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Le péril numérique

L’intrusion massive du numérique dans nos existences n’amène pas que des avancées présumées bienfaisantes… Des spécialistes posent la question des usages numériques en termes de santé publique et interrogent l’apprentissage « par  le numérique » dans un contexte de technofrénésie débridée.

 

L’exposition des enfants aux écrans commence à inquiéter certains parents et spécialistes jusqu’alors catalogués comme « alarmistes digitaux » : faut-il s’affoler de la place envahissante qu’occupent smartphones, tablettes et autres gadgets de destruction massive de l’environnement comme des capacités humaines dans notre quotidien sursaturé d’imageries et d’injonctions « digitales » ?

Les « activités numériques » ne colonisent-elles pas une part croissante de nos existences au détriment de nos capacités élémentaires, de notre santé – et de la « vraie vie » ?

Docteur en neurosciences et directeur de recherches à l’INSERM, Michel Desmurget livre la première synthèse de l’ensemble des études scientifiques internationales sur les effets réels de cette submersion des écrans. Dans le prologue de son « livre noir du numérique », il cite les conclusions du journaliste Guillaume Erner dans le Huffington Post : « Livrez vos enfants aux écrans, les fabricants d’écrans continueront de livrer leurs enfants aux livres »…

 

« Le numérique » comme le plastique, « c’est fantastique »…

 

L’heure n’est plus aux inconséquents verbiages de fumeux bateleurs d’estrades cathodiques ou « numériques » et autres « lobbyistes déloyaux » à la « trompeuse neutralité » dont la seule fonction serait d’anesthésier les masses consuméristes sommées de s’abîmer dans une « orgie d’écrans récréatifs ». Car cette orgie-là « ronge les développements les plus intimes du langage et de la pensée » et génére une « hypotrophie de la matière grise au niveau de l’hippocampe ».

De nombreuses études ont associé cette hypotrophie au développement de pathologies neuropsychiatriques lourdes dont la maladie d’Alzheimer, la dépression ou la schizophrénie, pour les plus connues… Sans parler de cette « déréalisation » induite par l’addiction aux jeux video qui pousse à des « passages à l’acte » dévastateurs…

Par ailleurs, l’assignation devant écrans en position assise prolongée engendre « au niveau musculaire des troubles métaboliques importants dont l’accumulation se révèle dangereuse à long terme ». Il y a un lien évident entre surconsommation d’écrans et « affaissement des capacités physiques ». Sans parler des contenus dits « à risques » qui saturent « l’espace numérique » ni du « grand remplacement » de l’humain par les convertisseurs énergétiques – et des flux d’énergie dictant les flux de capitaux fictifs désastibilisant la planète… Déraison et dévastation numériques balaieront-elles le devenir des peuples ?

 

L’enseignant qualifié, une espèce menacée ?

 

C’est bien connu : « les écrans nuisent au sommeil » – leur lumière bleue neutralise la sécrétion de mélatonine… Et l’addiction aux écrans nuit gravement à la santé. Car les dérèglements du sommeil engendrent « certaines perturbations biochimiques favorables à l’apparition de démences dégénératives ».

Ainsi, le smartphone est le « graal des suceurs de cerveaux, l’ultime cheval de Troie de notre décérébration ». Car « plus ses applications deviennent « intelligentes, plus elles se substituent à notre réflexion et plus elles nous permettent de devenir idiots »… Plus leur consommation augmente, plus les résultats scolaires chutent : « Plus nous abandonnons à la machine une part importante de nos activités cognitives et moins nos neurones trouvent matière à se structurer, s’organiser et se câbler ».

Est-il vraiment pertinent d’abandonner à la médiation numérique l’enseignement des « savoirs non digitaux » (français, mathématiques,  histoire, langues étrangères, etc.) ?

Une irrepressible technofrénésie érige « le numérique » en « ultime graal éducatif », sommant la pédagogie de « s’adapter » à « l’outil numérique » : ne serait-ce pas plutôt l’inverse qui s’imposerait dans un monde qui tournerait sur son axe ? Des études montrent « au mieux l’inaptitude et au pire la nocivité pédagogique des politiques de numérisation du système scolaire ».

Alors, pourquoi une « telle ardeur » à vouloir digitaliser le dit système scolaire ?

Pour Michel Desmurgent, « il n’existe qu’une seule explication rationelle à cette absurdité » et elle est « d’ordre économique : en substituant, de manière plus ou moins partielle, le numérique à l’humain il est possible, à terme, d’envisager une belle réduction des coûts d’enseignement »… Notamment avec des enseignants peu qualifiés devenus « médiateurs » d’un « savoir » délivré par des logiciels pré-installés… Car enfin, « dans les faits, le numérique est avant tout un moyen de résorber l’ampleur des dépenses éducatives » – et il « projete l’enseignant qualifié sur la longue liste des espèces menacées »… Tout ça parce qu’un bon professeur « coûte trop cher » ? Peut-on mourir de… « l’économie numérique » ?

 

Le coût caché du numérique

 

La  « révolution numérique » a un coût qu’il devient impossible de dissimuler. Du seul point de vue environnemental, le surcoût de notre surinvestissement dans la technosphère et l’hypercomplexité est si astronomique qu’il devrait mobiliser illico les « alarmistes climatiques » : le péril écologique est d’abord numérique…

Mais le devenir des digital natives n’est pas intégré par la déraison chiffrée qui mène notre « civilisation » à sa perte. Cette génération d’ores et déjà sacrifiée par la submersion « numérique » pourrait-il miser encore sur une chance de s’élever à son « humanité » ? L’usage immodéré des « technologies numériques » dégrade considérablement notre capacité d’attention – réduite désormais à celle…d’un poisson rouge tournant en rond dans son aquarium.

S’agissant de la conduite automobile, « l’incroyable capacité des notifications et usages mobiles à kidnapper l’attention » des « ordinateurs de bord » comme des smartphone et autres gadgets à écrans augmente « massivement le risque d’accident »…

Une  humanité annoncée « augmentée » serait-elle en train de se réduire à… celle des machines qu’elle obstine à fabriquer en détruisant sa planète ?

