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Dans le « monde covidé » dont les contours tranchants se reserrent sur des libertés fondamentales, une prospère économie de la « distanciation sociale » et de la surveillance s’est mise en branle. Partie pour durer, elle rend matériellement impossible tout « retour à la normale ». Le journaliste d’investigation Olivier Tesquet dresse la cartographie de ces nouveaux territoires de la surveillance où nous serions piégés en cobayes plus ou moins consentants…

Quelles « digues juridiques ou morales » pourront-elles encore tenir face à ce tsunami d’ « innovations » que Olivier Tesquet nomme « l’état d’urgence technologique » ? De quelle « urgence » s’agit-il, au juste, dans un monde devenu impensable ?

Au terme d’une décennie d’enquête, le journaliste de Télérama met à jour une « prédation systématiques de nos comportements » au profit des acteurs de cette « précipitation technologique » : les  « grandes plateformes » ou autres officines et sous-traitants positionnées sur ce juteux « marché » de notre « mise à nu collective »…

Dans son précédent essai, A la trace (Premier Parallèle, 2020), il posait un diagnostic glaçant sur cette fuite en avant technologique dont le potentiel n’a rien de « libérateur ». Il y interrogeait le déterminisme de nos existences par une informatique ubiquitaire… Bien évidemment, il y aurait de quoi « s’interroger légitimement », pendant qu’il en est encore temps, sur ce recours à des « machines guerrières » et autres « dispositifs » de surveillance et de traçage dont la banalisation met en péril notre intimité et nos libertés en période de paix présumée. N’aurions-nous vraiment « rien à cacher » ? « Ne rien avoir à cacher, c’est être son propre maton, accepter non seulement de produire de la donnée docilement mais assi de faciliter la corrélation entre des dispositifs éclatés dans le temps et dans l’espace ». De fait, cela revient à « se retrouver dans l’impossibilité matérielle de cacher quoi que ce soit »…

De surcroît, la formule verbalise notre impuissance et notre solitude face à une technologie invasive qui entend « monétiser » jusqu’à nos battements de coeur et nos souffles – jusqu’au dernier.

Dans quelle « réalité » voulons-nous vivre?

Si tout le monde connaît Facebook ou Google, peu de « citoyens » plus ou moins concernés connaissent Palantir, l’une des « licornes » de l’économie numérique, dont le nom est emprunté à la fiction du Seigneur des Anneaux (1955): il s’inspire de la sphère magique et indestructible offrant le pouvoir de voir partout et tout le temps, décrite par J. R. R. Tolkien (1892-1973). L’éminent philologue et créateur de mondes, pionnier de l’heroïc fantasy, écrivait-il pour les enfants ? Valorisée à 20 milliards de dollars, Palantir se spécialise dans l’analyse des données qu’elle « compacte et croise à des fins prédictives »…

Car si un individu est « réductible à l’ensemble des signaux qu’il émet bien malgré lui, on peut le devancer au lieu de le suivre »… Avec la miniaturisation et la « démocratisation » des gadgets électroniques, « nous sommes entrés dans une société du signal informatique, à l’intérieur de laquelle des sociétés privées, qu’elles se nomment Facebook, Google ou Palantir, sont venues bousculer le monopole régalien de la collecte d’informations »…

Si la donnée passe pour le  pétrole du XXIe siècle, cette analogie pétrolière révèle notre entrée dans une société thermo-industrielle ultraquantifiée, « d’une intensité inédite », dont les outils « nous prédisent notre destinée sans se soucier de ce que nous faisons ou de ce qui nous est fait » (Shoshana Zuboff)… Ainsi, dans l’architecture de ce « capitalisme de surveillance », nous ne sommes « ni des clients ni des produits, tout juste une matière première dont il faut capter l’attention pour mieux l’exploiter » – « nous sommes le pétrole, pour ainsi dire »… Un carburant bien bon marché et voué à une combustion quasi immédiate après extraction de données, dirait-on…

L’ancien journaliste d’Owni.fr, un média en ligne spécialisé dans les cultures numériques, étaye son analyse de moult références fondamentales dont celle du sociologue Antoine Courmont : « La donnée est le couronnement provisoire d’une série d’approximations sur laquelle nous nous accordons pour représenter un phénomène »… Ou celle de Serge Halimi, rédacteur en chef du Monde diplomatique : « La crise du coronavirus pourrait constituer une répétition générale qui préfigure la dissolution des derniers foyers de résistance au capitalisme numérique et à l’avènement d’une société sans contact ».

Si notre destinée désormais est, par chacun de nos actes en ligne, de « créer de la valeur » pour le compte de « plateformes », nous appartenons-nous encore ?

Bien d’autres questions se posent : comment exprimer la moindre empathie quand tout est informatisé ? Comment « trouver un modèle sanitaire cohérent qui respecte les droits fondamentaux » ?

Notre addiction à des « applications » de plus en plus intrusives ne risque-t-elle pas d’accélérer « d’inquiétantes ruptures éthiques dans notre rapport à la technologie » ?

Dans ce nouvel « ordre social covidé », sera-t-on « affecté d’un indice de contagiosité comme d’autres d’une note de crédit ou d’un score de fragilité clinique » ?  Ne consentirions-nous pas, par notre apathie, à « l’invention  de nouvelles classes dangereuses s’inscrivant dans une Histoire qu’on pensait soldée » ?

Autant de questions vertigineuses posées par les « nouvelles technologies » dont l’usage s’arrime à la « question des valeurs », qu’elles soient éthiques, sociales voire spirituelles… Ce qui est en jeu, c’est bien « l’idée que l’on se fait de la société ». C’est-à-dire de ce qu’elle devrait être – ou de ce qu’elle ne devrait surtout jamais devenir…

Perte de contrôle et de confiance

Face à la perte de contrôle effective de notre intimité, Olivier Tesquet interpelle le « danger normalisateur » de cet état d’urgence technologique qui « envahit l’espace public urbain, recompose le monde du travail et bouleverse la sphère de l’intimité au nom de la surveillance sanitaire ».

L’auteur de La Stratégie du choc (Actes Sud, 2007), Naomi Klein, mettait en garde contre un « futur dans lequel chacun de nos mouvements, de nos mots, chacune de nos relations est traçable et exploitable au nom d’une collaboration sans précédent entre le gouvernement et les géants du numérique ».

L’essayiste baptisait « Screen New Deal » ce contrepoint dystopique du « Green New Deal » qu’elle appellait de ses voeux. Est-il besoin de rappeler que le gadget présumé servir accessoirement de « téléphone » se révèle à l’usage une « infrastructure de contrôle mobile » ?

Olivier Tesquet voit ce sombre horizon dystopique se rapprocher « à mesure qu’un futur interconnecté retranche les corps de l’équation ».

Le moyen d’y remédier ? La technocritique, initiée par d’illustres prédécesseurs comme Lewis Mumford (1895-1990), Günther Anders (1902-1992) ou Jacques Ellul (1912-1994) : loin de procéder d’une technophobie aveugle, elle avance  l’hypothèse du pire dont les vertus prophylactiques sont fort éprouvées, afin de mieux l’écarter. Elle oblige à stimuler l’imagination et à mobiliser les imaginaires dans un espace urbain hérissé de capteurs et autres « dispositifs » intrusifs de surveillance virant à une coercition générale. Encore faut-il que le plus grand nombre en fasse son affaire commune, lève la tête des écrans et se réapproprie cet espace sinistré pour l’heure en « zone d’anomie vide de droit » (Giorgio Agamben) – une zone grise déshabitée par des cobayes persistant à s’ignorer comme tels… La passion de tous est requise pour se désenvoûter de la technique et refonder une « société politique » sur le champ de ruines d’une « société de la trace et du signal » qui nous atomise dans nos « technococons » (Alain Damasio)…

Le malaise n’en finit pas de grandir face à l’emprise d’une technologie intrusive sur nos vies, se gavant de nos traces en « actifs de la surveillance » aussitôt convertis en « capital de la surveillance ». Ce mal-être croissant dégagera-t-il à temps de salutaires « lignes de fuite imaginaires » pour échapper au grand siphonnage en cours ?

Alors que la « mise en réseau » des villes (décrétées « smart cities », soit des « villes intelligentes »…)  « transforme l’urbanité tout entière pour en faire une vaste entreprise de surveillance » (La Quadrature du Net), la communauté des développeurs informatiques s’interroge sur « l’opportunité d’un serment d’Hippocrate des programmateurs d’algorithmes ». Est-il temps encore de rappeler que les sciences et les technologies sont faites pour servir l’humain et non pour l’asservir ? Si elles ne sont pas mises au service d’une vie digne, saine et décente pour rendre notre maison commune plus habitable et « solidaire », à quoi serviraient-elles ? Quel « éclair de bonté » pourrait-il jaillir de la démence technolâtre pour sauver encore l’espèce présumée humaine de sa dissolution dans son déni rageur ? De quelle étincelle de lucidité ou de quel « bricolage des possibles » jaillira l’antidote majeur à l’insoutenable qui étend son empire?

Paru dans Les Affiches d’Alsace et de Lorraine

Olivier Tesquet, Etat d’urgence technologique – comment l’économie de la surveillance tire parti de la pandémie, Premier Parallèle, 152 p., 16 €

A la trace – enquête sur les nouveaux territoires de la surveillance, Premier Parallèle, 272 p., 18 €

La planète n’est pas un objet à surexploiter pour ses « ressources ». Tenus de produire toujours plus et mieux mais moins cher, les agriculteurs sont acculés par un système hyperindustrialiste à se surendetter pour s’équiper. Pris en étau entre l’injonction d’être un « entrepreneur libre » et « l’agribashing », ils subissent la dépendance aux industries et aux fonds publics qui les transforme en « exécutant administré » de ce système d’exploitation. Le collectif l’Atelier paysan rappelle que « l’escalade technologique permanente assure la poursuite du mouvement de déposession et d’élimination des agriculteurs ».

C’est le siècle de tous les dangers. Plus rien ni personne n’échappe aux terribles dévastations entraînées par la fuite en avant technologique, la course au profit et la « néolibéralisation de la nature ».

Dans un livre paru au printemps dernier, la coopérative (SCIC) de l’Atelier Paysan (Isère) revient sur l’histoire du complexe agro-industriel et analyse le rôle du machinisme dans la « déstabilisation économique, sociale et culturelle de la paysannerie puis dans sa suppression » en cours.

 Aussi, il invite à « reprendre la terre aux machines » telles qu’elles ont été conçues par leurs fabriquants : des « engins de guerre agricole » mais aussi des machines économiques, industrielles et bureaucratiques, qui exigent d’être gavées de données en permanence. 

Dépossession

La « pseudo émancipation des paysans », passée en pertes et profits par leur transformation en « entrepreneurs agricoles » ou en salariés urbains aboutit à ce que « plus personne ne travaille la terre aujourd’hui ». Imagine-t-on les conséquences de cette perte de compétences, de savoir-faire et d’autonomie en cas d’effondrement ?  

L’Atelier Paysan rappelle que l’arrivée du tracteur dans les fermes est aussi celle de l’endettement et de « l’intégration de l’agriculture à l’industrie ». Elle marque la « transformation de l’agriculture elle-même en une industrie extractiviste ». Ainsi, les agriculteurs sont sommés d’entrer dans un « engrenage capitaliste dont ils sortent « liquidés » en tant qu’agriculteurs ».

Dès l’immédiat après-guerre, les agriculteurs découvrent le « manque permanent de trésorerie et le besoin de crédit », c’est-à-dire l’endettement structurel scellant un processus de prolétarisation puis de dépossession des moyens de production. Certains résistent à « l’injonction étatique et professionnelle de s’industrialiser », tenaillés par ce « sentiment légitime d’une dépossession » (celui de n’ « être rien » ou d’être réduit à moins que rien ?) : à quoi bon continuer de nourrir à vil prix une société « hors sol », hyperproductiviste et hyperconsumériste ? Surtout, pourquoi les paysans consentiraient-ils dans la souffrance à leur  dépossession et leur effacement ?

