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Depuis une vingtaine d’années, une épidémie insidieuse agresse le foie d’un Français sur trois, serait-ce en l’absence de tout alcoolisme… Son nom est apparu pour la première fois au printemps 2017 dans la presse grand public : NASH pour Non Alcoholic Steatosis Hepatitis.

 

Les maladies du foie s’en viennent à pas légers, comme en chaussons, sans prévenir – quand bien même il serait l’organe le plus volumineux qui soit à l’intérieur du corps et son centre anti-poison… Même en l’absence de douleur, elles n’en mettent pas moins « en jeu le pronostic vital »… Si « l’échographie régulière du foie n’est pas entrée dans les mœurs », il existe néanmoins des marqueurs biologiques permettant de les voir venir, rappelle le Dr. Dominique Lannes : « le bilan hépatique perturbé, mais aussi, basiquement, trop de cholestérol et de triglycérides (gras), de glycémie (sucre), parfois jusqu’au stade diabète ».

Spécialiste du foie, le Dr. Lannes est hépato-gastro-entérologue à Paris, en cabinet, ainsi qu’à la Clinique du Trocadéro et à la Clinique du Mont-Louis. Il vient de consacrer à la maladie en voie d’identification, la stéato-hépatite non alcoolique (NASH) surnommée aussi « la maladie du soda », un ouvrage qui ne passera pas inaperçu. Et qui devrait inquiéter un bon tiers de nos concitoyens qui en seraient atteints, souvent à leur insu – l’ignorance ne préserve de rien : « Le foie se détruit marche après marche, selon un mécanisme d’escalier bien repéré par la médecine. Tout commence par une gentille stéatose. Sans régime alimentaire qui dégraisse le foie, elle reste « gentille » quelques années. Sept ans en moyenne. Ensuite, le foie peut en avoir marre d’être agressé par le gras et le sucre. On peut alors passer à ce qu’on appelle la NASH, quand « la graisse agresse » et fait se développer une fibrose, c’est-à-dire que des fibres dures commencent à agresser le foie. Elles étouffent les hépatocytes, un peu, beaucoup, jusqu’à durcir tout le foie si on ne fait rien. C’est la cirrhose. »

La cirrhose rappelle le Pr Didier Samuel, est un « processus lent qui se constitue sur plusieurs années, souvent vingt ou trente ans, en raison d’une agression chronique et permanente du foie » : « Cette agression entraine une modification de la structure hépatique qui devient nodulaire (on observe des micro- ou des macronodules à la surface du foie), ferme, voire dure, alors que le tissu d’un foie sain est lisse et souple. »

 

De la qualité du greffon contemporain…

 

En une génération, le foie sain est devenu rare : « Un tiers de la population a aujourd’hui une stéatose, c’est-à-dire de la graisse dans le foie, sans le savoir. » Et l’épidémie ne fait que commencer – la faute à l’agro business, la « malbouffe » outrageusement chargée en sucre, en gras et en bien d’autres douteuses substances…

 

En cas de maladie avérée, il n’y a souvent que « la greffe en point

de mire » – bien entendu, « si le malade est greffable »…

Elle est envisagée s’il n’y a pas « un envahissement de la veine porte ou des artères environnantes, ou des métastases extra-hépatiques qui rendent la récidive inéluctable »…

Mais voilà : compte tenu de l’expansion de la maladie, il est de plus en plus difficile de trouver des greffons sains, c’est-à-dire non stéatosés – le donneur décédé ayant pu « passer par la case malbouffe »… Sans oublier que les dits greffons ne se trouvent pas « à disposition en rayons dans un supermarché »…

Le problème de pénurie n’en est qu’au début. Il se pratique environ mille trois cents greffes du foie chaque année en France, « dans une grande majorité consécutive à la décompensation d’une cirrhose » – ce qui fait du foie « l’organe le plus greffé après le rein »…

L’immunothérapie suscite beaucoup d’espoirs : « La méthode, par injections, consiste à faire appel à nos propres défenses immunitaires, qu’elle stimule pour aller attaquer directement le mal à la racine. On voit des cancers éradiqués grâce à cette nouvelle méthode, qui dresse notre propre organisme à se battre contre les cellules tumorales. »

L’habitué de la grande distribution ou de la restauration rapide, l’amateur de bonne chère, l’addictif à la junk food ou l’inconditionnel de la dive bouteille qui soupçonneraient une anomalie hépatique peuvent toujours « tenter le sevrage du sucre rapide pour redevenir maître de son destin »… La prévention se joue sur le terrain de l’hygiène de vie, de la lutte contre le surpoids et la sédentarité. Sans oublier l’adieu à l’incomparable savoir-faire de nos viticulteurs, digne d’être classé au patrimoine immatériel de l’humanité : l’alcool est « l’agresseur numéro un du foie »… Autant renoncer aux trois verres de vin quotidiens consentis par l’OMS aux hommes – deux pour les femmes…

Après, « plus la graisse est incrustée depuis longtemps, plus elle sera difficile à éliminer, parce que la graisse se fibrose »… D’un cirrhotique, l’on dira qu’il que « jusque là » il était en parfaite santé, pour la simple raison qu’il n’avait rien remarqué d’ « anormal » – alors que l’encrassement de son foie se poursuit à bas bruit…

En attendant, la « quête du Graal anti-NASH » se poursuit dans les laboratoires – et plus particulièrement dans ceux de deux sociétés de bio-technologie, Genfit et Intercept. Les multinationales suivent le mouvement, compte tenu de la progression exponentielle de la maladie.

