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« Si tu veux une image du futur, figure-toi une botte qui écrase un visage humain – indéfiniment »… Nous y voilà. Georges Orwell entre en Pléiade et revit simultanément par un « roman graphique » au dessin envoûtant signées Fido Nesti et dans une traduction de Josée Kamoun. Après bien des adaptations cinématographiques et théâtrales, cette version d’une dysptopie visionnaire convie à une plongée vertigineuse dans la pensée et la morale d’Orwell que Simon Leys résumait par cette formule : « l’horreur de la politique »…

Le prospectiviste, dit-on, voit se dessiner des tendances de fond tout en espérant, parfois, qu’elles ne se produisent pas…  Et le visionnaire ?  Georges Orwell (1903-1950), né Eric Arthur Blair, ne se rêva sans doute pas le moins du monde en « journaliste du lendemain ».

Orwell redoutait l’extension du totalitarisme stalinien sur toute la « civilisation » qui avait mis en oeuvre la mise à mort industrielle de l’humain. Dans ses pires cauchemars, l’ancien combattant de la Guerre d’Espagne ne pouvait cependant se résoudre à que sa glaçante dystopie, « 1984 », puisse jamais faire figure de bréviaire, deux générations plus tard, pour une société techno-scientiste sous haute surveillance et au seuil d’une nouvelle extinction ou extermination de masse…

Parfait contemporain des Caudillo, Duce ou autres Führer et « Petit Père des peuples », Orwell était bien loin d’imaginer aussi que son personnage, Winston Smith, allait devenir celui du veule individu « postmoderne »  sans qualités de nos mégapoles ultraconnectées. Tout comme ses inquiétudes et tourments allaient être les nôtres – du moins de ceux qui s’inquièteraient encore de leurs « libertés » en volatilisation accélérée avec la généralisation de la vidéosurveillance et de l’hyperconnexion… De moins en moins dystopique, le cauchemar orwellien ?

Fonctionnaire au département des Archives du Ministère de la Vérité, Winston a trente-neuf ans et un « ulcère variqueux au-dessus de la cheville droite ». Il a pour tâche, pendant ses semaines de soixante heures ouvrables, de réécrire l’Histoire. C’est-à-dire de  « rectifier » au moyen du « néoparler » (la novlangue, « langue officielle de l’Océanie élaborée pour répondre aux besoins idéologiques » du régime) les dites archives afin d’adapter le passé à la ligne du Parti. N’est-ce point folie que de « croire le passé inaltérable » ?

« Déjà mort » !

 Winston besogne sous la surveillance implacable des télécrans de Big Brother, l’omniprésent dictateur de l’empire d’Océania, tout en sentant grandir en lui un irrépressible sentiment de révolte. Mais voilà : il commet trois erreurs fatales qui scellent sa perte.

D’abord, il tient un journal intime dont le beau papier crémeux appelle le tracé d’une vraie plume à l’ancienne. Mais écrire pour qui, pour quoi, au juste ? « Marquer ce papier constitue un geste irrévocable »… Au fond, « comment s’adresser à l’avenir quand il ne subsistera nulle trace de soi » ? D’ores et déjà, il « s’est reconnu comme un homme mort »… Alors, autant aller au bout de l’irrévocable en restant « vivant le plus longtemps possible »… S’il n’est pas « illégal » d’écrire, c’est parce qu’il n’y a plus de lois. Mais cette activité est infiniment dangereuse là où l’ « on » prépare un « monde de terreur et de triomphe »…

Puis il rêve d’une relation avec une fille brune dont la « grâce négligente annihile toute une culture, tout un système de pensée, comme s’il suffisait d’un geste sublime du bras pour anéantir Big Brother et la Mentopolice ». Ce « geste d’un autre âge » a-t-il jamais existé dans le décor bucolique d’une « Contrée dorée » feutrée par une herbe dont il sent l’élasticité sous ses pas – jusque dans sa cellule ? Il finit par vivre son rêve en nouant une relation avec la très brune et piquante Julia qu’il croit d’abord « inféodée à la Mentopolice ». Or, toute sexualité est proscrite dans l’empire d’Océania dont les neurologues projettent d’abolir l’orgasme.

Enfin, il accorde sa confiance à O’Brien, un individu qu’il prend pour un dissident comme on prend ses désirs pour des réalités…

Le camaïeu gris-bleu, strié de feu, de l’illustrateur brésilien Fido Nesti épouse le parti pris de traduction de Josée Kamoun qui mène la narration au présent et au pas de charge au fil des errances et interactions de ces personnages piégés dans le gris et le glaucque de leur prison techno-scientiste en phase terminale posée tout au bord de la forge de Vulcain :  « C’est un jour d’avril froid et lumineux et les pendules sonnent 13.00. Winston Smith se glisse à toute vitesse par les portes vitrées de la Résidence de la Victoire, pas assez vite tout de même pour empêcher une bourrasque de s’engouffrer avec lui »…

Ainsi revit en ville défaite de la « troisième province d’Océanie » la Londres des sombres lendemains de bombardements telle que Orwell l’a vécue, lors de la Seconde Guerre mondiale – et telle qu’il l’a réécrite en une manière d’allégorie prophétique pour les « générations futures ». C’est ainsi que Fido Nesti nous la conte par la force d’une esthétique sismographe et d’un rapport texte-image décapant qui d’ores et déjà réinscrit l’oeuvre orwellienne dans l’art populaire.

La traductrice et l’illustrateur  restituent dans la détermination de leur trait et de leur propos tout le tranchant de la pensée et du texte d’Orwell. Sans que ce passage au neuvième art n’altère la perception que le « sens commun » croit avoir d’un chef d’oeuvre aux antipodes du nihilisme. Celui-ci n’interdit en rien d’espérer, serait-ce même « contre toute espérance ». Pas plus qu’il n’interdit d’oeuvrer à « mourir bien vivant » en rejouant envers et contre tout la marche de ce monde qui insensément demeure le nôtre.

Première version parue dans Les Affiches d’Alsace et de Lorraine

Georges Orwell, 1984, adapté et illustré par Fido Nesti, Grasset, 224 p., 22 €

L’oracle du corps

Le corps n’est pas une machine – fût-elle à « produire » ou à désirer… Représenterait-il tout d’abord un langage que la médecine occidentale ne comprendrait pas ? Au-delà de l’esthétique de l’apparence du beau corps sain et des belles images, Annick de Souzenelle invite à déchiffrer notre réalité corporelle dans un ouvrage exigeant paru pour la première fois voilà deux générations –  et à prendre un « chemin des profondeurs »  nous reliant à ce qui nous fonde.

La maladie survient pour nous prévenir de mauvais choix de vie et nous permettre une montée de conscience vers une véritable percée de l’être. Elle porte en elle son germe de guérison vers ce surcroît d’être : « Elle est au départ une énergie pervertie qui demande à être convertie en lumière » constate Annick de Souzenelle dans son livre d’éveil à la richesse symbolique du corps, pour peu q’elle soit vécue comme une élévation des pieds à la tête.

De L’Arbre de vie au schéma corporel est paru pour la première fois aux éditions Dangles en 1974, à l’ère d’une humanité de plus en plus mal assise dans ses fausses certitudes. Refondu en 1984 sous le titre Le Symbolisme du corps humain puis repris au format de poche par Albin Michel (1991), il a été diffusé à plus de deux cent mille exemplaires en près d’un demi-siècle. Il est réédité pour la première fois avec de riches illustrations en résonance avec des scènes bibliques ou mythologiques d’autres sphères culturelles.

Chacun ne pourrait-il pas être son propre médecin dans cette écoute poétique à son être ?

Nous avons tous à « Devenir » et à nous accomplir : notre corps, qui se construit par l’interaction avec le milieu la culture et le langage, est l’instrument de cet accomplissement s’il s’inscrit dans sa dimension ontologique : « la moindre partie du corps porte la totalité de l’Homme, corps, âme et esprit ».

Ainsi, le corps parle et « transmet l’exigence de croissance du noyau de l’être dont chacune de ses cellules est porteuse ». Longtemps infirmière anesthésiste puis psychothérapeute, Annick de Souzennelle rappelle, à la lumière de la Bible hébraïque, que sa finalité est le « corps divin » – son modèle que « Moïse a vu et dont il nous a transmis la mémoire sous le dessin de l’Arbre de Sephiroth ». L’Homme est-il comparable à un arbre qui grandit et dont la sève monte ? Cette montée de sève, si elle se fait en conscience, activerait notre transformation intérieure jusqu’à notre véritable dimension : « L’Arbre est le schéma de la construction du monde à son image ; le corps humain est le schéma de la construction de notre devenir ». Annick de Souzenelle rappelle que  chaque être humain joue sa vie en jouant de ses énergies : « soit qu’il fasse monter sa sève afin de « mettre son arbre à fruit » soit qu’il la depense, dès que née, au pied de l’Arbre, dans les rejets ou les basses branches »…

Après avoir longuement étudié la théologie, la psychologie des profondeurs et l’hébreu bibilique, Annick de Souzenelle invite à décrypter notre labyrinthe anatomique afin qu’il ne demeure pas labyrinthe d’inconscience. Elle convie à décoder la fonction subtile de chacun de nos organes et à redécouvrir l’Arbre des kabbalistes dans l’intelligence de notre corps : l’image du corps humain, porteur d’une sagesse instinctive, peut-elle être lue comme le « reflet terrestre » de cet « Arbre de vie » dont parle la tradition de la kabbale ?

« La connaissance est amour »

L’homme d’aujourd’hui, d’ici et de maintenant, coupé des archétypes, est bien loin d’incarner « l’Homme définitif » : se vivrait-il comme une « écorce sans son noyau » ou une ébauche inassouvie ?

 « Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les dieux » dit la sagesse hermétique. Annick de de Souzenelle invite à considérer « d’une part l’Homme dans le Monde et de l’autre le Monde en l’Homme comme l’endroit et l’envers d’une même médaille, d’une même réalité secrète, les deux aspects manifestés étant reliés ainsi par « l’intérieur »…

Il s’agit de « retrouver l’intégrité du fruit » et de « réintroduire le noyau de l’être dans sa pulpe » : « redonner vie à cette chair sous l’écorce » serait-ce là  faire en sorte que « ce qui est en bas retrouve l’image de ce qui en-haut et le chemin qui conduit à son modèle » ? Ainsi, la vie « consiste à parcourir le chemin qui mène de la semence au fruit »… Sa dynamique exige l’accomplissement depuis le germe jusqu’au fruit…

Les uns « sont leur corps » et les autres « ont un corps » – comme on vit « dans » et « avec » son corps voire « à côté » sans l’habiter vraiment… Mais qui sait pourquoi et comment il s’y trouve – lorsqu’il le vit ? Qui l’habite vraiment selon sa raison d’être sans s’y retrouver prisonnier – ou sans végéter « à côté » ? L’espèce présumée humaine dans sa « vie collective actuelle » ne s’est pas encore « retournée vers ses normes ontologiques fondatrices » pour saisir, dans ce lieu du vivre incarné, ce qui excède le corps…

Presque centenaire, Annick de Souzenelle s’est toujours attachée à cet « excédent » irréductible et au pouvoir opératoire des symboles – notre patrimoine commun : ils sont les « élements de notre monde sensible dont chacun est signifiant ». Chaque symbole est « l’image de son correspondant archétypiel « en haut » – le signifié ».

Ainsi, « à chacun de pénétrer leur sens, leurs harmoniques, de les laisser affleurer à sa conscience afin de se laisser recréer par eux » dans un monde dénaturé et désymbolisé.  Les rituels initiatiques de tous les temps ne seraient-ils qu’une « symbolothérapie » au sens vrai du mot « thérapie » qui remettrait en harmonie ?

Dans la traversée de l’existence, notre colonne vertébrale est le « guide lumineux de celui qui sait voir », « l’outil de celui qui sait oeuvrer » – « elle est le chemin de celui qui peut monter ». C’est le lieu privilégié où « s’inscrivent toutes nos libérations nos accomplissements successifs mais aussi nos blocages, nos peurs, nos refus d’évoluer, d’aimer et toutes les tensions, toutes les souffrances qu’ils génèrent ». Elle incarne l’instant, « germe de transcendance des antinomies », elle est » la vie et la voie qui mène » l’individu ou l’humanité « dans l’axe de son être essentiel ».

On en viendrait à rêver d’une nation « centrée sur sa vraie colonne vertébrale »…

Encore faudrait-il se donner les moyens d’accquérir les bases de notre « totale verticalisation » et « verbifier » la chair selon notre vocation créatrice. La vraie connaissance « nous sculpte par l’intérieur, car elle est énergie ». L’acquisition de la vraie liberté se joue dans la justesse de notre présence au monde. Quand nous éveillons notre germe d’âme en résonance avec notre véritable raison d’être, « la blessure se ferme et notre être participe alors du rythme universel, dans la jubilation du monde transformé ».

Lorsque nous  retrouvons la « respiration archétypielle » et inscrivons notre souffle en elle, nous entrons dans un « processus de transmutation » en réintégrant notre substance corporelle dans sa réalité ontologique, bien au-delà de l’économie d’un corps à entretenir, faire durer et gérer comme un « capital » génétique…

Le diaphragme est, ou plutôt devrait être notre outil respiratoire essentiel : « séparant le thorax de l’abdomen, il repousse les anses intestinales suffisamment loin en bas pour que s’épanouisse en haut l’arbre pulmonaire » qui est aussi notre arbre phonatoire. S’agit-il de retrouver la respiration qui unit la terre au ciel et l’Homme à Dieu ?

Ontologiquement, « l’Homme ne peut conquérir le monde extérieur qu’en conquérant son cosmos intérieur » par l’ajustement de son corps comme totalité ouverte.

Lors de la création selon le récit de la Genèse, les animaux apparaissent sur Terre au sixième jour – et Adam dans la même catégorie biologique. L’objet du Septième jour pour l’Homme, en tant qu’ « image de Dieu », c’est ce passage essentiel vers la réalisation de cette image.

Dans notre schéma corporel ontologique selon Annick de Souzenelle, il s’agit de lire en notre côté gauche « le féminin, celui de la permanence, de l’origine ».  Et en notre côté droit « le masculin, celui du mouvement, le futur ». Les vocables « mâle et femelle » prennent un tout autre sens : est « mâle » ou « femelle » celui qui se souvient de cet autre côté de lui-même. La vraie fécondité, c’est celle de l’arbre qui donne son fruit : « l’Homme déifié » – l’Homme intérieur dans son corps spirituel…

Dans cette traversée du désert de l’existence jusqu’à la source de l’être, il importe de « rencontrer l’autre en chacun de nous afin de rencontrer l’autre en ami à l’extérieur de nous ».

La Réalité joue d’un large clavier de longueurs d’ondes :  « une très étroite plage de celles-ci touche nos sens immédiats, mais les sens de l’Homme qui monte son Arbre s’ouvrent les plages de plus en plus vastes de la Réalité ».

Nos sens nous permettent de toucher « le coeur, le noyau des choses, des êtres, du monde » pour peu que nous consentions à nous laisser emplir et transformer par la transcendance qui nous habite dans la conscience d’un corps accordé. Ce que nous avons de plus « personnel » ne nous a-t-il pas précédé et ne nous dépasse-t-il pas par la grâce d’un Don dont nous ne disposons pas à notre guise ? Pourquoi ne pas le préserver des dilapidations frivoles afin qu’il nous joue dans cette   pleine grâce créatrice d’une vie au plus près de sa source? Le « pouvoir » véritable, sans intention, ne se trouverait-il pas là, par sa nature même?

Première version parue dans les Affiches d’Alsace et de Lorraine

Annick de Souzenelle, Le symbolisme du corps humain, Albin Michel, 530 p., 35 €

Tous pris dans « la Toile » et « tracés » ? Nous sommes une « ressource naturelle humaine » pour le « capitalisme de surveillance »  ainsi que le rappelle Shoshana Zuboff. Ce qui nous a été vendu comme une promesse d’émancipation par des informaticiens imprégnés de « contre-culture » s’est mué en une industrie lourde de la surveillance et de la collecte de données à des fins mercantiles. Désormais, cette industrie opaque entend aussi « orienter, modifier et conditionner tous nos comportements » – bref, décider à notre place… Le futur peut-il être « numérique »… et humain ?

La « Toile » nous a fait basculer du rêve d’émancipation par la « démocratie en réseau » à une dystopie orwellienne qui ne recâble pas le moins du monde les cerveaux « en connexion » dans le sens de la communion des âmes voire d’une intelligence collective… Cette dernière n’aurait-elle pas été d’ores et déjà confisquée par des monopoles privés géants aux buts bien peu « égalitaires » qui ont fait basculer l’Etat providence en Etat de surveillance sur la pente périlleuse d’un « traçage » numérique « sans limites » ?

 Shoshana Zuboff, professeure émérite à la Harvard Business School et professeure associée à la Harvard Law School, analyse la mutation d’un capitalisme qui a renversé la « souveraineté du peuple » au profit de cette industrie toute-puissante dont « l’ avidité » menace tous nos fondamentaux en s’étendant à toutes les sphères de la vie.

Ainsi, une «  nouvelle forme de marché revendique l’expérience humaine privée comme matière première dont elle se sert dans des opérations secrètes d’extraction, de production et de vente » : c’est le « capitalisme de surveillance ».

Il s’agit là rien moins que d’un « capitalisme voyou »  qui prospère sur le vide juridique de sa période d’émergence pour créer un « monde sans issue avec de graves conséquences pour l’avenir humain face aux nouvelles frontières du pouvoir » … 

Tant pis pour les orphelins de l’idéologie libertaire d’un « Internet libre » : ils devront s’a-dap-ter à cette « intrusion anti-démocratique et anti-égalitaire » qui tient du « coup d’Etat guidé par le marché », c’est-à-dire d’un « renversement non de l’Etat mais du peuple »… C’est ainsi qu’elle définit le capitalisme de surveillance : un « coup d’en haut » voire un coup d’avance, un « renversement de la souveraineté du peuple » – et une « force prédominante dans la périlleuse dérive vers la déconsolidation qui menace aujourd’hui les démocraties libérales occidentales »…

Le meilleur des mondes en ligne

En experte de cette transformation structurelle et en vigie, Shoshana Zuboff attire notre attention sur notre « condition historique » au XXIe siècle : « Nous avançons nus dans le siècle numérique sans les institutions, sans les chartes de droit, les cadres juridiques, les paradigmes réglementaires et les formes de gouvernance nécessaires à la création d’un futur numérique compatible avec la démocratie ».

Le capitalisme de surveillance, « autoréférentiel et parasitaire », transforme unilatéralement dans sa tuyauterie numérique l’expérience humaine, sa matière première gratuite, en « données comportementales » monétisables à merci.

Le pouvoir des « capitalistes de surveillance » opère dans un espace incontrôlé par « l’illisibilité inhérente des processus automatisés » qu’ils ont mis en place ainsi que par « l’ignorance qu’entretiennent ces processus et par le sentiment d’inévitabilité qu’ils favorisent ».

Tandis que le « débat démocratique » biaisé s’épuise dans son hypervolatilité,  de puissants intérêts poussent leur avantage  et tous les feux d’une machine infernale au moyen d’asymétries sans précédent : « Nous sommes les sources du surplus crucial du capitalisme de surveillance : les objets d’une opération, technologiquement avancée et de plus en plus inéluctable, d’extraction de matière première. Les véritables clients du capitalisme de surveillance sont les entreprises qui achètent les comportements futurs sur les marchés. »

Ces asymétries « dans le savoir et le pouvoir qui en découle » permettent au capitalisme de surveillance de tout savoir de nous, « alors que ses opérations sont conçues pour que nous n’en sachions rien ». Ainsi, il « accumule de vastes domaines de nouveaux savoirs à partir de nous, mais non pour nous ». Il prédit même notre avenir « pour que d’autre en tirent profit, et pas nous ».

Voilà qui peut nous coûter toute perspective d’un devenir véritablement humain : si la civilisation industrielle a « prospéré aux dépens de la nature et menace désormais de nous coûter la Terre », la civilisation dite de l’information « façonnée par le capitalisme de surveillance et son pouvoir instrumentarien sans précédent prospérera aux dépens de la nature humaine et menacera de nous coûter notre humanité ».

