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Aux vendanges de l’amour, la cuvée épouse, millésime après millésime, la falsification des gestes et du verbe en une ère d’insécurité ontologique montante… Dans le sillage du tsunami médiatique de MeeToo précipitant le crépuscule du mâle, le philosophe et sociologue Raphaël Liogier propose son explication de sexes dans un ouvrage de circonstance invitant à se dégager du nœud retenant bien en deçà de l’amour…

 

Que s’est-il passé depuis le néolithique ? L’anthropologue Marshall Sahlins voyait advenir voilà 35 000 ans la naissance du capitalisme – et de la capitalisation du corps des femmes par un pouvoir mâle qui leur fait toujours tant d’ombre…

Justement, depuis, en quel temps vivons-nous vraiment ? Un jeune philosophe, Raphaël Liogier, constate que « la soumission des femmes s’est inscrite dans la symbolique des civilisations »…

En tant qu’homme « européen, citadin, occidental, nanti, blanc, hétérosexuel, bref a priori non discriminé », le philosophe engage sa parole pour évoquer ce monde qu’il partage avec les femmes – ce monde dont il leur aurait été interdit de jouir et où, décidément, il manquera « toujours quelque chose » à la pleine satisfaction et à la jouissance partagée par l’un et l’autre … Comment retrouver une communauté de destin dans le vacillement des identités sexuelles, à l’heure de la mainmise biopolitique sur les gestes de l’amour ?

 

De la femme capital(e) à la femme absolue

 

Depuis les temps les plus reculés, les hommes sans qualités vivent « sur le dos des femmes » – un « véritable détournement de la richesse » … La présumée « angoisse masculine face au pouvoir reproducteur de la femme » et à la « surpuissance de la femme libre »(cet « envers du sentiment d’impuissance masculine ») se prolongerait depuis des millénaires en « mâlitude culturellement construite »… Raphaël Liogier n’en doute pas : « La virilité dominatrice est née du sentiment d’impuissance des hommes face au fantasme d’une force débordante des femmes »… Et la « vision capitalistique » du corps de la femme perdurerait jusque dans une bien biodégradable « littérature moderne » tenant du mode d’emploi et de gestion adapté à l’ère de la célérité ayant perdu patience et de la téléprésence au monde…

Rien ne semble avoir changé depuis les contes d’antan – ceux à ne surtout pas grandir : « La fable de la Belle au bois dormant va à l’essentiel. Elle donne une image de la femme fragile, délicate, passive qui s’endort dans l’attente de son prince charmant sans même le savoir. Pendant cent ans. Autant dire une éternité moins une étreinte. Tout comme Blanche-Neige ou Cendrillon, la Belle au bois dormant n’a de valeur que celle que l’homme lui confère royalement. L’amour du prince est volontaire. L’amour de la pauvrette, de la souillon, ou de la délicate qui se pique avec un fuseau, est, à l’inverse, toute réceptivité. (…) Le mythe de Cendrillon et celui de Blanche-Neige en reste cependant au niveau social, suggérant que la future princesse n’était qu’un capital exploitable avant sa rencontre avec l’homme qui jette sur elle son dévolu. »

Un prince sinon rien – pourvu qu’il en ait le plumage, le ramage et l’image… Le philosophe explorateur des mutations de l’identité humaine rappelle le mythe de Lilith dans la Genèse, la « vraie femme originelle et entière », qui « se voulait l’égale de l’homme et en fut damnée pour l’éternité » – « l’ancêtre des sorcières du Moyen Age et des hystériques du XIXe siècle » – coupable, forcément coupable, depuis nos origines de plus en plus reculées jusqu’à l’actuelle mise au pas économique ne laissant plus rien subsister de ce qui pourrait être « hors de prix » … Depuis, tourne le moulin de nos cœurs en un manège désenchanté en des temps où le consommateur pressé veut être servi sur le champ et dévorer les fruits non défendus de l’amour sans pépins avant même d’en avoir planté la petite graine…

 

La guerre des sexes est-elle déclarée ?

 

L’onde de choc de « l’affaire Weinstein » comblerait-elle enfin les « attentes » et l’emballement médiatique suscitera-t-il enfin un mouvement global vers un vrai commencement d’un absolu compagnonnage entre les deux pôles du monde ?

MeToo constitue-t-il vraiment un « mouvement historique majeur » qui irait à « la racine des choses » ? La question est fondamentale – et la dérobade toujours de mise : qu’est-ce qu’une femme dans le regard des hommes du XXIe siècle ?

Avant que le producteur Harvey Wenstein ne tombe de si haut à force d’avoir abusé de sa supposée  « supériorité » ( ?) sociale de mâle dominant, ne vit-on pas un « féminisme » pourtant volontiers victimaire et non moins vindicatif refusant de voir des atteintes caractérisées et massives à l’intégrité des femmes lors de la tristement célèbre nuit du 31 décembre 2016 à Cologne ?

Après 35 000 ans de névrose collective, de révolution pornolithique et d’omerta, voilà enfin la « chasse aux porcs » ouverte sans permis ni sommation – la peur change enfin de camp et la justice fera le tri entre vrais prédateurs piégés et tir aux pigeons collatéraux… L’intelligence du cœur attendra son heure quand le déferlement cèdera la place au discernement …

La sororité reste toujours à construire, à en juger la tribune publiée dans Le Monde du 9 janvier dernier. Signée par cent femmes (dont Catherine Deneuve) revendiquant pour les hommes le « droit d’importuner » comme une licence pour un « droit de cuissage » soft au nom de la « séduction », elle confond « l’insistance importune et le vrai flirt » : « Dans le premier cas, on ne respecte pas le consentement d’autrui ; dans le second, on le cherche au contraire : mieux, on se plaît à l’obtenir. C’est tout l’attrait du vrai jeu de séduction. »

Mais la « séduction » insistante n’est-elle pas négation de l’altérité ? N’est-ce pas ce qui précisément empêche d’entrer dans une relation d’équilibre ? Si le harcèlement consiste en avances non désirées, comment déclarer sa flamme à une femme, fût-ce au nom de la « liberté de séduire », sans être intrusif et la mettre « mal à l’aise »?

Dans une société « liquide » où l’on évalue la « valeur » de chacun, le jeu de la rencontre entre egos et égaux est celui de « l’évaluation » qui fait entrer dans un moment de reconnaissance sociale majeure quand bien même les relations entre individus fluctueraient sur le mode de la flexibiité, de la jetabilité ou de l’interchangeabilité…

Longtemps, rappelle le philosophe, la femme, considérée comme une propriété, une bonne fortune un bien fongible dont on jouit sans lui consentir le droit à la jouissance, s’est couchée de bonne heure : « Un capital ne jouit pas : il est objet de jouissance. (…) L’homme offre son statut. La femme offre son corps. Comme tout capital, la femme est évaluable. Sa beauté, ses formes, son teint, son éducation raffinée lui donnent du prix. Ce qui est rare est évidemment plus cher. D’où l’importance de la virginité. Le corps féminin apparaît comme un bien fongible, corruptible « à l’usage ». Jamais pénétré, il est considéré comme absolument neuf. Si la virginité n’est plus le prérequis social qu’il a été, le fantasme de la virginité paraît loin d’être révolu, alors que des milliers de jeunes filles mettent aujourd’hui à prix leur première relation sexuelle sur Internet, avec des montants allant jusqu’à des millions de dollars.»