Pour sa part, le Dr Pierre-Jean Thomas-Lamotte, neurologue, met ses pas dans ceux des grands Anciens et rappelle que l’inconscient aussi est à l’œuvre dans les maladies du foie : « C’est le gardien de l’identité et du maintien de mes potentialités dans mon cercle de vie (vie familiale, vie professionnelle). Les cellules permettent de faire des réserves durables. Un hépatocyte peut vivre jusqu’à 500 jours et reconstitution est rapide après ablation d’une grande partie de l’organe. L’hépatocyte peut stocker, assurer des transformations des matières, assurer la détoxification et il sert à l’assimilation des graisses (bile). En pathologie, le foie doit se renouveler lorsque le sujet change d’identité et de cercle de vie (hépatite pour détruire les anciennes réserves puis renouvellement hépatique correspondant aux fonctions nécessaires au maintien de la nouvelle identité), quand le sujet manque d’identité « en quantité » (tumeur bénigne, adénome ou cancer), quand le sujet est trop faible pour vivre son identité dans le groupe (cirrhose). »

Garder un foie sain, c’est une lutte de chaque instant contre bien de mauvaises habitudes, bien de renoncements ou de reniements aussi…

Afin de sensibiliser le grand public, des opérations d’information auront lieu, comme la première journée internationale d’information sur la NASH, qui aura lieu le 12 juin 2018 dans vingt-cinq grandes villes de France.

 

Dr Dominique Lannes, NASH – La maladie de la malbouffe, Flammarion

Pr Didier Samuel, La crise de foie n’existe pas, Marabout

Dr Pierre-Jean Thomas-Lamotte, L’interprétation des maladies qui compensent les petites et grandes blessures de l’âme et comment en guérir, Le Jardin des Livres

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Un anthropologue devenu trader et « économiste » pose la question de notre survie « en régime capitaliste ». Quelle société humaine pourrait encore se prévaloir de la maîtrise absolue de son environnement naturel et culturel comme de sa destinée tout en restant verrouillée en mode pillage des ressources?

 

« Il sera bientôt trop tard » alertent 15 000 chercheurs : l’effondrement civilisationnel est en cours sur notre planète dévastée… Car enfin qu’est-ce qui pourrait encore produire un sursaut de conscience vers le sentiment de notre communauté de destin sur terre alors que les « élites » ont abandonné toute idée d’un « monde commun » ? Et qu’est-ce qui permettrait de la penser encore quand on a réduit l’humain à un « rapport coût-bénéfice » et la société des humains, passée de l’ère industrielle à l’ère du « numérique », à la fiction d’un bilan comptable aussi truqué – forcément truqué – qu’étriqué ?

L’anthropologue Paul Jorion est devenu spécialiste de la formation des prix après une immersion dans la vie des pêcheurs sur l’île de Houat – et bien d’autres chemins de traverse dans la société la plus monétarisée de l’histoire humaine… Son expérience de terrain en 1973 et 1974 lui a permis de constater que le mécanisme de fixation des prix ne doit rien à la rencontre de la loi de l’offre et de la demande mais à un rapport de forces entre acheteurs et vendeurs : « Celui-ci se forme de manière à maintenir indemne l’ordre économique et social une fois que la transaction a eu lieu. Autrement dit, la hiérarchisation de la société est préservée : le pauvre reste aussi pauvre qu’avant que l’échange n’intervienne, et le riche aussi riche. En conséquence, les pauvres paieront davantage que les riches à prestations ou produit égaux »…

 

Esprit d’équipe et esprit de tolérance…

 

Bien plus tard, il  intégre le secteur financier notamment chez Countrywide, une des firmes responsables de la crise des subprimes qu’il voit venir dès 2005 – il perd son job en alertant sa hiérarchie et l’annonce dans son livre, Vers la crise du capitalisme américain ? (La Découverte, 2007). Chez Countrywide, il constate que « la manière dont le modèle mathématique prédisant l’évolution des prix dans l’immobilier avait été conçu lui interdisait de prendre une valeur négative ». Car c’est bien connu dans la phynance créative qui s’emploie à faire monter les arbres jusqu’au ciel : « Personne ne s’était avisé de tester la capacité du modèle à prévoir une baisse du prix du logement, l’opinion selon laquelle le prix de l’immobilier grimpe toujours ayant quasiment acquis dans les esprits le statut de « loi naturelle »…

La faute à Galilée qui voulait enfermer la réalité dans une « modélisation mathématique » ? L’anthropologue n’est nullement étonné du degré de décomposition du système économique  – et il ne lui viendrait jamais à l’esprit de « dire que le système capitaliste dans lequel nous sommes est la forme ultime du développement économique et qu’il a atteint le stade de la perfection ». Il constate juste un « esprit de tolérance à la fraude » érigé en critère d’appartenance au club très fermé des décideurs – ce qui s’appelle un « esprit d’équipe » dont il a fait les frais : « L’individu en question ne fait pas preuve d’esprit d’équipe » est le langage codé utilisé dans ce monde des établissements financiers pour désigner celui qui fait preuve de probité et désapprouve les tentatives de fraude »… Et il ne manque pas de relever l’extrême fragilité du socle de valeurs bien subjectives sur lequel repose l’actuel système de fraude généralisée appelé « civilisation »…

Rien d’étonnant à ce que la pensée de Jorion rencontre la collapsologie (la « science de l’effondrement ») ainsi que le constatent Jacques Athanase Gilbert et Franck Cormerais dans leur préface au livre d’entretiens publié chez Fayard après leur rencontre avec l’anthropologue à La Cigale de Nantes : « Penser l’éternelle croissance de l’économie sans tenir compte des limites de l’habitabilité de notre Terre déroge aux lois de la physique, mais aussi à toute prudence politique »…

Si l’économie est bien, par son étymologie, l’organisation de la maison (oiko nomos), comment s’accommoder de la dévastation continue de notre maison commune et la transformation de ses ressources en lignes de crédit au nom de la maximisation des profits de quelques uns qui font subir à tous leurs externalités négatives ?