Avec ce nouveau « marché des comportements futurs », la détention de ces nouveaux moyens de modification des comportements « éclipsera la possession des moyens de production comme source de la richesse et du pouvoir capitaliste»…

Qui consentirait à la réduction d’une « nature humaine » en « matériau pour créer une nouvelle marchandise » ? Là est bien le « nouveau projet de marché du siècle »…

L’impératif d’extraction

Ce  capitalisme de surveillance n’est pas une technologie, « c’est une logique qui imprègne la technologie et la met en oeuvre ».  Il prospère sur les « actes de dépossession numérique », exproprie l’expérience humaine  transformée en « prédictions comportementales » et impose un « nouveau type de contrôle sur les personnes, les populations et des sociétés entières ».

Shoshanna Zuboff rappelle que « le message des entreprises capitalistes de surveillance diffère à peine des thèmes jadis glorifiés dans la devise de l’exposition universelle de Chicago en 1933 : « La science découvre, l’industrie applique, l’homme se conforme »

Avons-nous bien conscience que notre addiction à la technologie  et à la matière focale, fût-elle de très basse intensité, mène à notre abdiquation face à ces « forces mêmes du capital que nous avions fuies dans le monde « réel » ?  Celles-ci « n’ont pas tardé à revendiquer la propriété de la sphère numérique élargie »…

Les « capitalistes de surveillance » ont bien compris que leur prospérité dépendait de l’extension des opérations d’extraction et de nouvelles voies d’approvisionnement étendues  à la vie réelle. Cette extension a besoin de notre circulation sanguine comme de nos conversations présumées privées et de bien d’autres « petits secrets » que nous pensions inviolés jusqu’alors, faute d’avoir vu venir…

Ainsi, l’activité du vrai monde est en permanence transférée de notre appareillage électronique comme de nos voitures et nos corps pour trouver une « seconde vie sous forme de données prêtes à être transformées en prédictions ».

Devrions-nous consentir au remplacement de notre société par des « actions automatiques dictées par des impératifs économiques » ? Il s’agit là de ce qui s’appelle un « décontrat » : il « désocialise le contrat, il fabrique de la certitude en substituant des procédures automatisées aux promesses, au dialogue, au sens partagé, à la résolution des problèmes, au règlement des conflits et à la confiance – soit les expressions de solidarité et d’interaction humaine que l’on a au cours de quelques milliers d’années progressivement institutionnalisées dans le concept de contrat »…

Shoshanna Zuboff met en garde contre cette si peu résistible intégration numérique de l’ensemble de la société et du vivant :

 « Dans le futur que le capitalisme de surveillance nous prépare, ma volonté et la vôtre sont une menace pour le flux des revenus de surveillance »…

La vie sous verre

Lorsque « l’informatique remplace la vie politique d’une communauté en tant que socle de la gouvernance » et que « le marché nous réduit à notre seul comportement transformé en une autre marchandise fictive et empaquetée pour atterrir dans d’autres paniers », comment « affronter des machines ubiquitaires sans foi ni loi » qui colonisent jusqu’à nos battements de coeur ?

Comment faire respecter le droit à l’intimité, à la souveraineté sur sa propre vie, à un refuge dans son intériorité voire un « sanctuaire » ? Pour l’instant,  chaque destruction d’une possibilité de trouver refuge à laquelle nous consentons par un acte de dépossession numérique « laisse un vide comblé aussitôt et sans heurts par les conditions nouvelles du pouvoir instrumentarien ».

Le totalitarisme, défini comme une « transformation de l’Etat en un projet de possession totale » n’était pas pensable en son temps. Aujourd’hui, « l’instrumentarisme et Big Other, signe d’une transformation du marché en un projet de certitude totale, une entreprise que l’on ne pourrait imaginer réaliser hors de l’outillage numérique » ne sont pas davantage imaginables. Du moins pas sans avoir bien compris « la logique d’accumulation qu’est le capitalisme de surveillance ». Ni sans avoir saisi que chacun de nos actes de dépossession numérique épaissit les murs de notre prison de verre jusqu’à la spoliation de nos droits constitutionnels.

Shoshanna Zuboff en appelle à une « qualité d’action collective pour remplacer l’absence de lois par un appareil juridique qui réaffirme le droit au sanctuaire et au temps futur comme essentiels à la vie humaine accomplie ».

Pour elle, « seul « nous, le peuple » pouvons inverser ce cours, d’abord en nommant le sans-précédent, puis en mobilisant de nouvelles formes d’action collective : la friction décisive qui réaffirme la primauté d’un avenir humain épanoui comme fondement de notre civilisation de l’information. Si le futur numérique doit être notre chez soi, alors c’est à nous de faire en sorte qu’il le soit ».

Norbert Wiener (1894-1964), l’inventeur de la cybernétique, avait averti : « Le monde de l’avenir sera une lutte de plus en plus serrée contre les limites de notre intelligence, et non un hamac confortable dans lequel, paresseusement étendus, nous seront servis par nos esclaves mécaniques ».

L’issue de cette lutte sans merci au coût humain et mental hors de prix dépendra-t-elle de notre capacité à faire le vide numérique, histoire de nous réapproprier notre temps, notre vie et… notre cerveau d’avant l’emprise de ces grands systèmes numériques ? Tout tiendrait-il à ce fil ténu d’un Je(u) capable encore de s’enrichir et de se réarmer en conscience jusqu’au « nous » résonnant comme vagues sur l’océan pour faire entendre enfin les vraies voix de la Vie vraie et bonne ?

Première version parue dans les Affiches d’Alsace et de Lorraine

Shoshana Zuboff, L’âge du capitalisme de surveillance, Zulma, 864 pages, 26,50 €

Le « capitalisme » a donné à la civilisation occidentale sa force – et ses récentes faiblesses… Branko Milanovic, ancien économiste en chef à la Banque mondiale, s’attache à l’analyse de sa dynamique, vue « de l’intérieur ».

Notre modèle de développement actuel, fondé sur le profit maximal et la domination, tant sur la nature que sur les humains, « ne se conçoit pas au repos ». Considéré comme destructeur d’un point de vue « écologique » et social, il attise nos désirs, s’en nourrit, colonise notre imaginaire voire impose la répression par chacun de sa part d’humanité. Il peut être considéré comme un « processus d’expansion indéfini » tissant sa toile de « mondialisation » et de « marchandisation » sur la planète voire dans l’espace…

Branko Milanovic tente de le définir en économiste et convient de la difficulté de l’exercice en raison de ses « continuelles métamorphoses dans le temps et l’espace, dont témoignent de nombreux qualificatifs : tour à tour, il serait sauvage ou régulé, de marché ou d’Etat, concurrentiel ou monopliste, commercial, managérial ou actionnarial, industriel ou financier, national ou mondial, etc. »

Il est admis que l’histoire du « capitalisme » commence à partir du « moment où il investit la sphère de la production ». Pour produire, « il faut non seulement acquérir des moyens de production matériels, mais aussi mobiliser des travailleurs ». Ainsi le rapport salarial devient l’une des institutions majeures du capitalisme. Aujourd’hui, « l’ensemble de la planète suit les mêmes principes économiques – une production tournée vers le profit, utilisant une main d’oeuvre salariée et libre d’un point de vue légal, et un capital majoritairement privé, avec une coordination centralisée ».

Branko Milanovic confronte deux modèles : le capitalisme libéral (américain) et le capitalisme politique (chinois). Le premier dérive vers la ploutocratie, le second vers une « corruption accrue ». L’actuelle opposition sino-étasunienne se résorbera-t-elle dans un « futur chinois » ?

 La corruption est « autant liée à la mondialisation que la libre circulation du capital et du travail » : «  Elle est encouragée par l’idéologie de l’appât du gain qui sous-tend la mondialisation capitaliste, et rendue possible par la mobilité du capital. En outre, le capitalisme politique et la tendance ploutocratique du capitalisme libéral la « normalisent ».

Le principe d’incertitude

Le capitalisme aujourd’hui, c’est aussi un climat. Pour le moins un climat d’incertitude : quelles chances et quelle vie laisse-t-il à ceux qu’il met en compétition les uns contre les autres – ou à ses laissés-pour-compte, ses « inutiles »?

C’est aussi une question de balancier entre expansion et contraction, entre gavage et purge, entre booms, bulles et krachs, etc. Mais le balancier ne connaît que la marche en avant : « L’incitation à conquérir le monde est d’autant plus forte que l’accumulation du capital dès lors qu’elle s’accompagne de sa concentration et de sa centralisation, se traduit par l’émergence de très grandes entreprises, dont le pouvoir de marché leur permet d’extraire un surplus croissant. Cette logique est celle de l’impérialisme des grandes pouissances capitalistes, dont la lutte pour le partage des ressources et des marchés à l’extérieur fut l’un des facteurs conduisant à la Première Guerre mondiale. »

Les oscillations du balancier le mènent-elles vers son effondrement, de « réformes » en changement de « paradigme » et de cycles de « réduction de coûts » en « réinitialisations » ? « Dans la vague de mondialisation que nous connaissons actuellement, un conflit évident est apparu entre l’Etat-providence, dont l’accès est basé sur la citoyenneté, et la libre circulation des travailleurs. Le fait que les avantages liés à l’Etat-providence ne soient accordés qu’aux citoyens et fassent donc partie de la rente de citoyenneté ne peut qu’entrer en tension avec la libre circulation des travailleurs. »

Jacques Ellul (1912-1994) rappellait que « la technique est exactement la limite de la démocratie » : « Tout ce que la technique gagne, la démocratie la perd »… La désaffection des peuples envers la « chose publique » laisse augurer d’un pilotage technologique de nos démocraties et de la perte de souveraineté des individus sur leur propre vie. Le capitalisme libéral pourrait bien « s’orienter vers le capitalisme politique »…

Ni le  titre et sous-titre de l’essai ni son contenu ne laissent augurer d’une alternative possible : « La marchandisation de la sphère privée est l’apogée du capitalisme hypermarchandisé. Elle ne présage pas du tout d’une crise du capitalisme. Une telle crise ne pourrait survenir que si la marchandisation de la sphère privée était perçue comme une intrusion dans des espaces que des individus souhaitaient préserver de la commercialisation, et si elle les obligeait à entreprendre des activités contre leur gré. Mais pour la plupart des gens, il n’en est rien : c’est un pas vers l’enrichissement et la liberté. »

Ceux qui entendent refonder le rapport entre souci écologique et exigences de justice sociale voire « réparer le monde » dévasté par la course au profit devront-ils prendre leur mal en patience ?  Leur souci de l’humain ou du vivant devra-t-il s’accommoder longtemps encore de la domination d’un ordre capitaliste autophage et tenu pour indépassable puisque présumé consubstantiel à la « nature humaine » ? Ce système de « production de profits » s’écroulera-t-il sous le poids de ses propres inconséquences, lorsque le « capital de poids mort » n’accomplira plus, après la surexploitation de ses ultimes gisements de profits, sa présumée mission « sociale » ? 