Le « cœur du problème », c’est le regard dégradant des hommes sur le corps des femmes qui réclament la souveraineté sur leur corps – un « regard toujours néolithique » insiste le philosophe : « Tant que la reconnaissance peine et entière de leur souveraineté corporelle ne sera pas acquise, les femmes ne seront pas concrètement les égales des hommes. (…) La question n’est pas d’éliminer la séduction, mais de sortir de l’idée diffuse que les femmes ne savent pas totalement ce qu’elles veulent. »

Le « cœur du problème », c’est cette « excision préventive opérée sur le corps et la conscience des femmes » – jusqu’à l’ultime ruse de la raison économique qui recycle l’appel à la liberté en injonctions à consommer « tout, tout de suite », transformant le corps humain en objet de plaisir séparé de son sujet dans une farce mercantile dont la femme se retrouverait encore la dinde plus ou moins consentante là où les actrices du X sont érigées en nouvelles Mariannes cathodiques… Pourtant, le mythe de Romeo et Juliette ou de l’amour salvateur n’ont pas pris une ride – et demeurent le bon filon d’une industrie culturelle qui en universalisent le fantasme…

Longtemps, les femmes jouaient sur les marges qui leur sont laissées comme elles se jouent des hommes empêtrés dans leur présumée domination : « Pourquoi est-ce « gratuit pour les filles » dans certaines boîtes de nuit ? Nullement par respect de leur personne, mais parce que leur présence garantit l’attractivité du lieu. Si les hommes voient encore communément les femmes comme des paquets cadeaux qu’ils se disputent, les femmes ont intériorisé le jeu. Elles perçoivent leur corps comme un objet de jouissance à négocier. »

Aujourd’hui, « dans les couples contemporains, les deux partenaires savent l’un comme l’autre qu’ils peuvent facilement assouvir ailleurs leur désir sexuel » – libre aux femmes de s’aligner sur le présumé « modèle masculin » et de battre les hommes sur leur propre terrain dans un contexte de compétitivité effrénée…

Pour « l’homme moderne », vivre l’amour au temps des écrans et d’un turbocapitalisme dont les deux mamelles seraient malbaise et malbouffe, c’est « ne plus utiliser le corps des femmes pour se rassurer » – sans consentir pour autant à sa dévirilisation. C’est «  grandir vers elles au lieu de chercher à se grandir à travers elles » en se libérant de son atavique « mâle peur ». C’est «  vivre avec elles l’interdépendance sans dépendance » et se « différencier sans se discriminer »… C’est « chercher la réciprocité » – avec leur aide… Comme disait Annie Leclerc, ce serait épouser enfin l’humain là où il se fabrique, non plus là où il s’empêche…

Ainsi, aimer serait consacré acte vraiment libéré dans le respect d’une « nouvelle féminité indépendante de l’impérium viril » et une « virilité transvaluée » privilégiant la « maîtrise de soi dans le respect de la transcendance de l’autre », mettant en jeu une physiologie au-delà du consommable et du falsifiable, plus proche de la vision de Rimbaud : « Oh, nos os sont revêtus d’un nouveau corps amoureux »…

Raphaël Liogier, Descente au cœur du mâle, Les Liens qui libèrent, 144 p., 12,50 €

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Quelle folle dynamique décomplexée détruit systématiquement, brique après brique, le « modèle français de solidarité » au profit d’un chacun-pour-soi qui a tout d’une débandade ? Le politologue Thomas Guenolé appelle Antisocial ce « processus politique de destruction ».

 

C’est l’histoire d’un puissant « mouvement en marche arrière » qui s’attaque à l’édifice fragile d’un siècle d’avancées sociales et nous entraîne vers le fond. Dans le grand désordre mondial qu’il orchestre, l’histoire bégaie et recule au lieu d’avancer.

Le politologue Thomas Guenolé (IRIS) choisit de nous la conter, en incipit, à la manière du pasteur Martin Niemöller (1892-1984), rescapé des camps de la mort et auteur d’un inoubliable poème : « Lorsque les droits des chômeurs sont attaqués, vous ne vous mobilisez pas, vous qui n’êtes pas chômeur », etc

Et lorsque l’offensive contre nos droits à tous devient totale, « ce chacun-pour-soi général conduit à l’échec, encore et encore, de tout mouvement social et politique visant à défendre nos droits ».

Thomas Guenolé nomme « Antisocial » ce qu’Aristote appelait « oligarchie » : « le gouvernement de la cité au bénéfice d’une minorité, au détriment de la majorité ».

Il rappelle que sa finalité est « d’accaparer le maximum de ressources au bénéfice de la minorité oligarchique de la population ». Et parce qu’il est incapable de s’arrêter, ce « projet antisocial, rétrograde et oligarchiste » menace tous ceux qui ne font pas partie des 10% les plus riches de la planète :

« Son programme consiste à supprimer le contrôle des prix des biens et services de première nécessité pour que cette consommation captive assure une rente à de grands groupes privés organisés en cartels ; à baisser les protections et les droits sociaux de la population active pour la contraindre à des conditions de travail plus dures ; à baisser les dépenses de solidarité sociale, pour forcer ses bénéficiaires à payer eux-mêmes ces services à de grandes firmes privées (s’ils le peuvent) ; à baisser les prélèvements obligatoires sur les plus fortunés, tandis qu’augmentent ceux sur les classes moyennes ou populaires ; à baisser le niveau de contrôle des Etats sur les activités des grandes firmes financières, ce qui accroît leurs perspectives de profit mais rend les krachs financiers plus graves et plus fréquents ; et à vendre les entreprises publiques, voire les biens communs, à de grandes firmes et à de grandes fortunes, renforçant dès lors leur position de rentières. »

C’est ainsi que, de reculade en régression, « les perdants du projet antisocial deviennent majoritaires dans la population »…

 

Le nouveau catéchisme antisocial

 

Un matraquage médiatique incessant fait entrer dans les esprits du plus grand nombre que l’idéologie oligarchiste a la force d’une vérité révélée : « Ainsi les médias audiovisuels dominants aboutissent-ils à la diffusion en boucle d’un véritable catéchisme antisocial. »

C’est ainsi que le « droit au travail » proclamé par la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 a été dénaturé en « système massif d’oppression et de culpabilisation des chômeurs ». C’est ainsi que le devoir qu’a l’Etat de créer du travail pour tous a été dénaturé pour devenir le « devoir qu’a le chômeur de chercher du travail sous la surveillance de l’Etat ». Et que l’on aboutit à la politique actuelle des pouvoirs publics face au chômage avec l’indemnisation financière des chômeurs, « assortie d’un contrôle administratif de plus en plus proche du harcèlement moral pour faire peser sur eux la culpabilité de leur situation »…

Ajoutons « l’effarant projet de démantèlement des droits des salariés », de « destruction du mouvement syndical », la non moins effarante « dynamique d’appauvrissement des seniors » accompagné d’une « propagande destinée à légitimer le recul de nos droits à la retraite ».

 

Battre « en retraite »…

 

Repousser l’âge de départ à la retraite et allonger la durée de cotisation requise à l’aide d’arguments fallacieux, n’est-ce pas une façon de « faire baisser les pensions pour des millions de Français, via des objectifs inatteignables de durée d’activité fixés comme conditions d’accès à la retraite à taux plein » ?

Thomas Guenolé voit là un « sommet de l’approche antisociale » : « L’impossibilité pour des millions de Français d’atteindre le taux plein est transformée en motif pour baisser encore plus leur pension »… Et ce n’est pas tout : « A côté de nos retraites par répartition fondées sur la solidarité intergénérationnelle, la réforme de 2003 crée également un plan d’épargne retraite privé, partiellement exonéré d’impôts. L’exonération fiscale signifie qu’il est subventionné par l’argent de nos impôts, alors que – par définition – il est réservé à ceux ayant les moyens de réaliser cette épargne : c’est donc de la redistribution des richesses à l’envers. »

N’est-ce pas ainsi que l’on ressuscite « sous forme embryonnaire le système de retraites privé et par capitalisation, fondé sur le chacun pour soi, qui prévalait en France de 1910 jusqu’à la création de la Sécurité sociale moderne » ?

