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La dévoration du monde

Un vent glacé de « collapsologie » voire « d’effondrisme » souffle sur « l’écologie politique ». Devrons-nous nous résigner à l’attente de l’effondrement comme seul horizon ?

Si « la maison brûle » selon un air bien connu, ni les idées ni les moyens ne manquent pour éteindre l’incendie. Pas davantage que les « prophètes de malheur » dont le fonds de commerce prospère sur le sinistre en cours… Mais l’utilisation des dits moyens appropriés se heurte au mur d’un « impensé postmoderne » qui nous a mené sur cette « trajectoire d’effondrement » de notre « civilisation » thermo-industrielle. Le philosophe Renaud Garcia rappelle que « la dynamique pathologique du capitalisme industriel toujours plus vorace en énergies naturelles et en carburant humain nous pousse désormais vers la production finale d’une planète malade »…

L’activité productive se fait plus destructrice que jamais tant de l’environnement que des hommes. La numérisation forcenée avive et propage l’incendie écologique :

« Dans une société de l’automatisation et du tout numérique, fondée sur une industrie extractiviste gigantesque, il n’est pas de confort individuel qui ne repose sur une dévastation à grande échelle. La marche du progrès est une accumulation de catastrophes. »

Ainsi, dix milliards d’e-mails envoyés chaque heure dans le monde mobilisent » l’énergie équivalente à la production de quinze centrales nucléaires »… Internet devrait devenir le plus gros poste de consommation délectricité dans le monde en 2030.

La frénésie d’artificialisation du monde et de « connexion » en cours érode les fondements même de nos économies ainsi que nos moyens de subsistance, notre sécurité alimentaire et notre socle vital : «  Ce qui détruit la nature et notre nature tout en étant parvenu à nous structurer en flattant notre désir de toute-puissance, c’est la logique d’expansion du techno-capitalisme. Autrement dit la dynamique d’accumulation du capital ayant fusionné avec la rationalité technologique. »

Les interactions de l’activité productive et de la biosphère avaient été identifiées dès 1920 par Alfred Marshall (1842-1924) et Arthur Pigou (1877-1959) sous le terme d’ « externalités ». Sans être prises en compte pour autant dans le processus économique d’un système dont la logique autophage exacerbe le cycle de la dévoration.

Mais comment « encastrer » l’économie  dans son milieu environnemental et social ? Comment la réintégrer dans le cercle des activités véritablement humaines et dans le grand cercle de la biosphère ? Pour faire rentrer le diable dans sa boîte, suffirait-il de refuser en pleine conscience les « promesses frelatées d’une abondance industrielle se développant à crédit sur les milieux naturels » ?

Jusqu’alors, nous nous serions fort bien accommodés de la dévastation maintes fois dénoncée des écosystèmes dont nous dépendons pour cette course insensée au seul profit de quelques uns… Elle pourrait bien se solder par la « perte rapide et déterminante d’un niveau établi de complexité sociopolitique » – bref, de notre « confort » illusoire… Une catastrophe, vraiment ? Ou bien un retour à une « condition normale de moindre complexité » ?

Une  « civilisation » autophage en phase terminale

Aujourd’hui, de « nouvelles figures politiques inédites se manifestent : les enfants accusateurs ». Pour Renaud Garcia, « le spectacle a condensé en Greta Thunberg la triple alliance de la science moderne, du capital et de la bureaucratie ».

L’industrie publicitaire s’adonne avec succès à cette « entreprise de rééducation des adultes par les enfants ». La « civilisation » dite capitaliste ne repose-t-elle pas sur « l’exaltation idéologique de la jeunesse » ?

Le philosophe reprend le fil de sa pensée sur la ligne de production du spectacle permanent et remonte jusqu’au projet Manhattan : « Cette structure tripartite est au fondement des maux de la civilisation industrielle. C’est elle qui, sous sa forme militarisée, fut à l’oeuvre de 1941 à 1944 dans les laboratoires et les villes nouvelles du projet Manhattan, ayant pour finalité non seulement la fabrication d’une arme atomique la plus destructrice possible mais encore le basculement vers une guerre généralisée contre le vivant, portée par la toute-puissance scientifique »…

Ainsi, la « transition énergétique dans sa version thunbergienne n’est que la reconduction de l’identique, le renforcement des soubassements d’une logique de dévoration des humains et du milieu vital qui a causé le désastre déjà en cours ».

L’alliance de la finance et de la technologie s’avère une matière noire menaçante pour tout devenir humain à la surface de la planète au nom d’une abstraction fondamentale : « L’accumulation de la valeur trouve dans le perfectionnement des machines son point d’appui. L’accumulation du capital se révèle d’emblée industrielle, soumise à l’expansion du machinisme comme une contrainte systémique. »

La situation d’épuisement écologique serait-elle une aubaine pour approfondir le « désastre social et humain lié au capitalisme industriel » ? Pas de doute pour le philosophe : la tendance fondamentale du système économique et de technologie est de « vampiriser jusqu’à la Terre elle-même pour la transformer en marchandise ». Ainsi, « l’effondrement écologique lui fournit l’occasion de se refaire une santé en offrant de nouveaux débouchés à sa pulsion d’artificialisation et de puissance »…

S’agirait-il d’une « destruction cynique et délibérée » ?  Le philosophe en résistance contre le « dispositif » de néantisation en cours rappelle que le terme d’ « effondrement » renvoie à « l’aboutissement impersonnel d’un processus de délitement (ça s’effondre) »… Or, « la santé du capitalisme technologique, c’est l’effondrement ».

D’évidence, l’économie marchande et le contrôle intégral de la nature par l’ingénierie ne peuvent décemment être considérés comme une fin en soi. Pour le social comme pour l’écologie, la rupture avec cette logique prédatrice s’impose. Renaud Garcia reproche aux « effondristes » ou autres « collapsologues » leur lien ambigu avec la critique industrielle – à commencer par leur propension à évacuer de leur « réflexion » le rôle des technologies dans le processus de dénaturation et de décivilisation en cours :

« Pourtant, la gabegie énergétique du fonctionnement d’Internet jusqu’à l’obsolescence des relations sociales et intimes, en passant par la gestion en temps réel du cheptel humain et la destruction accélérée de tout ce qui jadis s’appelait un métier, remplacé désormais par des jobs d’intendance des machines, l’automatisation et la numérisation galopantes sont au coeur même du délabrement contemporain généralisé. »

Ainsi,  « un effondriste conséquent devrait tenir pour indépassables les faits suivants : plus on accepte la multiplication des data centers, plus on encourage le réchauffement de l’atmosphère par les systèmes de climatisation qui assurent le refroidissement de milliers de serveurs où sont stockées les données du web ».

