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Le poète Albert Strickler (Prix européen Virgile 2011 pour l’ensemble de son œuvre) poursuit son travail de diariste et d’éditeur exigeant : « Il faut savoir prendre des risques pour la poésie mais aussi adapter les choses à la réalité »…

 

 

Albert Strickler pratique avec bonheur l’art souverain de la rencontre – de celle qui peut devenir communion et faire œuvre… avec des créateurs comme Sylvie Lander (Au souffle de l’ange, Petites Vagues, 2006), Rolf Ball (Peins-moi un poème, Sésame, 1996) ou Dan Steffan. C’est un projet avec cette dernière, La lumière la mort, qui préfigure la création des éditions du Tourneciel, du nom du chalet « en moyenne montagne » qu’il habite à La Vancelle à la manière d’une « antichambre du paradis » :

« Ce dernier livre était destiné aux éditions des Vanneaux. Sa directrice, Cécile Odartchenko, m’avait proposé de faire un livre d’art avec un de mes cycles de poèmes. J’avais pensé à Dan Steffan qui faisait des interventions très appréciées dans le monde du handicap. Le texte précédait l’œuvre plastique : nous avons d’abord cherché dans son atelier ce qui pouvait être mis en résonance. Puis elle a ressenti en me lisant l’envie de créer des œuvres dans la tonalité du texte. Parallèlement,l’idée d’une collection vouée aux livres réalisés en binôme a fait son chemin… ».

C’est ainsi que naissent, au printemps 2014, les éditions du Tourneciel – et que se prolonge l’aventure à partir deVoici l’Homme autour du peintre Gérard Houver.

 

 

Une langue de communion

 

Albert Strickler a vécu à Sessenheim une jeunesse déjà en état de grâce poétique sur les traces de Goethe… Après un mémoire consacré à René Char, il a enseigné les lettres – ainsi que la distinction, fondamentale pour lui, entre « langue de communication et langue de communion ».

En 1991, il devient chef de cabinet de Gilbert Estève (élu maire de Sélestat en 1989), puis directeur des affaires culturelles de la Ville jusqu’en 2002 avant de découvrir le monde du handicap. Il dirige notamment l’Evasion, avec une salle de spectacleprolongée par le festival Charivaridont la première édition a lieu en 2008.

 

Son ressort intime ? La joie de créer, de se relier au monde, de se confronter à de nouvelles expériences – et d’avoir tout l’accomplissable, voire tout l’univers, à exprimer : « Je fais des éruptions de joie à la manière d’une dépression à rebours… ».

Le vin constitue une autre de ses passions – il a publié Les Sublimes d’Alsace, un éloge qui associe les femmes à l’arc-en-ciel des cépages d’Alsace…

Depuis Graphologie des horloges (Prix de la Société des Ecrivains d’Alsace-Lorraine en 1983), le poète graphomane a publié près d’une quarantaine de livres : des recueils de poésie, des livres d’art et les imposants volumes de son Journal tenu au quotidien – une aventure de « vigilance éblouie » afin de recueillir à chaque instant tous les présents de l’existence jusque dans ses fondamentales incertitudes.

 

En terre natale du livre, où s’élaborèrent l’invention de Gutenberg et bien des chefs d’œuvre, le poète familier des grands fantômes littéraires se retrouve aux commandes d’une belle maison d’édition, riche déjà de cinq collections, dont le catalogue vient d’accueillir l’historien Gabriel Braeuner dans la collection « L’Esprit d’un lieu », avec Au cœur de l’Europe humaniste sans oublier Aurores des lichens du poète Gérard Freitag des hauteurs de Sainte-Marie-aux-Mines.

 

L’obstination du merle

 

Albert Strickler publie le dixième volume de son Journal perpétuel. Passer de la poésie au journal intime, serait-ce aller d’un bord du livre à l’autre, d’une vérité de l’écriture à l’autre ?

Il ouvre son Journal pour l’année 2017 par une phrase d’Henri Michaux (1899-1984) : « Ce sont les vertiges qui sont mes rivières vives. C’est la fatigue qui est ma nage dans les nénuphars. » Il aurait tout aussi bien pu mettre en exergue cette phrase de Kafka (1883-1924) : « Loin, loin de toi se déroule l’histoire mondiale, l’histoire mondiale de ton âme. »

Le livre est un monde et réciproquement, des cycles s’y achèvent – dont celui de la vie dite « active »… Cette année-là, il est admis à « faire valoir » ses « droits à la retraite » pendant que « la mort clignote dans chaque goutte de rosée »… Pour sa « retraite », le poète s’enfonce dans le monde de Kafka, dans un labyrinthe algorithmique qui ne reconnaît aucun mot de passe alors qu’un volcan d’encre s’impatiente en lui…

Le 5 mars, il surmonte une lourde fatigue pour se rendre de Sélestat à l’église Saint-Aurélie de Strasbourg pour une lecture croisée des œuvres de Jean-Paul Klée et Werner Lambersy : « De quoi s’agissait-il ? De témoigner l’un et l’autre « des destins de leurs pères, résistants ou… pro-nazis, et du rôle des lieux (Struthof, Wannsee) dans la réactivation de leur propre mémoire. »

En Alsace, la poésie et le public se rencontreront-ils jamais ? Qu’il s’agisse de l’hommage à Allain Leprest à L’Evasion (le 11 mars) ou d’une lecture au FRAC (le 29 mai), la même évidence cruelle accable « l’acteur culturel » et se trace de grandes et larges avenues dans ce monde – peut-être creuse-t-elle la fosse commune d’une espèce oublieuse de ses fondamentaux anthropologiques comme de ses abeilles : « J’ ai pensé hier en me disant qu’écrire des poèmes n’était peut-être pas moins ridicule que de faire des mots fléchés sur la plage. Encore que les poèmes soient à leur manière des mots fléchés aussi. Des mots-flèches ! »…

Ce dixième volume est parcouru par la présence de la poétesse Juliette Mouquet dont le livre est en gestation aux éditions du Tourneciel, ainsi que par celle de la journaliste-romancière Frédérique Deghelt dont Libertango (paru chez Actes Sud) a ému le diariste-poète, de Jean Chalon qui lui confie Petits messages d’amour et d’amitié et de Claudie Huntzinger

Le 21 avril, le poète tombé en édition note : « J’apprends que Le Tour du monde par deux enfants, livre de lecture scolaire et d’édification patriotique (sic), s’est vendu à près de 10 000 000 exemplaires, dont 7 000 000 avant 1914, et qu’il a fait l’objet de 500 éditions. Ce qui laisse rêveur le poète et perplexe l’éditeur ! »

Après chaque salon du livre, « les livres non vendus seront forcément plus lourds » – et le poète-éditeur sent leur poids qui l’éloigne de sa vie… Mais il y a les belles passantes, qui passent de stand en stand : « A propos de visages, combien de magnifiques en avons-nous feuilletés avec Gérard au fil des heures. La vie nous parut belle par la seule présence furtive de ces élégantes passantes, auxquelles mon compagnon se plut à rendre hommage en évoquant le poème « générique » de Baudelaire. »

« L’homme de la joie » qui vit en état de grâce poétique dans l’amitié de la nature et de quelques vivants, ne court pas après un chimérique bonheur… Mais, en engageant son écriture dans l’exploration de sa part de vérité, il libère sa mémoire avec bonheur pour toucher à la réalité humaine la plus large. Avec ce qu’il faut de déchirante sérénité et de palpitation d’existence pour donner à voir, à travers sa vie d’encre, non pas seulement une âme dans sa nudité singulière (plus ou moins maquillée…) mais aussi tout un monde exténué avec ses discordances et ses fureurs sous le signe d’une « instance de vérité » qui s’inscrit en faux contre tous les « éléments de langage » assénés. Car enfin, comment ne pas succomber au vertige de penser qu’on aurait pu ne pas être ?