 

La mise en équation du monde

Après avoir constaté que le passage d’une pensée mythique à une pensée logique ne constitue en rien un « progrès », cette dernière produisant sa propre mythologie indûment baptisée « réalité objective », l’anthropologue devenu penseur de l’effondrement des civilisations décrit ce phénomène de captation du réel et de privation du sens, produite par le capitalisme contemporain et formulée par le « There is no alternative » (TINA) dont on commence à voir la direction indiquée, de désastres écologiques en exclusions massives de populations à qui l’on signifie qu’elles n’ont plus cours – jusqu’à l’énergivore technique de la blockchain, nouveau trou noir creusé dans le réel…

La « pensée économique dominante institue un régime de réalité », désignée le plus souvent par l’expression générique « les marchés » – comme si cette « supposée instance constitue l’horizon même de la vie économique et son unique principe de réalité »… De même, elle présuppose l’existence d’un homo oeconomicus, « un être sans enracinement social, « rationnel » au sens de bassement calculateur, sans attaches et sans engagement vis-à-vis de sa communauté » et donc affranchi de toute solidarité envers ses semblables…

Cette représentation du monde faisant de la cupidité « le moteur d’une société économiquement saine » n’aide guère à la régulation de l’édifice social – elle a provoqué la lente mais inéluctable désintégration du socle vital commun… jusqu’au « grand remplacement » de l’humain par les machines interprétable comme « l’une des manifestations du deuil que l’espèce fait d’ores et déjà d’elle-même »…

Est-il temps encore de « faire réintervenir en force la philia aristotélicienne, cette bonne volonté partagée qui tend à contribuer par de petits gestes quotidiens au bon fonctionnement de nos sociétés » ? Et d’instaurer « la gratuité sur l’indispensable », comme Robespierre en avait l’intuition, avant le désastre annoncé ?

Si la mécanisation – et son corollaire l’augmentation de la productivité – est « un bénéfice pour l’humanité toute entière, elle ne doit pas être seulement conçue, comme c’est le cas actuellement, comme une source privatisée de dividendes et de bonus pour les actionnaires et les dirigeants d’entreprise »…

La prétendue « dématérialisation » de l’économie est menée à tombeau ouvert contre les travailleurs sommés de s’adapter à une « réalité de prédation » travestie en « réalité objective ». Et cette prédation est organisée notamment « grâce à une astuce comptable : le salaire est considéré comme un coût pour l’entreprise, alors que la distribution de bonus et de dividendes est présentée comme une part de bénéfice » – l’un devant être minimisé quand l’autre est maximisée…

Pour l’anthropologue, il est temps de faire l’économie de « l’expertise » qui « prétend toujours délivrer un savoir construit et garanti par sa méthode », de passer par pertes et profits un « ultralibéralisme prédateur et élitiste » qui « fait monter le ressentiment » – et de réinvestir la parole politique dans son «  pouvoir d’affronter l’incertain »…

Lors d’une conférence donnée en mars 2016 à l’Institut des sciences avancées de Nantes autour de la notion de collapsologie, Paul Jorion rappelait que nos sociétés sont confrontées à une « combinaison de trois problèmes, constituant un soliton devenu indécomposable : la dégradation et la destruction environnementale, la complexité non maîtrisée, accompagnée du transfert de nos décisions vitales à l’ordinateur ; enfin notre système économique et financier à la dérive, dont nous connaissons les remèdes, mais que les préoccupations court-termistes axées sur le profit de quelques individus puissants interdisent d’appliquer »…

Bref, « l’homo oeconomicus qui confondait la liberté avec le libre exercice de sa cupidité a subi depuis le sort qu’il mérite : la faillite personnelle ». Entraînant celle de ses congénères qui ne se reconnaissaient pas dans cette caricature… Serait-il possible de reconstruire une véritable « économie politique » sur cette faillite-là, telle qu’elle existait avant l’invention de la « science économique » ? Serait-il possible de canaliser les « débordements destructeurs » de notre « comportement colonisateur » selon un modèle s’inspirant d’insectes sociaux comme les termites « si un tel modèle devait s’imposer comme la seule voie de salut immédiate et à long terme » ?

Une « société termite » serait-elle le « prix à payer » pour sortir du bocal d’une société hypermonétarisée (mais bientôt sans cash…) où la sur-accumulation infondée de quelques uns fait rouler la Dette perpétuelle de tous les autres dont elle creuse la tombe?

Peut-on en finir avec l’inversion de la réalité et à la mystification en réparant la courroie qui relie le monétaire et le symbolique à la machinerie folle dévoreuse de mondes qui fait de notre écosystème une marchandise privée échangeable sur « les marchés » et de notre espèce la seule à attenter à sa propre nature ?

Autant de questions dont une anthropologie d’urgence et de combat ne saurait faire l’économie, personne ne pouvant, à l’heure du basculement systémique, se targuer d’être immunisé contre une probable fin de « l’exception humaine »…

Paul Jorion, A quoi bon penser à l’heure du grand collapse ? Fayard, 180 p., 15 €

 

Considérée comme « la plus grande poétesse russe de tous les temps », Marina Tsvetaïeva (1892-1941) a mené sa vie comme une course folle après l’amour absolu – de la poésie, elle a exigé ce que l’amour, souvent, ne peut donner : « une vérité de tous les instants »…

 

Un an après la Révolution d’Octobre qui a fait basculer tant de destins, une jeune fille de vingt-six ans au visage rond et pensif, au regard intense, note dans ses Carnets : « La révolution est un tremblement de terre (…) Essayez donc d’aimer un peu pendant un tremblement de terre ! »

On l’a compris, l’amour dans son absolu alchimique est la grande affaire de Marina Tsvetaïeva… Qu’importe qu’il soit physique, poétique, platonique, fusionnel, multiple ou épistolaire : éternelle amoureuse de l’amour, elle ne vit que pour lui – pourvu que ça s’emballe et que ça brûle… Et ce, bien au-delà de toute mesure et de cette « quête russe métaphysique de l’amour » éprouvée par un tempérament hautement inflammable jeté dans sa terrible condition…

Marina est mariée avec Sergueï Efron (1893-1941), parti à la guerre dans l’armée des « Russes blancs », en lui laissant leurs trois enfants – et elle compose le cycle « Razlouka » – Séparation – s’achevant sur une évidence : là où il y a le plus de vérité, là il y a le plus de poésie… Leur maison à Moscou a été démantelée par leurs concitoyens transis en quête de bois pour se chauffer… Devenue l’égérie de l’Armée blanche, restée fidèle au tsar, elle écrit Le camp des Cygnes – son seul écrit à portée politique où elle compare le soulèvement des paysans contre les bolchéviques avec celui de la Vendée contre la France révolutionnaire… En 1920, l’une de leurs filles, Irina, meurt de malnutrition dans un orphelinat – Marina l’y avait placée, espérant qu’elle y serait nourrie à peu près convenablement dans une Russie dévastée par la famine et la guerre civile…

Dans le brasier d’un jeune siècle sans pitié, elle multiplie les relations – dont avec l’écrivain Ossip Mandelstam (1891-1938), l’acteur Iouri Zavadski (1894-1977), la jeune actrice Sonia Holliday (1900 ?-1937) et la poétesse Sophie Parnok (1885-1933), relatée dans L’Amie. Elle est la « dernière joie russe » du poète autrichien Rainer Maria Rilke (1875-1926).