La prolifération de gadgets électroniques, serait-ce pour un « bon » usage militant ou « pédagogique », cautionne « les projets d’extraction minière de plus en plus destructeurs partout dans le monde pour approvisionner l’industrie du numérique en matériaux et terres rares »…

Le standard de vie actuel « se paie d’une dépendance intégrale à une gigantesque machinerie » qui substitue des « produits de masse et des procédures normées aux actes primordiaux que les gens ordinaires savaient jusque là accomplir par eux-mêmes »…

La subsistance est le « fondement caché de toute production de marchandise puisque le processus de valorisation à l’échelle d’un marché international ne peut s’effectuer que si les activités de reproduction de la société (nourriture, culture de la terre, soins, organisation des marchés locaux) sont auparavant assurés ». Ainsi, « il y a de la subsistance sans la production de marchandises, mais la réciproque n’est pas vraie »…

 L’abîme entre « adaptés et inadaptés » du progrès-qu’on-n’arrête-pas, doublé d’une « dévastation de la Terre elle-même, sur laquelle millionnaires et prolétaires étaient jusque-là, bon gré mal gré, bien obligés de cohabiter », aboutit à ce renversement : « les élites, qui depuis des lustres n’étaient plus du même monde humain font maintenant sécession du biotope et fuient vers une nature reconditionnée »…

L’anticipation du désastre annoncé « implique à la fois le repli narcissique et l’expérience tous azimuts des débordements émotionnels » – à en juger la vogue « survivaliste » : « Si les idées dominantes d’une époque sont celles de sa classe dominante, alors les conditions de survie par temps de guerre que se confectionnent délibérément les privilégiés seront imposées aux dépossédés dès que le besoin s’en fera sentir »…

Pour le philosophe qui entend réarmer l’esprit critique, il s’agit d’affirmer contre l’abstraction numérique et statistique « une autre dimension de l’humain, par une contestation radicale des valeurs et des pratiques de la puissance ».

« Vivre contre son temps », dans cette volonté de non-puissance, requiert un effort permanent…

Qu’est-ce qui survit à l’effondrement ? Sur le champ de ruines du débat intellectuel,   ce temps d’éveil vers une « voie de non-puissance et non de l’impuissance » pourrait ouvrir une ère créatrice de nouveaux possibles. Leur actualisation commencerait par ce qui s’appelle un « changement de cap ».

Renaud Garcia, La Collapsologie ou l’écologie mutilée, L’échappée, 160 p., 14 €

De quoi serions-nous le centre et quel sera notre devenir dans un univers en « recombinaisons permanentes, aléatoires ou accidentelles » ? Le journaliste Stéphane Paoli a rencontré quatorze « penseurs parmi les plus féconds » dans leurs domaines de compétence pour tenter de saisir les contours de « Ce qui vient »…

Le tout premier visage du règne du vivant serait apparu voilà plus de 400 millions d’années. En scannant aux rayons X un fossile de poisson cuirassé, Romundina Stellina, des paléontologues du Musée national d’histoire naturelle de Paris ont reconstitué l’apparition d’une face qui s’est imposée ensuite chez quasiment tous les vertébrés. Elle présentait alors des « innovations » comme une bouche articulée et solidifiée par une machoire, une double narine, une oreille interne et un système nerveux…

C’est dans un esprit encyclopédique et transdisciplinaire que l’ancien journaliste de Radio France ( 1994-2016) Stéphane Paoli pratique la reliance des savoirs comme « clé de lecture de la complexité » pour dessiner le visage d’un « autre monde possible ».

Manifestement, l’actuel « modèle » néolibéral ne fait pas le bonheur de ses laissés-pour-compte ni d’une jeunesse déboussolée, à en juger la « réaction générationnelle » initiée par Greta Thunberg. Décrite en nouvelle joueuse de flûte de Hamelin, la jeune Suédoise entend entraîner la jeunesse en accusant les « puissants de ce monde de sacrifier sciemment sa génération »… Est-ce là « ce qui vient » ?

Tous les chercheurs de vérité constatent la désynchronisation d’une société humaine thermo-industrielle et « digitalisée » d’avec la rythmique naturelle :  « L’économie de la nature n’est pas celle des traders et du retour immédiat sur investissement »…

Stéphane Paoli dédie son livre à l’urbaniste Paul Virilio (1932-2018) qui écrivait : « Inventer le navire, c’est inventer le naufrage ; inventer l’avion, c’est inventer le crash ; inventer la mise en réseau planétaire, c’est inventer l’accident intégral »…

Pour l’expert d’Internet Daniel Kaplan, « ce qui vient est le retour de ce que des communautés chamaniques nomment le « temps du mythe », celui  où se constituent de nouvelles formes de relations et d’intelligibilité réciproques ».

Pour le spécialiste des réseaux, la mise en connexion planétaire augmente le niveau de désordre : « Internet est un Janus à deux visages. De la contreculture revendiquée à sa création, il est devenu l’accélérateur de l’économie digitalisée, échappant à ses utilisateurs candides qui rêvaient d’une société plus égalitaire. Ainsi, nous nous sommes laissés prendre au récit du marché et de la technique comme résolvant tous les problèmes. »

Cette complexité des interdépendances exacerbée par la digitalisation à marche forcée produira-t-elle une « pandémie numérique » qui fera tomber les banques, les avions – et la « civilisation » ?

Pour Daniel Kaplan, la question est celle du commun : « ce n’est pas tant « qu’est-ce qui nous arrive » que « qu’est-ce qui arrive au nous ». L’inégalité est destructrice du « nous », car les différences qu’elle entraîne deviennent irréductibles, quasiment une différence entre espèces »…

La Terre, planète miracle

L’observation d’une araignée se balançant sur sa toile donne à Stéphane Paoli une prescience de notre devenir : « Un destin d’araignée tient à un courant d’air »…

Cette indétermination fondamentale nous offre un « espace vital d’adaptation et de création ». L’anthropologue Marc Augé fait « le pari de l’intelligence », préfère « l’utopie réaliste à l’héritage » et mise sur une « hybridation culturelle accélérée » – jusqu’à rêver de « migration vers les exoplanètes »… La seule Voie Lactée en compterait 300 millions potentiellement habitables…

Première femme française dans l’espace sur la station orbitrale Mir lors de la mission Cassiopée en août 1996, Claudie Haigneré voit dans l’expansion humaine « au-delà de son berceau naturel » sur un village lunaire une de ces utopies réalistes et enjoint de « réussir sur la Lune ce que nous avons raté sur Terre »…

Retour sur Terre avec le géologue Pierre Choukroune : « L’altitude moyenne des continents, c’est zéro, celle des océans c’est moins trois mille. L’équilibre des masses de densité différentes qui constituent la Terre, c’est ce qu’on nomme l’isostasie. C’est une planète miracle, la Terre… »

La mise en oeuvre d’une utopie réaliste disposerait-elle d’un seul lieu possible – tout en gardant le rêve d’une porte de sortie vers l’infini ?