Aucune dynamique de « génération de profits »  n’est inépuisable, compte tenu du tarrissement des « gains de productivité » et des ressources terrestres comme de l’infini présumé contenu dans les désirs humains – ou de la capacité à les attiser sans arrêt et les nourrir. Albert Einstein (1879-1955) avait, en un aphorisme célèbre, émis un doute légitime quant à l’infini de l’univers. Ce doute est également de mise, s’agissant de « l’illimitation » d’un système qui emprunte tant à l’avenir – jusqu’à l’assécher voire en calciner la possibilité ultime après la dissolution des frontières mentales qui soutenaient la « confiance » en son perpétuel jeu d’équilibre.

Branko Milanovic, Le capitalisme, sans rival, La Découverte, 304 p., 22 €

Le Cheval de Troie

Qu’est-ce qui se joue dans la « transformation digitale » en cours ? Le temps serait-il venu « d’allumer des phares de conscience » sur notre aventure vitale, engagée dans une « bifurcation disruptive » (Iker Aguirre) avec l’algorithmisation de pans entiers de nos activités et de nos existences ? Son « accélération exponentielle » pourrait bien nous échapper et nous fracasser contre le mur de l’impensé, faute d’éthique, ainsi que le rappellent les auteurs de l’ouvrage collectif consacré à un sujet brûlant – et plus qu’urgent à l’ère de l’écran total…

Les algorithmes s’insinuent dans nos vies et imprègnent l’ensemble de la société. La « numérisation » à marche forcée laisse augurer d’un « futur » à avenir optionnel régi par l’intelligence artificielle ainsi que par la fusion de l’homme et de la machine. Voire, selon certains démiurges du « technoprogressisme » en marche, par un nouvel apartheid entre les bénéficiaires de ce « meilleur des cybermondes » et la classe nouvelle des « inutiles », ces sempiternels exclus de la « course au profit » dénués de « valeur marchande » comme de tout pouvoir sur leur vie…

Les GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft) ont instauré d’immenses concentrations de pouvoir – et cette « gouvernance par les nombres » annoncée par de très vieilles « logiques comptables ».  En ouverture de l’ouvrage collectif qu’il dirige aux éditions Laurence Massaro, Marc Halévy rappelle qu’ils ont inventé ce « terrible cheval de Troie pour pénétrer dans la forteresse de nos vies intimes, pour rompre les portes sacrées de nos privances, pour mettre la main sur nos existences mentales ». La Guerre de Troie aura-t-elle lieu là où on se refuserait à la penser ? Le cheval de Troie introduit dans notre intimité renvoie à d’antiques questions qui n’en finissent pas de peser sur nos existences comme sur notre « civilisation » thermo-industrielle et extractiviste à bout de souffle. Pointant les « maladies infantiles » de cette nouvelle industrie, Marc Halévy invite à sortir de l’illusion numérique fondé sur la normalisation de nos addictions aux gadgets et aux réseaux d’inanité totale dits « sociaux » : « Chaque application que vous laissez s’installer dans votre monde numérique est un gros tuyau aspirant qui veut vous voler votre vie réelle, une chaîne d’esclavage dont vous ceignez volontairement votre esprit. Le numérique ludique est la plus profonde et complète illustration et application de la « servitude  volontaire » d’Etienne de la Boetie et de la « société du spectacle » de Guy Debord. (…) Il est temps de sortir de l’illusion numérique. De rejeter l’invasion des GAFAS et de leurs émules. Il est d’enfin comprendre que tout cela n’est que machine à fric sans utilité réelle. Il est temps de casser les ailes à l’avènement du « Big Brother » généralisé et de la zombification numérique de tous les esprits faibles. »

Mais quand la « révolution numérique » atteindra-t-elle son « âge adulte » ? Quand un algorithme sera « transparent »… comme la vie hypermonétisée d’un « internaute » dépossédé de tout droit à « l’intimité » voire du droit au… « sanctuaire » ?

Olivier Frérot rappelle que toute civilisation est fondée sur une « cohérence large et belle de valeurs, c’est-à-dire de forces de vie (« valor » en latin signifie « force de vie », « énergie de vie ») ».

 Nous quitterions une « cohérence », fondée sur la puissance du rationnel, pour une autre, fondée sur la « puissance du relationnel ». Nous voilà « submergés par l’excès de rationalité qui se manifeste par l’omniprésence du chiffre » se résumant aujourd’hui en des suites de zéros et de uns – les big data : « C’est ce que manifestent le développement de l’intelligence artificielle et l’idéologie du transhumanisme, par les moyens de la mathématique, de l’informatique, de la finance qui ne manipule que des chiffres, des algorithmes et de la robotique : le numérique rassemble tous ces champs comme la quintessence de la civilisation technoscientifique ». Le problème vient de « l’excès et de l’autonomisation de ces champs par rapport à notre contrôle démocratique »… Une nouvelle étape de connaissance et d’humanisation commencerait dans l’intelligence vécue de « notre corps de chair et pas seulement de son fonctionnement cérébral »…

Marc Luycks constate que, puisque la technoscience est inattaquable, « toute considération ou tout débat éthique seront considérés comme de la « technophobie ». Les transhumanistes qui exigent le « droit moral » d’utiliser les technologies pour transcender les « limites biologiques actuelles » de l’humain et aller vers le « transhumain » ignorent l’essentiel : la conscience.

Or, notre survie « exige une civilisation soutenable et solidaire ». Et donc un « changement de narratif » qui passe par une « nouvelle vision de l’économie mondiale et de la science » instaurant un « nouveau dialogue avec les citoyens au niveau des choix  éthiques avant de développer les nouvelles technologies ».

C’est-à-dire rien moins qu’une « nouvelle métaphysique M3 qui dit que seule existe la conscience et qu’elle fait advenir la matière »…

 Pierre Olivier Gros rappelle que « pour l’instant l’homme est plutôt dépassé qu’augmenté par le niveau de complexité diffusé par la révolution numérique » qui fait de lui le « maillon faible de son espace-temps ». Mais il n’est pas interdit d’espérer « réaménager un nouvel espace-temps si possible au profit d’une élévation de notre éthique individuelle et collective » – pour peu que « le digital et l’homme parviennent à interagir intelligemment »… En somme, un futur numérique qui laisserait ses chances à un avenir humain ?

Le philosophe Bernard Vergely souligne qu’ « il ne peut y avoir d’éthique numérique : quand on a affaire à une vraie éthique, celle-ci n’a rien de numérique ». Aujourd’hui, « l’éthique est à la dérive, faute d’être pensée comme une attitude de perfection que l’on vit, dont on s’inspire et qui inspire »…

Nous serions-nous laissés voler le « monde » par les dispositifs « numériques » censés nous appareiller à lui et déposséder de notre « nature humaine » ?

Manifestement, les interfaces de notre « système technique numérique » ne nous mènent pas encore à l’extension de notre capacité ordinatrice. Mais plutôt à notre mise sous écrou numérique dans une prison aux murs de verre. Pour peu que nous laissions la « réalité humaine » se perdre dans un tramage d’abstractions et se dissoudre dans un devenir computationnel sans avenir, en « matière première » d’une tuyauterie de transformation numérique que rien n’arrête.

Jiri Pragman rappelle qu’il n’y a rien de plus énergivore que le prétendu « immatériel » de la connectivité universelle qui organise l’invisibilité de ses nuisances en toute inconséquence : « L’homo digitalis n’est pas nécessairement cohérent dan ses comportements. Il peut militer pour le climat et ne pas se soucier de son empreinte carbone numérique. La pollution numérique résulte de la fabrication des équipements et de l’usage des matières premières, notamment de métaux et terres rares, de la consommation électrique des systèmes, de la gestion des déchets. »

La « révolution numérique » prend les populations dans sa nasse logicielle dès que des décisions algorithmiques touchent directement et en toute opacité à la « vie des gens »… Un algorithme qui contribue à structurer voire « réinitialiser » la société ne devrait-il pas idéalement « emporter l’adhésion » des dites populations concernées ? En « toute transparence », cela va sans dire… Mais une partie croissante de notre société ne fonctionne-t-elle pas déjà par une intermédiation et une tuyauterie numériques si bien intégrées à notre quotidien qu’elles en sont presque invisibles ?

Bernard Vergely rappelle que les « acteurs du numérique sont des joueurs : croyant être les acteurs du monde, ils ne sont que les victimes du mensonge qui le fait errer »…

Justement, « le numérique » est né de l’univers des jeux, sur cette ligne de faill(it)e entre Wall Street et la Silicon Valley où des gamers entendaient « reconfigurer » la réalité pour la rendre plus conforme à leur « philosophie » forcément ludique – et si âpre au gain… Ne se pourrait-il pas, à ce point crucial d’alignement entre technique, économie et politique, qu’il puisse encore y avoir… du  jeu, c’est-à-dire du défaut de serrage dans les boulons de la Méga-machine à sous du Casino ?

Le jeu, ne serait-ce pas fondamentalement.. l’imprévisible ? Suffirait-il de ne pas « être joué » par la dite machine pour vivre la vraie socialité qui lie les êtres les uns aux autres ? Celle qui leur permettra de renouer, au delà de ce partage des perplexités et des pistes de réflexion, avec l’évidence noétique ?

Marc Halévy (sous la direction de), Qu’est-ce qui arrive au… Numérique ?, éditions Laurence Massaro, 188 p., 15 €

Le  « roman de terroir » ne connaît pas la « crise » des vocations, serait-ce au seuil d’une « neutralité carbone » proclamée, peu propice à une surproduction éditoriale dopée à la déforestation et au surcoût énergivore . La « néo-ruralité » en mode « télétravail » inspire-t-elle de nouveaux « grands récits » en phase avec de nouvelles aspirations collectives? Deux fictions « de terroir » bien d’aujourd’hui interrogent nos constantes vélléités de « retour à la terre » – et notre rapport au Réel.