Notre « dévorante frénésie numérique » nous précipite bel et bien dans le mur. Celui du réel qui ne cède pas, lui, aux dénis ou aux injonctions de ce tsunami « numérique »… Alors que notre demeure terrestre brûle et que la vie disparaît à bas bruit, pouvons-nous consentir béatement à notre « dématérialisation » et à notre volatilisation dans « le virtuel » ?

Quand bien même la seule vérité qui nous constituerait est celle de notre fin promise, pouvons-nous consentir à mourir avant terme et avant tout accomplissement au seul « profit » de « l’industrie numérique » ?

 

Michel Desmurget, La Fabrique du crétin digital – Les dangers des écrans pour nos enfants, Seuil, 430 p., 20 €

 

 

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Soumission…

Quel avenir laisse à l’espèce présumée humaine l’hégémonie d’un mode de pensée technologique et économique sur la vie, les reins et le coeur de chacun ?

 

Le système immunitaire de notre corps social aurait-il été désactivé par l’exponentielle excroissance d’un organisme étranger se développant dans ses tissus en parasite ? Cet alien prospère en corps étranger qui siphonne toutes les ressources vitales de son hôte. Dans un livre publié pour la première fois aux Etats-Unis en 1992, le pédagogue et critique des médias Neil Postman (1931-2003) observait cette mutation à l’oeuvre dans les tissus nécrosés d’une postmodernité dérégulée, désindustralisée et désenchantée : le « développement incontrôlé de la technique détruit les sources vitales de notre humanité » et crée une « culture dépourvue de fondement moral » au seul bénéfice d’un nouveau clergé d’ « experts » qui contrôle tous les rouages de ce nouvel « ordre des choses » et en dicte les rituels.

 

Une « technocratie totalitaire »

 

Est-il possible encore de penser l’avenir d’un monde commun hors de la pensée économique et technique dominantes ? Ou faudrait-il rendre les armes et les âmes au monopole de la technique ?

Le livre de Postman est paru voilà une génération, bien avant la croissance exponentielle d’Internet et des « réseaux sociaux », l’addiction hébétée des digital natives à leurs écrans, les bonnes fortunes non moins exponentielles des dealers du « numérique » – et la virtualisation du monde… Le célèbre théoricien et critique américain des médias analysait la fascination de ses contemporains pour une technologie déjà invasive devenue  cette «  grande force qui façonne nos imaginaires comme nos expériences du monde et des autres » jusqu’à la dissolution de tous les fondamentaux.

En son temps, Postman faisait ce constat clinique : l’espèce présumée humaine est entrée dans l’ère de la Technopoly qui se substitue aux stades culturels antérieurs. D’abord, il y eut les « civilisations de l’outil » apparues avec homo habilis. Puis les « technocraties » apparues avec l’invention de la machine à vapeur par James Watt (1765) et la parution de La Richesse des nations  (1776) d’Adam Smith – l’Homo oeconomicus prend le pas sur la « nature humaine » dans la civilisation thermo-industrielle…

Préfacier de la première édition en français de l’ouvrage, l’historien François Jarrigue  rappelle que la Technopoly est d’abord une « technocratie totalitaire qui, loin de rompre avec les logiques de l’ancien monde industriel, les exacerbe et les pousse à son terme ».

Dans la phase de technocratie qui s’épanouit dans l’Amérique du XIXe siècle, la technique « s’émancipe de la morale ». Car « la technocratie n’a qu’une seule préoccupation : inventer des machines »… Après tout, « que ces machines transforment la vie des gens est considéré comme une évidence et le fait que ces mêmes gens soient parfois traités comme des machines est considéré comme la condition nécessaire et malheureuse du développement technique ». Fort logiquement, « le développement technique échappe à la maîtrise du politique et du culturel » et précipite l’humanité dans l’ère de la Technopoly, celle de la « soumission de toute forme de culture à la souveraineté des machines et de la technique ».

Postman définit la Technopoly comme une société qui « ne dispose plus d’aucun moyen de défense contre l’excès d’information ».

Car en Technopoly, « le lien entre l’information et les aspirations humaines a été rompu ». Une telle société est impuissante à réguler ce déchaînement d’informations  déconnectées de tout sens ou finalité qui ne s’adressent à personne en particulier dans une hypervolatilité qui ne bénéficie qu’aux joueurs du « coup d’avance »… Il en résulte une excroissance bureaucratique pour  coordonner les innombrables bureaucraties additionnelles et surnuméraires qui soumettent toutes les sphères de la société au lieu d’être à son service. Le clergé de la Technopoly ne parle pas de valeurs comme la « droiture », la « bonté » ou la « clémence ». Mais il assène les mots d’ordre d’ « efficacité », de « compétitivité », de « rentabilité » ou de « performance » – les nouveaux mantras d’une religion nouvelle : « La bureaucratie, l’expertise et les outils techniques sont devenus les principaux moyens grâce auxquels la Technopoly prétend contrôler l’information et apporter de l’ordre et de la cohérence ».

Dans sa dystopie, Le Meilleur des mondes (1932), Aldous Huxley (1894-1963) considère l’émergence de l’empire d’Henry Ford (1863-1947) comme « le moment décisif du passage d’une technocratie à une Technopoly ». Huxley mesurait le temps en référence au constructeur automobile : « Avant Ford » (BF pour Before Ford) et « Après Ford » (AF pour After Ford). Mais chaque historien proposera ses propres références – et Postman distille ses repères comme autant de signes révélateurs de l’apparition de la Technopoly, avec l’application des principes du « management scientifique » de Frederick W. Taylor (1856-1915)  dès 1910 non seulement à l’entreprise mais aussi à l’armée, à la justice, à l’éducation, l’Eglise et la famille…

 

La machination

 

La technique hégémonique n’a cure des recommandations d’Hippocrate, soucieux avant tout de ne « pas nuire »… Désormais, la pratique médicale et les patients se retrouvent « totalement dépendants des données générées par les machines » : l’information provenant d’un patient a « moins de valeur que celle produite par une machine » tout comme le jugement du médecin, aussi expérimenté fût-il, a « moins de valeur que les calculs d’un appareil »…

Puisque la technique « en elle-même tend à fonctionner indépendamment du système qu’elle sert », elle devient « autonome, à la manière du robot qui n’obéit plus à son maître » – ou à celle d’un marteau sans maître écrasant le vivant sans état d’âme