Car le train d’enfer des dernières « innovations » du  « tout connecté » des start-up pousse loin cette logique de la dépossession par intégration accrue au système agro-industriel et d’aliénation : la population paysanne est d’ores et déjà réduite à 400 000 personnes. Les promoteurs des technologies numériques « se proposent d’en éliminer 200 000 de plus »…  Or, pour assurer l’autonomie alimentaire du pays, il faudrait qu’un million de jeunes paysans puissent s’installer pour offrir une alimentation relocalisée, diversifiée et affranchie des industries aussi polluantes que parasitaires… 

L’industrialisation de l’agriculture et la logique prédatrice à l’oeuvre dans tout le corps social a accéléré l’effondrement des écosystèmes et du vivant par la déforestation, la destruction des haies pour l’agrandissement des parcelles ou la standartisation extrême des espèces végétales cultivées et des races d’élevage. Sans oublier le bilan meurtrier des engrais minéraux et des pesticides, les dégâts des nitrates et du phosphore sur les cours d’eaux, etc.

Manger, boire, travailler voire simplement s’entêter à survivre dans un tel monde deviendraient-elles des « activités » dangereuses voire nuisibles « pour la planète » ?

 La technicisation de la société ne se résume pas à la prolifération de machines toujours plus complexes et ruineuses, mais aussi en une « sur-organisation » de toute la vie sociale par des « normes techniques » qui nourrissent une bureaucratie parasitaire, d’après le collectif Hors-norme : ainsi, « les normes sanitaires et environnementales qui se multiplient depuis trente ans ne visent pas à protéger la nature et la santé des humains, mais à écrémer la population agricole pour concentrer la production et les profits ».  Cette prolifération normative (y compris des normes dites  « environnementales »…) s’ajoute au libre-échange et à « diverses politiques publiques, délibérées ou pas, dans la purge agricole en cours »… Car la « néolibéralisation n’est pas qu’une somme d’accords commerciaux de libre-échange, elle passe aussi par une bureaucratisation accrue des organisations et des modalités de financement des activités dites d’intérêt général ». Et quand « le processus de néolibéralisation des sociétés et des esprits a atteint un certain seuil, c’est la réalité sociale elle-même qui est devenue néolibérale »…

Le collectif de l’Atelier Paysan souligne qu’il n’y a pas de bonnes ou mauvaises normes :  « il n’y a que des normes imposées par des pouvoirs dominants, publics ou privés, et des normes issues de l’usage populaire ou de la délibération autonome »…

De même, il y a les technologies « issues d’un faire social au long cours, sélectionnées, éprouvées, questionnées, améliorées par les mille gestes agriculteurs ou paysans ou artisans » –  et puis il y a les autres qui asservissent l’humain et parasitent le vivant : « La machine agricole est un impensé politique, presque partout règne un refus de penser son statut. »

« Réfléchir et faire ensemble »

Depuis la maîtrise du feu, l’homme n’a cessé de modeler la nature selon ses besoins – jusqu’à atteindre les limites planétaires de cette interaction.

Le consensus protechnologie qui s’est construit graduellement par la technicisation de l’activité agricole dans les décennies d’après-guerre l’a soumise à la quantification, au fractionnement et au calcul, « pour gagner en productivité » :  « Tout est fait pour faire de l’ancien paysan un technicien gestionnaire de ses intrants »… On le sait, la technologie n’est pas neutre, elle est une « force de transformation » du monde sensible et social. Elle est « porteuse de logiques de séparation et de domination, de pertes de savoir-faire et d’autonomie ». Une logique prédatrice qui passe par l’élimination des récalcitrants et la perte irrémédiable du savoir pratique paysan.

L’urgence ne serait-elle pas d’exhumer ces savoirs enfouis, de s’en saisir pour tenter de relier encore une histoire humaine commune ?

La pratique de l’Atelier Paysan se fonde sur « l’élaboration de technologies paysannes qui se distinguent des technologies industrielles déployées depuis deux siècles par l’investissement de l’usager dans l’élaboration et l’amélioration continue de l’outil ».

La démarche  part des besoins réels des agriculteurs : « L’autonomie paysanne implique de rompre avec la pensées techniciste simplificatrice pour renouer avec des savoirs vivants, complexes et collectifs ; c’est le critère du réflechir et faire ensemble »…

Cette démarche se veut résolument politique, alors que le secteur agricole demeure instrumentalisé en débouché pour les industries (celles du machinisme, de la chimie, de la robotique et de l’IA, etc.) : il s’agit d’amorcer « la désescalade de la puissance pour que les humains puissent à nouveau travailler la terre eux-mêmes » et de « construire un mouvement politique autour de la question alimentaire par un renouveau de l’éducation populaire ».

La question d’un « droit à l’existence et aux moyens de la conserver » est bel et bien posée sur le tapis vert du casino mondialiste, à l’heure d’une « transition écologique » claironnée avec insistance sur une pente transhumaniste. Une Sécurité sociale de l’alimentation bien comprise ne passe-t-elle pas de « l’aide » au « droit » ?

Le groupe d’écriture de l’Atelier Paysan appelle à « faire mouvement »  et « construire des rapports de force à grande échelle pour éviter la dislocation de la société et affronter la Machine telle qu’elle se présente : une technostructure transnationale »…

Si le tracteur a soif de pétrole comme de GPS, « les pesticides ont soif d’outils de  précision comme le smartphone a soif d’applications, les logiciels ont soif de capteurs et de puces RFID » pour mouliner sans cesse des données dans une vertigineuse gabegie énergétique…

Alors que la fuite en avant technologique assèche les caisses de sécurité sociale « au profit de constructeurs qui renchérissent leurs prix et font flamber leurs marges », serait-ce « au nom de l’écologie », la fabrication du matériel informatique dévaste la planète par son hyperconsommation d’énergie, d’eau et de métaux :

« La croissance du numérique est un facteur majeur de l’actuel boom minier. Nous nous apprêtons à extraire de  la croûte terrestre plus de métaux en une génération que dans toute l’histoire de l’humanité : circuits imprimés, écrans tactiles, puces RFID et batteries exigent des quantités fabuleuses d’or, d’argent, de cuivre, de tungstène, de lithium et de « terres rares. »

Il n’est plus temps de « laisser sédimenter l’inacceptable ».  De nouvelles « habitudes d’action collective » obtiendraient-elles l’arrêt de secteurs productifs dévastateurs ? Permettraient-elles de « réencastrer l’économie dans du social, du culturel et du politique » ?

Ce mouvement de « machine arrière » dépend aussi de notre rapport à l’outil c’est-à-dire de notre « capacité à le réparer ou l’adapter » laquelle détermine le modèle agricole où nous vivons.

Comment « ouvrir des espaces où les choix d’équipement, individuels et collectifs, puissent être discutés » ?

Les sociétaires de l’Atelier Paysan se sont attelé à un projet alternatif à « l’agriculture de compétition et de destruction massive » qui passe par une forêt d’initiatives en faveur d’une relocalisation de l’économie et d’une « communalisation » :

« On ne peut prendre en charge ses conditions d’existence qu’avec celles et ceux qui partagent le même  bassin de vie, le même pays au sens de « paysan ».

Alors que la « gestion de crise » favorise des intérêts « hors sol », une nouvelle génération de paysans affranchis de  toutes injonctions contradictoires reprendra-t-elle racine dans le terreau fertile d’une réalité qui ne se laisserait pas saisir en abstractions chiffrées ni en termes de « ressources », de « données » ou de « profits » ?

 L’ « intérêt général », ça se vit et ça mobilise dans  « l’urgence de l’essentiel » (Edgar Morin) : quand la « maison brûle », on ne contemple pas le sinistre en cours comme un « spectacle » depuis un écran ou un satelite dans une économie de bulle en implosion : on éteint  l’incendie électromagnétique et on met  un terme à « l’escalade technologique forcenée » qui dévaste la planète. Ainsi, des historiens pourraient se souvenir de ce choix vital.

Paru dans Les Affiches d’Alsace et de Lorraine

L’Atelier Paysan, Reprendre la terre aux machines – Manifeste pour une autonomie paysanne et alimentaire, Seuil – Collection « Anthropocène », 288 p., 20 €

Le « numérique » précipite le monde sous haute tension. La numérisation pandémique du vivant induite par les technologies de l’exponentiel ne connaît que son illimitation propre. Face à la décivilisation en cours, le philosophe Eric Sadin invite à créer un contre-pouvoir à un « technolibertarisme » aventureux et conquérant, dévoreur des libertés fondamentales des êtres et des peuples. Désormais dessaisis de leur pouvoir de délibération et de leur autonomie de jugement « au profit d’une organisation automatisée des choses » et d’une marchandisation implacable de chaque instant de la vie, ceux-ci subissent l’érosion de leur « socle commun d’existence »… Jusqu’à quand ?

La  « révolution numérique » se solderait-elle par une « sphérisation de la vie » où chacun aurait l’illusion d’être « en contact » avec tout le monde tout en demeurant assigné à la plus stérile des solitudes derrière son écran dans un monde dit « dématérialisé » et atomisé, désormais sans densité ni centre de gravité?

Eric Sadin philosophe depuis près de deux décennies sur ce « temps des catastrophes » induit par la peu résistible extension du champ des « technologies numériques » et la « silicolonisation du monde ». Cette dernière est un mouvement industriel vécu, semble-t-il, comme une « aspiration » planétaire voire une forme de « salut », ainsi qu’il le rappelle dans l’un de ses essais-phare, La Silicolonisation du monde (éditions de l’échappée, 2016), qui vient d’être réédité en collection de poche : « L’Esprit de la Silcon Valley engendre une colonisation – une silicolonisation. Une colonisation d’un nouveau genre, plus complexe et moins unilatérale que les formes antérieures, car une de ses caractéristiques principales, c’est qu’elle ne se vit pas comme une violence subie, mais comme une aspiration ardemment souhaitée par ceux qui entendent s’y soumettre. »

La « globalisation numérique » a pris le pouvoir sur la figure humaine, suite à l’intense lobbying mené par un  milieu « numérico-industriel » aux appétits de « profit » insatiables, en collusion avec un personnel politique vendu à cet esprit malin qui prospère sur la « destruction créatrice » du « vieux capitalisme ». Si l’homme « au travail » a bien des soucis à se faire avant son remplacement par cette puissance d’organisation automatisée de nos sociétés, tous les autres vivants, décrétés « utiles » ou « inutiles », sont menacés par cette « catastrophe majeure, progressive, évolutive » menant au démantèlement de nombre d’acquis juridico-politiques édifiés sur l’entendement humain, la capacité de décision, le « droit fondamental à la contradiction » voire le simple sens commun. Un « libéralisme numérique » qui ne connaît pas de limites à l’hubris de ses acteurs dominants conquiert  l’ humain et la Terre toute entière, à des fins de « profit » illimité et de « contrôle » généralisé : « Nous passons de fonctionnalités administratives, communicationnelles ou culturelles à une puissance de guidage algorithmique de nos quotidiens et d’organisation automatisée de nos sociétés. La vocation du numérique franchit un seuil, qui voit une extension sans commune mesure de ses prérogatives, octroyant un pouvoir hors-norme et asymétrique à ceux qui le façonnent. C’est une vision du monde qui est à l’oeuvre, fondée sur le postulat techno-idéologique de la déficience humaine fondamentale que les pouvoirs sans cesse variés et étendus affectés à l’intelligence artificielle vont être à même de combler. »

Jamais jusqu’alors, un mouvement industriel ne s’était « autant constitué sur des conjectures et des projections hasardeuses plutôt que sur des réalités avérées et des résultats patents » et sur des « exercices de futurologie euphorisante » confinant au mysticisme pour imposer un modèle civilisationnel hors sol dont la facture tant énergétique qu’écologique et sociale s’annonce impayable.