Le pionnier Maurice Genevoix (1890-1980) a probablement ouvert la voie du roman dit de « terroir » avec son Raboliot consacré par le Prix Goncourt 1925. Puis « l’école » dite de Brive, réunie autour de Denis Tillinac, a remis le genre à la page au fil des industrieuses seventies se piquant d’ « écologie ».  En quels lieux s’exhale désormais le génie du terroir ?  

Lyliane Mosca le situe résolument dans la campagne autour de Troyes, dans le village de Marcilly où il ne manque ni une boulangerie « à l’ancienne » ni un garde-champêtre. Justement, Thomas le titulaire de la charge rêve de tendres rapprochements avec Lara, professeur(e) de collège logée avec son jeune frère Julien chez son énergique  grand-mère Yvonne Delaunay, laquelle n’est autre que l’opiniâtre boulangère qui s’obstine à garder boutique ouverte à l’enseigne d’Au Pain bénit, face à la concurrence industrialisée.

Lara ne partage pas cette « inclinaison » que Thomas n’ose lui avouer – elle redoute même cette déclaration-là…

Au cours de ses longues évasions solitaires avec son setter Othello, la rêveuse Lara, par ailleurs joueuse de violoncelle dans un orchestre symphonique, se recueille au village de Creney devant un monument aux morts où le visage photographié d’un jeune résistant fusillé en 1944 à vingt ans la hante…  Lors de la visite d’un atelier d’artistes, elle rencontre son passeur de lumière, le verrier Audran Mondeville.

Mais quel secret plane sur le séduisant trentenaire somme toute si peu transparent? Dans nos belles « campagnes » qui n’en sont plus vraiment, les âmes sont garottées jusqu’à ne plus pouvoir se griser en toute innocence de bonheurs simples, ne serait-ce que de l’odeur de l’herbe humide de rosée ou de celle la feuillée après une ondée d’été …

On se doute sur quel terreau l’intrigue pousse ses ramifications et dans quelle chrophylle inspirée elle puise sa sève…

Journaliste culturelle pour L’Est éclair, Lyliane Mosca restitue dans ce roman champenois bien ancré dans son « terroir » ce qui vibre entre les êtres comme entre les lignes de faille de la réalité et de la fiction dans la tombée d’un récit sans un pli, comme on le dirait d’un tissu bien coupé.

Lyliane Mosca, La Promesse de Bois-Joli, Presses de la Cité/Terres de France, 348 p., 20 €

L’amie prodigieuse

La renommée planétaire des silhouettes désormais familières des héroïnes de la tétralogie napolitaine, L’Ami prodigieuse  d’Elsa Ferrante, proquerait-elle des ondes de choc jusqu’entre les sillons du roman dit « de terroir » à l’heure de l’hypothétique convergence entre « énergies vertes » et « technologies douces »?

Les affinités électives entre filles font toujours couler autant d’encre de sang battant aux tempes. Voilà la très sage Eve fascinée par Sarah la magnétique, un être de pure beauté : « Quand un seul être au monde a condensé l’amour tout entier, que reste-t-il pour les autres ? »

Bienheureux sont les mortels qui reconnaissent dans leur entourage de tels êtres lumineux, tout de grâce, de poésie et d’authenticité si magniquement incarnées comme la plus haute expression de la Vie, toujours meurtrie dans ses élans – mais toujours invaincue dans ses manifestations…

Soit une maison d’écluse en guise d’ « ermitage » et une maison de maître en guise de foyer conjugal pour la rêveuse Eve. Soit encore entre Eve et Sarah une Aston  Martin ainsi qu’un trouble secret de famille quelque peu prévisible comme il se doit dans le roman dit de « terroir » dont les ficelles sont aussi évidentes que des infrastructures héritées d’un âge d’or typographique.

Elles sont mariées chacune de son côté, leurs maris sont anecdotiques (quoiqu’officiant dans la viande, respectivement l’agro-alimentaire et la chair à canon…) mais pas l’Aston Martin – la mythique voiture de James Bond et de Françoise Sagan (1935-2004), tout de même…

S’agit-il de la DB5 qui crevait l’écran de Goldfinger (1964)? Mais celle du film remonte à près de six décennies alors que celle du récit n’en aligne pas deux au compteur – tout juste l’âge d’Eve, née lorsque sa mère reçut en cadeau la dite auto de passion… On n’en saura pas davantage la couleur que le modèle – juste sa place dans le dispositif narratif :

« Je posai une main sur la carrosserie poussiéreuse, je sentis la peau froide du métal, et j’eus l’impression de toucher ma mère ».

On ne saura pas davantage dans quel « terroir » s’ancre le récit – tout juste le lecteur discernera-t-il des allusions réitérées à une ville frontalière et  à une situation insulaire. Sans oublier les secrets charriés dans la mémoire longue de ce canal entre elles – dont la mort de la petite Zélie, la fille de Sarah dont Eve pourrait bien être « responsable »… Le genre dit de « terroir » perdrait-il son nord magnétique  à l’ère du globalisme pour se déterritorialiser dans le sang d’encre d’une utopie néorurale glissant entre les mains comme le globe de la globalisation ? Ses personnages perdraient-ils toute appartenance à une terre, un lieu, une campagne et un espace identifiables ? Le roman perdrait-il son sol primordial voire son axe dans la courbe inappropriable d’un récit hors sol ?

 Si une boussole n’est jamais qu’une aiguille aimantée et une masse magnétique, les experts rappellent que la dite aiguille  fait un angle et que la masse magnétique a une composition. L’angle de tout récit romanesque n’est-il pas le principe du conflit – forcément « familial » dans le genre susnommé ? Ainsi l’aiguille de la boussole se stabilise-t-elle dans ce sens-là si prévisible  – quoiqu’avec une densité fort peu terrestre…

Qu’il soit « de terroir » ou vu de Sirius, un  roman sera toujours « une histoire », toute une histoire entre des hommes et des femmes se cherchant – ou ici, entre femmes, dans ce même tombé de récit sans un pli, serait-ce en une abstraction plus ou moins assumée de « terroir ». N’habitons-nous pas le monde par la grâce de la fiction tout autant qu’il habiterait en nous – bien  davantage  que les catégories du « Local » et du « Global » si peu acclimatées à nos imaginaire ?

Geneviève Senger, La Première amie, Presses de la Cité/Terres de France, 378 p., 20 €

« L’économie libérale a  imprimé une fausse direction à nos idéaux »

Karl Polyanyi

En quatre décennies d’économystification néolibérale qui légitime la violence au détriment des structures de solidarité, nous voilà arrivés en phase terminale de cette politique du pire. Le psychologue clinicien Dominique Jacques Roth met en garde contre l’asservissement au discours scientifique, technique et marchand qui s’affranchit de l’éthique de la limite au seul profit d’une minorité prédatrice misant sur une économie de dévastation.

Juriste et philosophe de formation, Dominique Jacques Roth analyse l’emprise du discours scientifique, technique et marchand (conceptualisé sous le sigle « STM ») qui ignore délibérément les besoins vitaux de l’humain jusqu’à abolir le « réel » dans sa trame narrative fallacieuse. Soldant tout sauf les « profits », il exerce sa déprédation vers  ce « point de rupture » où la continuité d’une « civilisation thermo-capitaliste extractiviste  » en sursis ne pourra plus être assurée : « Reposant sur le pillage des ressources fondé sur la recherche de profits pour en générer toujours davantage, « l’idée capitaliste » drainée par une numération tendu vers l’infini a fini par mettre son propre modèle en danger. Résultant  d’une échelle perverse des valeurs, la rentabilité à court terme et la spéculation éffrénée ont  institué une culture de la débâcle. ».

Le « formalisme STM », souverainement indifférent aux conséquences humaines de son activité prédatrice, s’est érigé en « système normatif et en pouvoir anonyme incontrôlable ».  Cette « folle tyrannie de la norme et de la forme, calquée sur le fait statistique » qui piétine toute décence commune ne laisse plus espérer aucune issue favorable au vivant…

En danger de « progrès »…

La « course au progrès » se fait au détriment et au prix de vies humaines, tenues pour insignifiantes et nécessairement adaptables à un « capitalisme mondialisé »  sans foi ni loi mené par les multinationales.

Soumis à la servitude de cette « forme générique, calculante, réductrice et autoréférentielle » à « prétention totalisante et hégémonique », l’homme contemporain est-il capable encore d’un « virage éthique » susceptible d’infléchir le cours d’une histoire écrite à son « insu » pour son plus grand malheur ? A quel avenir pourrait prétendre encore une espèce qui renierait l’esprit de solidarité « au profit » du démon de la concurrence ?  Quelle survie espérer encore quand on se laisse imposer la compétition généralisée au détriment des valeurs de partage et de coopération ?

Dominique Jacques Roth estime quele discours STM finira par succomber sous le poids de ses propres inconséquences. Mais non par « la volonté de l’espèce de s’y soustraire – ou de ses représentants de l’y soustraire »…

Mais… que fait « le politique » ?

D. J. Roth rappelle que la fonction politique est « essentiellement de l’ordre du masquage ». Ainsi, on ne peut « rien comprendre aux mécanismes du pouvoir si on ne l’appréhende pas comme une technique d’asservissement de la parole, usinant des mots pour les transformer à son profit ».  Après tout, « le maître est celui qui parle et dispose à la fois du langage et du secret ».

Alors, le psychanalyste est celui qui décrypte les leurres et faux-semblants d’un « discours économystificateur » évacuant le réel de ses calculs pour imposer un « totalitarisme d’un genre nouveau » déconnecté de toute considération écologique et sociale et s’affirmant sans alternative : « Il est douteux que ce soit en ravalant l’être humain à un pur moyen d’accroître le profit que le néolibéralisme fera advenir une « croyance commune reliant les âmes en les rattachant à l’infini d’où elles procèdent et où elles vont » ainsi que l’aurait souhaité Jaurès. »

Depuis son premier livre, (Economie et psychanalyse, L’Harmattan, 2011),  DJ Roth questionne, dans la perspective ouverte par ses maîtres (Freud, Lacan et Ellul), « la science et son cortège technique, économique, publicitaire et marchand » dévoyés en « administrateurs d’un empoisonnement mondial généralisé de l’homme et de la nature ».