Retraite, Santé ou Education, rien n’échappe à l’avidité de ces firmes financières dont « le lobbying intense vise à récupérer sous forme de marché des flux financiers aujourd’hui gérés sous forme sociale et solidaire »… C’est ainsi que se multiplieront des réformes « pour encourager les plans d’épargne retraite privés en même temps que les conditions d’accès aux retraites de la Sécurité sociale, elles, seront encore dégradées »…

Et voilà tout notre édifice civilisationnel gobé par le trou noir des « marchés » à l’affût de matière à spéculation : « Les grandes firmes financières cherchent à s’approprier les activités potentiellement rentables de l’Etat. Elles sont notamment friandes de grands services publics arrivés à maturité, et pour cause : les infrastructures existent déjà ; la vaste population d’usagers constitue d’avance une clientèle de facto captive ; en outre, les capitaux à mobiliser pour se porter acquéreur sont si élevés que la privatisation aboutira nécessairement à la création d’un oligopole, qui verra ainsi une poignée de grandes sociétés s’entendre pour se partager le marché. »

Observant la dynamique systématique de démantèlement des services publics au profit des intérêts privés et la non moins irrésistible dynamique d’aggravation des inégalités, Thomas Guenolé estime indispensable de « dissiper une grande fiction : non, l’Union européenne d’aujourd’hui n’est pas au service de l’idéal européen de fraternité des peuples »…

Bien au contraire, elle est « machine à trahir cet idéal, au service de l’intérêt des grandes firmes »…

Dans ce grand désordre mondial, l’argent détourné par « l’optimisation fiscale » fait cruellement défaut pour le financement des biens collectifs. Il alourdit le fardeau de tous ceux qui ne peuvent se soustraire à l’impôt – et viole l’intérêt général : « Ce qui est déterminant, c’est tout simplement le choix que fait chaque personne fortunée d’accepter son devoir de contribuer, via l’impôt, à la bonne marche du pays qui lui a permis de créer ou de garder sa fortune ; ou au contraire de devenir un déserteur fiscal par calcul strictement individualiste. Agir de la sorte fait de ces déserteurs fiscaux ce que la science économique appelle des « passagers clandestins » : c’est-à-dire des acteurs économiques qui profitent d’avantages sans payer les contreparties prévues. »

Ainsi, les plus riches profitent des biens communs sans en payer le prix par divers outils institutionnalisés dont les « paradis fiscaux ».

Le moyen d’en sortir ? Thomas Guenolé en appelle à une « grève de blocage du pays » afin que les « pouvoirs en place soient contraints d’abandonner leur projet de réforme antisociale ou de concéder de nouvelles avancées sociales au bénéfice du plus grand nombre »… Mais quelle « énergie citoyenne » non vampirisée sera à ce rendez-vous ?

Et si justement les pires ennemis de ce système étaient ceux de l’intérieur dont la cupidité et les excès minent les fondements de sa prétendue légitimité ? En s’obstinant à ne créer de la valeur que pour leur seul profit, lequel exclut la variable humaine, ne s’exposeront-ils pas à un retour de flamme ?

Ce système de fraude généralisée s’effondrera-t-il par la montée des exaspérations et la multiplication des conflits de répartition qu’il ne cesse de susciter ? Cela adviendra-t-il lorsqu’il ne sera plus possible de rester aussi révérencieux à l’égard des fortunes fondées sur ce « triomphe de la cupidité » sans limites érigé en loi d’une « science économique » sans conscience ?

De même qu’un casino ne peut pas faire que des heureux gagnants, il ne peut pas davantage satisfaire indéfiniment l’avidité des mêmes au détriment de tous les autres.

En 1927, Sigmund Freud écrivait dans L’Avenir d’une illusion : « Inutile de dire qu’une civilisation qui laisse insatisfaits un si grand nombre de ses membres et les pousse à la rébellion n’a pas d’espoir de se maintenir durablement, et d’ailleurs ne le mérite pas. »

D’une guerre à l’autre, on peut s’accommoder de la même histoire, s’y résigner ou s’en indigner – on peut aussi la réécrire autrement que selon l’implacable ligne de « partage » ( !) entre une poignée de gagnants et une multitude de perdants d’une « mondialisation malheureuse » sans boussole éthique…

Thomas Guenolé, Antisocial – la guerre sociale est déclarée, Plon, « Tribune libre », 280 p., 17,90 €

La fuite en avant de « l’âge présentiste », c’est-à-dire cette « affirmation d’un présent sans présence » marqué par une « dynamique de crise structurelle », détruit tout l’environnement naturel ainsi que les « formes de vie non conformes à la valorisation du capital ». Ainsi se trouvent multipliées les vies sans perspective dans un imaginaire d’effondrement civilisationnel. Comment, dans l’actuelle transition systémique, se donner le temps de vivre pour de vrai, « restaurer une véritable forme de confiance dans l’avenir » et « rouvrir l’horizon des possibles face à la fatalité présentiste » ?

 

 

 

La Terre est ronde comme une pièce de monnaie qui roule dans l’indéterminé. Et le monde est plat comme un écran. Il n’est plus sous nos pieds : où désormais le chercher ailleurs que sur les écrans de notre consentement à l’aplatissement  qui diffusent à profusion les images d’une clinquante prospérité nous arrivant bien plus vite que la dite prospérité elle-même ? C’est un monde « numériquement amplifié » qui technologise le vivant à mort et laisse miroiter à la surface de ses écrans non plus des lendemains qui chantent mais « l’éclat factice d’un présent perpétuel qui obnubile champ d’expérience et horizon d’attente » comme le rappelle Jérôme Baschet…

L’historien, qui a enseigné à l’Université autonome de Chiapas (Mexique), se retrouve consterné face au « champ de ruines, sans espoir de reconstruction, laissé par l’épuisement de la modernité et la fin proclamée des « grands récits » d’émancipation » : « Le temps semble constituer, dans le monde moderne, la dimension principale par laquelle s’impose l’oppression, parce que, sur la base du salariat et du calcul du temps de travail, se sont développés des conséquences multiples pour des êtres de plus en plus pressés et stressés, soumis à cette « tyrannie des horloges » et à cette compulsion de connaître l’heure qu’il est. »

 

Prisonniers de l’immédiat

 

Tout bipède pensant et dépensant connaît, au travail comme « dans la vie », cette dictature d’une fausse urgence perpétuelle amplifiée par les écrans – tout comme cette fallacieuse prospérité qui risque de ne jamais devenir réalité… Selon sa sensibilité, il peut éprouver ce « devenir-écran du rapport au monde et à autrui » comme il peut éprouver le fatalisme d’un « état de fait » décrété comme « le fin mot de l’histoire » – « there is no alternative »…Cette histoire-là recule et régresse au lieu d’avancer…

Avec l’accélération générale des rythmes de vie (fastfood, speed dating, zapping, etc.), notre horloge interne s’emballe jusqu’à l’hémorragie – temps de crise et crise du temps se fondent dans un effondrement des repères qui emporte les digues :

« L’immédiateté du présentisme n’est pas celle de l’instant présent mais celle du « coup d’après », vécu comme un déjà-présent ».

C’est le coup d’après du joueur de casino qui compte toujours « se refaire » en faisant payer ses pertes de jeu « aux autres » dans une société qui dissocie le temps social du temps naturel et promeut le jetable dans un incessant renouvellement des produits, des normes et des modes.