Jamais une « logique » de mode de production n’a autant envahi le champ social ni colonisé les esprits jusqu’à se rendre désirable aux yeux mêmes de ceux qui en subissent le laminoir. Tout ça au seul « profit » d’une technosphère constituée par quelques multinationales surpuissantes, désormais rentières de la « dématérialisation » et de la « duplication du monde » en cours qui imposent leur dogme de « l’économie de la donnée »… Aussi, Eric Sadin convie ses lecteurs à une psychopathologie « tant de la Silicon Valley elle-même que de ce désir de Silicon Valley, formant ensemble un nouveau syndrome à ranger dans les nouvelles maladies mentales de notre temps : le psyliconisme »…

La machine infernale

Lorsque l’automatisation a pris le relais de la mécanisation, les machines informatiques ont supplanté les machines mécaniques et thermodynamiques. Depuis, avec l’avènement du « modèle siliconien », le monde est devenu plat comme un écran et un « être computationnel » confisque insidieusement la décision humaine. Avec l’invention du « smartphone » (2007), l’action humaine est même évacuée par un « accompagnement algorithmique de la vie ». Voilà atteint ce point crucial d’alignement « entre le technique, l’économique et le politique, dont profite à plein un groupe relativement restreint de personnes qui détiennent un pouvoir démesuré sur un nombre sans cesse étendu de nos activités » – un nombre certes restreint mais en proie à une mégalomanie galopante, accompagnant un culte de super-héros à la Marvel…

Voilà franchi ce seuil où le socle commun d’existence se dérobe sous les coups de boutoir d’une abstraction fondamentale, tramée de « modélisations » mathématiques, de serveurs, de systèmes et d’objets « intelligents » avec pour seul horizon une « infinité de possibilités applicatives »…

Cette « croissance » exponentielle de gadgets électroniques et d’abstraction investit tant nos environnements domestiques, professionnels, urbains que notre intégrité physique, avec l’infiltration programmée de puces dans nos tissus biologiques. Elle précipite le déploiement d’une surveillance généralisée par les algorithmes voire une « fin de l’Histoire » ultraconnectée par la dépossession de tous.

Eric Sadin met en garde contre le franchissement d’une limite entraînant cette « quantification généralisée », cette « marchandisation intégrale de la vie » et cette « organisation algorithmique de la société » dans des pays décrétés « accélérateurs de start-up » et dépossédés de leurs souverainetés comme de leurs prérogatives régaliennes.

Le philosophe en appelle à un « devoir de responsabilité » pour constituer un contre-pouvoir à cette confiscation de notre autonomie par « l’intelligence artificielle ». Il s’agit bien de préserver cette « richesse infinie du sensible menacée par l’emprise d’un « technolibéralisme » sans éthique – et de susciter d’autres « modalités d’existence pleinement soucieuses du respect de l’intégrité humaine ».

L’espèce présumée humaine et pensante pourrait-elle encore manifester la moindre vélléité de se soustraire à cette « prédation siliconienne » et à l’ « emprise totalisante » d’une techno-féodalité numérico-industrielle prétendant modeler l’avenir selon sa seule mesure voire « l’incarner » purement et simplement sans aucun débat public ?

La rencontre entre « individualisme hédoniste », « capitalisme hédoniste »  et « numérique » a engendré une véritable mutation anthropologique. Constituerait-elle une équation fatale à la pérennité de l’espèce présumée humaine ?

Pour le moins, l’humanité n’est pas condamnée à un inéluctable destin numérique auquel elle ne saurait que « s’adapter » selon les sommations qui font rage.  Ni au programme assigné de « conquête ininterrompue et à terme mortifère du monde et de la vie ». Et s’il suffisait  qu’elle mette enfin sa créativité comme sa puissance d’inventivité au service d’un véritable épanouissement tant individuel que  collectif ? Pour longue et tortueuse que soit son histoire, pour paraphraser Jorge Luis Borges (1899-1986), elle comprend en réalité un seul moment : celui où elle sait enfin et à jamais qui elle est…

Paru dans Les Affiches d’Alsace et de Lorraine

Eric Sadin, La Silicolonisation du monde, L’Echappée, 294 p., 11 €

Plus rien n’échappe à l’emprise d’Eros, dieu de l’amour et du marketing mieux servi que jamais par les « technologies numériques ». Les populations planétaires urbanisées et connectées sont submergées par un tsunami d’images hypersexuées. En sont-elles plus « libérées » ? Le philosophe Romain Roszak analyse l’envers du dé-corps : cette débauche d’images plus ou moins érotiquement « correctes » constitue une « manne économique inédite » pour le « capitalisme hédoniste ». La pornographie s’érige en « nouveau totem occidental, notamment pour une caste d’intellectuels » qui la promeut en pratique culturelle.

S’il y a un secteur de « l’industrie des loisirs » qui ne connaît pas « la crise » depuis que la virtualité informatique a rompu toutes les digues, c’est bien la pornographie. Désormais « accessible d’un clic », elle s’impose en « fait social massif » et en « marchandise centrale du capitalisme hédoniste ». Professeur agrégé de philosophie, Romain Roszak rappelle qu’elle n’est pas qu’un « simple catalogue d’images dégradantes » : elle est aussi « l’industrie » qui les produit et le « commerce » qui les écoule »…

Ce secteur florissant à souhait bénéficie d’un « discours pro-pornographique » suffisamment rôdé et « dénué de charpente pour être tordu dans tous les sens, au gré des mutations sociales ou politiques ».

De surcroît, il a bénéficié de l’assignation à résidence des populations devant les écrans, en mode « télé-travail » ou « télé-enseignement » comme en mode « télé-loisirs », avec un tiers de la bande passante mondiale désormais consacré à la consommation de videos pornographiques. La pornographie serait-elle le produit ultime accouché par une « société du spectacle » en débandade ?

Le marché du désir

Après la seconde guerre mondiale, le capitalisme se retrouve face à sa contradiction essentielle, soulignée en son temps par Karl Marx (1818-1883) : « La surproduction engendre une crise des débouchés  et le taux de profit tend toujours à baisser ».

Les marchés traditionnels ( biens d’équipement, de confort, loisirs) sont sursaturés.

Confronté à ses limites prévisibles, le « capital » cherche d’autres voies de valorisation. Voilà près d’un demi-siècle, le « néocapitalisme » s’emploie à résoudre ce « problème de la baisse tendancielle du taux de profit en misant sur le développement de nouveaux marchés, jusqu’alors embryonnaires – voire illicites » – en l’occurence ceux de l’imagerie sexuelle.

 Cela passe par « l’abattement des institutions (morales, légales) qui empêchent le déploiement de nouvelles marchandises et l’extension de l’empire de la valeur d’échange ».

Graduellement, la « nouvelle marchandise » pornographique se déploie avec le développement des moyens de captation et de diffusion de l’image (cinéma, VHS, internet prenant le relais des cartes postales d’antan) sur fond de libéralisation des moeurs et de permissivité morale aux antipodes du vieux « capitalisme industriel et de sa morale de l’effort et de l’épargne » : « Il faut faire en sorte que les consciences identifient spontanément le capitalisme à la jouissance ».

La marchandise pornographique « se greffe à tous les marchés » (tourisme et loisir, audiovisuel, textile, industrie des gadgets), les connecte entre eux et les « homogénéise par une nouvelle finalité libertaire ». Ainsi, le monde peut être envisagé comme un terrain de jeu, un « spectacle sexuel que chacun est invité à contempler et  rejoindre » selon son appétence et surtout ses moyens.

Le libéralisme libertaire revisite l’antique formule du pain et des jeux : « le jeune est la clientèle d’un nouvel échange qui permet la jouissance au prix d’un renoncement au politique ». Exit, la vieille question de la « lutte des classes » voire des places : désormais, « il s’agit de fidéliser une nouvelle clientèle et de lui proposer quelque chose à perdre ». Même les enfants aux connexions neuronales en formation  s’en douteraient : « ce qui est gratuit ne l’est jamais vraiment et ce qui est concédé facilement cache souvent quelque chose »…

Le « jeu pornographique »

Alors, que cache le « jeu pornographique » ?

Plus les « possibilités politiques » semblent s’effacer – comprendre : « plus les promesses d’un capitalisme social apparaissent comme fumeuses » – plus l’attachement à « ce qui reste » – « c’est-à-dire la liberté de jouir d’images qui ne coûtent rien à produire – est paradoxalement fort, voire irrationnel », surtout en période d’enfermement numérique…

Le jeu pornographique se présente volontiers sous les atours d’une « jouissance filmée » et érige « cette pure jouissance en nouveau souverain bien, la redéfinition contemporaine de la vie bonne ».

D’abord, le « discours de la pornographie contemporaine c’est-à-dire sa morale de la transgression systématique et son économie politique implicite, ne peut qu’entrer en conflit avec son vécu productif », c’est-à-dire les « conditions de travail » des acteurs. Là comme ailleurs, surexploitation à tous les étages dans des conditions d’abattage aisément imaginables lors de tournages parfois violents…

Ensuite, le désir attisé de « voir toujours plus de sexe à l’écran » se solde par une surconsommation pornographique toujours inassouvie et un « désapprentissage politique  et civique » :  une « société de clients est plus facile à gouverner »… Et ce d’autant plus en période d’assignation des individus dans une existence végétative de techno-zombies immergés dans un univers d’images présumées excitantes.

Par ailleurs, un « certain journalisme trash qui goûte l’érudition comme la provocation systématique » s’emploie allègrement à accomplir une « confusion du pornographique et du culturel » – à chaque société ses « avant-gardes » présumées « intellectuelles » ou « artistiques »…

D’un côté, les individus postmodernes puérilisés et rendus asociaux ressentent la convention, l’obligation voire le  « devoir social à se libérer sexuellement » et de l’autre, ils subissent comme une « incapacité à réaliser cette obligation ». Pire : « puisque cette injonction paraît libératrice », cette « nouvelle norme qui s’oppose aux anciennes tournées vers l’écrasement du corps et des aspirations individuelles » est d’autant plus frustrante et insoutenable de par l’incapacité de chacun à pouvoir s’y conformer et s’y soumettre, faute d’accès à certaines facilités dont jouissent de plus favorisés ou mieux nantis. La « jouissance inconditionnelle » vendue en nouveaux « droits de l’homme » peine à entrer dans les pratiques quotidiennes…

Ainsi, « l’état de malheur se généralise, sitôt compris que le niveau de vie, les capacités réelles sont en contradiction avec la permissivité morale octroyée, imposée d’en haut ». Ce que Michel Clouscard résumait ainsi : « tout est permis, mais rien n’est possible ».

Ainsi, la pornographie analysée comme « marchandise massive, signifiante et promotionnelle » participe d’un « façonnage anthropologique décisif, socialement dangereux, politiquement risqué ».

Romain Roszak s’attache à mettre en lumière « l’irresponsabilité civique qui fonde le libre commerce pornographique » et interroge ce façonnage de masse tant sexuel qu’affectif imposé par le capitalisme hédoniste : « Une idéologie de la jouissance surcharge la pornographie de significations socialement irresponsables ».

Il engage à « refuser de faire du libre commerce pornographique une manifestation de liberté » et de la permissivité sexuelle « une ligne politique »…

Pourquoi  « imputer aux seuls individus la responsabilité des violences sexuelles persistantes » ? Y aurait-il une « responsabilité collective » reposant sur cette distinction bien commode entre ceux qui « maîtrisent » ou qui « ne maîtrisent pas » les codes de la pornographie ?

Prenant acte du « lien existant entre le capitalisme de la séduction et la persistance des viols et des violences sexuelles », il conclut qu’on « n’y mettra pas fin tant qu’on n’aura pas liquidé le capitalisme lui-même ».

 C’est-à-dire celui dont  « l’inflexion sensualiste » dans les années 70  a rendu nécessaire une « restructuration lourde du psychisme occidental par une fatalité faite stratégie ». Ainsi, ce capitalisme hédoniste a « investi le désir sexuel individuel et travaillé à nous rendre de plus en plus excitables et de plus en plus excités ». La « normalisation des viols et des violences sexuelles » est-elle « indissociable de ce dressage anthropologique qui identifie jouissance, nature et liberté » ?

Romain Roszak propose de renouer avec le principe de réalité. Et de rattacher « une partie des violences sexuelles à cette idéologie de la jouissance » : serait-elle l’expression d’une « haine des femmes en tant qu’elles ne jouent pas le jeu auquel les destine la nouvelle société sensualiste ou qu’elles ne le jouent jamais assez bien » ?

Si la « culture du viol est une partie de la culture transgressive », alors il serait urgent de se désenvoûter de ce principe du plaisir érigé en « morale de la jouissance » pour faire avaler la marchandisation du sexe. Au fond, s’agit-il d’écouler sans cesse de nouvelles marchandises et de s’en satisfaire comme on s’accommoderait de son auto-exploitation présumée « libre et heureuse » ? Le culte du « bien jouir » n’est-il plus en capacité d’assurer d’autre issue au destin sexué des mortels ?