Ainsi, la création d’un « axe de transit européen traversant la plaine d’Alsace du côté français pour satisfaire l’appétit financier » d’une multinationale a été décidée par une « poignée « d’élites » confisquant la démocratie », en dépit d’une forte opposition populaire exprimée contre cette réalisation écocide. Un humoriste ou un zoologiste se demanderaient quelle espèce est assez stupide pour détruire sa planète ou son écosystème proche juste « pour de l’argent »…

Une culture de la débâcle

Les Lumières avaient promis la satisfaction des besoins globaux par le « progrès ». Voilà celui-ci devenu « le problème ». Si le mouvement vers le mieux s’est inversé vers le pire, le déni (Verleugnung dans la langue de Freud) de réalité et de dignité n’est plus vivable…

La « modernité » assénée par un discours STM totalement déconnecté du « réel biocénotique » a remplacé le mot « progrès » par celui d’ « innovation » pour imposer des « inventions» sans réelle nécessité humaine ou vitale comme la biométrie, « à mi-chemin entre l’étiquette de supermarché et le marquage concentrationnaire ».

Cette « frénésie innovatrice » enchaîne les humains à la roue d’un « progrès » qui les transforme en machines à produire et à consommer toujours plus dans ce mouvement perpétuel attisant sans cesse de faux besoins créant d’autres servitudes. Elle évacue « tout pacte d’humanité »  dans une société « implicitement favorable à une raison spéculative, concurrentielle et calculante ».  

Gilets jaunes et autres mouvements sociaux sont les « symptômes éruptifs d’une culture du malaise déniée par les « puissants » qui concoctent le destin tragique du monde »…

« Une civilisation débute par le mythe et finit dans le doute », écrivait Cioran (La Chute dans le temps). La nôtre s’est s’engloutie dans les « eaux froides du calcul égoïste » (Marx), dans le fétichisme de la marchandise, la frénésie d’hyper-consommation – et cette « servitude formelle » à la racine de son malaise. Le malaise mènera-t-il à un sursaut salvateur ?

Notre culture de masse est celle du jetable. Ce prêt-à-jeter scelle la  dépossession de l’humain réduit à l’état de « ressource » et de « matière première » d’une quatrième révolution industrielle dystopique « hystérisant une croissance conforme à l’idéologie de gaspillage et de profit qui la promeut ».

L’ « optimisme sans conscience » qui avait propagé la croyance aveugle dans un « progrès » fondé sur l’accumulation quantitative et la domination s’achève sur une note d’un tragique limpidité, dans l’étau d’un « système » qui ne peut prospérer ni se maintenir que par l’écrasement des populations :

 « Niant que la vraie richesse des nations est leur capital public, la recette du néolibéralisme est toujours la même : socialiser les pertes et privatiser les profits. L’alliance entre la finance, les grands médias et la publicité empêche de penser un futur différent de celui qui n’a d’autre but que de prolonger les formes d’une gabegie généralisée pour produire des objets jetables et en créer toujours de nouveaux. »

Bertolt Brecht (1898-1956) écrivait en 1941: « Ce n’est pas nous qui dominons les choses, semble-t-il, mais les choses qui nous dominent. Or cette apparence subsiste parce que certains hommes, par l’intermédiaire des choses, dominent d’autres hommes. » (L’achat du cuivre. Discours sur l’époque).

D. J. Roth, ex-cadre supérieur à France Télécom, rappelle que « les solutions ne relèvent plus de la réforme, mais d’une rupture avec le capitalisme ».

Si la logique de ce système prédateur est l’accumulation et la « concentration du capital entre les mains des tenanciers de l’économie casino », une autre vision possible d’une « démocratie » soustrayant les rapports entre les hommes à la violence généralisée devrait être pour le moins assez désirable pour initier de tels actes de rupture… Une définition exigeante du terme « démocratie » se fonderait sur la participation effective des « citoyens » et sur la défense des intérêts du « plus grand nombre »…

S’agirait-il là juste d’un idéal qui… resterait à réaliser ?

Certes,  « de puissants intérêts » s’opposent à l’avènement d’une société enfin respectueuse de la terre et des vivants qu’elle abrite… Certes, le fossé ne cesse de s’élargir en abîme entre l’adhésion aux institutions dites « démocratiques » et le rejet de ceux qui les incarnent : « Au point où nous en sommes, le laps de temps subsistant pour changer de forme de civilisation n’est plus négociable »…

Combien de vivants en sursis sont assez déterminés pour oeuvrer à une « puissante information citoyenne dans le sens d’un changement de modèle civilisationnel  » ? Voire à s’emparer des commandes de l’avion dont l’équipage conduit les passagers à la mort ? Dans ce scénario, il ne suffit pas d’entrer dans le cockpit mais de s’assurer aussi d’une manière de happy end par un pilotage solidaire dans la conscience raffermie d’une véritable communauté de destin planétaire.

Dominique Jacques Roth, Comment les élites récusent le réel – Leurres et faux-semblants, Libre et Solidaire, 380 p., 24 €

La photo-numérique induit un « changement d’époque esthétique » et dissout la frontière séparant la vie privée de la vie publique. Ses « images dynamiques » saturent en flux ininterrompus les réseaux planétaires et instillent insidieusement dans la subjectivité de chacun la « rationalité néolibérale ». Celle d’un « marché planétaire » qui transformerait la vie privée de milliards d’individus en « marchandise », livrée à un « pillage algorithmique continu et implacable » ?

La « photo-numérique » apparaît avec les réseaux sociaux (2004) et le smartphone (2007). Avec ces deux « innovations » s’achève un « régime d’images » qui avait l’évidence et la clarté habitée de ces visages fixés aux sels d’argent depuis des générations.

Désormais, des « myriades d’images numériques  submergent et occultent le monde », dans une « crise générale du fondement » impactant tous les domaines de l’existence.

Avant, il y avait le « monde de la représentation », celui d’une « quête d’adhérence aux choses, de vérité et de profondeur ». Le numérique est celui de l’allégorie, c’est-à-dire de « la disjonction, de la fiction et de la surface ».

 L’enseignant-chercheur André Rouillé (université Paris-8) rappelle que la photo-numérique transforme ses pratiquants en « infra-amateurs », c’est-à-dire en consommateurs, producteurs et « diffuseurs insatiables » d’images. Par là, ils se dépossèdent deleur intimité et la livrent à la curiosité de leurs semblables comme à la « cupidité des opérateurs » du numérique… Ces derniers « stimulent, captent, stockent, traitent et monétisent une matière première emblématique de la société néolibérale de l’information ».

Cette matière s’appelle : « la vie des gens »… Contrairement au pétrole qui a été la matière première de la société industrielle moderne, celle-ci ne se consume pas : elle n’en finit pas de s’actualiser avec le consentement de ceux qui s’en dépossédent…

 L’oeil décisif et ordonnateur derrière le viseur fait place au réflexe machinal de cet « infra-amateur », « opérateur de circonstance » qui « mitraille » sans compter, en s’en remettant aux automatismes de son appareillage high tech.

Avec la photo-numérique et l’avènement de la « forme-réflexe d’un dégainer-capter-partager sans vraiment voir » (sans cadrer, sans composer et sans regard), s’achève une relation privilégiée. Celle entre l’homme à l’objectif et son « sujet » ou son « portraituré » dont la subjectivité à grain de peau provoquait cet instantané tellement rare qu’il pouvait s’appeler parfois : « une rencontre »… Evanouie la délicatesse et le tact qui étaient comme la mesure la plus juste de cette rencontre dans le vertige transmutatoire de la prise de vue, avec ce changement de « dispositif » induit par la digitalisation à marche forcée…

Dans « le monde d’avant », l’on peinait à compter le nombre de coups de pinceau dans une vie de Rembrandt (1606-1669). Ou de clichés dans celle d’un virtuose de la « photo-argentique » comme Cartier-Bresson (1908-2004) – il aurait appuyé 540 000 fois sur la détente de son appareil, croit-on savoir tout de même…

Mais l’on est pris de vertige avec les pratiques de ce snipper des temps posmodernes, l’ « infra-amateur » se dévorant de selfies. Pour André Rouillé, le smartphone  « ouvre une brèche dans  l’histoire des regards et des images ».

Le « grand basculement »

« Déclenchez, nous ferons le reste ! » proclamait une vieille « réclame » de Kodak d’avant la première guerre mondiale.

Mais dans ce « monde d’avant », l’on savait voir – et cadrer. Chacun oeuvrait selon son instinct de vue pour faire dégorger la vie en noir et blanc ou en couleurs…

Les photographes d’alors savaient ficeler ensemble le cadrage, le sujet, la couleur et la lumière à leur point d’équilibre « optimal ». Ils avaient un regard qui guettait la perfection avec la délicate patience de qui sait attendre le miracle. C’est-à-dire cet instant de grâce où s’accordent les choses immobiles, les êtres évanescents et la lumière qui les révèle… Les photos-argentiques « étaient des images « du » monde », bien arrimées au « réel » que leur « solide régime de vérité » documentait jusqu’alors.

Désormais, avec la photo-numérique, « on ne vise plus le monde réel, on construit à partir de lui et hors de lui un monde d’images ». Le monde est « devenu un flux d’images » et sa complexité s’y liquéfie dans « le fluide et le faux »…

Le smartphone « façonne un nouveau rapport au monde visible » en substituant un écran numérique, c’est-à-dire une « surface d’inscription d’images », à un cadre optique. Il est « l’instrument d’un nouveau régime des regards, ceux qu’une véritable hydre omnivoyante jette sur le monde ».

Désormais, « les photos- numériques » sontdes « images-mondes », directement associées à des « fonctions de monétisation, de profit et de contrôle ».

Elles présentent bien des « affinités techniques et fonctionnelles » avec le « néolibéralisme» dont l’hégémonie planétaire s’affirme par un processus continu de « déconstruction des structures économiques, individuelles et sociales modernes jugées trop lourdes et inadaptées à l’essor du capitalisme ».