 

« Se toucher en paroles, c’est se rencontrer en esprit »…

 

Marina naît le 8 octobre 1892 à Moscou dans une famille aisée. Son père Ivan est professeur d’histoire de l’art et sa mère Marie Meyn est pianiste – elle a renoncé à une carrière de concertiste et reporte ses espoirs sur sa fille… A seize ans, Marina s’en va à Paris… pour voir la sexagénaire Sarah Bernhardt (1844-1923) jouer dans L’Aiglon… Elle suit des cours de littérature française ancienne à la Sorbonne (1909) et publie à compte d’auteur son premier recueil de poésie, L’Album du soir (1910) qui lui vaut les encouragements empressés du poète Volochine (1877-1932). A vingt ans, elle se marie avec l’élève-officier Sergueï Efron – l’année de son mariage, son père fonde le musée Alexandre III, qui deviendra le musée Pouchkine.

Si Marina vit la Révolution russe comme un embrasement corps et âme, elle n’en suit pas moins son époux dans une implacable succession d’exils, jalonnés d’amours multiples… D’abord dans le Berlin « russe » de la République de Weimar, en mai 1922. Puis en Tchécoslovaquie, ce « paradis de poésie » miraculeusement préservé, en août 1922, dont le gouvernement leur accorde une aide financière…

En 1925, le couple trouve refuge en France – loin du « paradis des travailleurs » en train de se réaliser sur leurs cadavres ou leur zombification… Réfractaire à tout asservissement et à toute arithmétique, Marina refuse « l’homme nouveau, moitié machine – moitié singe – moitié mouton ». Sa devise est : « Ne pas subir »…

En 1925, l’ardente poétesse vivote de traductions et de piges pour des périodiques sans audience qui paient mal… Désormais « sans livres et sans lecteurs », elle noircit quantité de cahiers et carnets, soutenue par sa seule rage d’écrire… D’avril à septembre 1926, elle habite à Saint-Gilles-Croix-de-Vie, une station balnéaire en Vendée et entretient une correspondance passionnée avec les poètes Rilke et Boris Pasternak (1890-1960), alors engagé dans l’écriture clandestine de son Docteur Jivago.

Ils forment un parfait « triangle amoureux » épistolaire – leur coup de foudre poétique réciproque vaut à l’histoire littéraire une mémorable partition à trois plumes.

Elle est le dernier amour, rêvé, du premier, à qui elle écrit, le 22 août 1926 : « Rainer, quand je te dis : je suis ta Russie, je te dis seulement (une fois de plus) que je t’aime. L’amour vit d’exceptions, d’isolations, d’exclusions. L’amour vit des mots et meurt des faits. »

Rilke meurt d’une leucémie sans l’avoir rencontrée – non sans lui avoir envoyé un exemplaire dédicacé de Vergers, son recueil en français et lui avoir demandé une photo d’elle : « Nous nous touchons comment ? Par des coups d’aile » lui a-t-il écrit…

Le second, Pasternak, finit par la rencontrer à Paris, en juin 1935, dans les couloirs d’un congrès d’intellectuels, à la Mutualité. Mais la femme exténuée est loin de l’image idéalisée de leur correspondance. Pasternak redoute la collaboration d’Efron avec le NKVD, les services secrets staliniens. Justement, celui-ci organise le recrutement des volontaires pour les Brigades internationales et se retrouve soupçonné dans le meurtre en Suisse d’Ignati Reiss, un ancien agent secret russe passé à l’Ouest…

Pour échapper à la police française, l’ancien combattant de « l’Armée blanche » rentre à Moscou, signant son arrêt de mort… Affligée par le manque de fervents lecteurs français, Marina rentre au pays à son tour, en dépit des avertissements de Pasternak.

 

Toute maison m’est étrangère,

Pour moi tous les temples sont vides,

Tout m’est égal, me désespère,

Sauf le sorbier d’un sol aride.

 

En exil dans la petite ville d’Elabouga, dans l’Oural (Tartarie), Marina n’a rien à espérer du régime stalinien – pas plus que de la progression des divisions allemandes sur le territoire russe, après le déclenchement de l’opération Barbarossa. Son fils est sur le front et sa fille en camp… Son élan « vers le haut » n’a plus qu’une issue – une fois envolée l’illusion d’avoir mille ans encore d’immensité poétique devant elle : elle se pend le 31 août 1941. Juste avant, elle avait tenté de se faire embaucher comme plongeuse à la cantine de l’Union des écrivains… Son corps est jeté dans une fosse commune. Un monument, devenu lieu de pèlerinage, a été érigé sur l’emplacement présumé de cette fosse introuvable. D’elle, Pasternak écrit dans ses Ecrits autobiographiques : « Elle était une femme à l’âme virile, active, décidée, conquérante, indomptable. Dans sa vie comme dans son œuvre, elle s’élançait impétueusement, avidement, presque avec rapacité vers le définitif et le déterminé ; elle alla très loin dans cette voie et y dépassa tout le monde. Elle a écrit une grande quantité de choses inconnues chez nous, des œuvres immenses et pleines de fougue. Leur publication sera un grand triomphe pour la poésie de notre pays. »

Pour exister haut et fort, elle avait tenté de se prolonger en poème encore, en chute libre – après avoir été peauème vivant se cognant aux impasses de l’amour… Elle a accédé pour de bon à l’ardente existence poétique avec la publication posthume du massif de ses inédits – lettres brisées mais pas mortes. Le temps des poètes c’est toujours maintenant – avec la tragédie des vivants sans cesse menacés de ne plus l’être…

Quelle organisation politique serait encore possible pour une « gauche de transformation écologique et sociale » ? Dans un essai d’une placide lucidité, Christophe Aguiton prend acte de l’échec des « expériences de gauche » sur la planète, brosse le panorama des recompositions en cours – et annonce un nouvel âge possible d’une « gauche alternative » pour peu qu’elle sorte du déni de réalité pour produire du commun et de la politisation…