Paru dans Les Affiches d’Alsace et de Lorraine

Romain Roszak, La Séduction pornographique, 320 p., 20 €

« Que faire » encore dans un monde unidimensionnalisé et hypercomplexe, communiant dans la croyance en la toute-puissance des technologies numériques imposées en « nouveau sacré qui justifierait le tout de l’existant » ? Pour le philosophe Miguel Benasayag et le journaliste Bastian Cany, la question est plutôt : « de quoi sommes-nous faits ? »… Ils enjoignent de ne pas céder à la « délégation croissante des fonctions du vivant et de la pensée à la machine numérique ». Et de « revenir à l’épaisseur de ce qui résiste » pour conjurer la destruction en cours du vivant.

 Vouloir « faire société » encore, alors que celle-ci se réduit à une somme d’intérêts individuels concurrentiels, serait-ce faire le pari que « ça va tenir », envers et contre tout ? Quand le fond de l’air est lourd et le ciel  bas, « faire comme si » serait-il la seule voie pour faire face  aux menaces écologiques, économiques et sociales coagulées en « noyau d’impensable » ?

« Il faut que ça change » proclament tout à la fois les « chantres du prétendu « réalisme technico-économique » qui, tout en détruisant la vie et la culture, se justifient en affirmant qu’il n’y a pas d’alternative » et les victimes de cette destruction en cours…

Sur ce champ de ruines, Miguel Benasayag et Bastian Cany proposent de « renouer avec un agir à la hauteur de la réalité que nous avons à assumer », dans ce contexte d’effondrement de « tout horizon de dépassement et d’émancipation ».

. Cela implique un « retour à la puissance des corps engagés dans des situations concrètes » et une rupture avec cette « normalisation qui nous réduit à des profils déterritorialisés et manipulés ».  En somme, de renoncer à « ce désir d’être « normal » ou normosé dans une société où se soumettre se travestit en… « s’adapter »? S’adapter à quoi, au juste ?

Pour les deux auteurs, le monde dit « numérique » produit un nouvel imaginaire d’un « tout fonctionnant » ne laissant aucune place à « l’altérité et la conflictualité ».

Sa dogmatique prétend que tout ce qui nous entoure ne serait constitué que « d’unités d’information numérique modélisables dans des systèmes informatiques ».

Ainsi, « la scène de l’humain se voit réordonnée dans un dualisme simpliste où le calculable prétend occuper tout l’espace de la vie ».

La personne humaine est réduite à son « profil », constamment évaluable et adaptable, et le sujet est sommé de « se fondre jusqu’à disparaître dans les flux et reflux numériques des systèmes cybernétiques ».

La carte et le territoire

« L’information » serait-elle érigée en « dimension du monde physique » ? Pire : le supplanterait-elle ? D’ores et déjà, avertissent Benasayag et Cany, le processus de modélisation numérique de la nature et du monde considère la matière, les corps et le vivant comme une « simple dimension de l’information » :  « En assénant que tout – de la matière au vivant en passant par la culture – ne serait que quantité d’information numérique, les technosciences réactivent la vieille haine platonicienne des corps, avec à la clé toujours la même promesse : celle d’une vie débarrassée de toutes les contraintes matérielles »…

Les technologies numériques reposeraient-elles sur ce « présupposé métaphysique selon lequel le modèle pourra absorber la complexité intriquée du réel existant » ?

Dans cette idéologie du « tout est information », la modélisation produite par l’ordinateur est « bien plus qu’un mode d’accès à une connaissance du monde : elle est le monde lui-même ». Par quel tour d’illusionniste, le réel se dissoudrait-il dans la « même substance abstraite que les modèles informatiques » censés le « dévoiler » ? Serions-nous confrontés à rien moins qu’à une « prétention ontologique » ? Celle du big data à « incarner non pas une représentation du réel mais le réel lui-même » ?

La numérisation « internalise tout, en niant toutes formes d’altérités et d’identités singulières ». Quand l’information prétend « incarner l’ensemble de ce qui existe » dans l’artefactualisation du monde, le territoire se dissoudrait-il dans la carte ?

Voilà notre rapport au monde désormais « constamment médié par des machines numériques qui nous imposent leur dynamique du temps réel comme le seul temps du réel ».

Ces processus de réduction de l’existant dans le « grand tout du fonctionnement algorithmique » suffirait-il à « neutraliser le devenir propre à l’existence » en conjurant l’imprévisible, le non-calculable et tout ce qui résiste « encore » ?

« Vivre signifie faire le pari que cela va tenir » constatent les deux auteurs. Faire « comme si ça allait tenir » constituerait-il « notre seule contribution possible pour que cela tienne », face à ce « processus de déterritorialisation presque final » ?

Lorsque « l’existence même devient résistance »…

L’homme machinisé par sa relation permanente à ses gadgets électroniques ne serait-il pas d’ores et déjà irrémédiablement piégé dans une hallucinante abstraction, aussi addictive qu’invalidante, tramée de modélisations, de serveurs, de systèmes et d’objets dits « intelligents » ?

Une résistance efficace supposerait « l’émergence d’un nouvel imaginaire capable de parier que cela pourrait être autrement ». Quelles nouvelles « dimensions d’existence » resteraient possibles, au-delà de la dévitalisation d’une vie politique réduite au « management » et de l’enfermement dans un mode d’existence fonctionnaliste, lorsque «  l’alternance n’est pas l’alternative » ? Elles s’actualiseraient à partir d’actes de « production du commun ».

Si le credo dominant affirme une  « continuité de nature entre le vivant et les artefacts numériques » dans un monde sans altérité, le déploiement du commun « n’ira pas jusqu’à la production d’un nouvel universel qui unirait la vache sur le chemin de l’abattoir avec le boucher » : « au plus haut de l’expression idéologique du fonctionnement, c’est l’existence même qui devient résistance »…

Il semblerait qu’il subsiste comme un défaut de serrage dans les boulons de la machination marchande et numérique : « Les réels et les corps s’entêtent à résister à la croyance algorithmique, à l’expansion globalisée de la technologie » – et aux chimères de la « dématérialisation »…

Accomplir le « devenir propre à l’existence » suppose de renoncer à bien des chimères. Dont celle d’une existence individuelle coupée de sa réalité, de cet essentiel qui nous constitue. Et de l’illusion d’un ego qui entrave chacun en tant qu’ « instance de participation du commun » : « Toute augmentation de ma puissance d’agir diminue mon identité individuelle ».

 Et s’il suffisait d’« expérimenter la vie comme un parcours par la multiplication des expériences concrètes qui nous lient au commun » ?

Quand bien même l’espèce présumée pensante aurait perdu toute foi dans les « lendemains qui chantent », avons-nous encore la capacité à imaginer des « structures éphémères qui seront en mesure de soutenir un désir émancipateur sans devenir bureaucratiquement leur propre fin » ?

Si la vie « dans toutes ses dimensions est sa propre fin » alors que la technique « tend à s’absolutiser », l’humanité ne doit jamais jamais perdre son nord magnétique. La technique ne reste qu’un moyen au service d’une toute autre finalité que la « production » de machines et de chimères hors sol à l’infini, en une délirante dystopie anti-« écologiste » décrétée en but suprême. Pour l’heure, l’on ne peut que constater « le caractère résolument nihiliste de ce mouvement », lorsque  les ingénieurs et les « gestionnaires » investissent les écoles et les hôpitaux dont les médecins ont été « remplacés par des horlogers » : « le moyen devient sans objet, dessinant ainsi une trajectoire vers le vide »…

Précisément, le vide, Mars ou Sirius ne sauraient être une destination viable pour une espèce confinée sur une planète en danger et persistant à s’attenter contre elle-même. De même, une véritable compréhension « augmentée » de l’humain ne saurait se réduire à son « augmentation » techniciste dans la rupture anthropologique en cours. Le « champ biologique », loin de se laisser laminer en champ de silicolonisation négligeable et purement statistique, soluble dans « le marché », a encore bien des possibles à expérimenter, aux antipodes d’un devenir machine proclamé par une fabrique d’ignorance en surchauffe : « Dans sa fonction de réel, le vivant ne peut que dire « non »…

Plus que jamais, la pérennité du vivant, incarné en l’humain, tient à sa « puissance d’agir » qui s’ « augmente » et se multiplie en s’échangeant par une reconnexion tant avec les forces vitales à l’oeuvre qu’avec ses racines fondamentales et son aptitude à toucher poétiquement. Mais le « temps est compté », au vu de la vitesse de détérioration de la planète – et ce pari poétique peut être perdu, compte tenu de la vélocité du trou noir aspirant tout devenir…

Miguel Benasayag et Bastien Cany, Les nouvelles figures de l’agir – Penser et s’engager depuis le vivant, La Découverte, collection « Cahiers libres », 294 p., 19 €

Les maladies du système immunitaire sont en nette augmentation ainsi que les maladies chroniques dites de « civilisation ». La naturopathe Karine Bernard préconise une méthode qui permet de mobiliser les ressources propres de l’organisme pour lutter contre elles.

Notre corps dispose de ses propres défenses contre ce qui entrave son bon fonctionnement ou ce qui menace son intégrité comme sa survie.

Le terme « immunité » désigne cette capacité du corps à se défendre contre les agents pathogènes qui l’envahissent . Ces pathogènes sont légion dans notre société hyperindustrialisée, hypercomplexifiée et hyperfragilisée qui suractive et épuise notre système immunitaire…

Ce dernier peut être comparé à une armée qui défend son château, c’est-à-dire notre organisme dont il assure la bonne régulation. Notre corps est mis à mal dans une « civilisation » sursaturée de toxines en tous genres (métaux lourds, perturbateurs endocriniens, etc.).. Ces dernières nous pénètrent sans répit, jour après jour, par la pollution de l’air, de l’eau, de l’alimentation dénaturée et même de nos habitats. De pire en pire : les nanotoxiques produits par l’ingénierie moléculaire des nanotechnologies envahissent notre quotidien, des aliments humains et animaux jusqu’aux cosmétiques, vêtements, prothèses, médicaments et même compléments alimentaires.

Naturopathe et titulaire d’un doctorat en immunologie, Karine Bernard constate une « augmentation des maladies du système immunitaire telles que les maladies auto-immunes ou allergiques » ainsi qu’une « augmentation des maladies chroniques modernes qui incluent l’obésité, le diabète de type 2, les maladies cardiovasculaires, l’arthérosclérose, les maladies neurodégénératives et les cancers ».

L’alimentation, modulateur de l’inflammation chronique

La « malbouffe » industrielle semble «la cause la plus fréquente de l’immunodéficience au niveau mondial».

Notre alimentation hyper-transformée suractive notre système immunitaire. Celui-ci produit alors des anticorps« et parfois se trompe en produisant des auto-anticorps ». Ainsi, « l’alimentation toxique perturbe énormément notre écosystème intestinal et facilite l’hyperperméabilité intestinale et la bascule de notre microbiote vers une prédominance de flore pathogène ». Ne creuserions-nous pas notre tombe avec le chariot de « victuailles » que nous poussons bien trop distraitement vers la caisse de notre supermarché ?

La réponse inflammatoire est la « première ligne de défense du corps contre les lésions tissulaires et/ou l’invasion microbienne ». Cette « réponse immunitaire devrait s’auto-limiter » et ne pas s’installer dans une chronicité silencieuse qui déstabilise l’immunité.  Un état inflammatoire chronique pourrait mener à une « lésion tissulaire irréversible ».

Aussi nous faudrait-il, pour ménager et stimuler notre système de défense, adopter une nutrition anti-inflammatoire, antioxydante et immunostimulante, à base de graisses monoinsaturées de type oméga-9 (huile d’olive, avocat) et de graisses poly-insaturées de type oméga-3 (colza, lin, poissons gras).

Dans notre trousse de secours d’urgence, il nous faudrait intégrer au quotidien des aliments anti-inflammatoires bien connus (ail, ail des ours, légumes à feuilles vertes, céleri, betterave, graines de chia ou de lin) et privilgégier des nutriments anti-oxydants (vitamine C, D, E, caroténoïdes, polyphénols et minéraux comme le zinc, le cuivre, le manganèse et le sélénium).