Ce « néolibéralisme » a moins besoin d’archives que de mémoire numérique  « opératoire, flexible et monétisable ». La « mondialisation néolibérale » nous enserre dans le « maillage numérique dynamique » d’un « monde de nombres gouverné par le calcul » avertit André Rouillé : « La photo-numérique investit visuellement le monde, tandis que le capitalisme néolibéral l’investit financièrement. Au moyen de réseaux numériques, l’un et l’autre ont réussi à traverser les frontières et à contourner les règles des Etats, pour investir économiquement, territorialement et visuellement la planète »…

Dans le chaosmos de cette vaste foire aux « amis » et aux images, chacun a bel et bien intériorisé l’injonction d’ « avoir un compte », de produire « le buzz » voire de « capitaliser » sur son « image »…

Les clichés photo-numériques sont des « documents à la dérive d’une époque de doute » qui congédient la fonction mémorielle du papier et contribuent à « l’effondrement de la représentation » : elles « submergent et occultent désormais le monde » qu’elles fictionnalisent. Désormais, « la quête de vérité s’est transformée en consommation de fictions » voire en fabrication de fakes

Si le « néolibéralisme » est une « force qui imprime au monde une accélération inouïe et une texture nouvelle », le papier n’en résiste pas moins au tsunami numérique. Tout comme l’essentiel qui nous constitue : attaqué à sa racine, il n’en sait pas moins prolonger le plaisir et étirer la prise de vue en prises de terre plus ou moins inspirées entre l’absolu, le cru et le vu…

Du haut de son aérostat, Nadar (1820-1910) fut le tout premier à apercevoir, entre 1858 et 1871, des étendues jusque-là jamais vues de notre belle planète bleue. Sans tomber le moins du monde dans le cliché, alors…

Animateur du site paris-art.com, André Rouillé souligne la puissance de cette « mondialisation néolibérale » qui nous enserre dans son « maillage numérique dynamique ». Celui d’un « monde de nombres gouverné par le calcul » qui éteint les clartés vives de notre belle planète bleue entrevue par Nadar.

Pourtant, la mémoire de celle-ci a tant d’avenir – et une si belle palette de couleurs… Peu importe le régime de « vérité photographique », tant qu’il y aura un regard sur cet immémorial-là. Et une âme pour le poser voire y faire demeure.

André Rouillé, La photo numérique – une force néolibérale, éditions l’échappée, 222 p., 17 €

La dévoration du monde

Un vent glacé de « collapsologie » voire « d’effondrisme » souffle sur « l’écologie politique ». Devrons-nous nous résigner à l’attente de l’effondrement comme seul horizon ?

Si « la maison brûle » selon un air bien connu, ni les idées ni les moyens ne manquent pour éteindre l’incendie. Pas davantage que les « prophètes de malheur » dont le fonds de commerce prospère sur le sinistre en cours… Mais l’utilisation des dits moyens appropriés se heurte au mur d’un « impensé postmoderne » qui nous a mené sur cette « trajectoire d’effondrement » de notre « civilisation » thermo-industrielle. Le philosophe Renaud Garcia rappelle que « la dynamique pathologique du capitalisme industriel toujours plus vorace en énergies naturelles et en carburant humain nous pousse désormais vers la production finale d’une planète malade »…

L’activité productive se fait plus destructrice que jamais tant de l’environnement que des hommes. La numérisation forcenée avive et propage l’incendie écologique :

« Dans une société de l’automatisation et du tout numérique, fondée sur une industrie extractiviste gigantesque, il n’est pas de confort individuel qui ne repose sur une dévastation à grande échelle. La marche du progrès est une accumulation de catastrophes. »

Ainsi, dix milliards d’e-mails envoyés chaque heure dans le monde mobilisent » l’énergie équivalente à la production de quinze centrales nucléaires »… Internet devrait devenir le plus gros poste de consommation délectricité dans le monde en 2030.

La frénésie d’artificialisation du monde et de « connexion » en cours érode les fondements même de nos économies ainsi que nos moyens de subsistance, notre sécurité alimentaire et notre socle vital : «  Ce qui détruit la nature et notre nature tout en étant parvenu à nous structurer en flattant notre désir de toute-puissance, c’est la logique d’expansion du techno-capitalisme. Autrement dit la dynamique d’accumulation du capital ayant fusionné avec la rationalité technologique. »

Les interactions de l’activité productive et de la biosphère avaient été identifiées dès 1920 par Alfred Marshall (1842-1924) et Arthur Pigou (1877-1959) sous le terme d’ « externalités ». Sans être prises en compte pour autant dans le processus économique d’un système dont la logique autophage exacerbe le cycle de la dévoration.

Mais comment « encastrer » l’économie  dans son milieu environnemental et social ? Comment la réintégrer dans le cercle des activités véritablement humaines et dans le grand cercle de la biosphère ? Pour faire rentrer le diable dans sa boîte, suffirait-il de refuser en pleine conscience les « promesses frelatées d’une abondance industrielle se développant à crédit sur les milieux naturels » ?

Jusqu’alors, nous nous serions fort bien accommodés de la dévastation maintes fois dénoncée des écosystèmes dont nous dépendons pour cette course insensée au seul profit de quelques uns… Elle pourrait bien se solder par la « perte rapide et déterminante d’un niveau établi de complexité sociopolitique » – bref, de notre « confort » illusoire… Une catastrophe, vraiment ? Ou bien un retour à une « condition normale de moindre complexité » ?

Une  « civilisation » autophage en phase terminale

Aujourd’hui, de « nouvelles figures politiques inédites se manifestent : les enfants accusateurs ». Pour Renaud Garcia, « le spectacle a condensé en Greta Thunberg la triple alliance de la science moderne, du capital et de la bureaucratie ».

L’industrie publicitaire s’adonne avec succès à cette « entreprise de rééducation des adultes par les enfants ». La « civilisation » dite capitaliste ne repose-t-elle pas sur « l’exaltation idéologique de la jeunesse » ?

Le philosophe reprend le fil de sa pensée sur la ligne de production du spectacle permanent et remonte jusqu’au projet Manhattan : « Cette structure tripartite est au fondement des maux de la civilisation industrielle. C’est elle qui, sous sa forme militarisée, fut à l’oeuvre de 1941 à 1944 dans les laboratoires et les villes nouvelles du projet Manhattan, ayant pour finalité non seulement la fabrication d’une arme atomique la plus destructrice possible mais encore le basculement vers une guerre généralisée contre le vivant, portée par la toute-puissance scientifique »…

Ainsi, la « transition énergétique dans sa version thunbergienne n’est que la reconduction de l’identique, le renforcement des soubassements d’une logique de dévoration des humains et du milieu vital qui a causé le désastre déjà en cours ».

L’alliance de la finance et de la technologie s’avère une matière noire menaçante pour tout devenir humain à la surface de la planète au nom d’une abstraction fondamentale : « L’accumulation de la valeur trouve dans le perfectionnement des machines son point d’appui. L’accumulation du capital se révèle d’emblée industrielle, soumise à l’expansion du machinisme comme une contrainte systémique. »

La situation d’épuisement écologique serait-elle une aubaine pour approfondir le « désastre social et humain lié au capitalisme industriel » ? Pas de doute pour le philosophe : la tendance fondamentale du système économique et de technologie est de « vampiriser jusqu’à la Terre elle-même pour la transformer en marchandise ». Ainsi, « l’effondrement écologique lui fournit l’occasion de se refaire une santé en offrant de nouveaux débouchés à sa pulsion d’artificialisation et de puissance »…

S’agirait-il d’une « destruction cynique et délibérée » ?  Le philosophe en résistance contre le « dispositif » de néantisation en cours rappelle que le terme d’ « effondrement » renvoie à « l’aboutissement impersonnel d’un processus de délitement (ça s’effondre) »… Or, « la santé du capitalisme technologique, c’est l’effondrement ».

D’évidence, l’économie marchande et le contrôle intégral de la nature par l’ingénierie ne peuvent décemment être considérés comme une fin en soi. Pour le social comme pour l’écologie, la rupture avec cette logique prédatrice s’impose. Renaud Garcia reproche aux « effondristes » ou autres « collapsologues » leur lien ambigu avec la critique industrielle – à commencer par leur propension à évacuer de leur « réflexion » le rôle des technologies dans le processus de dénaturation et de décivilisation en cours :

« Pourtant, la gabegie énergétique du fonctionnement d’Internet jusqu’à l’obsolescence des relations sociales et intimes, en passant par la gestion en temps réel du cheptel humain et la destruction accélérée de tout ce qui jadis s’appelait un métier, remplacé désormais par des jobs d’intendance des machines, l’automatisation et la numérisation galopantes sont au coeur même du délabrement contemporain généralisé. »

Ainsi,  « un effondriste conséquent devrait tenir pour indépassables les faits suivants : plus on accepte la multiplication des data centers, plus on encourage le réchauffement de l’atmosphère par les systèmes de climatisation qui assurent le refroidissement de milliers de serveurs où sont stockées les données du web ».

La prolifération de gadgets électroniques, serait-ce pour un « bon » usage militant ou « pédagogique », cautionne « les projets d’extraction minière de plus en plus destructeurs partout dans le monde pour approvisionner l’industrie du numérique en matériaux et terres rares »…

Le standard de vie actuel « se paie d’une dépendance intégrale à une gigantesque machinerie » qui substitue des « produits de masse et des procédures normées aux actes primordiaux que les gens ordinaires savaient jusque là accomplir par eux-mêmes »…

La subsistance est le « fondement caché de toute production de marchandise puisque le processus de valorisation à l’échelle d’un marché international ne peut s’effectuer que si les activités de reproduction de la société (nourriture, culture de la terre, soins, organisation des marchés locaux) sont auparavant assurés ». Ainsi, « il y a de la subsistance sans la production de marchandises, mais la réciproque n’est pas vraie »…

 L’abîme entre « adaptés et inadaptés » du progrès-qu’on-n’arrête-pas, doublé d’une « dévastation de la Terre elle-même, sur laquelle millionnaires et prolétaires étaient jusque-là, bon gré mal gré, bien obligés de cohabiter », aboutit à ce renversement : « les élites, qui depuis des lustres n’étaient plus du même monde humain font maintenant sécession du biotope et fuient vers une nature reconditionnée »…

L’anticipation du désastre annoncé « implique à la fois le repli narcissique et l’expérience tous azimuts des débordements émotionnels » – à en juger la vogue « survivaliste » : « Si les idées dominantes d’une époque sont celles de sa classe dominante, alors les conditions de survie par temps de guerre que se confectionnent délibérément les privilégiés seront imposées aux dépossédés dès que le besoin s’en fera sentir »…

Pour le philosophe qui entend réarmer l’esprit critique, il s’agit d’affirmer contre l’abstraction numérique et statistique « une autre dimension de l’humain, par une contestation radicale des valeurs et des pratiques de la puissance ».