Passé et futur sont insidieusement dépréciés au profit de la domination d’un présent perpétuel fondée sur l’oubli du premier et la négation du second : « Le passé n’est plus, pour les technocrates que notre pays supporte en guise de gouvernants, une référence à assimiler et sur laquelle croître. Le futur ne peut être, pour ces professionnels de l’oubli, rien de plus qu’un allongement temporel du présent. Pour vaincre l’Histoire, on lui nie tout horizon qui aille au-delà de « l’ici et le maintenant » néolibéral. »

Pour l’historien, il s’agit de « rétablir, dans le même mouvement, mémoire du passé et possibilité du futur » et de « rejeter la tyrannie de l’aujourd’hui ». Cela suppose une « conscience historique, indispensable pour briser l’illusion de la fin de l’histoire et rouvrir la perspective d’un avenir qui ne soit pas la répétition du présent. »

Dans ce monde plat comme un écran et hypervolatile où les flux financiers sont déconnectés des flux de production, « l’uniformisation marchande mine sournoisement la spécificité des lieux, les possibilités techniques de mobilité et de communication font parfois oublier la spatialité comme dimension intrinsèque de l’existence humaine ».

Dans un monde aussi désorienté et désoccidenté, usines et bureaux se sont déplacés depuis les « pays avancés » vers des régions à main d’œuvre bon marché : « On pourrait dire que la délocalisation est en passe de devenir une caractéristique générale du monde contemporain, dans la mesure où, de plus en plus, le paramètre spatial perd son caractère déterminant et où la relation au lieu propre cesse d’être un trait fondamental de l’expérience humaine »…

L’historien engagé se refère à l’expérience zapatiste qui articule « le local (l’autonomie) et le particulier (la revendication ethnique) avec l’universel (le souci de l’humanité) et, si l’on y tient, le national (s’agissant d’une culture aussi patriote que celle du Mexique) ».

Le zapatisme a pris pour emblème l’escargot  (« lentement, mais j’avance ») et revendique la « mémoire vive d’un passé dont l’énergie anime la lutte présente ».

Pour Jérôme Baschet, il se caractérise par le « constant souci d’entrelacer l’intranational (notamment les revendications des peuples indiens), le national et l’international, dans une articulation étroite qui implique de repenser le sens de chacune de ces perspectives et interdit de considérer le zapatisme comme une lutte identitaire ».

Cet exemple susciterait-il des vocations pour une « insurrection éthique contre la destruction généralisée des formes de vie » ?

Pour la première fois de son histoire, l’espèce humaine est devenue non seulement « une force biologique modifiant son environnement direct mais aussi une force d’échelle géologique capable de modifier les processus physiques essentiels de la Terre, de manière radicale et à l’échelle globale »…

 

 

 

Après le capitalisme…

 

Nous en sommes arrivé là, en cette période de cupidité effrénée où s’exacerbent les inégalités dont la perception croissante pourrait bien faire mourir « le capitalisme » : la crise structurelle, « caractérisée par une suraccumulation tendancielle et une insuffisante production de valeur qui n’ont pu être compensés que par l’amplification du capital fictif » nous mène au bord du gouffre.

L’économie  « sous tutelle de la sphère financière », devenue dépendante de « l’anticipation de production de valeur future qui caractérise le capital investi sous forme de crédit » et déconnectée du social, consomme purement et simplement notre peu d’avenir :

« Le présent de l’économie globale ne se maintient donc que par cette anticipation. Dans le monde présentiste, le présent vit sous perfusion du futur (…) La vie présente s’inscrit alors entre un geste passé et ce qu’il a préempté d’un futur désormais lourd d’obligations. »

Pour Jérôme Baschet, « sortir du présentisme ne semble envisageable que comme dimension d’une dynamique de sortie du capitalisme en se défaisant de l’immédiatisme présentiste ». Sortir du capitalisme n’est-ce pas aussi sortir de la crise écologique ?

Ceux qui ressentent « l’hégémonie du temps quantitatif et abstrait, constitutif de la société de la marchandise » sauront-ils s’affranchir de leur asservissement pour restaurer une disponibilité vitale et habiter un temps qualitatif ?

D’ores et déjà, des résistances s’affirment par des changements de vie tournant le dos aux exigences de « réussite professionnelle lourde d’injonctions temporalisées » ou des ralentissements face à la « logique accélérative du monde de la marchandise ». De plus en plus de consciences rompent avec la logique de domination, si destructrice des conditions nécessaires à l’épanouissement humain …

Ces « nouveaux résistants » sauront-ils « cultiver le souci de se concerter et l’art de tirer parti de ce qui déconcerte » ? Et pèseront-ils assez pour « défaire

l’ état de fait existant » et réinventer une relation bien moins conflictuelle avec la Terre ?

L’historien voit là un « combat pour l’histoire et contre l’Economie devenue monde » et dans « l’inacceptation de l’inacceptable » la « source première de l’énergie » qui ferait advenir un monde désirable à partir de la « construction d’espaces libérés » – des territoires zapatistes à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes en passant par bien d’autres brèches dans le mur contre lequel se fracasse la flèche du temps…

L’escargot est en chemin vers un monde où il n’y aurait plus seulement des « gens » mais aussi des hommes pour de bon, pour de vrai – mais ce temps-là sera conté dans une autre histoire, peut-être…

Jérôme Baschet, Défaire la tyrannie du présent – temporalités émergentes et futurs inédits, La Découverte, collection « L’horizon des possibles », 320 p., 21 €

 

 

Jacques Ellul (1912-1994) a été l’un des précurseurs de l’écologie politique. S’il n’a pas consacré d’ouvrage spécifique au travail, ce thème court le long de son œuvre et de ses articles. Les éditions de La Table Ronde publient un florilège de ces derniers, parus entre 1966 et 1984, ainsi qu’un cours donné à l’Institut des Sciences politiques de Bordeaux.

 

La nécessité de travailler pour vivre remonterait-elle à l’avènement de l’homo faber ou à la première coupure d’avec la nature, avec l’apparition de l’agriculture au néolithique ? Le juriste , moraliste et théologien Jacques Ellul, professeur à l’Institut d’études politiques de Bordeaux, ne pense pas que le travail soit consubstantiel à l’humain – quand bien même la « culture du travail » s’est inviscérée à la nature humaine : longtemps déconsidéré comme une vile activité de survie dans l’histoire des civilisations, il est devenu « facteur de production » et valeur centrale justifiant la distribution de revenus et de statuts dans la société bourgeoise où il connaît son sacre.

Ellul tient Karl Marx (1818-1883) pour l’un des principaux responsables de la fétichisation de la « valeur Travail » alors que le « droit au travail » pourrait bien être avantageusement supplanté par un autre « droit de l’homme » plus essentiel – celui d’agir et de créer librement : « Il est vraiment un penseur bourgeois lorsqu’il explique toute l’histoire par le travail, qu’il formule toute la relation de l’homme avec le monde par la voie du travail ; et qu’il évalue toute pensée d’après sa relation avec le travail, et qu’il donne le travail comme source créatrice de la valeur. Quoique ne croyant pas aux valeurs, il assimile le travail au bien, puisqu’il condamne les classes qui ne travaillent pas. Il fut l’un des interprètes les plus cohérents du mythe bourgeois du travail, et parce que socialiste et défenseur de la classe ouvrière, un des agents les plus actifs de pénétration de ce mythe dans cette classe. »

Il aurait pu tout aussi bien citer la célèbre phrase de Proudhon (1809-1865) résumant sobrement la révolution démocratique et sociale issue des événements de février 1848 : « Quel est ton nom, révolution de 1848 ? – Je m’appelle droit au travail »…

Pour Ellul, la « divinisation » de la technique et du travail suppose la « dévaluation de l’homme, l’apparition de l’homme subordonné au travail, et qui n’a d’autre valeur que de travailler », de l’homo erectus à l’homo cyberneticus

Dès 1935, Jacques Ellul voulait créer une contre-société au sein de la société globale et technicienne ainsi qu’en atteste Directives pour un manifeste personnaliste qu’il publie avec Bernard Charbonneau (1910-1996) – il préfigure les grands textes de l’écologie politique que signeront René Dumont, Ivan Illich ou André Gorz dans les seventies.

 

La dévoration du monde

 

La fonction de l’économie est-elle de donner du travail à tout le monde, de créer des emplois pour tous ou bien de produire un maximum de richesses pour tous avec un minimum possible de travail et de ressources naturelles ?