C’est ainsi que le poète diariste assume sa part d’un monde en équilibre perpétuel sur les mots par ce défi permanent – celui d’une « joie saxifrage » qui pousse ses racines à travers de nouveaux territoires de vie vers la vérité d’un « haut-pays » qui aimante bien des quêtes, tant spirituelles qu’humaines et poétiques.

Albert Strickler, Ivre de vertiges – Journal 2017, éditions du Tourneciel,

Collection « Le chant du merle », 378 p., 20 euros.

 

 

 

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Juliette Mouquet, la raison poétique

 

« Il n’y a pas de poème sans destinataire » disait Antonin Artaud, cité par Juliette Mouquet pour qui « les routes sont des carnets et les carnets des routes ».

 

 

Entre les paysages traversés du monde qu’elle arpente avec la ferveur des croyants et les visages sur lesquels elle se pose, la poétesse-voyageuse tend comme des fils d’araignée – rien que de ténus fils de Soi(e) tissés au fil des rencontres, d’Alsace en Amazonie, par une délicate poésie à l’air libre :

 

Les jours sont des routes

Nous sommes rattrapés

Par ce que nous ne sommes pas

 

En juin 2014, elle a quitté ce qui fait une vie tout confort (dont un emploi d’ingénieur sanitaire) pour suivre sa raison poétique au long d’un dévorant chemin initiatique dans ce vaste monde vécu comme un chatoyant tissage de fables et de poèmes. Histoire de cerner l’indicible, de rendre visible un peu de l’irreprésentable, de capter la musique de ce qui est et de donner visage à tout l’inconnaissable possible. Les routes, les déroutes et les fables, ce n’est pas ce qui manque dans le monde, à commencer par celle du big-bang qui en chevauche bien d’autres, comme sur cette « île en forme de larme versée à la pointe de l’Inde » où la poétesse sent, sous la trompe d’un éléphant, sa finitude s’étirer jusqu’aux confins de l’inconnaissable : « L’univers se détend et donne le secret de son expansion à travers deux vies qui se relient. Le monde a tant besoin d’être cajolé dans ses longs silences et sa mémoire d’éléphant. »

Embarquée en poésie au sens pascalien du terme, Juliette Mouquet se suspend à ce qui élève et se recommence, contrairement au QI en chute libre de l’espèce présumée non inhumaine, ainsi qu’elle l’entend à la radio. Celle qui a arpenté les deux hémisphères pour intérioriser la sagesse des cultures et s’incorporer toute la poésie du monde pour en faire le mouvement même de sa vie s’est découvert en sa ville d’Obernai, un matin d’hiver au cœur de la débâcle de l’Occident, un « allié de bienveillance dans le sensible » : « Certains salissent le monde et d’autres le transforment »…

 

Je fais claquer

La bulle de chaque jour

Entre mes doigts

Pour récolter

L’éclair de la joie

 

Si en poésie toute question s’aiguise sur ce qui l’aggrave, il arrive aussi, comme en ce bel été invincible des poétesses, qu’elle se délivre en un éclair d’évidence et d’humanité, à l’instar de celle d’Eluard qui souda ces deux mots : « l’amour, la poésie »…

 

 

Juliette Mouquet, La Poésie vagabonde – Carnets de route, poèmes et photographies, éditions du Tourneciel, collection « Le Miroir des échos », 28 €

 

La poétesse Valérie Rouzeau livre un traité sensible du monde, tout en éclats d’une sidérante netteté.

 

 

La fonction de la poésie serait-elle de réaccorder la langue commune détraquée par les « éléments de langage » qui la font sonner faux ? La poésie d’éveil de Valérie Rouzeau rebondit contre les murs et les pesanteurs dénuées de grâce, elle se réinvente sans cesse, de chemins de traverse en impasses hantées vers ce qui fait tinter un peu de sens. Elle travaille la profondeur du langage comme on travaille la terre ou le tranchant de la pierre – jusqu’à faire jaillir une mer démontée d’un filet d’eau pensive coulant d’une gouttière :

 

Nous sommes les idiots principaux de nos films

Nous ne savons jamais de combien de bobine

Disposons et s’il y a moyen d’avoir du rab

Meilleur que le gruau d’Olivier Twist mieux que

La boîte de conserve façon manchon de Charlot

Dans une vie de chien sans chaleur sans rien

Que mensonges à gober que nos ongles à ronger.

 

 

Si « l’esprit est toujours en retard sur le monde » comme l’écrivait Camus, la poésie assume ce monde dénaturé, gorgé de nano particules et de métaux lourds, en éclairs de connaissance comme en saisissants tableaux de vie ou en télescopages de sons et de sens, fussent-ils arrachés aux plus toxiques de nos acronymes :

 

Mauvais sigles fichus signes j’abhorre ces acronymes

PVC pour votre cancer IBM immonde bête mortelle

Et les clochards ils couchent au Stade de France

Et tentative de suicide c’est trop long bien trop long

A notre époque high tech high speed on dit TS

On réussit ou on se rate on s’accroche tant qu’on peut.

 

Valérie Rouzeau pratique une poésie engagée, sans implant neuronal, mais volontiers de « veine confessionnelle tendant à transformer le chaos en des vers rigoureusement articulés » ainsi qu’elle disait de celle de son irréfutable grande aînée Sylvia Plath (1932-1963), à qui elle avait consacré voilà quinze ans un essai fort bien enlevé – et qu’elle avait traduit.

Si la poésie n’efface pas la perte de sens, elle lui répond d’un éclair de connaissance dérobée, d’un éclat d’astre au ras du bitume ou d’une résonance de diamant jeté contre la vitrine – celle qui donne sur nos précipices…

Cette connaissance des précipices se rallume indéfiniment en état d’écriture comme de veille, même quand tout veut se faire silence enfin – la légèreté sans la grâce comme la zombification confite en bulle sont interdites à la poétesse, aussi ludique soit-elle en ses jeux de sens, de sons et de mots jetés sur nos maux si ordinaires :

 

La grenouille est toujours mon oiseau préféré

Et le monsieur qui siffle la cour en traversant

Je n’ai pas de bagage je ne sais pas compter

Combien d’étés encore jusqu’à mourir déjà

Combien d’hivers jusqu’à partir enfin

Le cœur ponctuel et désintéressé

Valoche sans état d’âme qu’une poignée retiendrait

De terre de main de ce qu’il vous plaira

L’or loge le vent souffle où ils veulent bien

S’il fera beau demain personne ne pourrait dire.