L’astrophysicien Michel Cassé, expert de l’oeuvre de Rimbaud, aime à rappeller que « toute clarté se paie d’un mystère » (Théories du ciel, 2005). Le mystère reste impénétrable, il se dérobe à « la traque des sondes spatiales dérivant au-delà du système solaire ». Le Big Bang ? « Une onomatopée récusable. Rien ne peut faire détoner un milieu préexistant à l’univers, puisque l’univers est tout, rien n’est en dehors de lui. Le Big Bang ne porte pas une théorie sur l’origine de l’univers mais une théorie du discours sur l’origine de l’univers. »

Démocrite disait : « Donnez-moi les atomes et le vide, le reste n’est que commentaire »…  L’univers est-il un ? Ou s’agirait-il d’une multitude d’univers, d’un multivers ? « Comment  alors nous situer dans un plurivers infini, qui n’a pas de centre, alors que nous commençons à peine à renoncer à l’anthropocentrisme ? L’art poétique reste le seul accès possible au commun des mortels pour appréhender les concepts quantiques. L’imaginaire est infini en capacités. Le futur est une construction fictionnelle, le « no future » est une condamnation. »

Chemin de dépendance et chemins d’espoir

Marie-Laure Salles-Djelic dirige l’Institut des hautes études internationales et du développement à Genève. Elle rappelle comment les réseaux de l’école ultralibérale de Chicago ont crée une rupture dans le projet d’après-guerre en excluant les populations du débat de politique économique : « La paix par l’intégration économique n’était plus une fin en soi, désormais seul le moyen comptait, c’était l’intégration économique selon la méthode américaine qui devenait la fin en soi de l’Union européenne. Oublié l’économie comme moteur de progrès social et de bonheur humain. Là a commencé ce qui est aujourd’hui en train de tuer l’Europe… »

Il y a eu, rappelle-t-elle, la « corruption morale de toutes les élites par l’idéologie néolibérale ».  C’est ainsi qu’une économie de rente et de prédation a supplanté l’économie de redistribution d’après-guerre.

 Le récit de cette  « doctrine néolibérale » n’est plus défendable : « De son temps, Thoreau s’en était pris à la fièvre d’un corps malade. Plus d’un siècle après, la fièvre a augmenté et le corps s’est démesurément agrandi, jusqu’à sa mondialisation. Les méfaits des inégalités creusant la fosse profonde entre riches et pauvres, les pratiques politiques hors sol déconnectées du réel commun, l’impunité des oligarchies sont autant d’attaques rétrovirales, en ce sens qu’elles s’en prennent au coeur de la cellule sociale et la désorganisent jusqu’à l’anarchie. »

En 1944 Karl Polanyi (1886-1964) écrivait que l’idée du marché s’ajustant lui-même est purement utopique : « une telle institution ne peut exister de façon suivie sans anéantir la substance humaine et naturelle de la société, sans détruire l’homme et sans transformer son milieu en un désert »…

Dès l’origine, le « capitalisme » a tracé « le chemin de dépendance » menant à la dévoration du monde.

L’éthologue Vinciane Despret rappelle que les cellules ne cessent de chercher des alliances autour d’elles pour lutter contre la tentation de la mort :  « Même s’il n’y a pas chez elles d’intention, elles vont essayer de trouver dans leur environnement cellulaire de quoi faire barrage à la tendance naturelle des cellules à mourir ». Cette interdépendance « interroge la notion d’individu au regard des milliards de bactéries à l’oeuvre en nous ».

Leonard de Vinci (1452-1519) disait en son temps :  « Apprenez de la nature, vous y trouverez votre futur »

Les arbres ont l’intelligence de pratiquer la « modestie des cimes » rappelle Stéphane Paoli en citant Peter Wohlheben, directeur de la forêt écologique en Allemagne :

« Ils ont compris que pour être ensemble et constituer une forêt il faut qu’un éloignement suffisant permette le passage de la lumière du soleil et que la photosynthèse soit équitablement distribuée. Non contents de ce respect de l’autre à hauteur de cimes, ils répètent tout en bas, aux racines, ce qu’ils font en haut, le partage et la collaboration. Les mycéliums de champignons, par leur entremêlement aux racines, forment un immense réseau de communication et d’information, un « Internet de la forêt. »

Romundina, ce placide poisson placoderme  avait esquissé voilà 415 millions d’années ce qui serait « le visage moderne » avec sa longueur de nerfs gainés de myéline reliant la cavité cérébrale aux globes oculaires : une petite gueule taillée pour la prédation, déjà ? La flèche du « toujours plus » avait-elle été lancée du fond des océans ? Le  règne du vivant se retrouverait-il au seuil d’un autre récit que celui de la croissance et de l’expansion « sans limites » d’une espèce invasive croyant s’affranchir des lois de la biophysique et s’accaparer jusqu’à l’inappropriable ? Demain sera-t-il mieux… avec « moins » – pour peu que la dite espèce invasive sache renoncer à son hubris ? Entre deux avenirs possibles, le scénario de Stéphane Paoli refuse le film catastrophe, le dandysme de l’effondrisme et  l’esthétisation du désastre.

Stéphane Paoli, Ce qui vient, Les Liens qui libèrent, 284 p., 20 €

Démocratie immunitaire

Le catalyseur pandémique en cours précipite-t-il l’effondrement systémique de tout ce qui faisait communauté dans une « civilisation » techno-industrielle se muant en immuno-démocratie ? Ou bien favoriserait-il, au contraire, l’invention d’un « nouveau mode d’exister en commun » ?

Au printemps 2020, près de la moitié des habitants de la planète avaient été « conviés » par leur gouvernement à rester chez eux : il leur était demandé de sacrifier  ce qui jusqu’alors faisait le sel de leur vie et la grâce du simple fait d’exister au nom de la « santé » – ou de l’idée qu’ils étaient sommés de s’en faire…Tous les standards de bien-être de notre civilisation techno-scientifique ainsi que ses promesses d’ « inclusion » comme de « prospérité » ou d’accomplissement personnel se sont dissoutes dans cette emprise et cet empire « sanitaires » sur des corps se découvrant calculables et « puçables ».

De « crise financière » en « crise sanitaire », la peur s’insinuait dans la conscience des populations au  souffle coupé – celle de « l’exclusion ». Le mal courait depuis longtemps – celui des inégalités  insoutenables avivées par notre insensibilité croissante à leur égard. Et puis une « convulsion planétaire » a dérobé le sol sous nos pieds et suspendu un impératif de « croissance » sans âme soudain arrivé à obsolescence.

Certes, cette croissance-là était vécue comme une « excroissance incontrôlable sans mesure et sans fins » dans un régime de « liberté coercitive » ou de « libre coercition » voué à une fonction productive et consumériste débridée. Pourquoi « produire » toujours plus dans une existence de plus en plus suffoquée, qui s’exténue vers son ultime détresse respiratoire dans un écosystème empoisonné ?  

L’informatique comme la finance et le règne du vivant ont leurs virus qui se jouent de nos « projets de vie » ou de non-vie vouée à la compulsion d’accumulation vaine. En voilà un, « souverain » par son nom même renvoyant à sa « structure coronale », qui précipite le monde dans une interruption de l’ordre de l’irréversible.

