à construire un avenir social et humain solidaire et durable. Refuser l’insoutenable et l’inhabitable, prendre soin de l’habiter et du cohabiter pour retrouver la foi dans la ville – en somme, ouvrir un monde…

Le Phénix bâtisseur…

Bernard Devert et Roger Fauroux (sous la direction de), En finir avec le mal-logement, une urgence et une espérance, éditions du Cerf, collection « L’histoire à vif », 192 p., 12 €

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Les « suicidés de la société »

Le suicide serait-il, comme l’écrivait Hegel, « l’impatience de l’absolu » ? Chaque année, 12 000 Français mettent fin à leurs jours – pour 160 000 tentatives. Artistes et écrivains paient un lourd tribut à un fléau qui constitue la première cause de mortalité des 25-34 ans.

L’œuvre au plus noir

Edouard Levé (1965-2007) était un photographe reconnu (il avait photographié un village nommé Angoisse et réalisé une série intitulée Pornographie…), un peintre prometteur (il a réalisé 500 toiles de 1991 à 1996, en a vendu 60 et brûlé le reste) et un écrivain obsédé par la thématique du double. En octobre dernier, trois jours après avoir déposé chez son éditeur le manuscrit de Suicide, son cinquième livre (adressé à un ami de jeunesse qui s’était tiré une balle dans la tête à l’âge de vingt-cinq ans), il se pend – comme Gérard de Nerval… Dans son atelier trônait un mannequin. « Il a été moulé à ma taille, c’est pour faire un pendu » expliquait-il placidement.

Un jour, l’appui des images et des mots lui était devenu vain. Son Autoportrait (POL, 2005) commençait ainsi : « Adolescent, je croyais que La Vie mode d’emploi m’aiderait à vivre, et Suicide mode d’emploi à mourir. » Et s’achevait ainsi : « Je ne pourrais dire qu’une fois sans mentir : « je meurs ». Le plus beau jour de ma vie est peut-être passé »…

Son ultime opus ne laisse pas même l’illusion d’une réponse – ou d’une piste entre les lignes. S’agirait-il de l’aboutissement d’une démarche esthétique longuement mûrie ou d’un égocide à froid en milieu mortifère ? S’adressant à feu son ami dans Suicide, il déclare : « Ton suicide rend plus intense la vie de ceux qui t’ont survécu ».

Edouard Levé, Suicide, POL, 124 p., 14 €

Une vie sans assises

Maurice Nadeau a révélé de nombreux talents, notamment Michel Houellebecq dont le premier opus (Extension du domaine de la lutte, 1994) décrivait la misère affective de l’individu contemporain.

En 2001, il publie Reliquaire, le premier texte d’une jeune inconnue de 35 ans, Anne Thébaud. Il s’en vend 232 exemplaires. Elle collabore à sa revue, La Quinzaine littéraire, lui envoie un long monologue qui devait s’intituler Litanies et s’appellera Sentinelle – ce qui en dit tout aussi long : « A-t-elle jamais cessé d’être en faction ? interroge l’éditeur. Toujours aux aguets. Toujours en quête de repérer l’ennemi qu’elle nourrit et qui la ronge. Toujours l’envie d’en sortir et revenant sans cesse à son tourment. »

Anne Thébaud n’est plus en faction : le 10 septembre 2007, sans avoir prévenu personne (pas même sa sœur, chez qui elle vivait), elle se jette dans la Seine. A 97 ans, Maurice Nadeau demeure aux aguets. Au fil de ces litanies affleurent des phrases annonciatrices d’une fin entrevue dans le mouvement qui tord les lignes : « Le temps s’enténèbre, il n’est nulle part où aller » ou « Elle rue dans les brancards mais finira le ventre gonflé par les eaux de la Seine, méduse collée au couvercle du ciel »… Le  texte est une succession de liaisons avec des hommes de passage, dont aucune n’assure d’un lendemain partagé, à peine adoucie d’adjuvants : « Que cache la délivrance des médicaments si ce n’est une hébétude générale, un vide qui simule le sourire des bien-portants ? ».