Quelle place reste-t-il à l’humain dans toute cette machinerie ? Quel espace lui concède encore cette machination ?  « Dans une culture où la machine, avec ses opérations impersonnelles et répétables à l’infini, est une métaphore du contrôle, considérée comme l’instrument du progrès, la subjectivité devient foncièrement inacceptable »…

Après avoir dissous toute forme d’autorité morale, « le récit de la Technopoly prend la forme d’un dogme qui prône un progrès sans limites, des droits sans responsabilités et des technologies  sans conséquence ». C’est bien connu : on ne s’oppose pas à la « marche du progrès » – quand bien même elle s’emballerait à tombeau ouvert vers l’abîme… Mais il n’y a plus ni pilotes, ni responsables ni coupables du crash final…

Bien évidemment, Neil Postman proposait sans illusions un « retour aux fondamentaux, dans un sens très éloigné de celui des technocrates – et allant à l’encontre de l’esprit de la Technopoly ». Jusqu’à nouvel ordre, rêver était encore permis…

Une génération après, le paysage technologique s’est complexifié jusqu’à la congestion, tant des organismes assignés devant écrans que du corps social. Dans un monde sans boussole, une technolâtrie dominatrice et sans conscience détruit le socle vital d’une espèce décérébrée dont elle assèche les sources vitales.

La limite semble bel et bien atteinte  – celle au-delà de laquelle le ticket pour « la réalité » n’est plus valable… Mais justement la Technopoly et l’espace numérique ne connaissent pas de limites à leur expansion… L’herbe les fleurs et la possibilité d’une vie vraiment « intelligente » repousseront-elles après le reflux du tsunami numérique?

 

Les Affiches-Moniteur n°79 du 1er octobre 2019

Neil Postman, Technopoly – Comment la technologie détruit la culture, éditions l’échappée, collection « pour en finir avec », 224 p., 18 €

D’une vie d’évadée perpétuelle en lambeaux, achevée dans sa trentième année, Albertine Sarrazin (1937-1967) a tiré la substance meteorique de trois livres adaptés à l’écran…

 

La nuit du vendredi saint est particulièrement glaciale au château de Doullens (Somme)  ce 19 avril 1957. Albertine, un joli brun de fille aux grands yeux noirs en amande qui refuse de porter un soutien-gorge sous ses pulls, évalue la situation. C’est-à-dire la distance qui sépare sa cellule de la terre ferme, beaucoup plus bas. Depuis janvier de l’anné dernière, elle est pensionnaire du château sous le matricule 504, pour une histoire de fous. Avec une amie, elle avait tenté de braquer une boutique de confection dans le quartier de la Place de l’Etoile à Paris. Et l’amie avait fait usage du revolver de service qu’Albertine avait volé à son père adoptif – une vendeuse avait été blessée.

Elle n’a pas encore vingt ans et tant à vivre! La voilà condamnée comme « meneuse » à sept ans de réclusion dans ce château de François 1er transformé en prison-école pour femmes. Elle mesure tout juste 1,47 m comme sa grande aînée, la môme Piaf. Elle a tout juste douze mètres à descendre pour s’envoler vers sa liberté. Douze mètres, soit huit fois sa hauteur à elle ou l’équivalent de quatre étages. Alors, elle s’accroche au lierre et commence sa descente vers la liberté ou la mort… Un craquement et elle lâche prise… Voilà, elle est tombée au pied de la citadelle, avec cette douleur vive qui lui perfore l’os du pied – c’est l’astragale qui commande l’articulation entre le tibia et le pérona. C’est ce qu’elle apprend plus tard…

Elle rampe comme elle peut vers la route, la N25 qui relie Arras à Paris. Des phares providentiels trouent la nuit glaciale, un bruit de moteur se rapproche – c’est encore l’élan de la « motorisation heureuse » des Trente Glorieuses qui s’ignoraient et c’est Julien, un autre grand brûlé de l’existence qui passait par là, entre deux opportunités… Il a treize ans de plus que la gamine qu’il recueille, une belle petite gueule d’amour et il a lui aussi passé une bonne partie de sa vie en cage – voler, c’est un mode de vie bien aléatoire quand on ne naît pas du bon côté du manche… Plus jamais, il ne quittera ce petit bout de femme. D’abord, il la cache  chez sa mère, puis chez une fille de joie… Chez ces gens-là, on a les joies qu’on peut – et le mode de vie qui peut aller avec…

 

Un bon « petit roman d’amour »…

 

Albertine Damien est abandonnée dès sa naissance à Alger le 17 septembre 1937. Déposée à l’Assistance publique, elle est appelée ainsi, du nom du saint du jour, puis adoptée à l’âge de dix-huit mois, en février 1939, par un couple de bourgeois sans enfant qui avait plutôt l’âge d’être grands-parents. Son père adoptif est médecin militaire à Alger, il boit et écrit des poèmes. La petite se fait violer à l’âge de dix ans par son « oncle » – depuis Mauriac au moins, on sait que « les familles » s’avérent parfois d’inextricables « noeuds de vipères »… La gamine devient de plus en plus insoumise et fugueuse – on le serait pour bien moins…

Alors que la famille rentre en métropole et s’installe à Aix-en-Provence, le médecin-colonel place la petite « en maison de correction », à la prison du Bon Pasteur à Marseille. Il  entame même une procédure de renonciation à l’adoption. Pendant une visite, Albertine lui vole son arme de service et « monte » à Paris où elle survit de chapardages et de prostitution. Avec une amie du Bon Pasteur, elle braque cette boutique de confection et ce malencontreux coup de feu part… Bravache, Albertine avait lancé aux jurés de la Cour d’assises : « Je n’ai aucun remords. Quand j’en aurais, je vous préviendrai »…

Le 7 février 1959, la fille de personne épouse Julien Sarrazin entre deux gendarmes, à la mairie du Xe arrondissement de Paris – elle a désormais un nom bien à elle, pour deux et pour la vie comme pour la littérature… Ils vivent de peu, c’est-à-dire de larcins, parfois de « piges » pour Albertine qui arrive à écrire pour Le Méridional , et ils se retrouvent à nouveau en prison, chacun de son côté. Elle, c’est pour, cette fois-ci, avoir volé une bouteille de whisky au Prisunic…

Pendant ce nouveau séjour en taule, à Nîmes puis à Alès, Albertine écrit sur des carnets à spirales « un petit roman d’amour », entre avril et août 1964. Elle pense l’appeler Les Soleils noirs et le confie à Christiane Gogois-Myquel, la psychiatre qui l’examina au château de Doullens – ce « seizième de mère » à qui Albertine dédie son livre. Sur ces carnets-là, Albertine avait déjà écrit des poèmes et un premier roman inédit, Trois guides indisciplinées.