Voilà la « fin du monde » désormais « admise comme une évidence » comme le constate Donnatella Di Cesare. Voilà convoqués « le temps de la fin et la fin des temps » selon la formule de Günther Anders (1902-1992) qui lançait l’alerte contre le suicide nucléaire : « Le mal qui vient s’annonce en pleine course de l’humanité contre sa propre autodestruction. Peu à peu s’impose l’idée que la mort de chacun pourra coïncider avec la fin du monde (…) Nous sommes les premiers à devoir penser que nous sommes peut-être les derniers. »

 Donatella Di Cesare enseigne la philosophie à la Sapienza Universita de Rome. Elle voit dans le catalyseur pandémique en cours l’actualisation d’une évidence : « Le prisme du virus fait apparaître la démocratie des pays occidentaux comme un système d’immunité ». Mais peut-on « vraiment parler de « démocratie » dès lors que l’immunisation vaut pour certains et non pour d’autres » ? Voilà « l’immunité » comme la « liberté » désormais comprises négativement : il s’agit de ne pas être « atteint » – de « se protéger »… « L’immunité » est-elle vraiment compatible avec la « communauté » et les « communs » ? Le « virus souverain » ne fait-il qu’exacerber des inégalités de condition si mal masquées jusqu’alors – mais d’autant plus marquées ?

Le mirage de l’immunité

Dans notre système démocratique libéral, « on ne demande pas la participation ; on exige en revanche la protection ». Car le « citoyen de la démocratie immunitaire aspire avant tout à sa propre sécurité »… La « condition d’immunité » est réservée aux protégés, aux préservés, aux garantis et déniée aux parias, aux exclus et exposés : « La sphère du « tous » est toujours plus fermée : elle a des frontières, elle exclut (…) L’inclusion est un mirage flagrant, l’égalité une parole vide qui sonne désormais comme un affront. (…) La ligne de partage est précisément l’immunité, qui creuse le sillon de la séparation »…

La « démocratie immunitaire est pauvre en communauté ». Elle se caractérise par une « culture de la peur » dans une société de défiance où guette la tentation de surveillance numérique des citoyens par un dispositif technique global sans précédent  : « Quand on parle de « communauté », on entend seulement un ensemble d’institutions qui renvoient à un principe d’autorité. Le citoyen est soumis à celui qui lui garantit protection. Il se garde en revanche de l’exposition à l’autre, il se préserve du risque de contact. L’autre est infection, contamination, contagion (…) Le citoyen de la démocratie immunitaire, privé d’accès à l’expérience de l’autre, se résigne à suivre toutes règles hygiéno-sanitaires et il n’a pas de difficulté à se reconnaître comme patient. La politique et la médecine, deux sphères hétérogènes, se superposent et se confondent. »

Donnatella Di Cesare convoque le terme de « phobocratie »  (du grec phobos, peur, et cratos, puissant) comme « mot-clé de la gouvernance néolibérale » : « C’est le règne de la peur, le pouvoir exercé par l’urgence systématique, l’alarme prolongée »…

C’est bien de cela qu’il s’agit lorsque la pensée de l’immunité tourne à la hantise dissolvante de toute communauté humainement soutenable : « Derrière la coronapolitique, c’est l’inquiétant souverain phobocratique qui pointe. Les proclamations de guerre répétées, les appels à la nation sont un signal explicite. »

Voilà lancée sur le « globe épidémique » une machine de guerre et de destruction massive de la communauté et des libertés alors que la « biopolitique » se renforce en « immunopolitique ». Certains « commentateurs » se laissent même aller à louer « l’efficacité » du « régime chinois contre l’épidémie »…

Pour Donnatella Di Cesare, la conséquence est bel et bien de « ne plus avoir de monde en commun, de ne plus même partager l’espace public de la polis ».

Alors que « l’intelligence artificielle » dessine les contours de plus en plus affirmés d’un futur sans avenir, faudra-t-il sacrifier la « liberté » à la « santé » ? Est-il temps encore de trouver l’équilibre fragile d’un pacte d’humanité qui ne confondrait pas « garantie » et liberté ?

 Assurément, le « monde d’après » a bel et bien commencé avec son implacable lexique « sanitaire » et le choix terriblement ambivalent entre « confinement » et contrôle numérique – c’est le monde du « sans contact » qui s’ouvre comme un écran : « Paraissent ainsi s’effacer de l’horizon civil et politique la communauté ouverte, spontanée, hospitalière – du rassemblement, du jeu, de la danse, de la fête. Tombe sous les coups des décrets la communauté extra-étatique et extra-institutionnelle, celle du mouvement extatique du soi, qui se tend vers l’autre, qui s’expose, qui s’abandonne. Reste la communauté hyperprotégée, enrégimentée, masquée. Son ombre. »

Ainsi, la « distanciation sociale » confine le corps – contaminé, contaminant, contaminable – et le livre à la virtualité aseptique et stérile ». Voilà consommée la défaite de ceux qui voyaient et vivaient le corps comme une « brèche dans l’hégémonie technico-libérale»…

L’espèce encore présumée humaine serait-elle d’ores et déjà précipitée tête baissée dans « l’ère de la psychopolitique numérique » ?

La philosophe entrevoit une issue dans le long tunnel de notre aliénation à un capitalisme de plus en plus oppressant qui attente à notre liberté de respirer – jusqu’à vouloir nous la faire payer en nous surchargeant et suffoquant de l’addition de ses nuisances : « Il serait peut-être temps d’abandonner le langage des bilans et des calculs, en déposant le drapeau de la croissance en laquelle personne ne semble plus croire. C’est le capital qui produit la misère. Dans un scénario où les autres richesses sont vidées de sens se profile le futur d’une sobriété conviviale, exempte du superflu, qui mettrait au jour les liens autrement oubliés de l’existence. »

Mais l’histoire humaine n’est-elle pas faite aussi d’occasions et de rendez-vous manqués avec cet essentiel qui nous constitue ? Il n’en est pas moins urgent de le repenser une fois encore pour guérir le rapport d’une humanité masquée voire « confinée » avec le monde qui jusqu’alors la porte, dans ce miracle fragile sans cesse renouvelé de « vivre ». Afin de faire vivre les seuls liens qui comptent pour retisser une continuité vivable.

Donnatella Di Cesare, Un virus souverain – L’asphyxie capitaliste, La Fabrique, 110 p., 13 €

Le mimétisme du pire

Le « soviétisme » serait-il le stade suprême du « capitalisme » ?  Notre « insensibilité croissante aux inégalités » aurait-elle engendré le « mimétisme du pire » entre ces deux systèmes pour aboutir à ce que le journaliste Antoine Perraud appelle « l’abomination hybride actuelle » ?

Si « le bonheur des peuples commence par un tour de vis », leur malheur parfois tient à un tour de passe-passe. En cette sidérante année 1989, le « capitalisme » vainqueur se retrouve seul à occuper le terrain, sans contre-utopie ni contrepoids : débarrassé du « péril communiste », il ne prive pas de déployer un « autoritarisme sans vergogne ». Mais voilà : « le socialisme, pourtant défait, a relayé et soviétisé le capitalisme », ainsi devenu « réel ». Ainsi s’écrit « la fin de l’Histoire », sur une de ces ruses dont elle est prodigue…

Journaliste à Mediapart, Antoine Perraud voit dans « le soviétisme le  stade suprême d’un capitalisme qui s’est empressé d’en adopter toutes les tares : bureaucratie, opacité, autoritarisme, inégalitarisme ».

Pour l’ancien reporter à Télérama, « le socialisme réel n’est pas mort et enterré, mais escamoté avant que d’être transvasé dans ce qui donnera le capitalisme réel ».