 

 

 

La démocratie peut-elle encore produire un avenir commun ? Voire présenter un visage d’humanité et de justice face à l’ampleur et la persistance du déni de réalité qui l’aveugle ? Face à l’érosion de ses sept piliers (salariat stable, société d’abondance accessible aux masses, protections sociales, scolarité et mobilité sociale ascendante, croyance au « progrès », syndicalisation et démocratie représentative rationnelle), à la décomposition du paysage politique de « la gauche », à la si peu résistible extension du « capitalisme contemporain » et l’intensification de sa « logique de marchandisation généralisée » amenée à se fracasser contre les limites de la planète, « le sentiment domine de ne pas trouver d’issue ni de perspectives »…

C’est désormais bien connu : quand les expériences de « la gauche de gouvernement » ont déçu, quand il n’existe plus de « cadre commun aux mouvements sociaux et citoyens au niveau européen », les réactions « populistes » ont le vent en poupe » – celles qui opposent « le peuple » et « les élites » dans l’imprévisibilité d’un « jeu politique » hautement inflammable…

Comment alors, dans ce « nouveau monde marqué par l’achèvement de la mondialisation néolibérale », la gauche pourrait-elle sortir de l’alternative entre la « conversion au néolibéralisme et la défense des acquis – au risque de survaloriser le passé » ?

Comment « les forces de progrès » pourraient-elles construire un programme politique qui sorte du « dogme de la croissance à tout prix et du productivisme tout en assurant un accès pour tous aux ressources indispensables à la vie » ? Le concept de « gauche » est-il encore opératoire pour porter un impératif d’égalité tant que persiste le déni de réalité systématique tant par les « élites » que par les « institutions » d’une nouvelle réalité marquée par l’aggravation de la pauvreté, l’extension d’un précariat désormais à vie et des logements de moins en moins accessibles, compte tenu du faible niveau de revenus sanctionnant une charge de travail croissante ?

Christophe Aguiton estime qu’un renouveau des partis et des mouvements « à gauche de la social-démocratie » demeure possible dans un monde vidé de sa substance par le « développement sans précédent des marchés financiers »… Certes, pour l’heure, ces marchés « profitent à plein de la libéralisation des échanges et de l’existence de nombreux paradis fiscaux ». Et continuent à faire payer aux peuples un prix exorbitant, bien au-dessus de leurs moyens et de leurs capacités contributives, par les crises à répétition qu’ils génèrent – jusqu’à l’ultime plongeon…

Mais, s’appuyant sur des « expériences de gauche » engagées en Amérique du Sud, en Italie, en Espagne voire… en Grèce ( ?), le militant estime qu’« une course de vitesse est désormais engagée dans de nombreux pays, dont le résultat aura des conséquences majeures pour nos sociétés »… Une course à quoi si ce n’est à la croissance des profits et des inégalités pour gonfler de nouvelles megabulles spéculatives ? Une reconstruction de repères, de savoirs et de convictions est-elle vraiment en cours au sein d’une « gauche de transformation » qui n’en finit pas de se chercher depuis la « parenthèse » de « la rigueur » ouverte en mars 1983 et jamais refermée depuis pour les classes moyennes et populaires ?

 

Produire du commun…

 

Si la conquête de l’Etat ne fait plus rêver « à gauche », Christophe Aguiton recense des pratiques sociales révélant « d’autres manières de rompre avec la logique du profit et la sacralisation de la propriété privée ». Car enfin, « la démocratie ne se limite pas à la délégation de pouvoir et au vote majoritaire »… Mais, s’il est toujours possible de « mobiliser » pour la préservation de certains « acquis » ou contre une « caste », il est moins aisé de se rassembler durablement autour d’un « projet » élaboré, compte tenu de la complexification croissante d’un processus civilisationnel qui ne s’en délite pas moins – en raison précisément de cette complexité…

Christophe Aguiton invite à considérer le « bien vivre » comme une « exigence de relation apaisée avec la nature et la société ». Cette conception est susceptible de représenter une « alternative au productivisme », elle affirmerait une priorité du qualitatif sur « l’accumulation de richesses et de biens matériels » et pourrait bien constituer un « principe pour un modèle de développement différent de la simple imitation des standards occidentaux ». L’aspiration aux circuits courts, au recyclage, au partage et à la collaboration engagent-elles les sociétés durablement dans le sens d’une organisation sociale qui ne se réduirait pas au choix entre capitalisme et propriété privée, d’une part, et étatisme de l’autre ?

La montée des « biens communs » (dont ceux de la connaissance) constitue-t-elle une « alternative au capitalisme » et à « l’étatisation de l’économie » ? « Espace d’implication directe des acteurs », ces « biens communs » (dont l’idée est ancienne) constitueraient une approche permettant de « construire une « troisième voie » différente tant du capitalisme que de l’étatisme et à même d’inspirer une « gauche du XXIe siècle » fécondée par de nécessaires émulations coopératives… Christophe Aguiton privilégie cette « auto-organisation de la société en phase avec la logique des biens communs » – un « dernier modèle qui pourrait être qualifié de démocratie radicale »…

Mais il reste à réinventer sur les décombres des luttes passées une « force politique » capable de porter, de nouvelles articulations en nouvelles alliances, un « projet politique commun » susceptible de devenir « le bien commun »…

Il reste à envisager une vision d’un avenir désirable qui ne serait pas obstruée par le mépris social, qui serait la plus partagée possible et qui déboucherait sur l’organisation « horizontale » d’une « société des communs » allant jusqu’à la gestion de l’eau et des ressources naturelles…

Si des forces de « gauche radicale » et d’émancipation devaient l’emporter sur des forces « populistes » lors de prochaines échéances électorales, elles ne pourraient plus guère se payer le luxe d’échouer une fois encore sur une accommodation avec le cours des choses – à moins d’entrouvrir l’antichambre d’une ère pour le moins « post-démocratique »…

De même qu’il ne serait pas davantage envisageable qu’une minorité exerce seule le pouvoir aux dépens d’une majorité et lui dicte sa loi au sein de nos démocraties à bout de souffle, plombées par la défiance, l’uberisation, le désenchantement, la pensée basse voire le ressentiment…

La restauration d’un absolu « de gauche » et de pratiques véritablement « de gauche » susceptibles de raviver le sens du mot suffirait-elle à enrayer enfin le mécanisme infernal d’un piège sans cesse refermé sur les aspirations à une communauté responsable et vivable?