Le penseur dissident de la « société du travail » que la surabondance de biens produits ne se traduit nullement par une abondance générale grâce à une meilleure répartition des richesses – ainsi que les bénéfices d’une productivité augmentée pouvaient le laisser augurer. Parce qu’il y a eu l’invention de la « science économique » pout justifier une répartition toujours plus inégalitaire et l’assujettissement à l’effort laborieux, à l’obligation d’avoir un travail alors qu’il y en a de moins en moins comme il y a de moins en moins de ressources à exploiter : « La Science économique, c’est la gestion de la rareté, de la pénurie. Nous sommes la société qui est, depuis les origines, la plus créatrice de Manque. Bien sûr que nous avons produit massivement des biens industriels, mais en même temps une pénurie de biens naturels, allant maintenant jusqu’à celle de l’air, de l’eau, et des principales matières premières. Il s’agit d’évaluer ce rapport : plus nous travaillons, plus nous épuisons les richesses spontanées de la nature, plus nous voulons aussi consommer des biens toujours davantage complexes et glorifiants. Et plus ceci exige alors de nouvelles forces de travail engagées dans de nouveaux processus de production (…) Nous sommes la première société à avoir tout voué au travail, et celui-ci exigeant toujours plus de matières premières et de consommation, aboutissant, sous une apparente abondance, à l’organisation de la pénurie immédiate ou future (par épuisement du sol et des ressources). »

Ainsi, l’économie se fonde sur une organisation de la rareté – pas d’économie sans travail ni marchandise à vendre et assujettissement à un système productif…

L’auteur du Bluff technologique reproche à notre société technicienne d’avoir « fait subir aux peuples extérieurs » le premier choc de cet excès de travail – à savoir une productivité proprement inhumaine et une non moins inhumaine accélération du temps économique : « C’est là que nous avons détruit les fragiles équilibres économiques qu’ils avaient habilement ménagés (…) Nous sommes arrivés là-dedans comme des bulldozers, saccageant au nom du Travail, de l’Industrie et du Progrès, une sorte de miracle de civilisation étant donné les conditions de vie. L’histoire des hommes était faite d’une modération, parfois d’une défiance, envers le Travail. Nous avons tout changé. Nous sommes devenus les adorateurs du Travail et de nos œuvres… »

Le philosophe chrétien, nourri par L’Ecclésiaste, pose un problème de civilisation – celui de la « dévoration du monde »  pour surproduire l’inutile et poursuivre une inextinguible chimère de croissance où l’écart entre richesse et pauvreté n’en finira pas de s’élargir par la montée en puissance indéfinie de la technique  : « Peut-on multiplier la puissance énergétique à l’infini ? Peut-on substituer à la force limitée une source illimitée d’énergie ? Peut-on faire des œuvres qui consomment finalement les réserves du monde pour excéder par millions ce que l’homme pouvait accomplir ? Certes maintenant, on le peut, dans l’ordre du possible. Mais est-ce dans l’ordre du permis ? »

 

La révolution confisquée…

 

Alors que les machines ne se substituent pas seulement à l’effort physique mais aussi à l’effort mental, la véritable « croissance » ne devrait-elle pas se mesurer en « temps humain économisé », libéré pour l’essentiel ? Les « potentialités positives » de la technique ne devraient-elles pas être orientées « dans le sens unique de la libération de l’homme » ?

Ellul prône « le refus de la croissance à tout prix, la recherche des petites unités de production, des énergies douces, des méthodes souples » aux antipodes d’un « Etat bureaucratique », facteur d’incohérence et de dysfonctionnements à répétition.

Un temps, il envisage la création d’un « vrai mouvement révolutionnaire, sur la base d’un petit groupe d’une quinzaine de personnes, fédérés entre eux et agissant concrètement au plan local selon la formule : « Penser globalement, agir localement »…

L’auteur de L’illusion politique déplore que « le mot même de révolution a été confisqué par les moins capables de la faire parce que les plus conformistes et les plus identifiés au modèle « Etatique-Technique » et l’absence de véritable « volonté révolutionnaire » parce que celle-ci « implique un véritable changement total de l’orientation de la société au lieu d’une simple explosion de haine contre un petit groupe de privilégiés ».

Cette révolution est d’autant moins probable qu’elle suppose « non pas la conquête d’avantages évidents pour les révolutionnaires (pouvoir, bien-être) mais une mise en question en même temps de leur propre vie, de leurs idéaux, des évidences que la société de consommation propose à leur existence » : « La résistance à un changement révolutionnaire vient avant tout de l’existence de satisfactions de consommation indéniables (que l’on n’est pas prêt à abandonner) et, pour ceux qui ne les ont pas, elles restent exactement la visée de tout ce que l’on peut espérer »…

La « révolution » consiste-t-elle à sortir de l’économie, de la rareté, de la production et de la loi du profit ?

Alors que se dissipe l’illusion industrielle du travail pour tous, l’heure n’est-elle pas arrivée de l’œuvre pour chacun ?

L’homo demens, héritier de la belle planète bleue, « n’a pas voulu de ce milieu, il a voulu se faire son monde à lui, totalement différent, totalement artificiel ». Dès 1937, Ellul écrivait dans un article intitulé Le sentiment de la nature, un sentiment révolutionnaire : « ce n’est pas d’un dimanche à la campagne que nous avons besoin, mais d’une vie moins artificielle »…

Dans le dernier chapitre (intitulé « Vers la fin du prolétariat ? ») de Changer de révolution (1982), Ellul préconisait le versement d’un revenu universel comme possible voie d’émancipation et contrepartie de la participation à la richesse collective qui permettrait de ne pas fonder le revenu entièrement sur le travail, ainsi que le rappellent Michel Hourcade, Jean-Pierre Jézéquel et Gérard Paul dans leur préface à la réédition des Classes sociales, le cours que le sociologue assurait à l’IEP de Bordeaux dans les années 1960-1970.

Alors que la société ubérisée, noyée dans l’incontinence de ses fictions, n’a plus les moyens d’adhérer à ses mythes de plein emploi, de croissance, de consommation pour tous, d’accumulation au-delà de ce qui peut être dépensé et de prospérité, l’autonomie inédite accordée par la force des choses aux individus, libérés de l’assignation obligatoire à un labeur labellisé en « emploi », pourrait bien leur permettre de relire ou de découvrir la pensée libertaire du pionnier de l’écologie politique Jacques Ellul, dont l’œuvre est unanimement célébrée aux Etats-Unis : les événements lui donnent raison en cette phase de transition secouée de bouleversements telluriques et il pourrait bien devenir enfin prophète en son pays à la faveur du basculement d’époque annoncé qui pourrait rouvrir l’horizon des possibles – ou pas…

Jacques Elull, Pour qui, pour quoi travaillons-nous ? La Table Ronde, collection « La petite vermillon », 254 p., 8,70 €

Jacques Ellul, Les classes sociales, La Table Ronde, 254 p., 8,70 €

Depuis une vingtaine d’années, une épidémie insidieuse agresse le foie d’un Français sur trois, serait-ce en l’absence de tout alcoolisme… Son nom est apparu pour la première fois au printemps 2017 dans la presse grand public : NASH pour Non Alcoholic Steatosis Hepatitis.

 

Les maladies du foie s’en viennent à pas légers, comme en chaussons, sans prévenir – quand bien même il serait l’organe le plus volumineux qui soit à l’intérieur du corps et son centre anti-poison… Même en l’absence de douleur, elles n’en mettent pas moins « en jeu le pronostic vital »… Si « l’échographie régulière du foie n’est pas entrée dans les mœurs », il existe néanmoins des marqueurs biologiques permettant de les voir venir, rappelle le Dr. Dominique Lannes : « le bilan hépatique perturbé, mais aussi, basiquement, trop de cholestérol et de triglycérides (gras), de glycémie (sucre), parfois jusqu’au stade diabète ».