 

Il fait toujours beau là où une conscience en éveil capte en vers plus libres que raison le rayonnement noir de ce qui se défait dans nos non-lieux dissolvants – serait-ce « en queutant à la caisse de carrefour dit city » ou en s’abandonnant à une douce dormance liturgique sur cette « part veuve » de la création si prompte à se donner libre cours sur les décombres de notre postmodernité et sur nos déroutes. C’est ainsi que s’éprouve dans sa vibration spécifique ce qui fait poésie – ce qui réaccorde la langue commune…

 

Valérie Rouzeau, Sens averse (répétitions), La Table ronde, 144 p., 16 €

 

 

Le dernier livre du polytechnicien Marc Halévy déterre les racines des « Lumières » et met au jour la part d’ombre d’une idéologie devenue un astre noir dans un univers dont elles nous ont isolé. Autopsie d’un cadavre dans le placard qui continue de dévorer le vivant et de changer les entrailles de la Terre en lignes de crédit…

 

 

Marc Halévy, spécialiste des sciences de la complexité, invite notre espèce invasive et captive entre les murs d’une « Dette » insoutenable à en finir avec ses chimères. Celles d’une « Modernité » s’effritant comme sable, se réclamant des « Lumières », avec ses hiérarchies sociétales en porte-à-faux et désormais en voie de liquidation, dans une société livrée à une hétéronomie dévorante : « la norme, toutes les normes, toutes les lois, toutes les règles sont dans les mains de quelques-uns qui ont confisqué tous les pouvoirs à leur profit, en échange des illusions sécuritaires ».

L’« idéal humaniste » nourri de la pensée d’une dizaine de philosophes du XVIIIe siècle, a accouché d’une « inhumanité barbare sous prétexte de tolérance et de compassion ». Car ces « Lumières » ont « instillé, dans la culture et l’idéologie françaises des concepts propres à la pensée anglo-saxonne » qui, aujourd’hui encore, façonnent la vision du monde britannique et américaine ». Mais elles ne « correspondent en rien à notre culture paysanne et hébraïco-héllénique » sur laquelle « on » a greffé un système fondé sur l’économisme, la gabegie et l’idéologisme, avec son cortège de pensées magiques et de statistiques montant jusqu’au ciel des improbabilités – dont il faudra bien faire le deuil…

 

 

De la société de l’argent à la société des talents

 

Le promoteur de la « révolution noétique » rappelle à certaines évidences dont celle de renouer avec le réel en cessant de « se laisser méduser par des pseudo-savoirs » et de se résigner à la « confiscation des autonomies personnelles ».

Car enfin, « au service de quoi l’économie doit-elle être ? ». D’elle-même, en se prétendant « autonome et autoréférentielle » ?

Voilà lancée la « machine infernale de la croissance pour la croissance et, donc, de l’économie pour l’économie » dévoreuse de ressources : « L’argent est le nerf de la guerre militaire, mais ce sont les ressources naturelles qui sont le nerf de la croissance économique. Nous commençons, de nos jours, à la vivre douloureusement. Moins il y a de ressources disponibles par être humain vivant, plus l’appauvrissement individuel et global est assuré. »

Inutile d’attendre un chimérique « miracle technologique » d’une machinerie devenue monstrueuse jusqu’à l’absurde pour stopper l’inéluctable raréfaction des ressources : « pour produire, il faut détruire beaucoup plus que l’on ne produit et, pour produire énormément, il faut tout détruire et finir par crever »…

L’on en déduira sans peine que l’économie doit être considérée comme un moyen et non plus comme une fin en soi, et donc « cesser de n’être qu’au service d’elle-même » – n’en déplaise aux « marchands d’endettement » et autres pourvoyeurs de « grands projets » aussi ruineux qu’inutiles voire nuisibles et écocidaires… D’autant plus que la « contradiction fondamentale entre croissance du PIB et survie de l’humanité » est insoluble : l’humanité n’a d’avenir sur Terre qu’en négociant le virage d’une frugalité sereine et d’une respiritualisation de ses relations avec la nature – hors de toute marchandisation, de tout mercantilisme et de tout réductionnisme mécaniciste d’une prétendue « science économique » réduisant la réalité à de chimériques « indicateurs quantitatifs macro-économiques »…

Alors que « nous quittons à toute vitesse les sociétés de l’argent pour entrer dans les sociétés du talent », il s’agit de se consacrer exclusivement à l’essentiel dans un monde en création perpétuelle : où l’homme trouverait-il de sens à son existence qu’au service de ce qui le dépasse ?

 

Le Réel et l’Idéal

 

Les « Lumières » ont éradiqué la Tradition, qui est une « inscription dans la durée », au nom du Progrès, tuant ainsi « l’âme des peuples au nom de l’universalisme, de l’égalitarisme et de l’humanisme ». Elles ont appelé « justice » ce qui était « l’ordre sociétal organisé selon leurs vues et leurs vœux ». Elles ont remplacé la Loi (« le paradigme réel, la culture mémorielle, la tradition profonde et le savoir-vivre coutumier ») par les lois « au nom de la raison et de l’égalité, d’un humanisme et d’un universalisme artificiels et irréalistes ». La faute au juridisme de Montesquieu ? Au mathématisme jusqu’au suicide de Condorcet ? La faute à Voltaire ou à Rousseau ?

Prétendre fonder « l’homme idéal » formaté pour une « société idéale » n’est-ce pas faire le lit de tous les totalitarismes ? La « religion républicaine » est devenue un « dogme inexorable et incontestable, soutenu, envers et contre tout, avec un absolu déni de réalité, malgré les incontestables échecs de toutes les démagogies et les inéluctables incuries de toutes les bureaucraties, par une bien-pensance stupide et haineuse, aujourd’hui incarnée par les partis politiques, la presse et les médias »…

Le réel, aussi désenchanté et dévitalisé fût-il, ne peut entrer dans le moule étriqué d’un idéal – surtout pas de mathématicité, pas plus qu’on ne saurait décréter une analogie arbitraire entre le fonctionnement mécanique d’un ordinateur et le travail organique du cerveau… Alors, à quoi bon créer un moule parfait alors que la pâte humaine ne l’est pas ? Pourquoi prétendre faire rentrer de force cette pâte tout juste perfectible dans le moule d’une idéologie voire d’une idolâtrie au final mortifères ?

Les penseurs des Lumières ont généré toute une « filiation intellectuelle » qui a choisi la « mathématisation du Réel » mais en omettant « les simplifications, approximations, uniformisations et idéalisations que cette mathématisation suppose et impose »…

Car enfin « réduire la complexité d’un monde à la simplicité d’une équation est un acte esthétique, mais non un acte scientifique ».