Christophe Aguiton, La gauche du 21e siècle – enquête sur une refondation, La Découverte, 242 p., 17 €

 

et Daria Halprin ont institué leur vie par le savoir fondateur de la danse – mais Daria a aussi fait marcher une génération de cinéphiles…

 

 

Peu avant le festival de Cannes de 1970, d’heureux spectateurs découvraient sur le grand écran d’une année aussi psychédélique qu’irrésistiblement érotique un astre d’une délectable magnitude : la jeune Daria Halprin, s’ébattant nue dans les dunes d’une Californie en plein tumulte universitaire. C’était dans Zabriskie Point de Michelangelo Antonioni (1912-2007) qui s’achevait sur le dynamitage d’une somptueuse villa de promoteur immobilier. Mais tout le monde n’avait d’yeux que pour la bombe anatomique qui a inspiré la plus sensationnelle des explosions cinématographiques…

 

Les cinéphiles les plus attentifs avaient déjà repéré la belle Daria dans Révolution (1968), un documentaire sur l’expérience hippie. Malheureusement, elle ne fut qu’une étoile filante – une manière de Miss Météore au ciel du septième art. Trois ans plus tard, elle fait encore une lumineuse apparition dans Jérusalem, Jérusalem de John Flynn (1932-2007), avant de disparaître à jamais des écrans.

En fait, Daria a bien d’autres priorités que de donner corps aux fantasmes de cinéphiles en mal d’icône : elle s’était déjà faite corps pour la danse.

Ce n’est pas étonnant : Daria est la fille de la chorégraphe et « performeuse » avant-gardiste Anna Halprin.

 

Telle mère, telle fille

 

Ann Halprin est née Schuman le 13 juillet 1920 à Winnetka dans l’Illinois. Formée de bonne heure à la danse d’Isadora Duncan (1877-1927), elle suit les cours de la Denishawnschool de Ruth Saint-Denis (1877-1968) et Ted Schawn (1891-1972), puis rencontre la modern dance de Martha Graham (1894-1981).

Parallèlement, elle étudie de 1938 à 1941 l’anatomie et dissèque des cadavres afin de comprendre le fonctionnement musculaire et neurologique du corps humain !

En 1940, elle épouse l’architecte et paysagiste Lawrence Halprin (1916-2009). A partir de 1942, elle danse à New York, y fait son plein de rencontres (John Cage, Merce Cunningham, Robert Rauschenberg, etc) et fait sortir la danse de ses gonds, dans les années 50, désertant le studio pour investir les chantiers, les entrepôts, les hangars ou les forêts. Elle est à l’origine du concept de « performance », danse en baskets, talons hauts – ou dans « le plus simple appareil »..

 

La mise à nu

 

En 1957, Ann et ses danseurs du San Francisco Dancers Workshop se produisent nus sur le plateau de danse construit en plein air par son mari. Ce qui n’est alors qu’une expérimentation devient en 1965, dans Parades and Changes, un spectacle (interdit pendant vingt ans aux Etats-Unis) : le corps de ses interprètes jouant dans un monceau de bouts de papier couleur chair est mis à nu pour « rendre hommage à la forme humaine élémentaire ». Lorsque, après une tournée triomphale en Suède, elle rentre au pays, les journaux américains annoncent « le retour des danseurs sans culottes ».

Cette mise à nu des corps correspond aussi à une « mise à nu des formes obsolètes ». Rejetant miroirs et studios, Ann Halprin crée une rupture décisive avec les codes et conventions en vigueur : « Si vous êtes totalement présent à votre corps, les réponses corporelles viennent directement du système nerveux, ça peut aller si vite que vous ne savez pas ce qui se passe, vous n’avez pas le temps de préparer ce qui va se passer que la réponse suivante est déjà là. Si l’esprit interfère, ce n’est plus de l’improvisation. Les mouvements naturels surgissent d’un état de détente et non d’un état de tension comme dans le ballet classique ou la Modern Dance. »

En 1972, atteinte d’un cancer elle déclare : « Jusqu’alors, j’avais dédié ma vie à mon art, maintenant je dédie mon art à ma vie ». Elle décide de travailler avec des malades atteints du cancer puis du sida afin de les aider à reconquérir leur corps en souffrance dans des pièces comme Intensive Care, Reflections on Death and Dying qu’elle interpréte elle-même, à quatre-vingt-quatre ans, au Festival d’automne de Paris (2004).

Le musée d’art contemporain de Lyon consacre à la doyenne de la postmodern dance une rétrospective, A l’origine de la performance (mars-mai 2006) qui rend justice à son influence dans le domaine de la danse, de la musique et des arts plastiques.

 

L’écran et la vie

 

Sa fille Daria vit d’abord avec Marc Frechette (1947-1975), son partenaire de Zabriskie Point, dans une communauté hippie. Mais Marc a du mal à faire la distinction entre ses rôles à l’écran et la « vraie vie » : arrêté en 1973 pour une malencontreuse tentative de hold-up, il meurt accidentellement en prison.

Après un bref mariage avec le metteur en scène Dennis Hopper (1936-2010), Daria renonce à sa vie d’ « objet du désir » à l’écran et s’accomplit comme dance therapeut.

En 1978, elle fonde à San Francisco avec Anna le Tamalpa Institute. Depuis, mère et fille n’en finissent pas de transmettre cette secousse et cette signifiance qui, de la vallée du Nil aux scènes de Broadway, mettent les vies en mouvement les unes vers les autres– et leurs élèves à l’œuvre…

A quoi donc ouvre cette volupté ondulatoire qui prend le corps par ses racines depuis la danse de joie du roi David rapportant dans sa ville les Rouleaux de la Loi ? S’agit-il, par ce mouvement pelvien fondamental, de se faire un corps selon la Loi, celle dont Anna et Daria Halprin ont fait leur entreprise vitale – si instituante pour « l’animal vertical se disant l’Univers » ?