« Vivre contre son temps », dans cette volonté de non-puissance, requiert un effort permanent…

Qu’est-ce qui survit à l’effondrement ? Sur le champ de ruines du débat intellectuel,   ce temps d’éveil vers une « voie de non-puissance et non de l’impuissance » pourrait ouvrir une ère créatrice de nouveaux possibles. Leur actualisation commencerait par ce qui s’appelle un « changement de cap ».

Première version parue dans Les Affiches d’Alsace et de Lorraine

Renaud Garcia, La Collapsologie ou l’écologie mutilée, L’échappée, 160 p., 14 €

De quoi serions-nous le centre et quel sera notre devenir dans un univers en « recombinaisons permanentes, aléatoires ou accidentelles » ? Le journaliste Stéphane Paoli a rencontré quatorze « penseurs parmi les plus féconds » dans leurs domaines de compétence pour tenter de saisir les contours de « Ce qui vient »…

Le tout premier visage du règne du vivant serait apparu voilà plus de 400 millions d’années. En scannant aux rayons X un fossile de poisson cuirassé, Romundina Stellina, des paléontologues du Musée national d’histoire naturelle de Paris ont reconstitué l’apparition d’une face qui s’est imposée ensuite chez quasiment tous les vertébrés. Elle présentait alors des « innovations » comme une bouche articulée et solidifiée par une machoire, une double narine, une oreille interne et un système nerveux…

C’est dans un esprit encyclopédique et transdisciplinaire que l’ancien journaliste de Radio France ( 1994-2016) Stéphane Paoli pratique la reliance des savoirs comme « clé de lecture de la complexité » pour dessiner le visage d’un « autre monde possible ».

Manifestement, l’actuel « modèle » néolibéral ne fait pas le bonheur de ses laissés-pour-compte ni d’une jeunesse déboussolée, à en juger la « réaction générationnelle » initiée par Greta Thunberg. Décrite en nouvelle joueuse de flûte de Hamelin, la jeune Suédoise entend entraîner la jeunesse en accusant les « puissants de ce monde de sacrifier sciemment sa génération »… Est-ce là « ce qui vient » ?

Tous les chercheurs de vérité constatent la désynchronisation d’une société humaine thermo-industrielle et « digitalisée » d’avec la rythmique naturelle :  « L’économie de la nature n’est pas celle des traders et du retour immédiat sur investissement »…

Stéphane Paoli dédie son livre à l’urbaniste Paul Virilio (1932-2018) qui écrivait : « Inventer le navire, c’est inventer le naufrage ; inventer l’avion, c’est inventer le crash ; inventer la mise en réseau planétaire, c’est inventer l’accident intégral »…

Pour l’expert d’Internet Daniel Kaplan, « ce qui vient est le retour de ce que des communautés chamaniques nomment le « temps du mythe », celui  où se constituent de nouvelles formes de relations et d’intelligibilité réciproques ».

Pour le spécialiste des réseaux, la mise en connexion planétaire augmente le niveau de désordre : « Internet est un Janus à deux visages. De la contreculture revendiquée à sa création, il est devenu l’accélérateur de l’économie digitalisée, échappant à ses utilisateurs candides qui rêvaient d’une société plus égalitaire. Ainsi, nous nous sommes laissés prendre au récit du marché et de la technique comme résolvant tous les problèmes. »

Cette complexité des interdépendances exacerbée par la digitalisation à marche forcée produira-t-elle une « pandémie numérique » qui fera tomber les banques, les avions – et la « civilisation » ?

Pour Daniel Kaplan, la question est celle du commun : « ce n’est pas tant « qu’est-ce qui nous arrive » que « qu’est-ce qui arrive au nous ». L’inégalité est destructrice du « nous », car les différences qu’elle entraîne deviennent irréductibles, quasiment une différence entre espèces »…

La Terre, planète miracle

L’observation d’une araignée se balançant sur sa toile donne à Stéphane Paoli une prescience de notre devenir : « Un destin d’araignée tient à un courant d’air »…

Cette indétermination fondamentale nous offre un « espace vital d’adaptation et de création ». L’anthropologue Marc Augé fait « le pari de l’intelligence », préfère « l’utopie réaliste à l’héritage » et mise sur une « hybridation culturelle accélérée » – jusqu’à rêver de « migration vers les exoplanètes »… La seule Voie Lactée en compterait 300 millions potentiellement habitables…

Première femme française dans l’espace sur la station orbitrale Mir lors de la mission Cassiopée en août 1996, Claudie Haigneré voit dans l’expansion humaine « au-delà de son berceau naturel » sur un village lunaire une de ces utopies réalistes et enjoint de « réussir sur la Lune ce que nous avons raté sur Terre »…

Retour sur Terre avec le géologue Pierre Choukroune : « L’altitude moyenne des continents, c’est zéro, celle des océans c’est moins trois mille. L’équilibre des masses de densité différentes qui constituent la Terre, c’est ce qu’on nomme l’isostasie. C’est une planète miracle, la Terre… »

La mise en oeuvre d’une utopie réaliste disposerait-elle d’un seul lieu possible – tout en gardant le rêve d’une porte de sortie vers l’infini ?

L’astrophysicien Michel Cassé, expert de l’oeuvre de Rimbaud, aime à rappeller que « toute clarté se paie d’un mystère » (Théories du ciel, 2005). Le mystère reste impénétrable, il se dérobe à « la traque des sondes spatiales dérivant au-delà du système solaire ». Le Big Bang ? « Une onomatopée récusable. Rien ne peut faire détoner un milieu préexistant à l’univers, puisque l’univers est tout, rien n’est en dehors de lui. Le Big Bang ne porte pas une théorie sur l’origine de l’univers mais une théorie du discours sur l’origine de l’univers. »

Démocrite disait : « Donnez-moi les atomes et le vide, le reste n’est que commentaire »…  L’univers est-il un ? Ou s’agirait-il d’une multitude d’univers, d’un multivers ? « Comment  alors nous situer dans un plurivers infini, qui n’a pas de centre, alors que nous commençons à peine à renoncer à l’anthropocentrisme ? L’art poétique reste le seul accès possible au commun des mortels pour appréhender les concepts quantiques. L’imaginaire est infini en capacités. Le futur est une construction fictionnelle, le « no future » est une condamnation. »

Chemin de dépendance et chemins d’espoir

Marie-Laure Salles-Djelic dirige l’Institut des hautes études internationales et du développement à Genève. Elle rappelle comment les réseaux de l’école ultralibérale de Chicago ont crée une rupture dans le projet d’après-guerre en excluant les populations du débat de politique économique : « La paix par l’intégration économique n’était plus une fin en soi, désormais seul le moyen comptait, c’était l’intégration économique selon la méthode américaine qui devenait la fin en soi de l’Union européenne. Oublié l’économie comme moteur de progrès social et de bonheur humain. Là a commencé ce qui est aujourd’hui en train de tuer l’Europe… »

Il y a eu, rappelle-t-elle, la « corruption morale de toutes les élites par l’idéologie néolibérale ».  C’est ainsi qu’une économie de rente et de prédation a supplanté l’économie de redistribution d’après-guerre.

 Le récit de cette  « doctrine néolibérale » n’est plus défendable : « De son temps, Thoreau s’en était pris à la fièvre d’un corps malade. Plus d’un siècle après, la fièvre a augmenté et le corps s’est démesurément agrandi, jusqu’à sa mondialisation. Les méfaits des inégalités creusant la fosse profonde entre riches et pauvres, les pratiques politiques hors sol déconnectées du réel commun, l’impunité des oligarchies sont autant d’attaques rétrovirales, en ce sens qu’elles s’en prennent au coeur de la cellule sociale et la désorganisent jusqu’à l’anarchie. »

En 1944 Karl Polanyi (1886-1964) écrivait que l’idée du marché s’ajustant lui-même est purement utopique : « une telle institution ne peut exister de façon suivie sans anéantir la substance humaine et naturelle de la société, sans détruire l’homme et sans transformer son milieu en un désert »…

Dès l’origine, le « capitalisme » a tracé « le chemin de dépendance » menant à la dévoration du monde.

L’éthologue Vinciane Despret rappelle que les cellules ne cessent de chercher des alliances autour d’elles pour lutter contre la tentation de la mort :  « Même s’il n’y a pas chez elles d’intention, elles vont essayer de trouver dans leur environnement cellulaire de quoi faire barrage à la tendance naturelle des cellules à mourir ». Cette interdépendance « interroge la notion d’individu au regard des milliards de bactéries à l’oeuvre en nous ».

Leonard de Vinci (1452-1519) disait en son temps :  « Apprenez de la nature, vous y trouverez votre futur »

Les arbres ont l’intelligence de pratiquer la « modestie des cimes » rappelle Stéphane Paoli en citant Peter Wohlheben, directeur de la forêt écologique en Allemagne :

« Ils ont compris que pour être ensemble et constituer une forêt il faut qu’un éloignement suffisant permette le passage de la lumière du soleil et que la photosynthèse soit équitablement distribuée. Non contents de ce respect de l’autre à hauteur de cimes, ils répètent tout en bas, aux racines, ce qu’ils font en haut, le partage et la collaboration. Les mycéliums de champignons, par leur entremêlement aux racines, forment un immense réseau de communication et d’information, un « Internet de la forêt. »

Romundina, ce placide poisson placoderme  avait esquissé voilà 415 millions d’années ce qui serait « le visage moderne » avec sa longueur de nerfs gainés de myéline reliant la cavité cérébrale aux globes oculaires : une petite gueule taillée pour la prédation, déjà ? La flèche du « toujours plus » avait-elle été lancée du fond des océans ? Le  règne du vivant se retrouverait-il au seuil d’un autre récit que celui de la croissance et de l’expansion « sans limites » d’une espèce invasive croyant s’affranchir des lois de la biophysique et s’accaparer jusqu’à l’inappropriable ? Demain sera-t-il mieux… avec « moins » – pour peu que la dite espèce invasive sache renoncer à son hubris ? Entre deux avenirs possibles, le scénario de Stéphane Paoli refuse le film catastrophe, le dandysme de l’effondrisme et  l’esthétisation du désastre.

Stéphane Paoli, Ce qui vient, Les Liens qui libèrent, 284 p., 20 €