La soignante envoie le manuscrit de sa protégée à Simone de Beauvoir (1908-1986).

Séduite, l’égérie féministe du moment répond au docteur Gogois-Myquel avant de l’envoyer aux éditeurs : « C’est la première fois qu’une femme parle de ses prisons. Elle a, par moments, un ton magnifique, un style saisissant ».

Le jeune éditeur Jean-Jacques Pauvert (1926-2014) emporte la mise sur le vieux Gaston Gallimard (1881-1975). Il a reçu le manuscrit par l’intermédiaire du journaliste René Bastide, pour qui Albertine faisait des piges au Méridional. Pauvert publie L’Astragale ainsi que La Cavale en 1965. Le succès est immédiat, près de 80 000 exemplaires s’en vendent en deux mois, jusque dans les stations-service Elf dans une France qui se délecte avec une « curiosité vicieuse » des aventures forcément coupables d’une délinquante, ex-prostituée, qui raconte jusqu’aux relations entre taulardes dans les prisons de femmes…

Voilà qui change la vie des Sarrazin, installés dans une ferme retapée, près de Montpellier, des cigales et des étoiles plein la tête. Julien entreprend des études de géologue, qu’il ne finira jamais – mais il fait le prospecteur comme sa femme fait l’écrivain.

Albertine est invitée à la télévision. Le 7 décembre 1966, elle passe à « Lecture pour tous », la grande émission littéraire de Pierre Dumayet (1923-2015). Peu dupe des raisons de son succès, elle récuse l’étiquette d’ « écrivain » : « Ecrire, pour moi, c’est un moyen de me survivre, uniquement. Le reste, le fric, la gloriole, c’est accessoire. »

Dumayet insiste : « Mais comment écrivez-vous? »

Très nature, Albertine confesse : « Un jour, le tintamarre me prend et j’écris. Ce n’est pas moi qui écris, c’est ma main, mon Bic. Moi, je ne suis pas responsable… »

Les « intellectuels » de Saint-Germain des Prés veulent en faire la petite soeur jumelle de Jean Genet (1910-1986), un autre « taulard littéraire » qui a accédé à la célébrité…

Le 19 janvier 1967, lors de l’émission « Dim Dam Dom », Albertine rétorque : « Je tiens à mes années de prison, je ne veux pas faire de rédemption par le mal, comme lui a fait. »

Elle a tout juste le temps de finir et de publier La Traversière, tout en travaillant à l’adaptation de L’Astragale au cinéma par Guy Casaril (1933-1996) – le film est distribué en 1969. Souffrant d’une addiction à l’alcool pour tenter d’apaiser ses souffrances (elle est réopérée de l’astragale), elle doit aussi se faire opérer des reins. Mais l’anesthésiste n’a pas son diplôme et ne juge pas utile de rencontrer sa patiente avant l’opération, ne serait-ce que pour lui demander son groupe sanguin… Albertine meurt des suites de cet acte chirurgical si mal préparé, le 10 juillet 1967 – une ultime cavale réussie en mode absurde…

« Albertine Sarrazin termine son étrange destin » titre « la presse ». Elle n’a même pas trente ans et n’a connu pendant un tiers de sa vie, entre révolte, résignation et rédemption, qu’une succession de grilles, de portes closes, de couloirs, de lits durs, de parloirs où personne ne venait jamais et de matricules – rien que ce « coma doré de la taule, où rien ne trace, où n’importe quoi peut chatoyer ». Soit, en tout, neuf maisons d’arrêt (pour vol à main armée, recel, prostitution, etc.) dont aucune n’aura soufflé sa flamme ni arrêté la « tremblote » de son Bic – jusqu’à ce qu’un homme lui donne son nom pour une incertaine postérité…

Fou de douleur, Julien se retourne contre l’équipe médicale de la clinique Saint-Roch de Montpellier et réussit à faire condamner en appel le chirurgien et l’anesthésiste : deux mois de prison avec sursis et 90 000 francs d’amende pour « homicide involontaire ». Ainsi, il fit évoluer en faveur des patients les protocoles pré et post-opératoires.

Lui aussi contaminé par le démon de l’écriture, il laisse Contre-escarpe (1974), une manière d’autobiographie du bout des lèvres et sans apitoiement, avant de s’éteindre le 13  juillet 1991. Son second livre, Chausse-trappes, écrit en 1981, ne trouve pas d’éditeur et ne paraît  chez Edilivres que trente-quatre ans plus tard. Albertine et lui n’auront pas eu droit à leur happy end de cinéma. Mais au moins ils se seront accordé celui de « gueuler leur existence » de mal partis comme personne…

 

Mirko Beljanski (1923-1998) a consacré sa vie à la lutte contre le cancer. Le chercheur en biochimie laisse un héritage de 133 publications scientifiques, deux livres, onze brevets – et un traitement naturel articulé autour de compléments alimentaires aux vertus curatives éprouvées. Mais il y a eu une bien mystérieuse « affaire Beljanski » ainsi que le rappelle sa fille, Sylvie Beljanski, dans un récit haletant qui interpelle : la recherche frénétique de profit en matière de santé publique est-elle  concevable – et soutenable ?

 

Voilà près d’un demi-siècle, le 23 décembre 1971, le président Richard Nixon (1913-1994) déclarait « la guerre au cancer ». Ce « fléau des temps modernes » devait être éradiqué en 1976, date anniversaire de l’indépendance des Etats-Unis d’Amérique. Cette victoire-là n’est jamais arrivée… Trois décennies plus tard, en 2004, la couverture du magazine Fortune interroge : « Pourquoi perdons-nous la guerre contre le cancer ? ». Que s’est-il passé après des centaines de milliards de donations diverses injectés dans la recherche contre le cancer ?