 

A lire et à voir

 

Anna Halprin/Out of Bounderies, film de Jacqueline Caux (2004)

Jacqueline Caux, Anna Halprin, pionnière de la Post-Modern Dance, éditions Complexe, 2005

Anna Halprin : le souffle de la danse, film de Ruedi Gerber (2010)

 


 

Si l’hyperconsommation « c’est pas beau », les  opposants à la religion de la croissance à tout prix se retrouvent bien souvent pris dans leurs contradictions, ainsi que le rappellent Druilhe et Domi dans leur bande dessinée « Vive les décroissants »…

 

La décroissance s’est installée durablement dans le débat écologiste depuis le lancement en 2004 du mensuel qui a fait de ce mot-obus son titre… Depuis, l’idée d’une « rupture » avec la religion de la croissance à tout prix et avec l’économisme a fait son chemin ainsi que le journal La Décroissance (fondé par les « objecteurs de croissance » Vincent Cheynel, Bruno Clémentin et Sophie Divry), qui s’emploie à « décoloniser l’imaginaire » de notre société verrouillée en mode tout-à-l’ego « parce que je le veau bien »…

Au nombre des outils utilisés pour cette décolonisation des esprits : la bande dessinée Vive les décroissants signée Druilhe et Domi, parue en feuilleton dans le mensuel, vient de prendre volume dans la collection « Action graphique » des éditions de L’Echappée.

L’univers sarcastique et le dessin « faussement dilettante » de Pierre Druilhe sont déjà familiers aux amateurs de bande dessinée – du moins à ceux qui cherchent le vrai monde derrière le fond d’écran et le réel tout au fond de la bulle… Quant à l’énigmatique Domi, il s’agit tout simplement de Vincent Cheynet, le rédacteur en chef du journal La Décroissance

Par les aventures d’une bande de décroissants, le tandem entend nous rappeler à nos limites – qui coïncident avec celles des ressources naturelles généreusement mises à notre disposition par la belle planète bleue que nous dévastons par nos inconséquences et prédations en tous genres… Une éducation aux limites et une critique radicale en bulles pour nous faire prendre conscience de l’abyssale et pathétique dérision de notre mode de vie « auto-boulot-béton-télévision-techno-soumission » sous emprise publicitaire d’un turbo-capitalisme en folie et en perpétuelle accélération jusqu’à son imminente sortie de route – sans recyclage ultime, cette fois-ci…

Les ambivalents personnages de Roland ou Steff « les décroissants » mettent en lumière l’éco-tartufferie de ceux qui prennent la pose – ou la velléité d’un virage vert qui pourtant n’est plus négociable tant que perdure la chimère d’une généralisation des « valeurs » et standards de vie occidentale à toute la planète… Ah oui mais pourvu qu’on « se la coule douce » avec « l’argent des autres » et vive la câlinothérapie sur leur dos pourvu que rien ne change…

Quelle motivation réelle derrière la trajectoire de tout « décroissant » ego-proclamé ? Le « capitalisme vert » ne se donne-t-il pas tous les droits pour continuer à polluer plus longtemps en prétendant « polluer moins » – et « sauver le climat » ? Combien de temps encore la belle « image verte » permettra-t-elle de faire prendre les vessies hypertrophiées des écolo-spéculations pour les lanternes magiques d’un monde techno-réenchanté – et les pauvres en perpétuelles variables d’ajustement de ce mirage ?

L’ « économie immatérielle » ? Toute une tuyauterie et un enchevêtrement de gadgets énergivores qui se rajoute à la « vieille économie » pour générer encore plus de pollution – en commençant par le brouillard électro-magnétique qui s’insinue jusque dans les connexions neuronales des personnages qui en sont à se poser des questions d’une vertigineuse métaphysique citoyenne en se faisant porter des pizzas forcément bio par des livreurs en vélo : « On peut être écolo et adhérer au F.N. ? »… Comment supporteraient-ils une « panne de virtuel et de matos » ?

Le bruissement recueilli des pages que l’on tourne suffira-t-il à enrayer par la dérision la machine infernale à surchauffer la planète que l’on appelle « l’économie mondiale » – rien que le temps d’un arrêt sur planche pour voir enfin  le monde « tel qu’il ne peut vraiment plus être » au travers de ses simulacres machinés ?

Druilhe & Domi, Vive les décroissants, éditions de l’Echappée, 242 p., 24 €

La poésie serait-elle la « rose noire qui saute du bouquet » ? Et ce qui pourrait ranimer les ressorts fatigués de ce qui fait l’homme et la femme ? Dans son « Carnet d’une allumeuse » d’une haute intensité dont les ondes dénudent la trame d’une parole illimitée, Lydie Dattas passe au bain révélateur de la poésie le désarmant et fondamental scandale d’être femme… Il leur est tant donné…

 

« Femmes, quand vous empruntez le soleil, n’oubliez pas de le remettre à sa place ! »

En plein avis de tempête médiatique (une fois encore…) contre une présumée « domination masculine » et de « déstabilisation de la catégorie de genre », l’existence de deux sexes distincts supposés s’unir pour engendrer un ordre irréversible des générations redevient objet de perplexité… Ce n’est pas bien étonnant : la différence des sexes n’est-elle pas à l’origine de toute pensée ?

C’est dans ce contexte d’ébranlement de ce qui forme le socle des représentations admises jusqu’alors que la poétesse Lydie Dattas publie son Carnet d’une allumeuse comme un précipité de connaissance poétique de l’éternel féminin.

Comment mieux dire la jubilation d’être femme, de se vivre femme au fil des jours et des mots dans ce modèle aussi changeant que volatile appelé « civilisation » et de savoir la terre entière à ses pieds, si ce n’est dans ce délicat carnet d’or dont les indélébiles perles de connaissance comblent d’évidences oubliés et semblent épuiser toute la question ?