Pour réduire voire abolir la distance qui nous sépare de la réalité, Marc Halévy propose de passer d’une économie des prix (celle des comptabilités artificielles) à une économie de la valeur – celle des « utilités réelles » – et de « sortir du monde sociétal et citoyen pour entrer dans le monde communautaire et commensal ». L’homo detritus imbu de sa dispendieuse humanitude peut-il envisager de sortir de sa « prison de verre, de béton et d’acier », de s’arracher à sa « vie artificielle et déconnectée du Grand Tout » pour vivre enfin des vérités essentielles ? Peut-il s’affranchir de son existence factice pour renouer avec sa réalité intérieure ?

Le processus semble enclenché vers une conscience collective – ou du moins vers la transformation des « collectivités mécaniques et sociétaires en collectivités organiques et communautaires ».

Cette évolution sociétale passe par le dépérissement puis la disparition de l’Etat-Loi : « La société civile n’est plus que le sujet de l’Etat qui l’assujettit. L’homme n’existe plus ; il ne reste que le citoyen, qui est censé ne pas ignorer les lois et qui obligé de leur obéir. Et qui est l’Etat ? Outre les politiciens professionnels qui y brillent, il est les fonctionnaires qui y fonctionnent – et qui y fonctionnent pour y pérenniser leur fonctionnement, pour s’auto-reproduire et s’auto-proliférer »…

 

 

« Reprendre sa vie en main »

 

 

Pour Marc Halévy, le monde qui vient est « celui de toutes les intelligences » alors que se précise la guerre entre « société » et « communautés ». Ces intelligences-là se mettront en reliance et au service du devenir du monde sur le mode d’une bienveillante vigilance : « L’homme n’a de valeur et de sens qu’en acceptant et en assumant son destin : faire émerger l’Esprit de la Vie, comme l’algue bleue fit émerger la Vie de la Matière (…) L’homme doit devenir le servant de ce qui le dépasse comme l’abeille, l’iris, la mésange ou le frêne servent l’élan vital qui les habite »…

Marc Halévy voit s’ouvrir une « ère noétique » dont participent, en pionniers, « les Créatifs culturels » éveillés à cet univers de possibilités qui s’écrit à travers eux : « Il n’y a pas d’objectifs futurs à atteindre ; le chemin de la vie n’a aucune destination ; il n’y a rien à « réussir ». Juste viser l’harmonie permanente, source unique de la joie de vivre. »

Pour accéder à une sagesse collective, il faut au préalable se désintoxiquer d’un état de bêtise collective et d’une « zombification normalisée » en réconciliant l’être et le faire, en dépassant l’antagonisme jusqu’alors envisagé comme seule dynamique sociale – lorsque « l’intériorité de chacun » aura repris le pas sur « l’extériorité de tous qui est, en fait, le monde de personne ».

« Reprendre sa propre vie en main » suppose de « ne plus laisser l’artificialité et la facticité extérieures polluer la vie intérieure », d’en finir avec des « mythes vides », des « idéaux puérils » ou des « mensonges manipulatoires qui n’ont pour but que d’amener le troupeau au sacrifice de lui-même » pour adhérer à un véritable projet commun susceptible de fonder une « communauté de vie » sur un territoire de vie habitable. C’est « renoncer au désir de pouvoir et de domination pour que jaillisse la volonté de puissance et d’accomplissement »…

Alors que s’éteint le soleil agonisant des « Lumières » et d’une « Modernité » qui n’avait de projet qu’elle-même avec sa prétention à s’instituer comme commencement absolu, sa combustion crache encore des nuées ardentes d’illusions, de mirages et de fantômes qui n’en finissent pas de nous aveugler, de nous hanter et de nous diviser comme en une descente sans fond emportant l’urbanité des villes comme la paix des campagnes.

Comme l’écrit Bernard Vergely dans sa préface, « nous avons un congé à donner à l’homme de pouvoir afin d’aller vers l’homme de lumière ». En renouant les fils de savoirs forcément incertains, le livre de Marc Halévy fait aller vers plus de jour, dissipant les ombres et les mystifications d’un monde de fraude et d’inversion. Il donne assez de lumière pour éclairer le cheminement d’une conscience habitée par le désir de savoir – et, peut-être, de faire sa part d’éclaireur pour remettre le monde sur ses pieds en se mettant au service de l’œuvre susceptible de s’accomplir à travers lui.

 

 

 

Marc Halévy, Les mensonges des Lumières, éditions du Cerf, 368 p., 18 €

 

 

Le revenu universel n’en finit pas de gagner en audience : serait-il l’outil de transition approprié pour remédier à l’érosion continue de notre « modèle social » voire pour assurer une « organisation plus intelligente des richesses » ? Les philosophes Michel Lepesan et Baptiste Mylondo ont réuni une anthologie de textes fondateurs qui retrace l’évolution d’une idée dont l’heure semble venue…

 

 

Le « revenu universel » est une vieille idée qui balaie large, de droite à gauche de « l’échiquier politique » : à chaque échéance électorale, elle suscite désormais un tsunami éditorial qui n’en obscurcit que davantage l’enjeu dans une nuée épaisse d’encre, de verbiages, de surenchères de marketing électoraliste et d’« éléments de langage » recouvrant des stratégies politiques plus ou moins antagonistes.

De quoi s’agit-il au juste ? Le Mouvement français pour un revenu de base (MFRB, fondé en mars 2013) définit ainsi le principe d’une allocation inconditionnelle garante d’un « droit de vivre » et couvrant les besoins vitaux de chacun comme un « droit inaliénable, inconditionnel, cumulable avec d’autres revenus, distribué par une communauté politique à tous ses membres, de la naissance à la mort, sur base individuelle, sans contrôle des ressources ni exigence de contrepartie, dont le montant et le financement sont ajustés démocratiquement. »

Philosophes avant tout, Michel Lepesant et Baptiste Mylondo entendent éclaircir le débat par une anthologie historique qui donne la parole davantage aux… philosophes qu’aux « économistes » dont le présumé « savoir » érigé en religion a creusé la fosse commune d’un endettement collectif insoutenable tout en perpétuant une abyssale ignorance de ce qui fonde la prospérité des nations – à moins qu’il ne s’agisse de « faire l’œuvre de Dieu » en jouant le sort de l’espèce au casino… Mais… est-il « raisonnable » de « donner de l’argent aux gens » jusque pour qu’ils aient le « droit de vivre » ?