Les piliers de la santé

Notre écosystème intestinal constitue le premier pilier de notre santé. Autant prendre soin de son microbiote et de sa muqueuse intestinale en privilégiant des aliments contenant des fibres non digestibles, des aliments fermentés (chou blanc lacto-fermenté, kéfir, tempeh, jus de légumes fermentés, kimchi, etc.).   et, dans certains cas, des compléments alimantaires sous forme de probiotiques, prébiotiques, symbiotiques et anti-microbiens naturels.

Il est évident que « l’hygiène intestinale démarre bien souvent dans la bouche ». Une hygiène bucco-dentaire appropriée, avec des bains de bouche à l’huile (sésame, coco) empêche la formation de la plaque dentaire et prévient les gingivites ainsi que les paradontites. Nombre de substances bénéfiques (huile essentielle de basilic sacré ou d’eucalyptus, extraits de feuilles de romarin, gel d’Aloe Vera, gingembre, etc.) favorisent également la santé bucco-dentaire. 

Second pilier de notre santé, pour rappel : l’immunonutrition par une alimentation anti-inflammatoire et antioxydante.

Troisième pilier : l’homéostasie de notre milieu intérieur. Elle est assurée en bonne partie par le foie, considéré comme un véritable « organe immunologique ». Aussi supprimera-t-on les sources de surcharge hépatique (blé, produits laitiers, aliments frits, gras hydrogénés et trans, gras saturés, abats et charcuteries, confiseries, biscuits et produits sucrés, alcool, café, etc.). L’on favorisera la synthèse naturelle de glutathion, cette molécule synthétisée dans l’organisme à partir de trois acides aminés (glutamine, glycine et cystéine)par l’apport de différentes substances en quantités suffisantes comme les vitamines C, E, B1, B2, B6, B12, folate, sélénium, magnésium et zinc. L’action hépato-protectrice de l’artichaut et du radis noir sont bien connues ainsi que celle du curcuma aux propriétés antioxydantes et anti-inflammatoires éprouvées et du Chardon-Marie qui stimule la régénération des cellules hépatiques.

Autres piliers : une bonne hygiène de vie par l’activité physique et la « mise à terre » (en privilégiant le contact de la peau avec la surface de la Terre), l’attention portée au système psychoeuroendocrinien et une action directe sur le système immunitaire par des approches d’immuno-phytothérapie, d’immuno-aromathérapie, de mycothérapie et de micro-immunothérapie. Les vertus anti-inflammatoires de certaines huiles essentielles comme celles de l’encens, de la myrrhe, de la noix de muscade ou de la menthe poivrée stimulent le système immunitaire. L’utilisation de certains champignons comme le Reishi, le shitaké, le coriolus ou le Maïtaké est également recommandée pour moduler le système immunitaire. Ainsi que la consommation d’eau alcaline ou ionisée.

Le mal des ondes

Après quatre années d’études sur le cancer du mélanome (laboratoire NIH, Bouder, Colorado), Karine Bernard rappelle une « association claire entre l’augmentation de l’incidence et de la mortalité du mélanome de la peau et le rayonnement des radiofréquences FM». Des chercheurs suédois ont conclu que la « perturbation continue des mécanismes de réparation cellulaire par des champs électromagnétiques sembleamplifier les effets cancérogènes résultant des dommages cellulaires causés par les rayonnements UV ».

Ainsi, la « cause principale du mélanome est un manque de réparation cellulaire lié à un système immunitaire perturbé par les champs radiofréquences ».

Au nombre des stratégies susceptibles de réduire les effets  nocifs des champs électromagnétiques : l’exercice, la restriction calorique (comme le jeûne intermittent), l’optimisation du niveau de magnésium, une alimentation riche en antioxydants et anti-inflammatoires, etc.

Bien évidemment, l’on évitera les gadgets « connectés » et autres téléphones sans fil ainsi que le WI-FI et l’on préferera une connexion filaire. Idéalement, l’on choisira un habitat loin de toute antenne… Ainsi, ce qui caractérise la vie, la vraie « vie bonne », se révèle comme l’exact contraire d’une relation d’indifférence et d’apathie à son milieu…

Karine Bernard a créé la méthode ISIS (« Solutions en Immunomodulation intégrative et systémique »). Ce modèle, on l’a vu, intègre le système immunitaire dans le traitement des maladies par un changement de mode de vie et une optimisation des défenses immunitaires.

Sa méthode est mise en volume en un précis d’immunothérapie hyperdocumenté mettant à la portée de tous une véritable éducation à la santé avec un arsenal d’armes anti-âge des plus naturelles, susceptibles de déprogrammer un vieillissement qui n’a rien d’une fatalité…  

Notre auto-défense immunitaire se fonde autant sur notre capacité à cesser de nous nuire qu’à nous réinventer et à réinventer notre société confrontée à l’incertitude environnementale comme aux lois de la thermodynamique et aux pénuries annoncées : un corps sain dépend aussi d’un écosystème sain. S’éteindre paisiblement à un âge avancé et en bonne santé est somme toute une mort rare : le privilège de durer dans son être en conscience, affranchi de l’insoutenable « nécessité » du vieillissement, peut-il cependant être considéré comme la « vraie mesure de notre vie »? 

Karine Bernard, Réinventons notre immunité – notre précieuse alliée pour une meilleure santé, éditions Résurgence/Marco Piétteur, 592 p., 39,90 €

« Transition écologique » et « croissance verte » claironnées à tous vents seraient-elles le faux-nez d’une glaçante dystopie high-tech ? Au-delà du mirage d’un modèle prétendument vertueux, une autre définition et une véritable pratique d’une « écologie » vraiment « responsable » s’imposeraient-elles ? L’économiste Hélène Tordjan rappelle l’urgence de sortir d’un rapport fondé sur l’exploitation sans limites des ressources naturelles comme des êtres humains et met en garde contre l’intrusion systématique de la technologie dans tous les domaines de la vie.

La frénésie spéculative issue de la « nouvelle économie » des années 90 n’a pas désarmé depuis. Elle fait toujours rage, se rallume à la frénésie scientiste et se focalise sur les « possibilités de combinaisons presque infinies » ouvertes par des « secteurs de pointe » comme les nanotechnologies (N), les biotechnologies (B), les sciences de l’information (I) et de la cognition (C) fondues dans le « langage de la complexité ». C’est la « convergence NBIC », un projet de « bioéconomie » promu par les instances internationales dont Hélène Tordjman fait remonter la genèse à la conférence « Des technologies convergentes pour améliorer la performance humaine » tenue en décembre 2001 à Washington. Un rapport paru en 2002 précise ce projet d’une humanité « augmentée » et « irrigue » les cercles de décideurs. Ainsi, l’Europe a « adopté l’objectif de convergence technologique ». Un scientifique et « transhumaniste » décomplexé, Kevin Warwick, déclare en 2002 : « La technologie risque de se retourner contre nous. Sauf si nous fusionnons avec elle. Ceux qui décideront de rester humains et refuseront de s’améliorer auront un sérieux handicap. Ils constitueront une sous-espèce et formeront les chimpanzés du futur. »

Hélène Tordjman met en garde contre une dystopie vert-de-gris plutôt que vert tendre qui fonctionne par « l’intelligence artificielle » en faisant l’économie de l’humain comme du vivant : « la « transition écologique et numérique, un des derniers noms de la croissance verte, ne s’annonce pas vraiment verte ni douce aux êtres vivants et à la nature ».

La « dématérialisation de la nature »

De puissants intérêts à la manoeuvre font miroiter avec insistance les supposées « solutions » d’une économie « décarbonée » ainsi que d’une « croissance verte » parfois appelée « bioéconomie inclusive ».

 Outre le mirage des « énergies renouvelables » (panneaux solaires, éoliennes, etc) et des voitures électriques proclamées « propres » qui ne constituent pas une réponse appropriée à nos problèmes énergétiques, les industries NBIC lancent des projets tenant tout à la fois d’une liste à la Prévert et d’un catalogue d’aberrations : envois de nanoparticules dans l’atmosphère, « fertilisation » des océans, fabrication de « micro-organismes n’ayant jamais existé pour leur faire produire de l’essence, du plastique ou les rendre capables d’absorber des marées noires », transformation de « l’information génétique de tous les êtres vivants en ressources productives et marchandes », « semences augmentées » ou fabrication de « plantes réfléchissantes » pour jouer sur les rayons lumineux, mise au point d’organes artificiels, multiplication de capteurs et de « systèmes intelligents » susceptibles de remplacer l’homme à tous les étages, etc.  Sans oublier la financiarisation des « services écosystémiques » rendus gracieusement par la nature comme l’attribution d’un prix à la pollinisation voire à la beauté d’un paysage.

Hélène Tordjman démontre que les promoteurs d’une économie présumée « délivrée du charbon et du pétrole » s’acharnent plutôt à sauvegarder le modèle hyperindustriel qui est la cause de la dévastation écologique en cours et rappelle : « Puisque, par définition, il est à peu près impossible de prévoir les trajectoires des systèmes complexes, l’ambition d’instrumentaliser par la science et la technique les processus biologiques, les dynamiques climatiques et géologiques ou les institutions sociales avec l’intention d’en maîtriser les résultats agrégés devrait paraître vaine. »

Aujourd’hui, le phénomène de marchandisation de « choses non produites en vue d’un échange marchand mais devenues marchandises à travers un processus à la fois économique, juridique et politique compliqué et souvent violent » prend la forme inédite d’une « dématérialisation » de la nature, « transformée en information ». Ainsi, parallèlement à la « digitalisation » de nos sociétés, les plantes et les animaux sont « réduits à leur dimension d’information génétique », en « services écosystémiques » voire en « actifs financiers »…

Economiste et maîtresse de conférences (Université Sorbonne Paris-Nord), elle montre que « la plupart des réponses apportées aujourd’hui aux défis écologiques reposent sur de fausses solutions, hyper-technologiques, sophistiquées et souvent hors-sol ». C’est l’évidence : « Tant que la sphère financière « choisit » de développer ces hautes technologies fondées sur une maîtrise illusoire, elle ne pourra pas être verte »…

Mais le projet de « société technoscientifique » instrumentalisant les êtres humains et la nature s’accélère avec l’enseignement à distance, la 5G, la télémédecine, les drones, le commerce en ligne généralisé, la prolifération des « systèmes intelligents », des « outils d’aide à la décision » et autres « assistants artificiels » : il s’agit bien de « croiser et d’analyser les milliards de données générées par tous les objets connectés », des smartphones aux voitures « autonomes ».

Mais l’extraction et le raffinage des « terres rares » indispensables à la fuite en avant des technologies dites « propres » n’en finissent pas de dévaster l’environnement – en aggravant la dynamique d’un modèle extractiviste et productiviste, « amorcé avec les débuts de la modernité occidentale d’une rupture radicale entre l’être humain et les règnes animal, végétal et minéral ».

Bien entendu, il n’est pas question de produire moins et de « d’alléger nos prélèvements sur la nature ». Au contraire, il s’agit de croître et d’accumuler, encore et toujours. Et donc, de fabriquer toujours plus de gadgets électroniques et addictifs mais à partir « d’autres matières premières que le pétrole et ses dérivés »…  Justement, les « outils de la biologie de synthèse permettent de transformer la biomasse (c’est-à-dire tout ce qui vit ou a vécu sur Terre, mais non fossilisé) en divers produits auparavant issus du pétrole, plastiques et carburants au premier chef ».

Telle est la folle logique d’un système qui ne peut « survivre que par la croissance, en explorant sans fin de nouveaux domaines de valorisation du capital ».

La « course vers la catastrophe »

 Structurellement, le système agro-industriel est mortifère pour les humains et la nature. Ses nuisances sont exacerbées par le déploiement des nanosciences, Big Data, intelligence artificielle et autres biotechnologies investissant les champs pour les transformer en « désert vert » se substituant aux cultures vivrières… Mais à quoi donc peut servir un drone hors de prix pour « surveiller » une modeste parcelle de deux hectares en monoculture ?