Dans son pamphlet hyperdocumenté, il démontre que « capitalisme et socialisme forment un couple systémique, interdépendant et inséparable ». Car enfin, « ces deux entités » appartiennent bel et bien au « même genre économique ». Elles sont reliées par ces trois traits caractéristiques que sont les rapports marchands, la monnaie et le salariat : « Dans le capitalisme d’Etat comme dans le marché ultra-libéral, tous deux ont opté pour la dépersonnalisation des échanges en vue du profit exponentiel, tous deux ont enchaîné l’homme à la poursuite d’un rendement supérieur. »

Tous deux réduisent l’aventure vitale de l’humain à sa seule dimension économique, à sa fonction productive et consumériste. Tous deux s’entendent à consommer sans compter des ressources terrestres en voie d’évaporation. Débarrassé de toute alternative de gouvernance, le « capitalisme financier » continue à croître et spéculer contre l’espèce présumée humaine et son écosystème selon un mécanisme de « mouvement perpétuel » et d’inassouvissement que rien ne semble pouvoir arrêter… Mais la magie monétariste et les traites tirées sur l’imaginaire suffissent-elles à créer le « capital réel » ?

Le processus d’hybridation

Au printemps 2020, les populations occidentales, déboussolées et « démunies après n’avoir connu que certitude et abondance » (du moins le mirage de l’abondance gratuite et des certitudes pas encore révocables…), se retrouvent, après l’échec d’un « mouvement social traité en ennemi intérieur », en détresse respiratoire totale et prises dans la nasse d’un « capitalisme de surveillance », nourri et exacerbé tant par leur addiction aux divertissements numériques que par le catalyseur pandémique en cours. « La preuve par le virus », trente-quatre ans après le désastre de Tchernobyl qui avait signé « l’arrêt d’obsolescence du socialisme réel » ?

La sempiternelle promesse d’égalité a été « retournée comme un gant », conformément à La lettre volée d’Edgar Poe – et à notre « insensibilité collective aux inégalités ».  Jusqu’alors, ne se mettait-on pas en société pour « avoir plus » tout en travaillant moins selon un principe admis de réciprocité ?

En trente ans, les populations n’ont connu que des « réfolutions » (« réformes et révolutions », selon le mot-valise forgé par l’universitaire britannique Timothy Garton Ash) qui se soldent par une OPA. C’est-à-dire une « offre publique d’achat déclenchée par le capitalisme ultralibéral, en pleine expansion depuis ses succès thatchéro-reaganiens, sur un capitalisme d’Etat transformé en « marché ouvert » – comme est déclarée « ville ouverte » une cité rendue rendue sans combat »…

Dans son cours du 28 mars 2013 au Collège de France, le juriste Alain Supiot analysait « le processus d’hybridation du capitalisme et du socialisme » en montrant comment la « soumission au calcul économique de la planification léniniste annonçait le fétichisme des chiffres de l’ultralibéralisme ». Ce dernier a tiré profit de la demande de protection des populations pour escamoter le rôle d’arbitre d’un Etat désormais « fort avec les faibles et faible avec les forts »,  réduit à sa fonction de « levier oppressif » en « garant des inégalités »…

La nomenklatura soviétique avait réussi à « capter à son seul profit la tranformation sociale qu’elle était censée porter » et « incarnait l’iniquité kleptocratique ». Aujourd’hui, une autre kleptocratie dénuée de toute capacité productive et contributive exerce une ponction parasitaire jamais vue dans l’histoire des civilisations :

« Le capitalisme réel, une fois la bride sur le cou, se révèle, dans les années 2010, tel un mécanisme d’expropriation infinie, qui taraude jusqu’à la substance même de nos sociétés – dont des pans entiers sont réduits à ne vivre que pour survivre, à n’exister que pour subsister (…) L’être humain attaché à seulement contribuer à sa subsistance et à celle de sa famille perd son statut d’homo faber. Il déchoit dans la condition d’animal laborans. »

Ce mécanisme d’expropriation et d’extorsion infinie fait de la désolation, jadis expérience humaine limite, « l’expérience quotidienne des masses » en voie d’exclusion accélérée : « Le capitalisme financier qui triomphe aujourd’hui a procédé à la fusion du capitalisme d’Etat soviétique et du capitalisme industriel yankee suivant un tropisme parfaitement inégalitaire : mettons nos gouffres ensemble, cela fera un bel abîme ! »

La nouvelle nomenklatura se soustrait à l’impôt, sape les services publics et désintègre les classes moyennes réduites en quantités négligeables d’ores et déjà passées par pertes et profits.

En son temps, John Dewey (1859-1952) constatait : « Le monde a davantage souffert de ses dirigeants que de la masse des citoyens ». Cette masse bel et bien dépossédée de son avenir se ressourcera-t-elle dans les travaux de ce chantre des « préoccupations communes » pour tenter de recréer du « commun productif » ?

Pour Antoine Perraud, l’urgence est désormais au mot d’ordre : « Ne sauvons pas le capitalisme, sauvons-nous de lui ! »

Mais  l’utopie est-elle vraiment « un levier nécessaire, sinon suffisant, pour nous désembourber mentalement, puis économiquement » ? Cette capacité du « super-prédateur » omnivore et dévoreur d’abstractions  à élaborer des utopies réelles comme à dévaster les terres cultivables et les vies de ses semblables suffira-t-elle à défaire ce qui le défait ? Suffira-t-elle à lui rendre un horizon et un avenir tout au bord du trou noir qu’il ne peut s’empêcher d’ouvrir sous ses pas ?

Antoine Perraud, Le capitalisme réel, La Découverte, 250 p., 15 €

Le grand récit de l’ automobile en Alsace  s’est écrit à travers les destins croisés de trois constructeurs emblématiques : De Dietrich, Bugatti et Mathis. Sans oublier Peugeot – et tous les « perdus de vue » de cette aventure industrielle qui fut d’abord celle d’un artisanat de luxe à haut risque…

Le rêve d’un « carrosse sans chevaux » a longtemps parcouru le continent européen – et tout particulièrement la vallée du Rhin. La première représentation de l’automobile aurait-elle été celle d’un trône se déplaçant tout seul, comme celui du roi Salomon décrit dans l’Ancien Testament ? D’emblée, les grands de ce monde s’intéressent à la locomotion mécanique, pour apparaître à leurs sujets en majesté, sur des trônes à machinerie ou en « char de triomphe » avançant sans chevaux, à l’instar des chars des dieux. Au commencement, la technique cherchait-elle à simuler l’automobilité avant de parvenir à la réaliser ?

Ce rêve immémorial d’auto-mobilité, mu par une énergie indépendante de la traction animale, prend corps un jour d’août 1769 lorsque l’ingénieur militaire Nicolas-Joseph Cugnot (1725-1804) fait fonctionner à l’Arsenal de Paris un véhicule à trois roues, propulsé par une machine à vapeur à haute pression fabriquée à la Fonderie de Strasbourg… Ce « fardier », destiné au transport de lourds fardeaux comme son nom l’indique, est considéré comme la première voiture à traction mécanique de l’histoire de la locomotion terrestre.