 

Le droit de vivre…

 

L’ idée d’un « droit à la vie » a été formulée pour la première fois par l’humaniste chrétien Thomas Moore (1478-1535), le parfait contemporain de la révolution agraire des enclosures qui a « désagrégé la société rurale traditionnelle anglaise » : il imaginait dans L’Utopie (1516) une île où chacun serait assuré de sa subsistance sans dépendre de son travail. Cette garantie ne va pas sans une contribution au bien-être collectif, assurée par six heures quotidiennes vouées à l’agriculture. Tout comme Tommaso Campanella (1568-1639), il décrivait ce que pourrait être une cité idéale – les deux concepteurs de l’anthologie rappellent les deux interprétations possibles du terme « utopie » : ce qui n’a pas eu lieu (u-topia) ou « ce qui est le lieu du bonheur » (eu-topia)…

Le révolutionnaire Thomas Paine (1737-1809) plaidait dans La Justice agraire (1796) pour une dotation inconditionnelle issue des ressources naturelles et de la terre : « Tout propriétaire de terre cultivée doit à la communauté une rente agricole du fait de la terre qu’il possède. »

Charles Fourrier (1772-1837) dans sa Lettre au Grand Juge, a l’intuition d’un « minimum décent », versé aux plus pauvres « sous la seule forme de prestations en nature » : « Dès que le peuple jouira constamment de l’aisance et d’un minimum décent, toutes les sources de la discorde seront taries ou réduites à très peu de choses. »

Dans Le Monde qui pourrait être (1918), le philosophe et mathématicien Bertrand Russell (1872-1970), « socialiste » anglais, estime qu’il « faut assurer à chacun, qu’il travaille ou non, un modeste revenu, suffisant pour le strict nécessaire » ainsi qu’un « revenu plus grand, dont l’importance dépendrait de la somme des biens produits », attribué à ceux qui « veulent bien s’employer à un travail que la collectivité juge utile ».

Michel Lepesan et Baptiste Mylondo rendent justice au perpétuel grand oublié de toutes les contributions prétendant retracer l’histoire du revenu universel : l’ancien député radical-socialiste français Jacques Duboin (1878-1976) dont l’abondante œuvre journalistique et livresque rappelait l’évidence que « lorsqu’il y en a assez alors il est absolument injuste que ça ne soit pas pour tout le monde ».

L’éphémère sous-Secrétaire d’Etat au Trésor d’Aristide Briand (1862-1932) prônait une simplification de l’économie dans la logique des circuits courts afin d’organiser directement une « adéquation entre production et consommation ». Cela suppose « l’abolition du capital et du salariat » ainsi que la « réduction de l’argent à sa seule fonction comptable » par une « monnaie distributive ne circulant pas mais fondant dès sa première utilisation pour empêcher tout placement spéculatif ».

Entre les deux guerres (et après…) il a préconisé un « revenu social » rendu possible par la « grande relève » de la productivité machiniste : « L’homme possède le droit à la vie, car il le tient des lois de la nature. Il a donc droit à sa part dans les richesses du monde. Grâce à son travail, il pouvait se procurer cette part et ainsi gagner sa vie. Il le pourra désormais de moins en moins, car son travail est progressivement éliminé par un gigantesque appareil de production qui rend tous les jours le labeur humain moins nécessaire. Cependant les progrès techniques qui se succèdent, en libérant de plus en plus l’homme de ses occupations matérielles ne doivent pas le priver des biens créés sous prétexte que son travail n’a pas été nécessaire. En effet, si l’homme est dénué des moyens d’existence, son droit à la vie devient un leurre. »

Aussi, si « les droits politiques ne suffisent plus pour assurer la liberté des hommes », pourquoi ne pas leur donner de quoi vivre en complétant les droits de l’homme par des droits économiques « concrétisés par un revenu social du berceau au tombeau » ?

Ce revenu social « dissocie ainsi le travail et sa rémunération puisque le travail de l’homme, conjugué avec celui de la machine, fournit un rendement qui n’est plus proportionnel ni à la peine ni à l’effort du travailleur. En distribuant aux consommateurs, sous forme de revenu social, la contre-valeur des biens mis en vente, la population aurait ainsi les moyens d’acquérir tout ce qui a été produit » (Les Yeux ouverts, 1955).

 

 

Un nouveau pilier du système de protection sociale ?

 

 

Pour ces défenseurs actuels, ce principe d’un « droit à vivre » pourrait répondre tout à la fois à l’essoufflement de notre système de protection sociale fondée sur une norme de « plein-emploi » révolue alors que le loup numérique est entré dans la bergerie de la société du «travail », à la précarisation de la condition salariale et à l’incohérence d’un empilement pour le moins illisible de dispositifs inquisiteurs d’aides conditionnelles qui dissuade nombre de  « bénéficiaires » potentiellement éligibles de les demander …

La protection sociale s’est construite autour du salariat et les droits sont attachés au statut de salarié. Mais ce système s’essouffle avec l’exacerbation d’un chômage de masse structurel dans une société exponentielle où le travail se fait intermittent, indépendant, aléatoire voire gratuit…

Cette « utopie réaliste » constituerait l’amortisseur social capable d’absorber le « choc historique » frappant un nombre croissant de perdants de l’automatisation, lors du passage de la société industrielle à une économie numérique « ubérisée » dont les seules innovations avérées (fiscales et financières pour se soustraite aux dépenses sociales et à l’impôt) épuisent les ressources communes …

Des millions de vies, rendues « inutiles » par « l’ubérisation », pourraient-elles retrouver ainsi une marge de survie voire d’autonomie grâce à ce filet de sécurité leur permettant d’apporter une contribution positive à la société par une activité librement choisie?

Car enfin, plutôt que de demander à une personne de travailler pour un salaire, ne vaudrait-il pas mieux lui accorder un revenu universel afin qu’elle puisse… travailler et devenir créatrice de richesse sociale en-dehors d’un emploi salarié en vue de raréfaction ? La « création d’emplois » peut-elle être considérée encore comme une fin en soi, à en juger le nombre d’emplois inutiles voire nuisibles qui plombent la santé économique de nos sociétés voire la santé publique ?

Les partisans du revenu universel le tiennent pour un nouveau pilier de notre système de protection sociale qui procure à chacun une autonomie accrue pour « s’émanciper et se réaliser en tant que travailleur, citoyen et individu ».

Versé à tous, il n’est plus lié à une situation d’exclusion mais traduit une reconnaissance comme « membre de la communauté ». Ce droit émancipateur permettrait d’en finir avec la stigmatisation des « sans-emploi », à la rhétorique de « l’assistanat » comme à la tragédie du non-recours au droit à certains minima sociaux.

Les textes rassemblés par Michel Lepesan et Baptiste Mylondo laissent entrevoir une avancée dans une condition humaine qui s’est jusqu’alors affranchie de l’esclavage puis de la féodalité avant de se retrouver sous le joug de la religion du « travail » de moins en moins salarié – avant que ne se tourne la page du salariat…

Juliette Delcourt, ancienne directrice des cessions de droits chez Delcourt, et Bertrand Bernard chez Hachette Supérieur ont relevé, lors de la dernière effervescence électoraliste autour du revenu universel, le défi d’accompagner cette « révolution copernicienne » concernant les changements majeurs du mode de travail et les manières de faire société. En créant les éditions du Détour, ils assument leur part du renouvellement des sciences humaines et de la pensée critique : ce premier jalon posé dans l’intelligibilité du monde par une maison indépendante et engagée retisse un fil commun voire éveille de quoi revivifier un « potentiel de vie commune ».

Jusqu’alors, le « paradigme dominant » empêchait de penser le monde qui vient comme il empêche de le créer. Cette anthologie permet précisément de (re)penser le revenu universel comme un outil de transition conjuguant efficacité et équité, voire même comme le « prochain modèle économique de l’humanité » qui nous ferait passer d’une société de précarité subie à une société de mobilité vraiment choisie.