Le développement des agrocarburants révèle comment la « société occidentale mondialisée » compte répondre  à la dégradation écologique : par « l’innovation scientifique et technique », encore et toujours plus… Ainsi, en poursuivant l’objectif exclusif de la diminution des émissions de gaz à effet de serre (GES) et en « négligeant toutes les autres dimensions de la nature, elle est prête à détruire forêts, prairies et autres écosystèmes et à transformer la Terre en désert, mais en désert décarboné ». La vie, issue de la chimie du carbone, n’est-elle pas précisément un processus « carboné » ? Faute de réfléchir à la « démesure de la consommation énergétique » suscitée par cette approche hypertechnique et parcellisée des problèmes, ne compromet-on pas jusqu’à la possibilité même de se nourrir ?

Est-ce en remplaçant la biodiversité dévastée par une « biodiversité artificielle » à partir de la fabrication de nouveaux organismes et en numérisant toutes les ressources génétiques mondiales que le capitalisme hyperindustriel et extractiviste compte se perpétuer ?

La promesse de « lendemains verts et profitables» n’est guère tenable et la véritable urgence écologique exige d’en finir avec la « financiarisation des esprits » comme avec cet acharnement technolâtre à instrumentaliser « les processus biologiques, les dynamiques climatiques et géologiques ou les institutions sociales ». Le « social » sur notre planète surexploitée, s’étendrait-il désormais à tous les vivants ?

Or, les choix fondamentaux concernant l’avenir de la planète et de l’espèce humaine sont « essentiellement faits par des experts travaillant de concert avec les grandes firmes transnationales en dehors de tout processus démocratique »… Les lobbies pèseront-ils longtemps encore sur la survie de tous en imposant leurs « solutions » hyper-technologiques et en s’appropriant les processus au fondement de la vie sur Terre ? Cet appropriation génère systématiquement une expropriation dont la mesure n’est pas prise par les « intéressés » présumés « pensants »…

Alors que l’agriculture industrielle dévore la majorité des ressources pour nourrir une infime minorité, l’Office européen des brevets délivre des brevets sur des « séquences génétiques » assimilées à des inventions, ce qui aboutit à une « enclosure des processus vitaux », exacerbée par la numérisation des ressources génétiques mondiales… Une forêt n’est plus vécue comme une population d’arbres en interaction avec d’autres vivants mais perçue comme un « stock de biomasse » à exploiter sans vergogne…

Le remède à tout ça ? Hélène Tordjman rappelle : « La transformation radicale des systèmes agraires est une urgence écologique, de souveraineté alimentaire et de santé politique ». En somme, les humains devront reprendre la Terre aux machines qui la dévastent, à la machinerie du « New Deal numérique » et « infléchir la trajectoire » de leurs sociétés » afin d’instaurer des « relations plus harmonieuses » avec la nature nourricière. Un « changement de cap » qui passe notamment par des communautés actives se donnant des règles efficientes de « gestion des ressources communes », l’extension d’un système semencier reposant sur les semences paysannes et l’abolition de la propriété intellectuelle sur les organismes vivants : « Nul besoin d’OGM, d’agriculture connectée et autres délires high-tech pour nourrir la planète ». Nul besoin non plus d’injonction de rentabilité de l’homme sur la nature – la Terre n’en tournera que  mieux dans son axe.

Paru dans Les Affiches d’Alsace et de Lorraine

Hélène Tordjman,  La croissance verte contre la nature – critique de l’écologie marchande, La Découverte, 352 p., 22 €

L’automobile est-elle encore une  machine qui nous transporte ou un smartphone sur roues qui siphonne nos données personnelles ? Le philosophe-mécanicien Matthew B. Crawford vit la conduite comme un acte de philosophie politique et nous alerte sur la marche forcée du « progrès » :  notre addiction à une automatisation aliénante supposée nous décharger de pratiques élémentaires comme la navigation ou la locomotion pourrait bien nous valoir une sortie de route…

La technologie nous embarque dans une « expérimentation sociale  qui n’a rien d’anodin » alerte Matthew B. Crawford, chercheur à l’université de Virginie. Le philosophe avait oeuvré dans l’« économie du savoir » en dirigeant un think thank conservateur à Washington avant… d’ouvrir un atelier de réparation de motos. Une expérience relatée dans un premier essai célébrant le « faire », best-seller dès sa parution outre-Atlantique en 2009 – traduit l’année suivante aux éditions de La Découverte. Il  rappelle des fondamentaux bien oubliés : alors que l’individu techno-zombifié se laisse griser par une fuite en avant technologique vécue comme une extension de sa volonté de puissance infantile,  le métier de réparateur, en revanche, consiste à se mettre au service de ses semblables et à restaurer le fonctionnement des objets dont tous dépendent.   Prendre soin des choses, n’est-ce pas aussi s’inscrire dans une communauté véritable se nourrissant et s’irriguant de ses solidarités ? De même, la route n’est-elle pas un « espace de confiance mutuelle » et de bonnes pratiques ?

 « Le plaisir de conduire, rappelle Crawford, c’est le plaisir de faire quelque chose ; de sentir toutes nos facultés activement engagées dans un réel qui nous résiste ».

Obsolescence programmée et « faux environnementalisme »

Le réparateur de machines à rouler constate que les incitations gouvernementales (« primes à la casse », etc.) à se débarrasser de son vieux véhicule pourtant encore parfaitement utilisable sous prétexte de « responsabilité écologique » génère des coûts environnementaux cachés. Mais la facture s’annonce abyssale… Les « vieux tacots » seraient-ils une « épine dans le pied » vacillant d’un futur sans avenir ? Loin de traduire une nostalgie du passé, l’attachement à sa voiture manifeste un « rapport affectueux au présent qui fait que l’on chérit ce qui existe réellement parce que l’on en apprécie la valeur » – à commencer par sa valeur d’usage…

Ainsi, les « artistes de l’improvisation automobile » qui fréquentent les casses sont à la source tant d’une véritable économie de la récupération que d’une économie morale. En refusant de passer au laminoir de la « logique obligatoire du Nouveau » alors que leur vieille voiture est décrétée « nuisance publique », se feraient-ils les défenseurs d’une « forme de richesse intergénérationnelle, à caractère à la fois matériel et sentimental » ?

Manifestement, le « faire » par soi-même, en réparant les objets du quotidien comme nos automobiles, permettrait d’être en prise avec le monde.  Tout comme l’acte de rouler à bord d’un véhicule non gadgétisé mais toujours vaillant permettrait encore d’exercer son interaction avec le monde ainsi que son autodétermination. Mais l’exercice de cette caractéristique fondamentale de l’agir humain ne poserait-elle pas aussi la question de la « gouvernance démocratique » ? Et donc celle de « savoir qui a le droit de décider de notre régime de mobilité » ?

Le consommateur d’aujourd’hui, rendu autiste dans sa bulle technologique, ne serait-il pas exproprié de toute capacité de production comme de jugement ? Voire de ses ressources attentionnelles ? Que peut-il encore faire par lui-même dans un environnement prédéterminé ? Le fardeau qui pèse sur lui n’en finit pas de s’alourdir d’addictions et d’injonctions supplémentaires, de dispersions et d’émiettements suscités par tant de sollicitations automatisées  dévorant son « temps de cerveau disponible » …

Matthew B. Crawford entend « inscrire la problématique de l’art de conduire dans la tradition libérale républicaine de la pensée politique ».

L’être humain éprouve particulièrement la fragilité de sa condition dans le fait de se déplacer, jamais exempt de risque. Justement, les « autorités les plus éminentes de l’univers du marché et de la technologie » n’entendraient-elles pas remplacer les aléas de l’existence par des « certitudes robotisées » ?

Donc  « se débarrasser de la faillibilité humaine »  endépossédant les humains de leur « puissance d’agir » voire de leur mode de vie ? S’agit-il de soumettre l’homo automobilis à une obsession de contrôle permanent en le considérant comme des « consommateurs d’expériences fabriquées » ? Ou bien avons-nous encore le choix de nous vivre en créateurs de nos vies, capables d’ « affronter le monde sans filtre » ?

Compétence et confiance

Conduire ne serait-ce pas précisément « exercer notre aptitude à être libres» ?  D’ores et déjà, les « voitures autonomes » laissent augurer d’un « futur sans conducteurs » dans une datacratie qui entend tout contrôler. Mais qui donc a intérêt à imposer sa « propre définition de ce qu’est une automobile, une route, une ville » voire la mobilité elle-même ? Le « complexe industriel-sécuritaire » ?  Et s’il poursuivait d’autres objectifs que la sécurité des usagers du volant ? Et si la logique d’automatisation qui s’étend était un « état d’esprit politique tout autant qu’un projet d’ingénierie» ?

Heureux possesseur d’une Coccinelle Volkswagen (modèle 1975) et d’un coupé Karman Ghia, le philosophe-mécanicien poursuit sa réflexion sur l’avenir de « notre régime fondamental de mobilité », aujourd’hui dicté par des intérêts prétendant « détenir une plus grande autorité du fait de leur pouvoir économique, de leur influence politique ou de leur soi-disant supériorité morale ».

Pourquoi « livrer notre mobilité à un cartel d’entreprises de la Big Tech» ? interroge t-il : « est-ce que nous voulons vraiment, afin d’aller d’un point A à un point B, ne plus utiliser une voiture mais un appareil, c’est-à-dire un portail qui débouche sur des couches superposées de bureaucratie ? »

Car il s’agit bien de ça, en parlant de « technologie » : ce terme n’est pas utilisé à propos d’un marteau ou d’une brosse à dents, mais réservé à des « appareils faits de puces et de machins en silicium » : « Ce qui fait qu’un appareil est « de la tech », c’est qu’il sert de portail à une bureaucratie. Il est impossible de s’en servir sans avoir à s’impliquer soi-même dans une vaste organisation qui jouit d’un quasi-monopole dans son domaine ». Cet « appareil » ne nous transforme pas seulement en « bureaucrate non rémunéré » à chaque « téléchargement » de ses conseils techniques et conditions d’utilisation. Il ne dépossède pas seulement de notre autodétermination mais aussi de nos données personnelles, cette « ressource gratuite » puisque non protégée par la loi.

L’auteur voit se préciser derrière la révolution sans conducteur rien moins que « l’avènement du capitalisme de surveillance » analysé par l’universitaire Soshanna Zuboff : « il ne suffit plus d’automatiser les flux d’information sur nous : l’objectif est maintenant de nous automatiser ».

La saturation de nos univers de vie par des appareils numériques pose, au-delà de la question de notre « souveraineté au volant », celle de la « viabilité de la démocratie » : consentirions-nous à une dystopie régressive où nous serions dépossédés de notre disposition à nous accorder mutuellement une présomption de compétence individuelle » ?

 « Compétence et confiance constituent les réquisits minimaux d’un peuple libre, responsable et pleinement conscient » rappelle le philosophe-réparateur. Consentirions-nous à ce que notre trajet domicile-travail, jusqu’alors une « activité réelle effectuée dans le monde tangible et demandant toute notre attention », soit silicolonisé par une implacable logique de surveillance et de profit ?  Consentirions-nous à une contre-société qui nous obligerait à « acheter des produits que nous ne pourrons jamais posséder, pendant que nos paiements financent notre propre surveillance et notre propre coercition » ?

L’automobile « inintelligente » d’antan, sans gadgets électroniques incorporés, était vécue comme un refuge et un outil de liberté. N’est-elle pas en voie désormais de devenir un « article de luxe » grâce précisément à cet espace de liberté qu’elle préserve du calculable, du traçable et du prédictible ?

 Ce qui est en jeu dans cette emprise de la prise de décision algorithmique, rappelle Matthew B. Crawford, c’est « la qualité même de l’autorité institutionnelle et la façon dont nous la vivons ». Précisément, « les infrastructures qui reposent sur un idéal de contrôle trop rigide font obstacle à l’exercice de nos capacités humaines, nous empêchent d’exploiter au mieux les formes d’efficacité sociale qu’elles engendrent et entraînent au contraire l’atrophie de notre humanité ».

Lorsque le conducteur n’aura plus sa place au volant de son automobile ni dans sa ville ultraconnectée (smart city) ni même le contrôle de sa vie tout aussi connectée, sera-t-il arrivé au bout d’un « héritage libéral » supposé acquis ? Et l’espèce présumée humaine au bout de son histoire comme de sa route ?

Paru dans Les Affiches d’Alsace et de Lorraine

Matthew Crawford, Prendre la route, La Découverte, collection « Cahiers libres », 368 p., 23 €

La juriste Marine Calmet  propose d’échanger notre « modèle de domination » pour « devenir gardiens et gardiennes de la nature » et d’énoncer un nouvel « écosystème » de droits qui protègeraient plus efficacemment les intérêts de l’ensemble des espèces.