Deux générations plus tard, en 1828, un élève mécanicien alsacien, Auguste Hartmann, fait rouler dans la vallée de Masevaux un char à vapeur « de force égale à la moitié d’un cheval ». Réalisé dans les ateliers Koechlin et Frères, il est présenté au roi Charles X lors de l’exposition organisée en septembre de cette année-là à Mulhouse, sacrée pour l’occasion « capitale de l’industrie française ».

Mais le monarque est davantage impressionné par les rutilantes locomotives d’André Koechlin : l’époque opte pour le chemin de fer, dont l’invention avait germé au fond des mines…

De Dietrich ouvre la voie …

Les maîtres de forge De Dietrich, établis en  Alsace depuis le rachat par le banquier Johann Dietrich (1651-1740) de la forge de Jaegerthal, créent dès 1830 à Reichshoffen un atelier de construction mécanique pour la fabrication de matériel ferroviaire.

Sous l’impulsion d’Adrien de Turckheim (1866-1948) et de son oncle, le baron Eugène de Dietrich (1844-1917), l’entreprise démarre en 1899 la construction d’automobiles licence Amédée Bollée dans l’usine de Reichshoffen, ainsi que le rappelle le baron Alexis de Dietrich dans sa préface à la panoramique histoire de l’automobile enAlsace parue dernièrement.

L’Exposition universelle de 1900 distingue De Dietrich parmi 57 constructeurs automobiles et amène à Reichshoffen deux jeunes talents dont les destins croisés s’identifieront à l’aventure automobile alsacienne : Ettore Bugatti (1881-1947) et Eugène Mathis (1880-1956).

Nommé ingénieur-conseil en juin 1902, Bugatti conçoit des voitures « De Dietrich-Bugatti » commercialisées par Mathis. Deux ans plus tard, De Dietrich arrête la production automobile en Alsace. Les deux talents s’associent pour faire construire à la Société alsacienne de Construction mécanique ( Illkirch-Graffenstaden) leurs véhicules baptisés Hermès-Simplex. En 1906, leurs divergences se précisent : le Milanais entend concevoir des voitures « racées » pour l’élite alors que l’Alsacien croit à la « voiture pour tous ». Le premier envisage l’automobile naissante comme un produit de luxe et le second comme un produit de masse.

Bugatti forge sa légende

Bugatti conçoit chez Deutz  (Cologne)  son premier « Pur-Sang », une voiture légère (300 kg), équipée d’un moteur de 1100 cm3 dite « Type 10 ».

En 1909, il s’installe dans un ancien atelier de teinturerie à la limite de Molsheim et se lance dans la production des Type 13,15 et 17 qui remportent nombre de compétitions. Au Salon d’automne 1912, il triomphe avec une voiture légère (6cv) au prix abordable (4200 F) dont il vend la licence –c’est la « Bébé Peugeot ».

Il  poursuit son rêve d’un carrosse  pour les grands de ce monde et présente sa « Royale » en 1926. Elle est trois fois plus chère qu’une Rolls Royce et se vend à… six exemplaires. Les moteurs en stock de la Royale sont recyclés dans l’autorail Bugatti inauguré le 30 juillet 1933par le président de la République Albert Lebrun sur la ligne Paris-Chartres .

Ettore perd son fils Jean durant l’été 1939 puis ses usines, réquisitionnées par l’organisation Todt après la débâcle de 1940. Il disparaît en août 1947 alors qu’il s’apprêtait à faire son retour, laissant une légende qui n’a plus jamais touché terre.

Mathis  vers la motorisation de masse…

Après sa collaboration avec Bugatti, Emile Mathis se lance sous ses couleurs en 1908 et fait construire en 1911 à la Meinau une usine « moderne et spacieuse » sur 40 000 m2 d’où sortent les « Baby », les « Populaires » et les « Babylettes » – l’une remporte la « coupe internationale des voiturettes » lors du Grand Prix de France au Mans (1913).

En 1926, il réorganise « à l’américaine » son usine réputée « la plus moderne d’Europe ». Il restructure son offre avec la 4-cylindres à soupapes MY et la Emisix, « la voiture du progrès » dont le bouchon de radiateur d’orne d’une flamme élégante inspirée de celle de la statue de la Liberté : « Nouveau flambeau de la liberté, la flamme de la roue libre Mathis éclaire les routes du monde »…

 En 1934, Mathis s’allie avec la filiale française de Ford France. La société Matford réunit les usines de Ford (Asnières) et celles de Mathis qui mettent en fabrication le moteur V8 américain. Après avoir  soutenu l’effort de guerre des Alliés en fournissant les plans de son usine strasbourgeoise pour en faciliter le bombardement, Mathis tente son retour au 33e Salon de l’Auto, en octobre 1946, avec sa voiture légère à trois roues VL 333.  Mais ce modèle n’est pas produit en série = ni la berline 666 présentée en 1948. Le 21 juillet 1953, son usine est vendue à Citroën.

En octobre 1962, Peugeot met en service son usine de Mulhouse,  qui fabrique les boîtes de vitesse des modèles 403 et 404 et  devient le premier employeur privé de la région.

Mais l’Alsace a perdu la mémoire des ateliers Ducommun à Mulhouse (1834-1910) qui déposèrent en juillet 1899 le brevet d’une « autocyclette » et équipèrent la ligne d’autobus Picadilly Circus-Hammersmith à Londres (1904-1906). Tout comme celle de la marque Chatel-Janin, d’Auguste Michel à Strasbourg et de bien d’autres…

Longtemps belle machine à rêver et icône des « trente glorieuses », la reine des années d’énergie peu chère  qui a remodelé nos paysages se « désenchante ». Les amateurs d’art automobile ou de singularité se consoleront avec la réinvention vintage et cossue des « populaires » d’antan comme la Coccinelle ou la Mini Cooper. Voire en démarrant une collection par l’acquisition d’un youngtimer tout juste sorti d’usine… voilà trente ans.

Charles Nordmann

Paru dans L’Ami hebdo

Michel Loetscher, L’Alsace berceau de l’automobile, Est Libris, 214 p., 28 €

Les éditions Arfuyen éditent le tout premier livre du poète Nathan Katz, composé en allemand après la Grande Guerre et traduit par Jean-Louis Spieser.

« Pas de compassion ! Voilà la cause de tout ! » écrit Nathan Katz (1892-1981), quatre ans après son internement, sous l’uniforme allemand (il est né sujet de l’empereur Guillaume), au camp de prisonniers de Nijni-Novgorod, de juin 1915 à août 1916. Ainsi, en signant Das Galgenstüblein, son témoignage de prisonnier de guerre écrit en langue allemande, le futur « poète du Sundgau » publie-t-il sa première oeuvre de littérature brute (« édition de la littérature populaire Strasbourg-Mulhouse », 1920) d’esprit résolument populaire. Un Büchlein improvisé de 96 pages, à la couverture couleur papier kraft, mêlant poèmes, méditations philosophiques, récits et paraboles – prélude à l’oeuvre d’une vie dans l’avènement perpétuel, d’une guerre et d’une campagne à l’autre.