 

La double mesure d’un revenu minimum et d’un revenu maximum

 

Dans un monde-là, l’instauration d’un tel revenu supposerait aussi d’en finir avec « l’optimisation fiscale » permettant de se soustraire aux obligations de solidarité minimales et ne pourrait être envisagée qu’avec un plafonnement des hauts revenus (un « revenu maximum autorisé ») ainsi que le rappelle Alain Caillé : « (…) le combat prioritaire à mener aujourd’hui (…) passe par le couplage de la lutte contre la logique de la démesure – les puissances de l’illimitation libérées par l’explosion du capitalisme spéculatif – avec la lutte contre l’explosion des inégalités (…) La quasi-totalité des problèmes qui se posent (…) renvoie systématiquement à la question des limites qu’il nous faut définir et imposer aux forces de la démesure, de l’hubris, si nous voulons que notre monde reste humain et habitable. »

Sortir une population de la pauvreté suppose une fiscalité plus « raisonnable » des revenus élevés, une « solidarité » effective élargie à ceux qui jusqu’alors se « distinguent » par une propension flagrante à s’en exonérer (« que chacun contribue selon ses moyens »…) ainsi qu’une articulation de la question sociale des inégalités à l’enjeu écologique de la soutenabilité…

Il s’agit bien de décider dans quelle société nous voulons vivre afin de pouvoir impulser le mouvement plutôt que de le subir. Les incertitudes quant au financement du revenu universel pourraient être résolues par sa mise en œuvre progressive avec les ajustements qui s’imposent – autant partir du principe pour dégager graduellement des marges de financement… Ainsi peut-être retrouverions-nous la pleine conscience de ce qui nous fonde comme civilisation encore soutenable et habitable. En grande maison commune aux cigales et aux fourmis ?

 

Michel Lepesan et Baptiste Mylondo, Inconditionnel – Anthologie du revenu universel, éditions du Détour, 256 p., 19 €

Nos vies soumises aux impératifs de l’abstraction économique se retrouvent piégées dans la vacuité d’un « monde sans profondeur, neutralisé et aplati ». Le philosophe Renaud Garcia invite à considérer les conséquences économiques, sociales et culturelles de cet « aplatissement capitaliste » du monde, entraînant la « dégradation de l’art d’habiter », la dénaturation du goût, la privatisation des existences et la vampirisation de «  tout ce qu’il y a de vivant et d’exploitable»…

 

Peut-on se payer le luxe de refuser l’ardoise du « capitalisme » après avoir cru si longtemps jouir des « bienfaits » d’un « ordre civilisationnel » qui n’en finit pas de s’exporter depuis le XVIe siècle ? Il s’est « globalisé » jusqu’à fabriquer des humains désormais « superflus » sur une planète surexploitée et ravagée par l’exacerbation des passions destructrices.

Depuis que la fiction d’un Homo oeconomicus « asservi à ses besoins standardisés » a supplanté la figure de l’Homo habilis et que la « représentation cybernétique de soi » s’est substituée à la « compréhension incarnée du monde », le résident postmoderne et technozombifié de nos cités mécanisées ne parvient plus à « se désengluer » de ces « représentations économiques de la vie ». Celles qui tiennent d’une « entreprise d’aplatissement économique de la réalité vécue » et d’une véritable « guerre contre la subsistance »…

 

Un monde sans esprit et sans issue

 

La « dynamique d’accumulation » capitaliste suit sa pente vorace, métabolisant tout ce qui lui résiste, recyclant à l’infini ce qui le conteste – et nous coupant toujours davantage du monde comme de notre réalité en nous maintenant sous le joug de ses « abstractions mortes ».

Que nous est-il arrivé ? Comment nous sommes-nous retrouvés incarcérés à ciel ouvert dans cet « univers aplati de l’abstraction économique » ?

D’abord, l’industrie et la mécanisation ont défait « travailleurs », artisans, éleveurs et paysans de leur savoir-faire de métier. Depuis la « révolution industrielle », les « vrais gens » font tourner la totalité de leur vie « autour du travail abstrait et de la marchandise ». L’ « expansion insensée » du « travail abstrait » au service de « l’abstraction économique » a organisé « le saccage des conditions de vie » d’une multitude de travailleurs aliénés – sans oublier les exclus de l’emploi salarié. Combien d’emplois zombies privés d’âme (bullshit jobs) vident le temps de vie de chacun de tout sens, produisant burn out et désespérance ? « Si un métier absorbe davantage de valeur sociale qu’il n’en produit pour la collectivité», sa nocivité est avérée… Le monde se porterait-il plus mal sans conseillers en défiscalisation, lobbyistes, experts en télémarketing, créateurs de start-up, traders ou concepteurs de gadgets aussi addictifs que toxiques ?

Et nous voilà soumis à un « projet de recomposition intégrale du monde par l’ingénierie » – à la chimère d’un « monde humain hors nature, dont le symbole « écologiquement pur » est « l’agriculture verticale », la tour urbaine où seraient produits, en circuit fermé, à la fois la viande in vitro et les végétaux en culture hors sol »…

Professeur dans un lycée aux prises avec le « réel », Renaud Garcia rappelle toute la contradiction entre « richesse matérielle, que produit n’importe que cultivateur engagé dans une activité autonome et orientée vers la subsistance, et la richesse abstraite, évaluée par l’argent, évaluée par l’argent, qui seule importe dans le cadre d’une économie de croissance ». La puissance vitale des individus se retrouve stérilisée, la condition humaine est humiliée et confrontée à un code de santé physique et mentale définissant celle-ci comme « dépassement de la norme et performance individuelle extrême »… Chacun serait-il réductible au fonctionnement d’une « petite machine de gestion de plusieurs capitaux agencés, dont le « capital santé » constituerait la pierre angulaire » ?

L’ardente « nécessité ( ?) d’élargir toujours davantage la « base matérielle de l’expansion de la valeur » creuse la fosse commune d’une espèce écartelée entre « faim nue » et une insatiable « faim repue » – et nous « prive de monde »…

 

Aliénation technologique et simulacre machinique

 

Cette « accumulation de valeur » s’appuie sur l’accélération technologique avec ses promesses d’ « augmentation » généralisée et sur une ubérisation sans frein dont les « nouveaux jobs » (consultants en mobilité, coursiers connectés, etc.) mènent à un « approfondissement particulièrement insidieux de l’exploitation sous une forme à la fois consentie et permanente, brouillant définitivement la limite entre travail et non-travail ».