Faute de trouver le sourire ou l’hébétude, Anne Thébaud a fait le saut dans le vide – ou tenté la métaphore de la traversée du miroir…

Anne Thébaud, Sentinelle, Maurice Nadeau, 170 p., 16 €

Ces pinceaux qu’on abat

Bernard Buffet (1928-1999) a connu très jeune le succès et la reconnaissance internationale, en dépit d’une peinture « inconfortable » qui trahit la profondeur de sa blessure intime. Prix de la Critique à vingt ans (1948) et figure familière de la jet set pompidolienne, il met fin à ses jours le lundi 4 octobre 1999 dans sa maison de Tourtour (Var). Sa compagne, Annabel (1928-2005), le trouve la tête dans « un sac de plastique noir imprimé de son nom sur toute sa surface, soigneusement attaché autour de son cou par du scotch d’emballage ». Souffrant de la maladie de Parkinson, il redoutait l’infirmité mentale.  « Hanté par la mort de sa mère », survenue alors qu’il avait dix-sept ans, il conjure les velléités de suicide en dessinant seringues et pendus, se dope à l’orthédrine voire au rhum – et tente le mariage… La tenancière « digne et silencieuse » du petit hôtel de la rue des Cannettes où il a rendez-vous avec son ami Pierre Bergé n’était autre que Céleste Albaret, l’ancienne gouvernante de Marcel Proust… En 1958, le magazine américain Time fait appel à lui pour illustrer sa couverture consacrée à « l’homme de l’année » : le général de Gaulle qui faisait son grand retour « aux affaires »… Mais André Malraux, aux commandes du premier ministère des Affaires culturelles de la République, écarte systématiquement « le millionnaire de la peinture » des honneurs de l’Etat… C’est la curée : décrié par les sectaires de l’art abstrait, « l’homme au bras d’or » (ainsi que le qualifiait Der Spiegel) devient le peintre vedette à abattre…

Familier des Buffet, Jean-Claude Lamy excelle à faire parler l’esprit d’une époque – et la part tourmentée d’une vie vouée à sa vérité ardente.

Jean-Claude Lamy, Bernard Buffet Le samouraï, Albin Michel, 366 p., 22 €

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René Jeanne, une vie pour le cinéma

La vie de René Jeanne (1887-1969) se confond avec celle du cinéma. Si son abondante œuvre de romancier populaire et de dramaturge est tombée dans les oubliettes, son souvenir demeure attaché à son activité autour du septième art dont il a vécu la naissance – et à un prix de la SACEM. Seuls les cinéphiles se rappellent qu’il fut un très actif journaliste, spécialiste et historien du cinéma – et le créateur du Festival de Cannes.

A quelques jours près, René Jeanne a assisté à la naissance du cinéma. Il avait raté de peu la fort discrète projection inaugurale du 28 décembre 1895 Mais, quelques jours plus loin, en janvier 1896, son père avait été intrigué, boulevard des Capucines, par un large calicot blanc à l’entrée du Salon Indien où s’étalait en larges lettres noires cette inscription : CINEMATOGRAPHE LUMIERE. Il avait payé quarante sous à la caisse et emprunté avec son fils l’escalier du Grand Café pour  assister à la projection de courtes pièces passées à la postérité comme La Sortie des Usines LumièreLa Partie de cartes et L’Arroseur arrosé.

« N’y avait-il pas quelque chose de surnaturel dans le fait que le Cinématographe dont l’élément essentiel est la lumière eût été inventé par deux jeunes hommes nommés précisément Lumière ? Rencontre trop heureuse pour qu’on ne soit pas tenté de n’en pas attribuer le mérite au seul hasard… » s’émerveille-t-il bien plus tard dans ses souvenirs … La presse avait été invitée mais elle consacrait alors ses colonnes à bien d’autres priorités comme l’Affaire de Panama ou le mariage de la chanteuse Yvette Guilbert (1867-1944)… Le journal La Poste, cependant, rend compte de l’événement : « Figurez-vous un écran au fond d’une salle aussi grande qu’on peut l’imaginer. cet écran est visible à une foule. Sur l’écran apparaît une projection photographique. Jusqu’ici rien de nouveau mais tout à coup l’image s’anime et devient vivante. C’est la vie même, c’est le mouvement pris sur le vif (…) La photographie a cessé de fixer l’immobilité. Elle perpétue l’image du mouvement. La beauté de l’invention réside dans l’ingéniosité de l’appareil. Lorsque ces appareils seront livrés au public, lorsque tous pourront photographier les êtres qui leur sont chers non plus dans leur forme immobile mais dans leur mouvement, dans leur action, dans leurs gestes familiers, avec la parole au bout des lèvres, la mort cessera d’être absolue. »

Un petit garçon, jusqu’alors émerveillé par les spectacles de lanterne magique, venait de trouver sa vocation – il venait d’avoir neuf ans dans un siècle qui s’exténuait vers sa fin…

Le familier des étoiles

Douze ans plus tard, en novembre 1908, il économise trois francs sur les 42 sous hebdomadaires que lui allouait sa mère et se paye, en bonne compagnie, une place de parterre à la Comédie Française :