Spécialiste du foie, le Dr. Lannes est hépato-gastro-entérologue à Paris, en cabinet, ainsi qu’à la Clinique du Trocadéro et à la Clinique du Mont-Louis. Il vient de consacrer à la maladie en voie d’identification, la stéato-hépatite non alcoolique (NASH) surnommée aussi « la maladie du soda », un ouvrage qui ne passera pas inaperçu. Et qui devrait inquiéter un bon tiers de nos concitoyens qui en seraient atteints, souvent à leur insu – l’ignorance ne préserve de rien : « Le foie se détruit marche après marche, selon un mécanisme d’escalier bien repéré par la médecine. Tout commence par une gentille stéatose. Sans régime alimentaire qui dégraisse le foie, elle reste « gentille » quelques années. Sept ans en moyenne. Ensuite, le foie peut en avoir marre d’être agressé par le gras et le sucre. On peut alors passer à ce qu’on appelle la NASH, quand « la graisse agresse » et fait se développer une fibrose, c’est-à-dire que des fibres dures commencent à agresser le foie. Elles étouffent les hépatocytes, un peu, beaucoup, jusqu’à durcir tout le foie si on ne fait rien. C’est la cirrhose. »

La cirrhose rappelle le Pr Didier Samuel, est un « processus lent qui se constitue sur plusieurs années, souvent vingt ou trente ans, en raison d’une agression chronique et permanente du foie » : « Cette agression entraine une modification de la structure hépatique qui devient nodulaire (on observe des micro- ou des macronodules à la surface du foie), ferme, voire dure, alors que le tissu d’un foie sain est lisse et souple. »

 

De la qualité du greffon contemporain…

 

En une génération, le foie sain est devenu rare : « Un tiers de la population a aujourd’hui une stéatose, c’est-à-dire de la graisse dans le foie, sans le savoir. » Et l’épidémie ne fait que commencer – la faute à l’agro business, la « malbouffe » outrageusement chargée en sucre, en gras et en bien d’autres douteuses substances…

 

En cas de maladie avérée, il n’y a souvent que « la greffe en point

de mire » – bien entendu, « si le malade est greffable »…

Elle est envisagée s’il n’y a pas « un envahissement de la veine porte ou des artères environnantes, ou des métastases extra-hépatiques qui rendent la récidive inéluctable »…

Mais voilà : compte tenu de l’expansion de la maladie, il est de plus en plus difficile de trouver des greffons sains, c’est-à-dire non stéatosés – le donneur décédé ayant pu « passer par la case malbouffe »… Sans oublier que les dits greffons ne se trouvent pas « à disposition en rayons dans un supermarché »…

Le problème de pénurie n’en est qu’au début. Il se pratique environ mille trois cents greffes du foie chaque année en France, « dans une grande majorité consécutive à la décompensation d’une cirrhose » – ce qui fait du foie « l’organe le plus greffé après le rein »…

L’immunothérapie suscite beaucoup d’espoirs : « La méthode, par injections, consiste à faire appel à nos propres défenses immunitaires, qu’elle stimule pour aller attaquer directement le mal à la racine. On voit des cancers éradiqués grâce à cette nouvelle méthode, qui dresse notre propre organisme à se battre contre les cellules tumorales. »

L’habitué de la grande distribution ou de la restauration rapide, l’amateur de bonne chère, l’addictif à la junk food ou l’inconditionnel de la dive bouteille qui soupçonneraient une anomalie hépatique peuvent toujours « tenter le sevrage du sucre rapide pour redevenir maître de son destin »… La prévention se joue sur le terrain de l’hygiène de vie, de la lutte contre le surpoids et la sédentarité. Sans oublier l’adieu à l’incomparable savoir-faire de nos viticulteurs, digne d’être classé au patrimoine immatériel de l’humanité : l’alcool est « l’agresseur numéro un du foie »… Autant renoncer aux trois verres de vin quotidiens consentis par l’OMS aux hommes – deux pour les femmes…

Après, « plus la graisse est incrustée depuis longtemps, plus elle sera difficile à éliminer, parce que la graisse se fibrose »… D’un cirrhotique, l’on dira qu’il que « jusque là » il était en parfaite santé, pour la simple raison qu’il n’avait rien remarqué d’ « anormal » – alors que l’encrassement de son foie se poursuit à bas bruit…

En attendant, la « quête du Graal anti-NASH » se poursuit dans les laboratoires – et plus particulièrement dans ceux de deux sociétés de bio-technologie, Genfit et Intercept. Les multinationales suivent le mouvement, compte tenu de la progression exponentielle de la maladie.

Pour sa part, le Dr Pierre-Jean Thomas-Lamotte, neurologue, met ses pas dans ceux des grands Anciens et rappelle que l’inconscient aussi est à l’œuvre dans les maladies du foie : « C’est le gardien de l’identité et du maintien de mes potentialités dans mon cercle de vie (vie familiale, vie professionnelle). Les cellules permettent de faire des réserves durables. Un hépatocyte peut vivre jusqu’à 500 jours et reconstitution est rapide après ablation d’une grande partie de l’organe. L’hépatocyte peut stocker, assurer des transformations des matières, assurer la détoxification et il sert à l’assimilation des graisses (bile). En pathologie, le foie doit se renouveler lorsque le sujet change d’identité et de cercle de vie (hépatite pour détruire les anciennes réserves puis renouvellement hépatique correspondant aux fonctions nécessaires au maintien de la nouvelle identité), quand le sujet manque d’identité « en quantité » (tumeur bénigne, adénome ou cancer), quand le sujet est trop faible pour vivre son identité dans le groupe (cirrhose). »

Garder un foie sain, c’est une lutte de chaque instant contre bien de mauvaises habitudes, bien de renoncements ou de reniements aussi…

Afin de sensibiliser le grand public, des opérations d’information auront lieu, comme la première journée internationale d’information sur la NASH, qui aura lieu le 12 juin 2018 dans vingt-cinq grandes villes de France.

 

Dr Dominique Lannes, NASH – La maladie de la malbouffe, Flammarion

Pr Didier Samuel, La crise de foie n’existe pas, Marabout

Dr Pierre-Jean Thomas-Lamotte, L’interprétation des maladies qui compensent les petites et grandes blessures de l’âme et comment en guérir, Le Jardin des Livres

Un anthropologue devenu trader et « économiste » pose la question de notre survie « en régime capitaliste ». Quelle société humaine pourrait encore se prévaloir de la maîtrise absolue de son environnement naturel et culturel comme de sa destinée tout en restant verrouillée en mode pillage des ressources?

 

« Il sera bientôt trop tard » alertent 15 000 chercheurs : l’effondrement civilisationnel est en cours sur notre planète dévastée… Car enfin qu’est-ce qui pourrait encore produire un sursaut de conscience vers le sentiment de notre communauté de destin sur terre alors que les « élites » ont abandonné toute idée d’un « monde commun » ? Et qu’est-ce qui permettrait de la penser encore quand on a réduit l’humain à un « rapport coût-bénéfice » et la société des humains, passée de l’ère industrielle à l’ère du « numérique », à la fiction d’un bilan comptable aussi truqué – forcément truqué – qu’étriqué ?