Bref, le « capitalisme postindustriel  reconduit et élargit, par sa fusion avec les technologies numériques, la mobilisation de la vie au travail requise par l’impératif d’exploitation »… L’addiction à des « objets-système » comme le « smartphone » confronte sans cesse les individus à des « forces objectives et neutres : objectifs chiffrés, algorithmes, tableaux » – et ce, dans une surenchère sans limites leur faisant produire du travail gratuit et donc de « la valeur » au seul profit de multinationales prédatrices. C’est ainsi qu’à la « croisée de l’exploitation et de l’aliénation, ce qui est mort se substitue peu à peu à ce qui reste en nous de vivant »…

Bien évidemment, le « travail abstrait et la croissance économique qui lui est liée ne sont en rien des formes nécessaires de l’existence humaine »… D’autres rapports aux autres et à soi sont possibles voire souhaitables ainsi bien évidemment que d’autres conditions d’existence, délivrées de la mortifière chape d’algorithmes et de procédures standardisées…

S’il n’y a pas de solutions « clés en mains » au désarroi contemporain, compte tenu de la « prégnance du modèle cybernétique », le philosophe n’en invite pas moins à nous désengluer de « l’abstraction économique et de la fausse vie », du fétichisme de la croissance et de l’asservissement au « travail abstrait » qui affectent notre rapport au monde, tout en se défiant du « prêt à penser » et de « fausses bonnes solutions » comme, par exemple, l’attribution d’un revenu universel aux laissés-pour-compte de la compétition économique.

Qu’il s’agisse du filet de sécurité minimal en mode « libéral » ou d’un véritable mode de répartition « égalitaire » de la production, les effets d’une telle mesure pourraient « saper l’ensemble des systèmes d’aide sociale » et se solder par des « économies de gestion administrative »… Sans oublier la sempiternelle question du financement : comment dégager une « base fiscale » appropriée sans maintenir la « croissance de la valeur économique » comme « finalité aveugle » de la société voire sans augmenter la « productivité » d’une majorité croissante de travailleurs heureux de contribuer à « l’oisiveté » de quelques heureux bénéficiaires ?

 

L’insoutenable et l’incalculable

 

S’appuyant sur un corpus de textes littéraires (Jean Giono, Kafka, William Moris, William Gibson, Jaime Semprun, Juli Zeh, etc.), le philosophe nous rappelle à cette part d’incalculable en nous, irréductible aux flux numérisés et hypersurveillés, qui doit être préservée envers et contre tout par une vigilance de tous les instants – et par un véritable art de faire…

Son livre ouvre d’autres possibilités d’existence, au large de cette « normalisation mathématique du réel », et éveille à la « puissance critique » du sens des limites.

Jusqu’à quand les êtres humains se laisseront-ils réduire à l’état de « porteurs concrets d’abstractions mortes » au seul profit de la « croissance de l’économie » – et gober par le trou noir d’un univers algorithmique sans profondeur ni bienveillance ?

Jusqu’à ce qu’ils arrivent à ressentir enfin cette « perte de contact avec le monde », orchestré par un système de pillage dont les intérêts font écran avec le réel qui nous constitue ? Jusqu’à ce qu’ils arrivent à comprendre que la richesse véritable se crée non par « le haut » mais par « en bas », à réaliser ce qui les spécifie comme « peuple » ou « civilisation » – et à se figurer enfin tout le désirable et l’accomplissable  du monde?

Quand ces évidences seront partagées et relieront les consciences pour devenir « norme » ou « loi », alors de nouveaux fondements d’une économie à venir produiront peut-être un enrichissement véritable par la joie de tous le long des lignes de faille d’une nouvelle tectonique mondiale.

Après tout, il n’est pas interdit de rêver d’une révolution anthropologique qui déplacerait les frontières du possible, serait-ce au cœur du non-lieu d’un monde « globalisé », non loin de nulle part – mais si près, peut-être, d’un nouveau territoire de vie inapropriable, donc habitable enfin… Si l’homme n’est plus le bienvenu dans sa maison, il ne tient qu’à lui de se réorienter à la lumière d’une conscience élargie et d’une éthique pour en retrouver le chemin et la réintégrer…

Renaud Garcia, Le sens des limites – contre l’abstraction capitaliste, L’Echappée, collection Versus, 320 p., 20 €

 

Aux vendanges de l’amour, la cuvée épouse, millésime après millésime, la falsification des gestes et du verbe en une ère d’insécurité ontologique montante… Dans le sillage du tsunami médiatique de MeeToo précipitant le crépuscule du mâle, le philosophe et sociologue Raphaël Liogier propose son explication de sexes dans un ouvrage de circonstance invitant à se dégager du nœud retenant bien en deçà de l’amour…

 

Que s’est-il passé depuis le néolithique ? L’anthropologue Marshall Sahlins voyait advenir voilà 35 000 ans la naissance du capitalisme – et de la capitalisation du corps des femmes par un pouvoir mâle qui leur fait toujours tant d’ombre…

Justement, depuis, en quel temps vivons-nous vraiment ? Un jeune philosophe, Raphaël Liogier, constate que « la soumission des femmes s’est inscrite dans la symbolique des civilisations »…

En tant qu’homme « européen, citadin, occidental, nanti, blanc, hétérosexuel, bref a priori non discriminé », le philosophe engage sa parole pour évoquer ce monde qu’il partage avec les femmes – ce monde dont il leur aurait été interdit de jouir et où, décidément, il manquera « toujours quelque chose » à la pleine satisfaction et à la jouissance partagée par l’un et l’autre … Comment retrouver une communauté de destin dans le vacillement des identités sexuelles, à l’heure de la mainmise biopolitique sur les gestes de l’amour ?

 

De la femme capital(e) à la femme absolue

 

Depuis les temps les plus reculés, les hommes sans qualités vivent « sur le dos des femmes » – un « véritable détournement de la richesse » … La présumée « angoisse masculine face au pouvoir reproducteur de la femme » et à la « surpuissance de la femme libre »(cet « envers du sentiment d’impuissance masculine ») se prolongerait depuis des millénaires en « mâlitude culturellement construite »… Raphaël Liogier n’en doute pas : « La virilité dominatrice est née du sentiment d’impuissance des hommes face au fantasme d’une force débordante des femmes »… Et la « vision capitalistique » du corps de la femme perdurerait jusque dans une bien biodégradable « littérature moderne » tenant du mode d’emploi et de gestion adapté à l’ère de la célérité ayant perdu patience et de la téléprésence au monde…

Rien ne semble avoir changé depuis les contes d’antan – ceux à ne surtout pas grandir : « La fable de la Belle au bois dormant va à l’essentiel. Elle donne une image de la femme fragile, délicate, passive qui s’endort dans l’attente de son prince charmant sans même le savoir. Pendant cent ans. Autant dire une éternité moins une étreinte. Tout comme Blanche-Neige ou Cendrillon, la Belle au bois dormant n’a de valeur que celle que l’homme lui confère royalement. L’amour du prince est volontaire. L’amour de la pauvrette, de la souillon, ou de la délicate qui se pique avec un fuseau, est, à l’inverse, toute réceptivité. (…) Le mythe de Cendrillon et celui de Blanche-Neige en reste cependant au niveau social, suggérant que la future princesse n’était qu’un capital exploitable avant sa rencontre avec l’homme qui jette sur elle son dévolu. »

Un prince sinon rien – pourvu qu’il en ait le plumage, le ramage et l’image… Le philosophe explorateur des mutations de l’identité humaine rappelle le mythe de Lilith dans la Genèse, la « vraie femme originelle et entière », qui « se voulait l’égale de l’homme et en fut damnée pour l’éternité » – « l’ancêtre des sorcières du Moyen Age et des hystériques du XIXe siècle » – coupable, forcément coupable, depuis nos origines de plus en plus reculées jusqu’à l’actuelle mise au pas économique ne laissant plus rien subsister de ce qui pourrait être « hors de prix » … Depuis, tourne le moulin de nos cœurs en un manège désenchanté en des temps où le consommateur pressé veut être servi sur le champ et dévorer les fruits non défendus de l’amour sans pépins avant même d’en avoir planté la petite graine…

 

La guerre des sexes est-elle déclarée ?