« J’étais donc assis, avec une amie, dans la petite salle blanche de la rue Charras et après une première partie de programme qui comprenait de petites bandes montrant des danses dites « antiques » de Régina Badet et une scène réaliste de music-hall interprétée par Mistinguett et Max Dearly, j’y admirai sans restriction la belle Gabrielle Robinne et Berthe Bovy charmant page du Duc de Guise… Sans me douter qu’un jour de 1945 j’évoquerais avec elle ce fameux spectacle du « Film d’Art » pour une émission de la Radio, Les voyageurs du demi-siècle, et que, l’enregistrement qui avait eu lieu chez elle à Neuilly terminé, Berthe Bovy me dirait gentiment, verre en main :

Dites-moi, cher ami, depuis le temps que nous nous connaissons, je ne pense pas être indiscrète en vous demandant votre âge ? »

Un demi-siècle après sa découverte émerveillée du cinématographe Lumière, René Jeanne en était devenu un spécialiste incontournable – et un familier des belles étoiles lointaines dont il admirait le rayonnement sur grand écran avant de les rejoindre en coulisses. Son premier coup de foudre, donc, fut pour Berthe Bovy (1887-1977) en qui il voyait « l’image même de la Beauté » dans les productions du Film d’Art… Il y eut aussi Musidora (1889-1957), l’une des toutes premières « vamps » révélée dans Les Vampires (1915) de Louis Feuillade (1873-1925), qu’il admira comme des millions de Français émoustillés par son maillot quasi transparent de soie noire. Surtout, il y eut Suzanne Bianchetti (1889-1936), rencontrée sur le tournage de Riquette et le nouveau riche (1918) qu’il épousa –en sa mémoire, il créa même un prix portant son nom, destiné à récompenser un jeune espoir du cinéma. Au nombre des lauréates : Junie Astor, Simone Signoret, Annie Girardot, Marina Vlady, Isabelle Adjani…

L’homme-orchestre du cinéma

Pendant la Grande Guerre, l’indécis « licencié es lettres »  est mobilisé au service cinématographique de l’armée. Il rédige les scénarii des films de propagande réalisés par Alexandre Devarennes (1887- ?), comme Trois familles ou La Femme française durant la guerre (1917).  Il prend aussi le pli de l’écriture dramatique, avec des opérettes (Les Violettes impériales) et entame une fructueuse collaboration avec d’innombrables périodiques comme Le Petit Journal (1919-1940), Ciné magazine, Les Nouvelles littéraires, Candide, La Revue des Deux Mondes (1930-1940), La Revue hebdomadaire (1924-1932), France Hebdo (1944-1950), etc.

Si le conteur laisse une œuvre abondante, dont  des romans populaires comme Le Cargo de la mort (1928), Les Mystères d’Hollywood (1928) ainsi que des ciné-romans, comme Terre promise (1925), L’Île enchantée (1927), Dans l’ombre du harem (1928) ou des romans historiques (Napoléon bis, 1932), le journaliste réalise que l’histoire littéraire ne retiendrait rien de ses œuvres de fiction.

Il se consacre donc au cinéma et publie en 1929 Cinéma, Amour et Cie (éditions Louis Querelle) et Tu seras star ! (Nouvelle Société d’Edition), une très personnelle « introduction à la vie cinématographique » à l’attention des « aspirantes à la gloire de l’écran », illustrée par Bécan (1890-1942). A propos du cinéma parlant en voie d’apparition dans l’hexagone, le spécialiste du muet y écrivait : « Les premiers films parlants réalisés en France sont des pièces de théâtre qui ne relèvent en rien de l’art cinématographique et les premiers acteurs engagés ont tout ce qu’il faut pour nous éloigner à tout jamais du film parlant… »

Les insouciants festivaliers de Cannes savent-ils qu’ils lui doivent leur manifestation préférée ? En 1937, le jeune ministre de l’Instruction publique, Jean Zay (1904-1944), lui demande de représenter, avec Philippe Erlanger (1903-1987), le gouvernement français à la Biennale de Venise. René Jeanne est alors secrétaire général de la Confédération des sociétés d’auteur. Sous les « amicales pressions » du Dr Goebbels (1897-1945), le jury couronne Les dieux du stade de Leni Rieffenstahl (1902-2003) et Luciano Serra, pilote de Goffredo Alessandrini, supervisé par le fils de Mussolini. Les deux Français indignés par la main mise des fascismes sur le septième art décident de créer un festival en République. Leur choix se fixe sur Cannes, l’anti-Venise qui regarde vers l’est de la plaine de Pô : la nouvelle compétition aura lieu, du 1er au 20 septembre, en même temps que Venise… En août 1939, tout est prêt et bien des étoiles américaines sont annoncées  dont Gary Cooper (1901-1961) et Tyrone Power (1913-1958). Mais voilà : Hitler envahit la Pologne et ce n’est pas du cinéma…