L’anthropologue Paul Jorion est devenu spécialiste de la formation des prix après une immersion dans la vie des pêcheurs sur l’île de Houat – et bien d’autres chemins de traverse dans la société la plus monétarisée de l’histoire humaine… Son expérience de terrain en 1973 et 1974 lui a permis de constater que le mécanisme de fixation des prix ne doit rien à la rencontre de la loi de l’offre et de la demande mais à un rapport de forces entre acheteurs et vendeurs : « Celui-ci se forme de manière à maintenir indemne l’ordre économique et social une fois que la transaction a eu lieu. Autrement dit, la hiérarchisation de la société est préservée : le pauvre reste aussi pauvre qu’avant que l’échange n’intervienne, et le riche aussi riche. En conséquence, les pauvres paieront davantage que les riches à prestations ou produit égaux »…

 

Esprit d’équipe et esprit de tolérance…

 

Bien plus tard, il  intégre le secteur financier notamment chez Countrywide, une des firmes responsables de la crise des subprimes qu’il voit venir dès 2005 – il perd son job en alertant sa hiérarchie et l’annonce dans son livre, Vers la crise du capitalisme américain ? (La Découverte, 2007). Chez Countrywide, il constate que « la manière dont le modèle mathématique prédisant l’évolution des prix dans l’immobilier avait été conçu lui interdisait de prendre une valeur négative ». Car c’est bien connu dans la phynance créative qui s’emploie à faire monter les arbres jusqu’au ciel : « Personne ne s’était avisé de tester la capacité du modèle à prévoir une baisse du prix du logement, l’opinion selon laquelle le prix de l’immobilier grimpe toujours ayant quasiment acquis dans les esprits le statut de « loi naturelle »…

La faute à Galilée qui voulait enfermer la réalité dans une « modélisation mathématique » ? L’anthropologue n’est nullement étonné du degré de décomposition du système économique  – et il ne lui viendrait jamais à l’esprit de « dire que le système capitaliste dans lequel nous sommes est la forme ultime du développement économique et qu’il a atteint le stade de la perfection ». Il constate juste un « esprit de tolérance à la fraude » érigé en critère d’appartenance au club très fermé des décideurs – ce qui s’appelle un « esprit d’équipe » dont il a fait les frais : « L’individu en question ne fait pas preuve d’esprit d’équipe » est le langage codé utilisé dans ce monde des établissements financiers pour désigner celui qui fait preuve de probité et désapprouve les tentatives de fraude »… Et il ne manque pas de relever l’extrême fragilité du socle de valeurs bien subjectives sur lequel repose l’actuel système de fraude généralisée appelé « civilisation »…

Rien d’étonnant à ce que la pensée de Jorion rencontre la collapsologie (la « science de l’effondrement ») ainsi que le constatent Jacques Athanase Gilbert et Franck Cormerais dans leur préface au livre d’entretiens publié chez Fayard après leur rencontre avec l’anthropologue à La Cigale de Nantes : « Penser l’éternelle croissance de l’économie sans tenir compte des limites de l’habitabilité de notre Terre déroge aux lois de la physique, mais aussi à toute prudence politique »…

Si l’économie est bien, par son étymologie, l’organisation de la maison (oiko nomos), comment s’accommoder de la dévastation continue de notre maison commune et la transformation de ses ressources en lignes de crédit au nom de la maximisation des profits de quelques uns qui font subir à tous leurs externalités négatives ?

 

La mise en équation du monde

Après avoir constaté que le passage d’une pensée mythique à une pensée logique ne constitue en rien un « progrès », cette dernière produisant sa propre mythologie indûment baptisée « réalité objective », l’anthropologue devenu penseur de l’effondrement des civilisations décrit ce phénomène de captation du réel et de privation du sens, produite par le capitalisme contemporain et formulée par le « There is no alternative » (TINA) dont on commence à voir la direction indiquée, de désastres écologiques en exclusions massives de populations à qui l’on signifie qu’elles n’ont plus cours – jusqu’à l’énergivore technique de la blockchain, nouveau trou noir creusé dans le réel…

La « pensée économique dominante institue un régime de réalité », désignée le plus souvent par l’expression générique « les marchés » – comme si cette « supposée instance constitue l’horizon même de la vie économique et son unique principe de réalité »… De même, elle présuppose l’existence d’un homo oeconomicus, « un être sans enracinement social, « rationnel » au sens de bassement calculateur, sans attaches et sans engagement vis-à-vis de sa communauté » et donc affranchi de toute solidarité envers ses semblables…

Cette représentation du monde faisant de la cupidité « le moteur d’une société économiquement saine » n’aide guère à la régulation de l’édifice social – elle a provoqué la lente mais inéluctable désintégration du socle vital commun… jusqu’au « grand remplacement » de l’humain par les machines interprétable comme « l’une des manifestations du deuil que l’espèce fait d’ores et déjà d’elle-même »…

Est-il temps encore de « faire réintervenir en force la philia aristotélicienne, cette bonne volonté partagée qui tend à contribuer par de petits gestes quotidiens au bon fonctionnement de nos sociétés » ? Et d’instaurer « la gratuité sur l’indispensable », comme Robespierre en avait l’intuition, avant le désastre annoncé ?

Si la mécanisation – et son corollaire l’augmentation de la productivité – est « un bénéfice pour l’humanité toute entière, elle ne doit pas être seulement conçue, comme c’est le cas actuellement, comme une source privatisée de dividendes et de bonus pour les actionnaires et les dirigeants d’entreprise »…

La prétendue « dématérialisation » de l’économie est menée à tombeau ouvert contre les travailleurs sommés de s’adapter à une « réalité de prédation » travestie en « réalité objective ». Et cette prédation est organisée notamment « grâce à une astuce comptable : le salaire est considéré comme un coût pour l’entreprise, alors que la distribution de bonus et de dividendes est présentée comme une part de bénéfice » – l’un devant être minimisé quand l’autre est maximisée…

Pour l’anthropologue, il est temps de faire l’économie de « l’expertise » qui « prétend toujours délivrer un savoir construit et garanti par sa méthode », de passer par pertes et profits un « ultralibéralisme prédateur et élitiste » qui « fait monter le ressentiment » – et de réinvestir la parole politique dans son «  pouvoir d’affronter l’incertain »…

Lors d’une conférence donnée en mars 2016 à l’Institut des sciences avancées de Nantes autour de la notion de collapsologie, Paul Jorion rappelait que nos sociétés sont confrontées à une « combinaison de trois problèmes, constituant un soliton devenu indécomposable : la dégradation et la destruction environnementale, la complexité non maîtrisée, accompagnée du transfert de nos décisions vitales à l’ordinateur ; enfin notre système économique et financier à la dérive, dont nous connaissons les remèdes, mais que les préoccupations court-termistes axées sur le profit de quelques individus puissants interdisent d’appliquer »…

Bref, « l’homo oeconomicus qui confondait la liberté avec le libre exercice de sa cupidité a subi depuis le sort qu’il mérite : la faillite personnelle ». Entraînant celle de ses congénères qui ne se reconnaissaient pas dans cette caricature… Serait-il possible de reconstruire une véritable « économie politique » sur cette faillite-là, telle qu’elle existait avant l’invention de la « science économique » ? Serait-il possible de canaliser les « débordements destructeurs » de notre « comportement colonisateur » selon un modèle s’inspirant d’insectes sociaux comme les termites « si un tel modèle devait s’imposer comme la seule voie de salut immédiate et à long terme » ?

Une « société termite » serait-elle le « prix à payer » pour sortir du bocal d’une société hypermonétarisée (mais bientôt sans cash…) où la sur-accumulation infondée de quelques uns fait rouler la Dette perpétuelle de tous les autres dont elle creuse la tombe?

Peut-on en finir avec l’inversion de la réalité et à la mystification en réparant la courroie qui relie le monétaire et le symbolique à la machinerie folle dévoreuse de mondes qui fait de notre écosystème une marchandise privée échangeable sur « les marchés » et de notre espèce la seule à attenter à sa propre nature ?