« Le cancer » n’est plus seulement une maladie à éradiquer –un fléau qui continue de « prospérer » : il est devenu une industrie lourde qui « pèse » des centaines de milliards et « prospère » sur sa trajectoire, constate Sylvie Beljanski, la fille du chercheur décédé :

« L’industrie du cancer a travaillé sur la base de l’hypothèse qui se réalise, selon laquelle le marché du cancer va croître et non se réduire, et elle s’est dévoyée »…

 

Une ténébreuse affaire

 

Le 9 octobre 1996, au petit matin, un commando d’une dizaine de gendarmes cagoulés du GIGN investit le laboratoire de Mirko Beljanski à Saint-Prim avec des maîtres-chiens – et un hélicoptère… Le septuagénaire, docteur es sciences devenu directeur de recherches honoraire du CNRS, est arrêté avec sa femme – voire irradié, semble-t-il, après vaporisation d’une mystérieuse substance dans son laboratoire sous prétexte de possible « radioactivité »… Deux ans plus tard, l’homme dont on a brisé la réputation meurt d’une leucémie myéloïde aigüe, avant le terme d’un procès verrouillé et sans fondement véritable qui tient du harcèlement judiciaire : « L’enjeu de ce procès ne consistait pas vraiment à faire juger un homme mais à effacer complètement quelque chose d’extrêmement important. Et si l’ordre écrit allait  jusqu’à ordonner la destruction de tous les produits et donées scientifiques associés à ses travaux, il n’était pas exagéré d’imaginer un ordre non écrit exigeant la destruction de l’homme lui-même ».

Pourquoi tant d’acharnement contre un paisible scientifique retraité, passionné par son métier, qui s’est juste donné pour mission de guérir ses semblables avec des extraits naturels ? Il se trouve que ses recherches ont contrarié des intérêts puissants et un homme en particulier, le Prix Nobel Jacques Monod (1910-1976), directeur de l’Institut Pasteur (1971-1976) dont la dogmatique se trouva mise en cause ainsi que le « politiquement correct » qui était alors aux « thérapies géniques ».

Il se trouve aussi qu’un malade célèbre, le président François Mitterand (1916-1996), utilisait les produits naturels de Beljanski qui lui avaient permis de finir son second mandat, « contre toute attente »… Mais à la mort de l’homme d’Etat, en janvier 1996, les « forces adverses » se déchaînent contre le chercheur. Sa fille, Sylvie, avocate à New York, prend en main la défense de ses parents et crée en 1999 la Fondation Beljanski. En 2002, la Cour européenne des droits de l’homme rend justice au chercheur dans le cadre de l’affaire « Beljanki contre la France » en condamnant notre pays pour n’avoir pas instruit le dossier dans un délai raisonnable…

Rejeté par la « communauté oncologique conventionnelle », Mirko Beljanski avait mis au point quatre compléments alimentaires bénéfiques pour les malades cancéreux. D’abord, il a développé deux extraits de plantes (Pao Pereira et Rauwolfa vomitoria) qui se sont révélé efficaces notamment contre les cellules souches cancéreuses pancréatiques et celles du cancer ovarien. Un autre complément – les fragments d’ARN issus d’E. Coli non pathogènes – stimule la production de globules blancs et de plaquettes. Enfin, l’extrait spécial de Ginkgo biloba a été utilisé avec succès pour prévenir la formation de cicatrices anormales à la suite de radiothérapies ou d’opérations.

Sylvie Beljanski rappelle les démêlés de son père avec un certain… Jacques Servier dont le « savoir-faire » consistait à dénaturer des produits naturels pour en extraire de la valeur. Car les dits produits naturels sont « reconnus depuis longtemps comme d’excellentes amorces pour la mise au point de médicaments ». Mais « quand une molécule est modifiée et synthétisée pour satisfaire aux exigences de la réglementation des brevets, elle devient souvent extrêmement toxique »… Et Beljanski s’était confié en toute naïveté au rusé Servier…

Nous vivons dans un monde dénaturé et toxique, envahi par les technologies, dont les perturbateurs endocriniens et autres poisons déstabilisent notre ADN et provoquent le cancer, comme l’avait montré Beljanski : « Bien en avance sur son temps, il a considéré la déstabilisation progressive et cumulative de l’ADN comme la cause profonde du cancer, alors que ses pairs recherchaient des mutations. Cela l’a conduit à créer son propre test de la cancérogénicité : l’Oncotest. Cet outil unique d’analyse mesure le degré de déstabilisation de l’ADN induit par certains produits. Ce test lui a également permis de faire une autre découverte majeure : il a identifié des extraits naturels fiches de certaines molécules anticancéreuses. »

Cet  « environnementaliste convaincu » a voulu faire bénéficier ses semblables des « propriétés anti-cancérogènes de certaines molécules naturelles ». Le succès de ses extraits fut « vécu comme l’insulte suprême par la direction de l’Institut Pasteur ». Il fut présenté en charlatan – des « journalistes » avaient pour « mission de créer de toutes pièces un scandale » ainsi que l’a révélé un « repenti » de ce  système-là…

Depuis, Sylvie Beljanski se bat pour rétablir la vérité : « La liberté et la sécurité de mon père, et ensuite son droit à la vie ont fini par lui être dérobés par le détournement d’institutions occidentales modernes. La vie est-elle vraiment beaucoup plus précaire dans les jungles non régulées ? La notion occidentale de « droit à la vie » inclut-elle le droit à la maintenir via l’accès universel aux soins de santé ? »

 

 

Un héritage scientifique préservé… non sans mal

 

Si le mal est fait et si un homme a été brisé puis tué, son oeuvre reprend racine sur un terreau plus favorable, au « pays de la seconde chance » : « L’homme avait disparu mais son savoir-faire avait survécu ».