En 1946, le Festival débarque pour de bon sur la Croisette et René Jeanne est membre du Comité d’organisation (1946-1950). La manifestation devient annuelle et printanière à partir de 1951. L’année suivante, René Jeanne crée un ballet, Cinéma, dansé par Serge Lifar (1905-1986) à l’Opéra de Paris, qui fait revivre les figures mythiques du muet, de Charles Chaplin (1889-1977) à Gloria Swanson (1899-1983) – sans oublier Musidora, à qui il offre une dernière joie : alors qu’elle vieillissait discrètement dans un emploi de secrétaire à la Cinémathèque, elle voit son personnage de vamp amorale et fatale revivre sur scène, interprété par la jeune danseuse Paulette Dynalix (1924-2007)…

Avec Charles Ford (1908-1989), René Jeanne publie à partir de 1947 plusieurs ouvrages sur l’histoire du cinéma. Puis il commet un Que Sais-Je ? sur Les Stars de l’écran (1964) et livre ses souvenirs dans Cinéma 1900 (Flammarion, 1965).

L’homme de lettres et de cinéma se fait aussi homme de radio et réalise d’innombrables émissions avec des professionnels du septième art, dont Julien Duvivier (1957) – diffusé par France Culture dans Les Mémorables.

Toute sa vie, il fut un infatigable piéton de Paris (il y est né le 5 janvier 1887) – où il demeura longtemps domicilié 9 rue de Chaptal (9e). Depuis 1969, l’année de l’assassinat de la prometteuse Sharon Tate (épouse de Romain Polanski) et du premier pas de l’homme sur la lune, son numéro Tri 42-96 ne répond plus. Le passeur d’étoiles est parti les retrouver au firmament – ou dans un pli d’une bien distraite mémoire collective. Peut-être ne fait-il plus qu’un avec sa bonne étoile, celle dont le prix porte toujours chance au blé en herbe que l’ardeur et l’espoir conduisent au cinéma.

 

Bibliophilie

Tu seras star !.. (in-8, 240 p.) est l’ouvrage de René Jeanne qui connaît de la meilleure fortune bibliophilique. Une édition courante se négocie à partir de 6,50 €. Les bibliophiles peuvent également trouver leur bonheur avec un exemplaire numéroté sur pur chiffon vergé de Rives (La Nouvelle Société d’Edition, 1929), proposée entre 80 et 96 €. L’un de ses innombrables romans, Le retour de l’enfant prodigue (Floreal, 1921) est proposé à partir de 13 €.

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Hunter S. Thomson, la douleur d’être un homme

Le 20 février 2005, le journaliste vedette Hunter S. Thomson se tire une balle dans la bouche, comme son modèle Ernest Hemingway (1898-1961). Connu pour être « un lecteur vorace, un buveur implacable et un bon manieur de Magnum 44 », il s’efface dans sa soixante-huitième année – il avait confié à ses proches : « Je me sentirais pris au piège dans cette vie si je ne savais pas que je peux me suicider à tout moment ». Celui qui jamais ne doutait de « toujours s’en sortir » avait choisi comme épitaphe : « Quiconque se transforme en bête se guérit de la douleur d’être un homme ».

Après deux années dans l’armée de l’air, il invente le journalisme gonzo (« cinglé »), où il se met en scène dans ses reportages (pour le magazine Rolling Stone notamment) avec une irrévérence hallucinée, nourrie de substances diverses : « Je crois que c’est l’un des buts véritables de l’écriture, montrer les choses (ou la vie) telles qu’elles sont, et de cette façon découvrir la vérité au milieu du chaos » écrit-il au début de sa fulgurante carrière. En trois livres – le récit de sa virée avec un gang de motards (Hell’s Angels), une quête personnelle à Las Vegas du Rêve Américain (Las Vegas Parano, 1972) et son compte rendu de la réélection de Richard Nixon (Fear and Loathing : on the Campaign Trail’ 72), il rencontre un public d’inconditionnels : son Rêve Américain à lui, c’était d’ « être payé pour se comporter en cinglé ».

William McKeen enseigne le journalisme. Après avoir partagé certains moments forts avec Hunter S. Thomson (dont la Convention démocrate de 1984), il  fait revivre dans une biographie aussi captivante qu’imposante la légende de cet aventurier d’une presse qui vivait encore son âge d’or.

William McKeen, Hunter S. Thomson, Journaliste & hors-la-loi, Tristram, 492 p., 24 €

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