Aujourd’hui, il est question plus que jamais de « sauver la planète » quand il ne s’agit pas « sauver le climat » ou de « protéger la nature »… L’espèce humaine aurait-elle reçu la planète en intendance pour la « protéger » ? Jusqu’à présent, elle y opérait des prélèvements de ressources croissants afin d’assurer son confort thermo-industriel.  La poursuite de notre aventure vitale est-elle encore concevable avec cette vision d’une espèce prédatrice du vivant, considérée comme issue d’un « règne supérieur », qui tirerait ses ressources de la planète de façon surplombante ? L’Homo sapiens qui se rêve illimitatus n’a-t-il pas été façonné par une co-évolution plus ou moins harmonieuse avec les milieux qui maintiennent sa possibilité d’exister ? Ecologistes et juristes de l’environnement s’accordent sur cette évidence : c’est ce monde de relations qui nous fait. Pourtant, nous ne faisons pas monde commun avec « la nature ». Notre espèce n’est-elle pas devenue « la plus grand menace tant pour la vie sur terre que pour elle-même » ? interroge Marine Calmet : « Notre modèle social s’est progressivement éloigné de la nature, développant une relation de domination et d’exploitation qui pourrait bien conduire à une altération irréversible des conditions de vie sur Terre ».

 Une espèce qui s’aime si peu voire hait son engeance, à en juger les conflictualités en cours, peut-elle vraiment prendre soin des autres espèces et de notre commun socle vital ?

Confierait-on la garde du poulailler au renard ? Ou la sécurité de la bergerie aux loups ? Pourtant, certaines des multinationales les plus polluantes sont parties prenantes voire sponsors des conférences internationales « sur le climat » (COP) et exercent leur emprise sur les « politiques climatiques » en rejetant toute possibilité de régulation contraignante susceptible de restreindre leurs activités et de limiter leurs « profits ».

Aussi, la place de l’humanité « au sein de la communauté du vivant » peut-elle être reconsidérée ?

 Et si, de « maître et possesseur de la nature »(selon Descartes), l’humain s’assumerait désormais en « gardien de la nature » ? Ce terme de « gardien », rappelle Marine Calmet, engagée dans une lutte fructueuse contre le lobbying derrière portes closes, renvoie au mouvement des droits de la nature :

« Pour reconnaître les droits de la nature, il faut entériner que les fleuves, les forêts, les montagnes ou toute autre entité naturelle, ont le droit inaliénable d’exister comme le reconnaît la Déclaration universelle des droits de la Terre-Mère, proclamée en 2010 en Bolivie au cours de la Conférence mondiale des peuples sur le changement climatique. Ce texte énonce douze droits de la nature et treize devoirs de l’être humain envers la Terre-Mère, définie comme « communauté de vie indivisible composée d’êtres indépendants et intimement liés entre eux par un destin commun ».

Le lien à la terre ne relève pas de la « propriété » mais devrait traduire « l’interdépendance entre la tere nourricière et ses gardiens ».  Ainsi, pour l’avocat sud-africain Cormac Collinant, si nous voulons « revendiquer et protéger les droits humains, la logique nous impose de reconnaître simultanément ceux des autres membres de la communauté du vivant ».

Nos fermiers, bergers, maraîchers ou pêcheurs ne sont-ils pas déjà « gardiens de la nature » sur le territoire, au flanc des montagnes, dans les plis des vallées comme sur les côtes venteuses de la douce France ?

Vers une « révolution copernicienne » ?

Juriste en droit de l’environnement, Marine Calmet commence son parcours initiatique en février 2018 sur les traces de l’écrivain uruguayen Edouardo Galeano (1940-2015), auteur notamment de l’ouvrage mémorable Les Veines ouvertes de l’Amérique latine (2001), en s’engageant pour la défense des droits des peuples autochtones en Guyane. Car le sous-sol de l’Amazonie guyanaise est très convoité par de nombreux acteurs du marché de l’or, dont la compagnie La Montagne d’or qui annonçait, en juin 2017, son intention d’exploiter un gisement alluvionnaire appelé « Boeuf Mort » puis un projet de méga-mine à ciel ouvert. A ce jour, le combat du collectif Or de question, dont Marine Calmet est porte-parole, contre ce projet écocidaire n’est pas fini : la compagnie Montagne d’or a « même obtenu de la justice la prolongation de sa concession minière face à un gouvernement aux abonnés absents »… Entretemps, la justice reconnaît en Colombie le 5 avril 2018 que la forêt amazonienne est un « sujet de droit »…

Un pied en Amazonie et l’autre en métropole, Marine Calmet participe en septembre 2019 à la création du programme Wild Legal qu’elle préside depuis : « Nous avons décidé de créer une école engagée pour la reconnaissance des droits de la nature qui soit également un incabateur des prochains procès, innovant grâce à la jurisprudence du vivant ».

La première campagne est « dédiée à la protection des droits de l’Amazonie et de ses gardiens et gardiennes face au fléau de l’orpaillage illégal ». Ainsi, elle s’engage auprès de l’Organisation des nations autochtones de Guyane, de l’association des femmes victimes du mercure et de l’organisation écologiste Maiouri Nature Guyane à « imaginer une nouvelle procédure juridique pour obtenir la reconnaissance des droits du fleuve Maroni, violés par la contamination au mercure, un métal utilisé par les orpailleurs clandestins pour extraire l’or ».

Marine Calmet prend acte d’une évolution juridique qui bénéficie aux entreprises, « groupements humains à but lucratif dotés de droits propres, similaires à ceux des humains : le droit de propriété, la protection du secret des affaires, de l’image et de la réputation »…

Notre civilisation thermo-industrielle extractiviste repose sur la protection de la propriété individuelle et « s’est bâtie à partir de la vision d’un monde constitué de ressources à exploiter, qu’elles soient naturelles ou humaines ». Son modèle économique « prend à la terre sans rendre à la terre ». Il repose sur « l’injonction de produire toujours plus, pour vendre toujours plus et faire grimper les profits, sans prendre en compte la finitude de notre planète et donc l’incapacité de ce système à se survivre à lui-même ». Or, nous ne pouvons pas « établir une société pérenne si les lois que nous établissons pour nous gouverner sont incompatibles avec celles qui régissent le système Terre et conduisent à son effondrement ».

Marine Calmet sent un « basculement historique » permettant d’en finir avec« l’obscurantisme des dogmes économiques et industriels » qui mettaient en concurrence protection de la nature et droits humains : « La seule concurrence qui existe est celle entre les dominés et les dominants, qu’ils soient humains ou non humains. Notre modèle occidental  n’a pas fait qu’imposer des objectifs de croissance contraires aux limites planétaires en puisant les « ressources naturelles », de la même manière il a réduit les hommes au statut de « ressource humaine ».

Marine Calmet imagine de nouvelles instances à cet effet : la Haute autorité des limites planétaires, susceptible par exemple de « mettre un carton rouge » au projet de la Montagne d’or, dont une étude d’impact revèlerait le bilan sur l’environnement, avec la déforestation de 575 hectares de forêt primaire, l’utilisation de 470 000 litres d’eau par heure, la destruction de l’habitat de 127 espèces protégées – sans oublier 50% des émissions des gaz à effet de serre du territorie guyanais…

Le mythe d’une croissance infinie sur une planète finie lui paraît d’ores et déjà « obsolète ». Pour autant, la « révolution copernicienne » en cours exige de « réviser notre manière de penser le monde et d’inclure dans notre langage des mots et des concepts neufs comme l’écocide pour forger de nouveaux récits et bâtir une nouvelle civilisation ». La reconnaissance du crime d’écocide constituerait bel et bien une « avancée juridique indispensable pour protéger la sûreté et la santé de nos territoires et de leurs habitants, humains et non humains ». Tout comme la condition de « gardiens et gardiennes de la nature » déployant ce qu’il faut de « désobéissance créatrice hors des institutions et administrations dévoyées » et de « nouveaux modèles de gouvernance locale, en s’entourant à la fois de scientifiques et de détenteurs de savoirs ancestraux pour s’assurer de la santé de la terre et de la compatibilité des activités humaines avec le respect des équilibres naturels et des limites planétaires ». Annonceraient-elles l’avènement de l’ère du Symbiocène ?

 Pour l’heure, le secteur de « l’énergie verte » aiguise bien d’irrépressibles appétits. Et les injonctions en faveur d’une peu soutenable « croissance verte » menacent  la forêt qui couvre 95%  du territoire de la Guyane. Aux dernières nouvelles, le projet d’une centrale électrique à hydrogène en plein coeur du Parc naturel régional de Guyane impactera davantage encore les peuples autochtones et une biodiversité déjà bien éprouvés. Le combat pour les droits de la nature entrerait-il en collision avec la question ultime des astrophysiciens : « L’Univers n’avait-il pas, quelque part, l’objectif de prendre conscience de lui-même par le cerveau  humain ? ». Le dit cerveau de l’animal métaphysique arrivé au sommet de la chaîne alimentaire se libèrera-t-il pour cette conscience-là, sous la voûte étoilée, serait-ce juste avant une ultime partie de jeu avec le feu ?

Paru dans Les Affiches d’Alsace et de Lorraine

Marine Calment, Devenir gardiens de la nature – pour la défense des vivants et des générations futures, Tana éditions, collection « Le temps des imaginaires », 224 p., 18,90 €

Dans un film documentaire (2019) suivi d’un livre, le réalisateur Robert Salis fait saisir ce qu’est « rendre la Justice » au quotidien, dans l’intelligence de la complexité et la montée des incertitudes. L’ouvrage paru dernièrement aux éditions Calmann-Lévy donne la parole à soixante-cinq des plus grands noms de la magistrature qui témoignent de leur manière de faire appliquer la loi et de l’interpréter dans le meilleur sens possible en améliorant le service public de la justice. « Faillible » parfois parce que « trop humaine », la justice ? Si la pratique judiciaire s’inscrit dans une vision historique, l’essor fulgurant des pratiques numériques la confronte à un défi majeur : gagne-t-elle à s’adapter à la temporalité de ces nouveaux  outils informatiques de « dynamisation des procédures » afin de mieux répondre au niveau d’exigence et d’équipement des justiciables ? L’usage de ces outils ne risque-t-il pas de soumettre l’ordre juridique et judiciaire à celui du calcul ?

« L’homme occidental affronte la loi universelle : naître, vivre et mourir selon la justice » rappelle le juriste Pierre Legendre, éminent anthropologue du droit.

Plus que jamais, le besoin de justice et d’équité demeure inviscéré à la présence aux choses de l’homo faber devenu digitalus qui éprouve la tentation de s’en remettre au juge comme à un « homme de soins » présumé panser un corps social mis à mal.

Justiciables et usagers manifestent cette inextinguible « soif de justice » dans leurs rapports au quotidien. Ils comprennent volontiers la justice comme une vertu immanente, présumée à leur service. Aussi manifestent-ils leur déception lorsque l’administration bien humaine de la justice ne ferait pas la balance entre leurs attentes et un « ordre des choses » souvent perçu comme hermétique ou verrouillé, parce qu’exprimé à travers une langue dont ils ne maîtrisent pas les codes. Ainsi, juger, ce ne serait pas « forcément être juste » ni même… « irréprochable » ? Serait-on fondé pour autant à mettre en cause la « légitimité » de la justice et celle du juge chargé de peser les arguments des parties sur sa balance ? Voire à s’en remettre aux « réseaux sociaux » comme à des « tribunaux expéditifs » ou à des réseaux d’allégeance se déployant à tous les niveaux de l’activité humaine ?

« Comment faire d’une vertu une mission ? D’une qualité un métier ? » interroge Gwenola Joly-Coz, première présidente de la cour d’appel de Poitiers, dans le livre que Robert Salis consacre à cette demande bien humaine de justice et à sa bonne administration. François Molins, procureur général près la Cour de cassation, rappelle que « la justice, dans tous les Etats démocratiques, ne peut se concevoir que dans l’entité juridique de l’Etat dont elle l’une des principales fonctions régaliennes ».