 

L’onde de choc de « l’affaire Weinstein » comblerait-elle enfin les « attentes » et l’emballement médiatique suscitera-t-il enfin un mouvement global vers un vrai commencement d’un absolu compagnonnage entre les deux pôles du monde ?

MeToo constitue-t-il vraiment un « mouvement historique majeur » qui irait à « la racine des choses » ? La question est fondamentale – et la dérobade toujours de mise : qu’est-ce qu’une femme dans le regard des hommes du XXIe siècle ?

Avant que le producteur Harvey Wenstein ne tombe de si haut à force d’avoir abusé de sa supposée  « supériorité » ( ?) sociale de mâle dominant, ne vit-on pas un « féminisme » pourtant volontiers victimaire et non moins vindicatif refusant de voir des atteintes caractérisées et massives à l’intégrité des femmes lors de la tristement célèbre nuit du 31 décembre 2016 à Cologne ?

Après 35 000 ans de névrose collective, de révolution pornolithique et d’omerta, voilà enfin la « chasse aux porcs » ouverte sans permis ni sommation – la peur change enfin de camp et la justice fera le tri entre vrais prédateurs piégés et tir aux pigeons collatéraux… L’intelligence du cœur attendra son heure quand le déferlement cèdera la place au discernement …

La sororité reste toujours à construire, à en juger la tribune publiée dans Le Monde du 9 janvier dernier. Signée par cent femmes (dont Catherine Deneuve) revendiquant pour les hommes le « droit d’importuner » comme une licence pour un « droit de cuissage » soft au nom de la « séduction », elle confond « l’insistance importune et le vrai flirt » : « Dans le premier cas, on ne respecte pas le consentement d’autrui ; dans le second, on le cherche au contraire : mieux, on se plaît à l’obtenir. C’est tout l’attrait du vrai jeu de séduction. »

Mais la « séduction » insistante n’est-elle pas négation de l’altérité ? N’est-ce pas ce qui précisément empêche d’entrer dans une relation d’équilibre ? Si le harcèlement consiste en avances non désirées, comment déclarer sa flamme à une femme, fût-ce au nom de la « liberté de séduire », sans être intrusif et la mettre « mal à l’aise »?

Dans une société « liquide » où l’on évalue la « valeur » de chacun, le jeu de la rencontre entre egos et égaux est celui de « l’évaluation » qui fait entrer dans un moment de reconnaissance sociale majeure quand bien même les relations entre individus fluctueraient sur le mode de la flexibiité, de la jetabilité ou de l’interchangeabilité…

Longtemps, rappelle le philosophe, la femme, considérée comme une propriété, une bonne fortune un bien fongible dont on jouit sans lui consentir le droit à la jouissance, s’est couchée de bonne heure : « Un capital ne jouit pas : il est objet de jouissance. (…) L’homme offre son statut. La femme offre son corps. Comme tout capital, la femme est évaluable. Sa beauté, ses formes, son teint, son éducation raffinée lui donnent du prix. Ce qui est rare est évidemment plus cher. D’où l’importance de la virginité. Le corps féminin apparaît comme un bien fongible, corruptible « à l’usage ». Jamais pénétré, il est considéré comme absolument neuf. Si la virginité n’est plus le prérequis social qu’il a été, le fantasme de la virginité paraît loin d’être révolu, alors que des milliers de jeunes filles mettent aujourd’hui à prix leur première relation sexuelle sur Internet, avec des montants allant jusqu’à des millions de dollars.»

Le « cœur du problème », c’est le regard dégradant des hommes sur le corps des femmes qui réclament la souveraineté sur leur corps – un « regard toujours néolithique » insiste le philosophe : « Tant que la reconnaissance peine et entière de leur souveraineté corporelle ne sera pas acquise, les femmes ne seront pas concrètement les égales des hommes. (…) La question n’est pas d’éliminer la séduction, mais de sortir de l’idée diffuse que les femmes ne savent pas totalement ce qu’elles veulent. »

Le « cœur du problème », c’est cette « excision préventive opérée sur le corps et la conscience des femmes » – jusqu’à l’ultime ruse de la raison économique qui recycle l’appel à la liberté en injonctions à consommer « tout, tout de suite », transformant le corps humain en objet de plaisir séparé de son sujet dans une farce mercantile dont la femme se retrouverait encore la dinde plus ou moins consentante là où les actrices du X sont érigées en nouvelles Mariannes cathodiques… Pourtant, le mythe de Romeo et Juliette ou de l’amour salvateur n’ont pas pris une ride – et demeurent le bon filon d’une industrie culturelle qui en universalisent le fantasme…

Longtemps, les femmes jouaient sur les marges qui leur sont laissées comme elles se jouent des hommes empêtrés dans leur présumée domination : « Pourquoi est-ce « gratuit pour les filles » dans certaines boîtes de nuit ? Nullement par respect de leur personne, mais parce que leur présence garantit l’attractivité du lieu. Si les hommes voient encore communément les femmes comme des paquets cadeaux qu’ils se disputent, les femmes ont intériorisé le jeu. Elles perçoivent leur corps comme un objet de jouissance à négocier. »

Aujourd’hui, « dans les couples contemporains, les deux partenaires savent l’un comme l’autre qu’ils peuvent facilement assouvir ailleurs leur désir sexuel » – libre aux femmes de s’aligner sur le présumé « modèle masculin » et de battre les hommes sur leur propre terrain dans un contexte de compétitivité effrénée…

Pour « l’homme moderne », vivre l’amour au temps des écrans et d’un turbocapitalisme dont les deux mamelles seraient malbaise et malbouffe, c’est « ne plus utiliser le corps des femmes pour se rassurer » – sans consentir pour autant à sa dévirilisation. C’est «  grandir vers elles au lieu de chercher à se grandir à travers elles » en se libérant de son atavique « mâle peur ». C’est «  vivre avec elles l’interdépendance sans dépendance » et se « différencier sans se discriminer »… C’est « chercher la réciprocité » – avec leur aide… Comme disait Annie Leclerc, ce serait épouser enfin l’humain là où il se fabrique, non plus là où il s’empêche…

Ainsi, aimer serait consacré acte vraiment libéré dans le respect d’une « nouvelle féminité indépendante de l’impérium viril » et une « virilité transvaluée » privilégiant la « maîtrise de soi dans le respect de la transcendance de l’autre », mettant en jeu une physiologie au-delà du consommable et du falsifiable, plus proche de la vision de Rimbaud : « Oh, nos os sont revêtus d’un nouveau corps amoureux »…

Raphaël Liogier, Descente au cœur du mâle, Les Liens qui libèrent, 144 p., 12,50 €