Comprenez « allumeuse » comme éveilleuse – celle qui vous éclaire le chemin, celle qui vous donne la lumière indispensable pour cheminer et faire de bonnes rencontres chemin faisant. Une bonne allumeuse n’oublie pas de remettre le soleil à sa place après vous l’avoir prêté – ou donné sans raison, en invitation à jouir d’une gratuité et d’une prodigalité immenses, infiniment miraculeuses…

 

 

Femmes, mode d’emploi…

 

Il fut un temps, pas tout à fait mort, où un corps de femme n’avait d’autre valeur que celle des services qu’il rendait – ou celle de sa marchandisation en appât erotico-publicitaire… Un machiste d’autrefois, sans doute dominé par sa domination, comparait la vie des jolies femmes à celle d’un gibier le jour de l’ouverture de la chasse – le fléau de prédation porcine commencerait de trop bonne heure sous les préaux des écoles de la République… Mais la paisible espèce des porcidés est-elle prédatrice ?

Par bonheur, tout cela a été épargné à la jeune Lydie – elle n’a eu qu’à se donner la peine de venir au monde et d’y paraître dans la plénitude de sa féminité assumée pour accomplir sa souveraineté sur l’autre pôle du monde : « L’homme était une poudrière que la détonation d’un regard pouvait faire sauter. A chaque fillette était donné le pouvoir de détruire l’Univers. Comment ne pas en devenir folle ? Qu’un despote tombe sous son charme, c’était l’assurance de voir la tête du Baptiste sur un plateau. »

Dès l’âge de quinze ans, elle est assurée d’être une bombe anatomique susceptible d’ébranler la tectonique d’un système normosé autour de l’illusion d’une virilité présumée conquérante – et d’en pulvériser les mythes mités et les idoles aux pieds d’argile : « J’étais le scandale innocent. Les filles font saigner les cœurs pour vérifier la rétractibilité de leurs griffes. Leurs trahisons ne sont que réflexe animal. Moi, j’avais quelque chose à trouver. Il s’agissait de remonter du puits résineux d’un regard la vérité qui disait le ciel. »

Il y a des regards et des gestes qui peuvent inventer une réalité – comme la caresse peut dessiner et inventer son « objet », tracer sa forme et creuser une place … Mais est-ce ainsi que vivent toutes les femmes ? Les jeux de l’amour sont-ils ceux de la guerre ? Le pouvoir d’éprouver sa beauté sur autrui et d’infléchir les douces lois de l’attraction ne va pas sans devoirs – sinon il ne serait que « ruine de l’âme » faisant de ce monde un champ de décombres et d’immondices : « Le délice de se trouver jolie, si aucune charité n’y entre, n’est qu’un crime imbécile. Les filles sont la vitrine du monde. Que se passerait-il si elles décidaient de la faire voler en éclats pour exister, enfin ? »

La jeune Lydie a non seulement pris corps pour la beauté et l’amour mais elle s’est faite voix, empruntant la voie de connaissance poétique pour révéler le mystère d’une féminité mise en actes – de foi et d’amour… Comment mieux dire cette immensité poétique si mal-aimée qu’en rappelant des évidences qui se répètent puis s’oublient ou s’effacent ?

« Aucune science n’explique l’agencement parfait des viscères d’une jeune fille. Son nombril d’or illumine l’Univers. Plus qu’une faveur sexuelle, c’est de leur prouver Dieu que les hommes lui demandent. »

Et voilà rappelée, une fois encore, l’évidence de ce qui se joue dans ce mode d’emploi, d’une simplicité évangélique, du mystère qui humanise en terre de commune connaissance : « Rien n’atteint une femme aussi profondément qu’un compliment. Etre préférée à Dieu : sa vraie prière ! »

Aussi, « quelle fille serait assez folle pour échanger sa beauté contre le savoir des hommes » – fussent-ils les plus experts en décryptages de modes d’emploi, en machinations et en manipulations ?

Les femmes sont « cet abîme au bord de quoi les hommes vacillent » – même les moins bien pourvues : «  Chacune était ce centre du monde parfumé qui se déplaçait avec elle. La moins gracieuse était l’astre d’un soupirant – car Eros n’oublie personne ! »

 

« Poésie, la mal-aimée du monde »

 

Mais « l’homme idéal » ou le petit prince ne courent pas les rues – et le monde est une impasse reflétée au fond d’un regard torve cherchant pour le moins à forcer une intimité instantanée – si ce n’est le fait divers : « Comme une odeur de pieds angéliques, ma candeur me suivait partout. J’étais toujours à portée de main d’un pillard. Chaque regard d’homme était une impasse crasseuse. »

La poétesse qui se voulait Voyante a fini par se découvrir à travers les éclats du corps volatile et gibier, proie voire chasseresse, découvrant tour à tour « la tragédie d’être un appât » puis le risque « de ne plus l’être » – et la farce de « devenir poète après avoir été poème »…

Si, dans cette humanité de ressentiment, « toute belle fille pousse la porte pour tuer », la poétesse entend plutôt relever les morts – ou les non vivants – et rappeler, par pleines brassées de lucidité, ce qui échappe à celles qui se satisferaient du « sang raidi des hommes » en faisant juste fonctionner la petite mécanique bien huilée de leur corps ou à celles qui se contenteraient de se laisser sacrer princesses alors qu’elles sont déjà reines – fût-ce « reine du jour » :

« J’étais ce matin de Pâques qui voulait sortir les filles du tombeau de leur apparence. Leur grâce donnée avec son mode d’emploi, rien ne les distinguait. Alignant leurs têtes sur celle du chef modèle, elles rejoignaient les milices de la beauté. Les parfaites cherchaient la clé de chair ouvrant le monde. Dressées pour sourire comme certains chiens pour mordre, ces roses interchangeables composaient un bouquet mondain, laissant dans leur sillage la puanteur d’un parfum de luxe. J’étais cette rose noire qui sautait du bouquet ! »

Parole de femme révélée par la nudité d’une voix… Lydie Dattas a pris la voie royale de la poésie pour la désentraver, la porter plus loin et plus vite en foyer d’intensité transcendant tant la forme d’un corps que la vibration d’une pensée: « le corps des filles n’est pas seulement leur corps, il est aussi leur pensée »… Qui en douterait ? Il y a tant de lumière entre les lignes et les courbes de ce carnet, à savourer paupières mi-closes – cette lumière révélée d’une intensité se disant à elle-même, dans le semi-silence d’une vague suspendue à son bord extrême…

Lydie Dattas, Carnet d’une allumeuse, Gallimard, 92 p., 12,50 €