 La justice fait-elle la balance entre l’homme et la Nature dont il s’est arraché ? Entre les petites affaires humaines particulières, parfois bien transgressives, et celle de tous ?  Entre la parole de chacun et celle de l’espèce ?

Manifestement, elle  cherche le « ton juste » en  situation d’incertitude, entre règne de la loi et « gouvernance par les nombres » dans une société d’incertitude croissante plus que jamais centrée sur le développement économique, scientifique et technique. La mise en place d’une connectivité généralisée semble approfondir cet imaginaire cybernétique de « gouvernance par les nombres ». La loi cèderait-elle la place au programme et la réglementation à la régulation ?

Un imaginaire cybernétique ?

Au point de départ des méthodes dites « modernes » de quantification des faits sociaux se pose la question cruciale pour les juges comme pour les juristes, face à l’incertitude : comment juger selon un choix rationnel ?

Katia Dubreuil, juge d’instruction au tribunal judiciaire de Paris, se penche sur les ressorts de la prise de décision et sur le mode d’incarnation de l’impartialité du juge à la lumière d’un programme expérimental d’élaboration d’un algorithme en matière de réparation du préjudice corporel. Le discernement du juge peut-il être guidé par un outil infaillible lui assurant une juste pesée des éléments voire une « juste représentation de la vérité » ?

Indéniablement, l’informatique permet d’épargner des  tâches chronophages grâce à la mutualisation des énergies et un traitement des données accéléré qui allège la charge de travail et améliore le fonctionnement du service public de la justice.

Mais, depuis le pari pascalien au Grand Siècle, un vieux rêve de substitution de la machine à calculer au juge, dans sa fonction d’impartialité, ne se poursuivrait-il pas avec le rôle accru dévolu aux ordinateurs et la tentation d’une administration algorithmique des choses ?  La présidente du Syndicat de la magistrature ne mésestime pas les risques portés par la « révolution numérique » lorsque la loi jusqu’alors tenue comme fondement des obligations entre les hommes, se retrouve placée sous l’égide du calcul économique étendu à toutes les activités humaines  : « La scientificité des algorithmes n’est qu’apparente puisqu’ils reproduisent non seulement les biais à l’oeuvre dans les décisions utilisées pour les élaborer, mais y ajoutent potentiellement d’autres distorsions. Avec les algorithmes, les biais dans l’acte de juger sont ainsi en quelque sorte industrialisés, tandis que la part d’humanité du magistrat, qui permet de relever des élements plus impalpables ou inhabituels, disparaît. »

Car enfin, « l’acte de juger est un acte d’humanité et de courage, accompli par des juges ancrés dans la société, à l’écoute des aspirations des citoyens qui construisent depuis deux cents ans, par leurs revendications de liberté, d’égalité et de solidarité, un terreau de droits fondamentaux dans lequel le juge vient puiser, et qui continuent inlassablement à le nourrir par leurs demandes en justice ».

Quelles que soient les avancées de l’application du calcul des probabilités au gouvernement des hommes et aux questions judiciaires, « l’humanité de la justice n’est pas une faiblesse, elle constitue sa raison d’être, la source ultime de sa légitimité ».

C’est bien le sens de la démarche du réalisateur Robert Salis dont le livre prolonge et enrichit la démarche entreprise par son film documentaire, avec des « juges de toutes fonctions et de toutes régions françaises, en métropole et outre-mer, statuts hiérarchiques et générations mêlées ». Ainsi, rappelle-t-il, ils ont pu porter un regard augmenté sur leur pratique quotidienne, montrer l’humanité en pensée et en actes « au-delà de leur robe », qu’elle soit rouge ou noire, en libérant leur parole « sur des sujets aussi essentiels que l’indépendance de la justice, la légitimité, la déontologie, la liberté d’expression, les relations avec la presse, le secret des sources, le rôle de la police judiciaire, l’aide à l’enfance, leurs face-à-face avec les justiciables et les avocats, l’incarcération, l’impartialité, le rapport à la loi et leurs éventuelles marges de manoeuvre dans son interprétation et son application » – et bien d’autres thématiques, tant en matière de justice civile que pénale. Si cette dernière « fait davantage parler d’elle », car « elle est plus spectaculaire », notamment par des condamnations qui « amplifient l’écho des jugements rendus », les décisions de la justice civile, qu’il s’agisse de la mise sous tutelle d’une personne vulnérable ou le retrait d’un enfant à sa famille peuvent « marquer à jamais une vie, tout autant que le traumatisme d’une incarcération ». Ainsi est-il rendu justice à une profession sursollicitée dont la charge s’alourdi vertigineusement, au rythme d’une succession effrénée d’affaires humaines en tous genres. Le livre et le film ont bel et bien tenu ce pari : « donner les moyens  à la justice de mieux se faire comprendre et d’être bien rendue ». Quand bien même ce dernier point relèverait aussi d’une affaire de moyens et de dotations financières…

La voie étroite

Président du tribunal judiciaire de Strasbourg, Thierry Ghera rappelle que « juger est l’acte d’un être doué de raison ». C’est « appliquer et interpréter la loi dans un effort constant de cohérence », quelles que soient les tentations proclamées de soumettre l’ordre juridique et judicaire à l’ordre du calcul :  « Le juge rend une décision raisonnée mais existe-t-il une intelligence du logiciel ou de ses composantes, les algorithmes ? L’intelligence ne se réduit pas à un traitement programmé de données. Le logiciel est un simulateur du raisonnement mais il ne raisonne pas ».

Ainsi, au risque de décevoir les irréductibles amateurs de bien distrayantes quoique glaçantes dystopies, « la justice ne peut être prophétisée : les algorithmes sont incapables  de prédire la décision du juge, ils repèrent des régularités dans les jugements et calculent des probabilités de situation mais sans deviner la décision du juge qui suppose la construction d’un raisonnement »…

En somme, les logiciels « livrent une étude statistique et mathématique des données de jugements du passé en faisant le pari d’en déduire une probabilité de décisions à venir ».

Mais voilà : « Par-dessus tout, le logiciel ne critique pas, en ce sens qu’il ne remet jamais en cause la ligne qui lui a été fixée, il est fidèle à son concepteur. Ce dévouement porte en lui un risque pour nos démocraties judiciaires et il est dangereux pour la sincérité du raisonnement. La justice a bien plutôt besoin de loyauté pour assurer la paix sociale. Loyauté des débats, des parties, du raisonnement du juge. C’est pourquoi ces technologies font l’objet d’une surveillance scrupuleuse par les Etats et par les institutions européennes ».

Certes, « le pouvoir d’appréciation du juge se marie de manière encore plus compliquée avec une société du XXIe siècle davantage technique et mathématique qui exige la certitude ». Et il est bien entendu que « la justice de la société de la seconde révolution postindustrielle ne peut écarter les nouveaux outils qu’elle a produits, sous peine de se priver d’une égalité des armes avec les auxiliaires de justice ou les plaideurs institutionnels »…

Dans l’interview qu’il a accordée aux Affiches d’Alsace et de Lorraine, le président Ghera convient que la voie est étroite : « Au fond, la question demeure, il est sain qu’elle soit posée et traitée sans tabous : comment intégrer et maîtriser ces nouvelles technologies sans obérer nos valeurs et y perdre notre âme, notre humanité, notre indépendance ? Sommes-nous prêts à obéir à une machine ? La justice doit rester humaine  et vigilante sur le respect de nos valeurs sinon elle ne serait plus la justice. Les termes d’ « intelligence artificielle » ou de « justice prédictive » sont abusifs : jamais le logiciel ne pourra remplacer l’humain. En revanche, le juge dispose d’une base de données surpuissante qui lui permet de rendre une décision raisonnée davantage en cohérence. Une justice reposant sur le précédent se marierait mal avec notre système de droit romain et personnaliste attaché aux libertés. Les algorithmes nous mènent vers un point de bascule exigeant une maîtrise accrue face à l’incertitude. L’emploi de méthodes de calcul surpuissantes ne saurait être exploré au prix des valeurs fondamentales qui régissent Etat de droit et démocratie, ni au mépris de l’humanité qui doit présider à la justice des hommes. Le juge est un régulateur de paix sociale. S’il n’y a pas d’humanité dans le rendu de la justice, il n’y a plus de justice. L’outil doit être créé sous l’égide du juge et être conforme à notre droit : il n’est pas une fin en soi et doit être utilisé avec discernement aux conditions de nos valeurs. Ce n’est pas au technicien de décider de ce doit être la justice : c’est à lui de s’adapter au juge, non l’inverse. ».

« La justice n’est pas un marché »

Manifestement, la justice ne manque pas de réponses immunitaires face à l’intrusion éventuelle d’« agents exogènes ». Si un marché semble s’ouvrir pour les legal techs, le président Ghera précise que sa bonne administration avec des outils appropriés ne suppose aucun accommodement avec d’autres intérêts : « La justice n’est pas un marché  et elle n’est pas automatisable tant que  la puissance publique conserve la maîtrise de l’emploi de ces nouvelles technologies dans un domaine régalien et indispensable au maintien des libertés ».

L’exercice de la justice suppose tant un bon usage de la quantification qu’un sens de la mesure maintenu par le droit, dans le respect du principe du contradictoire ainsi qu’il le précise encore dans sa contribution à l’ouvrage collectif dirigé par Robert Salis : « Le rôle de la puissance publique est de fixer un cadre protecteur des droits permettant de s’assurer de son usage dans le seul intérêt du citoyen. Ce qui suppose que l’intelligence artificielle (IA) soit maîtrisée par le juge et contrainte au respect de la norme et des valeurs qui guident l’acte de juger. Maîtrisées, ces données nouvelles n’auront pas à être attendues comme une manière de support prédictif prétendant conditionner le décision du juge, mais elles représenteront un complément précieux à son analyse, à son raisonnement ».

Le président du tribunal judiciaire de Strasbourg rappelle les deux conditions devant préexister à la « mise à disposition institutionnelle de ce type de logiciels surpuissants :

  • Un contrôle de l’emploi de ces données par une autorité indépendante (cours suprême des Etats)
  • La reconnaissance d’un corpsus de normes rappelant sans concession les valeurs fondamentales qui doivent guider toute expérience d’emploi des données surpuissantes par un système judiciaire (corpus européen, Charte éthique européenne d’utilisation de l’IA adoptée par la Commission européenne pour l’efficacité de la justice les 3 et 4 novembre 2018) ».

Depuis l’année 2000, Thierry Ghera est fortement impliqué dans l’informatisation des services de la justice et l’affranchissement des procédures judiciaires du support papier : il a notamment participé à la création d’outils informatiques dont le réseau privé virtuel des avocats (RPVA), le système de dématérialisation de l’expertise judiciaire (OPALEXE) ou le portail de l’injonction de payer pour les huissiers (IP WEB).

En janvier 2017, dès sa nomination à la présidence du tribunal de grande instance de Strasbourg, il a repris le long chantier de rénovation du vénérable palais de justice, désigné comme site pilote en matière de dématérialisation du Registre du Commerce et des Sociétés (RCS), désormais à l’avant-garde d’une « véritable révolution culturelle » à l’heure d’une bascule intergénérationnelle cruciale.

Les historiens connaissent la fascination pour les nombres et pour le règne de l’harmonie par le calcul depuis Pythagore – la marche technologique a suivi sa trajectoire et le sens de la mesure a résisté… Pour le président Ghera, l’outil informatique demeure aux conditions de l’institution judiciaire pour peu qu’il s’adapte aux principes fondamentaux de la justice – non l’inverse, bien évidemment : « La communication électronique n’accélère pas le cours du procès, elle supprime les temps morts et rend du temps aux utilisateurs ».

 S’il n’est « pas de science sans conscience, ni de paix et d’ordre sociétal sans la justice », la « modernisation de l’institution judiciaire » ne saurait avoir d’autre but qu’un meilleur service des justiciables ainsi que la protection de la cohésion sociale dans la considération de la personne humaine. Celle-ci demeure bel et bien maintenue dans l’équation comme sur la balance où résonnent les paroles du destin. Fata, disaient les Romains. C’est-à-dire « la parole juste, la question juste ». Toujours, il s’agit de « naître, vivre et mourir selon la justice ».

Paru dans Les Affiches d’Alsace et de Lorraine

Robert Salis (sous la direction de), Rendre la justice, éditions Calmann-Lévy, 588 p., 22,90 €