Depuis, des milliers de patients suivent les traitements originaux de Mirko Beljanski. Mais que d’années perdues…

Dans un livre qui se dévore comme un thriller scientifique, Sylvie Beljanski raconte les « coïncidences » pour le moins étranges qui entravèrent son projet (dont la mort de partenaires précieux…) et les péripéties pour se réapprovisionner – dont une folle équipée en pirogue sur un cours d’eau infesté de piranhas en Amazonie pour accéder à un village perdu, exportateur de coeurs de palmiers, où le Pao pareira prospèrait. A peine identifiée, cette source d’approvisionnement est à nouveau compromise par la corruption ordinaire (cet autre cancer…) qui confisque aux Indiens leur terre…

En 1955, le président Eisenhower (1890-1969) annonçait, après la découverte du vaccin contre la polio : « Dans vingt ans, nous aurons vaincu le cancer ». Effectivement, souligne Sylvie Beljanski, « la lutte contre le cancer a connu un virage décisif en l’espace de vingt ans, du fait que c’est en décembre 1975 que Beljanski a présenté un produit anticancéreux et non toxique à Jacques Servier »…

Vingt ans après le saccage du laboratoire de ses parents, Sylvie Beljanski n’est pas encore au bout de ses découvertes : les travaux de son père, dont elle a patiemment reconstitué le puzzle, allaient au-delà du Pao pereira, du Rauwoflia vomitoria, du Ginkgo doré ou des fragments d’ARN. Malades et passionnés peuvent désormais échanger à la Maison Beljanski sise 317 East 53rd Street à New York (NY 10022), une boutique-salon de thé conçue pour accueillir  tous événements relatifs aux divers aspects de la santé. On sait désormais, grâce notamment aux travaux de Mirko Beljanski, que la maladie n’est pas un hasard. L’important n’est-il pas alors de cultiver sa capacité à « rester en bonne santé » ?

 

Pour en savoir plus :

Natural Source International

www.natural-source.com

 

Sylvie Beljanski, Gagner la lutte contre le cancer – La découverte dont la République n’a pas voulu, éditions Le Souffle d’Or, 272 p., 22 €

Ultime sortie de route…

En fabulant sur la « fin du monde », les fictions postapocalyptiques nous parlent-elles de notre présent sans espoir afin de nous faire entrevoir des brèches et des possibles dans la « catastrophe civilisationnelle » en cours ?  La destruction imaginaire de notre monde ne serait-elle pas plutôt celle du « mode d’existence qu’il implique » ? Ne s’agirait-il pas plutôt de sortir d’une postmodernité dévastatrice afin de réinventer un nouveau commencement « malgré tout » ?

 

 

Est-il concevable qu’une « société » tue ses propres enfants – voire toute forme d’avenir sur Terre ? Les fictions de fin du monde n’ont pas attendu la controverse entre partisans de la thèse du « réchauffement climatique » et « climatoseptiques » ni la catastrophe de Fukushima pour alerter sur ce qui menace les populations. Dès le commencement de la Révolution industrielle, rappelle Jean-Paul Engélibert, l’universelle fabrique de fictions s’est mise en branle avec Le Dernier Homme (1805) de Jean-Baptiste Cousin de Grainville (1746-1805) qui mettait en scène des Jardiniers attendant le Déluge.

D’emblée, l’industrialisation a suscité la défiance de esprits avertis qui, à l’instar de Charles Fourrier (1772-1837), s’inquiétaient de la dégradation de l’environnement, déjà observable dès le Premier Empire.

En éclairant d’une lumière crue « l’évidence d’un monde qui court à sa perte », les fictions postapocalyptiques dissipent tout faux espoir et réarment les consciences pour imaginer d’autres mondes possibles : « La littérature ne doit pas consoler. Au contraire, elle doit nier l’idée de salut, refuser le désir de consolation : elle doit affirmer l’énergie du désespoir. C’est là sa force, au moins pour la raison que c’est à cette condition qu’elle ne conduira pas au renoncement. Survivre à la fin du monde suppose que les rêves ne soient pas consolateurs. La fiction ne doit entretenir aucun espoir, c’est ainsi qu’elle donnera au rêveur l’énergie de survivre, ou du moins qu’elle ne la lui retirera pas. »

 

« Regarder l’histoire depuis l’après »…

 

Pour le philosophe Jean-Luc Nancy, la « menace globale et persistante de l’anéantissement de l’humanité résulte de l’interconnexion qui absorbe toutes les sphères de l’existence des hommes, et avec eux de l’ensemble des existants ». Cette intrication exacerbée entre « le capitalisme et le développement technique ne laisse aucune marge aux êtres vivants pris dans la connexion d’une équivalence et d’une interchangeabilité illimitée des forces, des produits, des agents ou acteurs, des sens ou valeurs ».

Professseur de littérature comparée à l’université Bordeaux-Montaigne, Jean-Paul Engélibert rappelle à propos de Fukushima qu’il n’y a « pas de catastrophes naturelles mais seulement une catastrophe civilisationnelle qui se propage à toute occasion et qui est justement l’intrication des techniques et de la nature, l’interdépendance, sous le régime de la technique et du capital, de toutes les dimensions de l’existant ».

Si on ne peut pas se préserver de cette « catastrophe civilisationnelle » avec les moyens de cette même civilisation devenus notre mode d’existence, autant en sortir par un saut dans l’imaginaire : « Regarder l’histoire depuis l’après, c’est prendre acte des ruines, nier l’idée de progrès et dire les restes. C’est se donner le lieu d’où réveiller les morts et, peut-être, commencer à reconstruire. »

Les fictions postapocalyptiques, de Margaret Atwood à Antonio Saramago, permettent une « critique radicale » du système qui précipite notre fin : « C’est une représentation de notre présent qui se situe fictivement dans l’avenir pour le déjouer : nous placer dans le temps de la fin pour nous mettre en position d’imaginer comment prévenir la fin des temps »…

Elles créent une « véritable conscience tragique : fabuler la fin du monde n’est synonyme ni de l’espérer ni de désespérer de l’éviter, mais peut signifier tenter de la conjurer et ainsi rouvrir le temps ».

Imaginer la fin des temps, ne serait-ce pas aussi rendre son sens à l’expression « faire de la politique » – celui qui consisterait à « lutter pour faire advenir un monde qui mérite d’être vécu » ?

Contre le « grand récit du progrès », les fictions de fin du monde « mobilisent le mythe de la destruction universelle » et oeuvrent à la « restauration d’un sacré quand la modernité a soumis toutes les sphères de l’existence au calcul et à rationalité économique » … La roue (dentée…) du progrès fait dévaler les espèces à tombeau ouvert sur la pente de leur effacement mais la catastrophe ne mène-t-elle pas aussi à l’utopie ?

 

Une utopie de l’après ?