La vie du jeune Nathan est toute entière tendue dans cet « optimisme de volonté » rappellé par le préfacier Jean-Paul Sorg. « J’aimerai bien savoir qui pourrait m’interdire de me sentir libre ici-même » écrit le prisonnier dont la cellule donne sur une potence…

Certes, il déplore cette si peu résistible propension de l’homo sapiens demens à faire le malheur de ses semblables – et plus particulièrement la fureur exterminatrice de ceux qui « érigent des potences et s’y pendent les uns les autres »…

Mais le journalier d’un quotidien qui ne passe plus se réjouit du scintillement de la lumière de chaque jour qui se lève sur la création – du moins sur son coin de création vu de son camp de travail, serait-ce sur la lame d’une faux…

Son émerveillement poétique lui donne accès à la source même où se lèvent les jours car la joie lui est « vertu et devoir »… C’est en prison, rappelle Jean-Paul Sorg, qu’il invente son concept de « volonté de légèreté » pour l’étendre à sa vie toute entière. L’obstiné travail de la joie, comme l’indique clairement le sous-titre de ce premier livre, c’est un combat perpétuel – ein Kampf um die Lebensfreude. Le fils du boucher de Waldighoffen fera donc oeuvre de joie comme mode d’accomplissement vital et fortifiera, au fil d’une longue vie de près de trente mille jours sur Terre, cette volonté d’intention en éthique de l’élégance.

« Faute d’amour, les camps » noterait bien plus tard Albert Camus (1913-1960) dans ses Carnets (1951). C’est bien d’une autre pandémie dont il pourrait être question là – celle d’une contagion de joie, de générosité et de liberté qui laisserait encore sa chance au monde qui vient, en d’autres reliances d’où pourraient émerger des communautés moins conflictuelles pour des commencements sans cesse renaissants et des accomplissements sans fin.

Paru dans L’Ami hebdo

Nathan Katz, La Petite Chambre qui donnait sur la potence, Arfuyen, 168 p., 16 €

Nous y sommes

« 

A quoi tu rêves, papillon ?

  • Au rien qui ne me pensera plus de sitôt

« Il faut bien » dit le veau

Qui avait le masque dans la peau

« Ton visage ne t’appartient plus»

Déplore le sapin en feu

qui ne cachait plus la forêt de nos défaites tues

 « Qui vive ? » implore l’homme de peu

Déjà le Cygne noir appelle à la ferveur

Des reconquêtes sur notre malheur

 « avale ton masque» couine le zombie

il a cessé de rêver d’un visage inassouvi

Habité par l’esprit d’amour

Sans détour ni retour

C’est pourtant ce que le coeur nous bat et rebat

Même par ciel très bas

C’est le sens du combat

Quand le vin a le goût de ta foi

tout est accompli, on nous dit ?

Surtout n’en croyez rien, je vous en prie !

Chante l’oiseau-lyre ébloui

Au bord du vide qui l’a choisi

« A période folle, folie d’écriture » dit le poète Albert Strickler qui livre en partage et de manière anticipée, comme en état d’urgence, les pages de son Journal 2020 correspondant aux deux mois de confinement. Et consacré, entre les lignes, à « ce qui avance de moins en moins masqué »…

La « situation d’exception » que les Français ont traversée en cet étrange printemps contrarié suscite nombre de vocations d’apprentis diaristes se croyant appelés à faire oeuvre « historique » alors que les cartes se rebattent en de nouvelles règles du je(u)… La parution de son Journal était prévue pour le printemps 2021 – selon un rituel printanier bien établi depuis une décennie. Albert Strickler décide de publier d’ores et déjà la partie correspondant aux 55 jours de confinement, soit du 17 mars au 10 mai : « Vivre confiné, c’est vivre aussi. Non pas replié, mais ouvert… sur l’intérieur. Habiter la flamme et non pas un igloo de cendres. Se mettre à l’abri de leur peur ! »

« Même pas peur » certes… Mais les motifs d’inquiétude se multiplient, même pour celui qui, dans ce nouvel exercice d’autobiologie ou d’autofiction (comme on voudra…), dit vivre sa fatigue à plein temps et ne s’en divertir « pour l’essentiel » qu’en lisant et en écrivant. Longtemps, l’on a reproché au résident du Tourneciel de ne pas « prendre position » sur les questions brûlantes qui devraient interpeller tout vivant présumé doué de conscience humaine. Le sens de l’existence personnelle et de l’histoire collective ne sont-ils pas appelés à se féconder en un questionnement permanent ? Cette fois-ci, le diariste, qui reçoit par la « toile » des vidéos dont certaines dites de « réinformation », s’inquiète avec Patrice Francesci (Bonjour monsieur Orwell, Gallimard) du  « contrôle de masse » en cours par la « solution numérique » et égrène nombre de titres de la collection  « tracts de crise » lancée par Gallimard comme autant d’alertes résonnant dans nos paysages déshabités .

Comment ce Journal de confinement ne se ferait-il pas la chambre d’écho de la tragédie en cours, entre l’épuisement des ressources planétaires, la « numérisation » à marche forcée menant l’espèce présumée humaine à une régression politique et anthropologique sans précédent et la sixième extinction annoncée ? « Quelle part chacun peut-il assumer en tant qu’individu, dans le grand suicide collectif qui est le nôtre. Ce crime contre l’humanité qui ne concerne pas qu’elle, mais la vie entière, dans sa merveilleuse indivision ? »

Mais « si le monde est terreur, la vie reste grâce » à travers l’exercice de cet art suprême – celui de « consentir au rien »…

La poésie et l’humour entretissent leur fil d’or qui tient ce Journal parcouru de « riens somptueux » en 55 textes tentant de nouer avec l’irréversible. Ainsi, cette perle d’humour en date du 19 mars comme secrétée par une forme aïgue de questionnement ainsi transmuté : « Quand j’arrive à la boulangerie tôt le matin, les deux serveurs qui m’accueillent avec des masques me font l’impression de braquer leur propre boutique »… Quel est donc le véritable objet du grand braquage en cours sous le masque ?

 Le grand Résistant René Char (1907-1988)  fait partie de la trousse de secours d’urgence proposée dans ce millésime 2020 à l’intimisme légèrement plus dilué, dont le souci de conservation et de cohérence donne accès à ce « sanctuaire intérieur » (Fénélon) où l’hypothèse autobiograhique résonne avec ce qui résiste, à la racine même, aux grandes secousses du monde : « Merci simplement à un homme/s’il tient en échec le glas ».

Paru dans l’Ami hebdo

Albert Strickler, Un Silence incandescent, éditions du Tourneciel, 216 p., 15 €

L’urgence écologique

« Il y a une alternative au capitalisme et c’est l’écologie » rappelle le journaliste Hervé Kempf. Au paradigme d’un « avenir technologique, fondé sur la numérisation et l’intelligence artificielle », il oppose une autre voie – forcément « verte », feutrée de bonnes et fermes intentions, toute de refus du fatalisme.

 Quelle est la finalité d’une société humaine ? Le bien-être de chacun voué à la poursuite de l’oeuvre de vie commune à l’espèce ?

Dans ce cas, pourquoi réduire l’existence humaine  à ses seuls aspects consuméristes et marchands – à sa seule dimension économique ?