Autant de questions dont une anthropologie d’urgence et de combat ne saurait faire l’économie, personne ne pouvant, à l’heure du basculement systémique, se targuer d’être immunisé contre une probable fin de « l’exception humaine »…

Paul Jorion, A quoi bon penser à l’heure du grand collapse ? Fayard, 180 p., 15 €

 

Considérée comme « la plus grande poétesse russe de tous les temps », Marina Tsvetaïeva (1892-1941) a mené sa vie comme une course folle après l’amour absolu – de la poésie, elle a exigé ce que l’amour, souvent, ne peut donner : « une vérité de tous les instants »…

 

Un an après la Révolution d’Octobre qui a fait basculer tant de destins, une jeune fille de vingt-six ans au visage rond et pensif, au regard intense, note dans ses Carnets : « La révolution est un tremblement de terre (…) Essayez donc d’aimer un peu pendant un tremblement de terre ! »

On l’a compris, l’amour dans son absolu alchimique est la grande affaire de Marina Tsvetaïeva… Qu’importe qu’il soit physique, poétique, platonique, fusionnel, multiple ou épistolaire : éternelle amoureuse de l’amour, elle ne vit que pour lui – pourvu que ça s’emballe et que ça brûle… Et ce, bien au-delà de toute mesure et de cette « quête russe métaphysique de l’amour » éprouvée par un tempérament hautement inflammable jeté dans sa terrible condition…

Marina est mariée avec Sergueï Efron (1893-1941), parti à la guerre dans l’armée des « Russes blancs », en lui laissant leurs trois enfants – et elle compose le cycle « Razlouka » – Séparation – s’achevant sur une évidence : là où il y a le plus de vérité, là il y a le plus de poésie… Leur maison à Moscou a été démantelée par leurs concitoyens transis en quête de bois pour se chauffer… Devenue l’égérie de l’Armée blanche, restée fidèle au tsar, elle écrit Le camp des Cygnes – son seul écrit à portée politique où elle compare le soulèvement des paysans contre les bolchéviques avec celui de la Vendée contre la France révolutionnaire… En 1920, l’une de leurs filles, Irina, meurt de malnutrition dans un orphelinat – Marina l’y avait placée, espérant qu’elle y serait nourrie à peu près convenablement dans une Russie dévastée par la famine et la guerre civile…

Dans le brasier d’un jeune siècle sans pitié, elle multiplie les relations – dont avec l’écrivain Ossip Mandelstam (1891-1938), l’acteur Iouri Zavadski (1894-1977), la jeune actrice Sonia Holliday (1900 ?-1937) et la poétesse Sophie Parnok (1885-1933), relatée dans L’Amie. Elle est la « dernière joie russe » du poète autrichien Rainer Maria Rilke (1875-1926).

 

« Se toucher en paroles, c’est se rencontrer en esprit »…

 

Marina naît le 8 octobre 1892 à Moscou dans une famille aisée. Son père Ivan est professeur d’histoire de l’art et sa mère Marie Meyn est pianiste – elle a renoncé à une carrière de concertiste et reporte ses espoirs sur sa fille… A seize ans, Marina s’en va à Paris… pour voir la sexagénaire Sarah Bernhardt (1844-1923) jouer dans L’Aiglon… Elle suit des cours de littérature française ancienne à la Sorbonne (1909) et publie à compte d’auteur son premier recueil de poésie, L’Album du soir (1910) qui lui vaut les encouragements empressés du poète Volochine (1877-1932). A vingt ans, elle se marie avec l’élève-officier Sergueï Efron – l’année de son mariage, son père fonde le musée Alexandre III, qui deviendra le musée Pouchkine.

Si Marina vit la Révolution russe comme un embrasement corps et âme, elle n’en suit pas moins son époux dans une implacable succession d’exils, jalonnés d’amours multiples… D’abord dans le Berlin « russe » de la République de Weimar, en mai 1922. Puis en Tchécoslovaquie, ce « paradis de poésie » miraculeusement préservé, en août 1922, dont le gouvernement leur accorde une aide financière…

En 1925, le couple trouve refuge en France – loin du « paradis des travailleurs » en train de se réaliser sur leurs cadavres ou leur zombification… Réfractaire à tout asservissement et à toute arithmétique, Marina refuse « l’homme nouveau, moitié machine – moitié singe – moitié mouton ». Sa devise est : « Ne pas subir »…

En 1925, l’ardente poétesse vivote de traductions et de piges pour des périodiques sans audience qui paient mal… Désormais « sans livres et sans lecteurs », elle noircit quantité de cahiers et carnets, soutenue par sa seule rage d’écrire… D’avril à septembre 1926, elle habite à Saint-Gilles-Croix-de-Vie, une station balnéaire en Vendée et entretient une correspondance passionnée avec les poètes Rilke et Boris Pasternak (1890-1960), alors engagé dans l’écriture clandestine de son Docteur Jivago.

Ils forment un parfait « triangle amoureux » épistolaire – leur coup de foudre poétique réciproque vaut à l’histoire littéraire une mémorable partition à trois plumes.

Elle est le dernier amour, rêvé, du premier, à qui elle écrit, le 22 août 1926 : « Rainer, quand je te dis : je suis ta Russie, je te dis seulement (une fois de plus) que je t’aime. L’amour vit d’exceptions, d’isolations, d’exclusions. L’amour vit des mots et meurt des faits. »

Rilke meurt d’une leucémie sans l’avoir rencontrée – non sans lui avoir envoyé un exemplaire dédicacé de Vergers, son recueil en français et lui avoir demandé une photo d’elle : « Nous nous touchons comment ? Par des coups d’aile » lui a-t-il écrit…

Le second, Pasternak, finit par la rencontrer à Paris, en juin 1935, dans les couloirs d’un congrès d’intellectuels, à la Mutualité. Mais la femme exténuée est loin de l’image idéalisée de leur correspondance. Pasternak redoute la collaboration d’Efron avec le NKVD, les services secrets staliniens. Justement, celui-ci organise le recrutement des volontaires pour les Brigades internationales et se retrouve soupçonné dans le meurtre en Suisse d’Ignati Reiss, un ancien agent secret russe passé à l’Ouest…

Pour échapper à la police française, l’ancien combattant de « l’Armée blanche » rentre à Moscou, signant son arrêt de mort… Affligée par le manque de fervents lecteurs français, Marina rentre au pays à son tour, en dépit des avertissements de Pasternak.

 

Toute maison m’est étrangère,

Pour moi tous les temples sont vides,

Tout m’est égal, me désespère,

Sauf le sorbier d’un sol aride.

 

En exil dans la petite ville d’Elabouga, dans l’Oural (Tartarie), Marina n’a rien à espérer du régime stalinien – pas plus que de la progression des divisions allemandes sur le territoire russe, après le déclenchement de l’opération Barbarossa. Son fils est sur le front et sa fille en camp… Son élan « vers le haut » n’a plus qu’une issue – une fois envolée l’illusion d’avoir mille ans encore d’immensité poétique devant elle : elle se pend le 31 août 1941. Juste avant, elle avait tenté de se faire embaucher comme plongeuse à la cantine de l’Union des écrivains… Son corps est jeté dans une fosse commune. Un monument, devenu lieu de pèlerinage, a été érigé sur l’emplacement présumé de cette fosse introuvable. D’elle, Pasternak écrit dans ses Ecrits autobiographiques : « Elle était une femme à l’âme virile, active, décidée, conquérante, indomptable. Dans sa vie comme dans son œuvre, elle s’élançait impétueusement, avidement, presque avec rapacité vers le définitif et le déterminé ; elle alla très loin dans cette voie et y dépassa tout le monde. Elle a écrit une grande quantité de choses inconnues chez nous, des œuvres immenses et pleines de fougue. Leur publication sera un grand triomphe pour la poésie de notre pays. »

Pour exister haut et fort, elle avait tenté de se prolonger en poème encore, en chute libre – après avoir été peauème vivant se cognant aux impasses de l’amour… Elle a accédé pour de bon à l’ardente existence poétique avec la publication posthume du massif de ses inédits – lettres brisées mais pas mortes. Le temps des poètes c’est toujours maintenant – avec la tragédie des vivants sans cesse menacés de ne plus l’être…