 

Pour nombre de ces fictions de fin du monde installées dans notre « anthropocène », la destruction absolue rend possible « l’utopie du commun ». Ne nous prouvent-elles pas amplement, comme l’écrit Margaret Atwood, que jusqu’alors nous avions mis en oeuvre de « bien meilleures idées pour faire de la terre un enfer plutôt qu’un paradis » ? Les récits d’un monde néoféodal « où les riches s’isolent derrière de hautes murailles des territoires ravagés » sont monnaie courante depuis deux siècles. Elles nous parlent bien d’un « pire des mondes » réduit à sa machinerie et livré à la prédation sans borne d’exploiteurs/pollueurs dont les crimes contre l’environnement (« le climat »…) demeurent impunis alors que le droit le plus élémentaire d’habiter notre  commune demeure terrestre est interdit aux dépossédés : « La dystopie de l’hypermodernité est encore une façon de représenter l’apocalypse »…

Une société vivable se doit de penser son rapport à la technique et à ce qui la détermine fondamentalement – elle se doit de préserver la possibilité d’une vie de l’esprit et de respect du vivant contre la pression d’un présent sans présence véritable à soi et aux autres.

Ne s’agirait-il pas, finalement, de faire advenir l’inestimable d’un paradis possible pour la communauté des espèces en portant notre attention, pendant qu’il en est encore temps, à ce qui seul est susceptible de résister à l’apocalypse annoncée plutôt que d’avoir à imaginer ce qui lui succéderait ? Et si le délai qui nous sépare de la fin promise n’était pas une avenue ouverte à la capacité de prédation illimitée de quelques uns, toujours prompts à jouer « le coup d’avance » sur une scène de catastrophe investie en scène de crime aux indices effacés, mais une opportunité offerte à des « stratégies intersticielles » de transformation pour le meilleur plutôt que pour le pire ? Ce serait le ressort non pas d’une « littérature engagée » mais simplement engageante et fertilisante…

 

Publié dans les Affiches-Moniteur

 

Jean-Paul Engélibert, Fabuler la fin du monde – la puissance critique des fictions de l’apocalypse, La Découverte, 240 p., 20 €

Et s’il suffisait d’une mélodie entraînante et de mots simples qui mobilisent pour faire advenir « les beaux jours »? Durant le glacial hiver 1942, une jeune émigrée russe, Anna Marly (1917-2006), compose dans le Londres du Blitz la mélodie du célèbre « Chant des partisans » devenu « la Marseillaise de la Résistance »…

 

Voilà près d’un an qu’Anna partage les privations et la détresse des Londoniens sous le feu nazi. Elle s’était engagée comme cantinière au quartier général des Forces françaises libres (FFL), où le général de Gaulle organisait la résistance. Aviateurs, fantassins,marins et parachutistes défilent chaque jour au Carlton Garden. Pour réconforter ces hommes sans identité promis à la mort, elle leur  joue des notes douces sur sa guitare, le soir dans sa cantine.

Anna avait passé sa jeune vie à fuir. Dès sa naissance pendant la Révolution russe, la famille est jetée en exil. Anna grandit  dans sa ville de coeur, le Paris des Années folles où elle devient danseuse et chanteuse. Et puis à nouveau, il faut fuir l’occupation allemande. Dans sa précipitation, Anna avait perdu ses bagages et tous ses effets personnels. Mais il lui reste sa guitare. Celle que sa nourrice lui avait offerte alors qu’elle avait treize ans…

Durant ce redoutable hiver 1942, elle lit dans un journal le récit de la bataille de Smolensk là-bas en Russie, sa première patrie. Elle apprend que tous les habitants s’étaient battus avec acharnement pour défendre leur ville. Alors, elle prend sa guitare et elle joue une mélodie très rythmée qui lui vient de « chez elle »… Aussitôt, des vers jaillissent dans sa langue maternelle pour accompagner la musique, inspirée par un air populaire russe et accompagnée de sifflements :

 

Nous irons là-bas où le corbeau ne vole pas

Et la bête ne peut se frayer un passage

Aucune force ni personne

Ne nous fera reculer

 

Le succès est immédiat auprès de son auditoire habituel. Très vite, elle est invitée à se produire dans les clubs fréquentés par les Français de Londres. Au Petit Club français de Saint James, un habitué s’exclame : « Voilà ce qu’il faut  pour la France ! ». C’est un géant à l’opulente chevelure léonine, Joseph Kessel (1898-1979), grand reporter et écrivain connu. Le grand gaillard est venu avec son neveu, le diaphane Maurice Druon (1918-2009), alors attaché à la BBC.

Aussitôt, ils lui proposent de diffuser sa chanson en guise d’indicatif, au début et à la fin du programme « Honneur et Patrie » de la BBC, l’émission de Radio Londres dans laquelle le général de Gaulle s’adresse à la France libre. Anna entre dans l’Histoire en train de se faire…

Le 17 mai 1943, sa chanson est diffusée sur les ondes de la BBC. Le chant est siffé à l’antenne, afin que la mélodie reste audible en dépit du brouillage radio des Allemands… Les « siffleurs » à l’antenne sont l’acteur Claude Dauphin (1903-1978), le journaliste André Gillois (1902-2004) et Maurice Druon qui anime l’émission.

Le 30 mai 1943, Joseph Kessel et Maurice Druon la réécrivent en français dans le salon d’un hôtel avec ses quatre couplets désormais mondialement connus :

 

Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?

Ami, entends-tu ces cris sourds du pays qu’on enchaîne ?

Ohé partisans, ouvriers et paysans, c’est l’alarme

Ce soir l’ennemi connaîtra le prix du sang et des larmes.

 

 

En quelques semaines, la chanson d’une petite émigrée russe balottée de Moscou à Paris et Londres fait d’elle la « chanteuse de la Résistance ».

De l’autre côté de la Manche, des résistants découvrent, l’oreille collée au poste de TSF, ce chant monocorde au rythme martelé et le reçoivent comme un appel à la lutte fraternelle pour la liberté. Ils se découvrent de plus en plus nombreux à siffloter partout, dans les cafés puis dans les rues, cette mélodie prenante, graduellement adoptée par les maquisards comme signe de reconnaissance.

Bien plus tard, le général de Gaulle écrira au sujet de la créatrice de cette mélodie galvanisante : « Elle fit de son talent une arme pour la France ».

 

« La Marseillaise des résistants »

 

Anna naît Betoulinskaïa à Pétrograd le 30 octobre 1917 dans un milieu aristocratique. Mais elle n’a pas le temps de jouir du confort de sa condition ni de connaître son père Georges, fusillé pendant la Révolution russe.

Avec sa mère, sa soeur et sa nourrice, Anna est accueillie d’abord par la communauté russe de Menton, avant de « monter » dans le Paris des Années folles dont elle devient l’une des étoiles des plus prometteuses.

En 1934, la France est secouée par l’affaire Stavisky. Anna a dix-sept ans et débute une carrière de danseuse dans la prestigieuse compagnie des Ballets russes de Serge Diaghilev. Puis elle devient danseuse étoile aux Ballets Wronsk. Pour cette nouvelle vie d’artiste, elle adopte un pseudonyme, trouvé dans un annuaire. Elle prend aussi des cours au Conservatoire de Paris pour poser sa voix et commence en 1935 une carrière de chanteuse dans les cabarets parisiens, dont le Shéhérazade. Elle se produit aussi au Théâtre des Variétés de Bruxelles et au Savoy Club de La Haye, où elle rencontre le richissime baron van Dorn qui devient son mari.

A vingt-deux ans, à la veille de la seconde guerre mondiale, elle est la benjamine de la société des Auteurs compositeurs et éditeurs de musique (SACEM). Mais dès la défaite de l’armée française, elle reprend les routes de l’exil en passant par Bordeaux, l’Espagne franquiste et le Portugual de Salazar avant de reprendre pied à Londres devenue capitale de la résistance au nazisme. Lorsqu’elle s’engage comme projectionniste puis comme humble cantinière, elle a déjà une voix assurée et du métier…

Sa chanson, écrite sur un coin de table et devenue l’hymne de la Résistance française, est classée au titre de monument historique en tant qu’ « objet de mémoire » enseigné dans les écoles, au même titre que La Marseillaise et Le Chant du Départ.

Le 17 juin 1945, Anna est invitée à l’interpréter devant le général de Gaulle, au gala de la Radiodiffusion française.

En 1947, elle fuit l’exténuant tourbillon du succès, des galas qui s’enchaînent comme les couvertures des magazines pour sillonner l’Amérique latine en « ambassadrice de la chanson française ». Au Brésil, elle rencontre un compatriote, Yuri Smiernow, qui devient son second mari. Elle parcourt encore l’Afrique avec sa guitare (1955-1959), avant de s’installer aux Etats-Unis.

Le 17 juin 2000, elle interprète à nouveau, avec le Choeur de l’armée française, sa chanson au Panthéon, à l’occasion du soixantième anniversaire de l’Appel du 18 juin 1940.

Le 15 février 2006, elle s’éteint en Alaska, où elle avait établi une bien discrète dernière demeure.

Elle laisse plus de 300 chansons, dont La Complainte du partisan, qui connut aussi un destin d’exception, sur des paroles de l’ancien officier de marine devenu journaliste, Emmanuel Astier de la Vigerie (1900-1969), le fondateur du groupe « Libération – Zone Sud ».

En 1950, un adolescent rêveur, épris de la poésie de Garcia Lorca, apprend la chanson par coeur dans camp du Soleil de Sainte-Marguerite (Canada) dont il est l’un des animateurs. Bien plus tard, devenu mondialement célèbre dès son premier album, Leonard Cohen reprend la chanson, rebaptisée The Partisan, durant le concert de l’île de Wight en 1970 – la seule de son répertoire  dont il n’est pas l’auteur… Pour l’enregistrer, il avait exigé des choeurs français. Dix ans plus tard, l’adaptation de la version polonaise de The partisan devient l’hymne officieux du mouvement Solidarnosc.

Bien d’autres interprètes prestigieux comme Esther Ofarim (1971) et Joan Baez (1972) la popularisent devant les « foules sentimentales » et désarmées d’une « ère postindustrielle » dont les machines-outils sont remplacées par les « données personnelles » de chaque humain en voie d’obsolescence… Quel parolier adaptera la mélodie d’Anna Marly à la nouvelle donne de ce « nouveau monde » fracturé par sa « grande transformation digitale » pour le soulever une fois encore dans le sens de l’Histoire ? Celle qu’écrivent toujours les plus déterminés…

 

Publié dans les Affiches-Moniteur

 

 

 

Printemps interdit

« Le poème convoque la fumée

Pour allumer la lampe. »

Roberto Juarroz

 

 

 

 

 

Printemps interdit

Mourir reste permis

Puisque nous sommes de trop

Nous dit-on

Ton écran de barge

Est-il assez large

Pour contenir l’infini

Soustrait à tout ce temps

De non-vie

Acheté à crédit ?

Surtout ralentis

Reprends ton temps

Celui de vivre comptant

Avant de laisser ta langue au vent

 

Qui es-tu ?

Rien qu’un malentendu

Posé juste là

Où tout s’en va ?

 

Peauétique de l’instant tanné

Quel danger non invité

S’en  vient braver ton inhospitalité ?

Tu veux racheter ton karma

Ou  jouer au mâle alpha ?

Le vide a retenu ton nom

Le monde a coupé le son

Tu te sens pris dans la machination

C’est ça la grande transaction

Avec rien de l’autre côté de la balance

C’est trop tendance

Mais à qui rendre la monnaie de cette pièce-là ?

On est tombés bien trop bas

Ainsi t’échut la vie – ou sa promesse jetée aux rats

 

Mais enfin qui es-tu ?

Rien qu’une dérive sans issue

Quand  tout sonne le glas de toi ?

Autant en rester là – ou pas

 

Peauétique de l’instant sonné

Tout va vers l’homme augmenté

La dernière chimère du marché

Surtout crée le lien

Avec ceux qui comptent pour rien

ce sont les tiens

La page est blanche

Comme ta voix de tanche

Te force pas à penser

Ton temps est déjà dépensé

Sur une musique bien trop essorée

Le château de cartes a été soufflé

T’es déjà parti

C’est comme écrit.

 

Passé présent

Peauétique de l’instant

Tu glisses tu butes sur les jours lents

Fini tu descends.