Rédacteur en chef de Reporterre, le quotidien en ligne de l’écologie, Hervé Kempf rappelle ce qui fait obstacle à ce bien-être social dont la définition, pourtant, tomberait sous le « sens commun » : le « capitalisme ». C’est-à-dire un système de « prédation généralisé sur la planète et sur l’humanité »…

Ainsi, après l’ébranlement financier de 2008-2009, « la  classe dirigeante s’est arc-boutée sur un nouveau chemin de radicalisation du capitalisme, niant la nécessité du changement et montant les pièces d’un apartheid planétaire ». On dirait « que plus la situation écologique s’aggrave », plus les bénéficiaires de ce système-là « se dépêchent de saccager le monde »…

Le  « poids de l’ajustement de la dernière « crise » a porté sur les plus pauvres ». Mais celle de 2020 se solde, dirait-on, par l’éradication des classes moyennes…

Jusqu’alors, « le capitalisme a pu sauver le système financier sans avoir à le remettre en cause, puisque le scénario futuriste renforcé par les progrès de l’intelligence artificielle lui a redonné une vision de l’avenir dans laquelle l’accumulation du capital ouvre un nouvel horizon »… Cet horizon-là serait-il celui d’une « révolution numérique » imposée à marche forcée sans débat ?

Celle-ci se caractérise par « une fusion des technologies qui gomme les frontières entre les sphères physique, numérique et biologique ». Elle « contribue au désastre climatique en alimentant et stimulant la surconsommation généralisée, elle organise de surcroît le pillage des nations par une évasion fiscale démesurée, un contrôle social accru et un modèle économique qui fait disparaître des millions d’emplois ».

Pour Hervé Kempf qui sous-titre son bref essai « ce sera lui ou nous », l’espèce présumée humaine se trouve à un « point de bifurcation historique » : soit le « capitalisme » se transforme en une « version techno-despotique, soit il se disloque pour laisser place à un système écolo-équitable ».

La technologie, « solution alternative à la politique » ?

L’auteur de Comment les riches détruisent la planète (Points Terre, 2020) approfondit son analyse par « l’imaginaire d’apartheid technologique qui exclut la plupart des habitants de la planète ».

 Ainsi, « les merveilleuses inventions de la Silicon Valley et d’ailleurs ne promettent pas seulement d’aller sur Mars, mais d’élargir l’éventail des dispositifs de surveillance ».  L’un de ces dispositifs serait la « ville intelligente », toute fourmillante de capteurs pour recueillir des données sur tous les mouvements et les actions de ses habitants. Ce qui  « implique de fait un traçage généralisé » – le téléphone portable s’avère un « outil essentiel de cette prospective numérique » érigée en une « quasi-norme sociale » dans un monde-machine.

Le domaine de la santé  ouvre actuellement des fenêtres d’opportunité pour une emprise technologique accrue voire « tout grand la porte à la généralisation des contrôles » et l’hybridation de l’humain…

Les biologistes nous rappellent qu’à partir du moment où une cellule se développe pour elle-même, c’est le cancer … Que dire d’un système technologique et marchand qui croît sans autre finalité que pour lui-même ?

Contre cette emprise d’une numérisation généralisée, Hervé Kempf préconise l’autolimitation et le développement des low tech afin que la vie sur la planète préserve l’éventualité d’un avenir, aussi incertain fût-il dans ce monde de plus en plus artificialisé.

La dette écologique

Jusqu’à présent, « le capitalisme » n’a pu se maintenir qu’en « détruisant par l’externalisation des coûts écologiques ».

Une façon de répondre à ce problème des externalités « a été de prétendre le résoudre par le marché ». Comment ?  « En mettant les pollués en position d’acheter à leur pollueur leur droit de ne pas l’être, de marchandiser les droits, de privatiser la responsabilité »…

Par ailleurs, « la fiction des marchés de biens environnementaux a une autre fonction : étendre la logique de la propriété privée aux biens communs »…

Jusqu’alors, la « dégradation écologique continue » a été l’un des moteurs de la croissance : « en rendant rare ce qui était abondant, et donc sans prix, elle rend possible la marchandisation »…

L’impératif absolu d’une écologie véritable est « d’arrêter de détruire les conditions biosphériques de la vie humaine ». Là, dans cette question écologique, se trouve bien la  « lézarde principale du capitalisme ». Pour Hervé Kempf, « si elle est traitée correctement, elle bloque l’accumulation du capital et la formation du profit ». Mais si elle n’est pas traitée, « elle menace la pérennité du système par le coût des catastrophes diverses et le chaos social qu’elle entraînera »…

Pour l’heure, la dette écologique, « constituée de tous les coûts externalisés par les processus de production depuis l’industrialisation », n’en finit pas de gonfler dans un emballement technologique exponentiel. D’autant plus que les « économistes libéraux ont toujours détourné la question en la posant dans les termes du « marché du carbone ». Et les technocrates par une accélération technologique que rien ne semble pouvoir arrêter.

Pour l’auteur de Tout est prêt pour que tout empire (Seuil, 2017) , il est « plus gai et désirable d’envisager la fin du capitalisme que d’imaginer la fin du monde ».

 Ce système de prédation perdrait-il le « soutien d’une partie de sa base sociale » ?

 « L’extension de la marchandisation à tous les domaines possibles de la biosphère » susciterait-elle une « résistance croissante » ?

Vivra-t-on la fin d’un « modèle culturel fondé sur l’ostentation et le toujours plus » ? De ce système de prédation dépendant de l’hypercomplexité d’une machinerie énergivore et dévastatrice ? l’humain sera-t-il capable d’arrêter cette folle fuite en avant dans une volonté de puissance et de maîtrise illusoire de la nature ? L’héritage de ce système et de sa machinerie s’avère empoisonné pour longtemps. Et l’avenir semble confisqué. Changer de vision fera-t-il changer de monde juste à temps ?

Paru dans les Affiches d’Alsace-Lorraine

Hervé Kempf, Que crève la capitalisme, Seuil, 126 p., 14,50 €

Le théologien Ivan Illich (1926-2002) a été le pionnier de l’écologie politique et l’un des tous premiers « lanceurs d’alerte » dans l’insouciance des « Trente glorieuses ». Penseur critique de la société industrielle et du consumérisme, cet ancien « évêque des bidonvilles » devenu enseignant-voyageur a enflammé les années 1970 par des débats passionnés autour de ses ouvrages à succès comme « Libérer l’avenir » (1971).

Voilà plus de vingt ans, au printemps 1999, Ivan Illich reçoit le journaliste Jean-Michel Djian, alors rédacteur en chef du Monde de l’éducation, dans sa demeure d’Ocotepec, près de son ancien « phalanstère libertaire » de Cuernavaca (Mexique). L’auteur d’Une Société sans école (1971) redoutait tant le pouvoir des technocrates que des écocrates : « L’avenir de la planète est bureaucratiquement confisqué par les politiques et les experts. Elle n’est plus défendue par ceux qui l’habitent »…

L’ancien prêtre qui s’était confronté aux hiérachies institutionnelles de l’Eglise et des Etats mettait en doute « les vertus des démocraties » incapables de surmonter les « contre-productivités » et les « seuils de nocivité » qui font le lit des injustices : « Plus aucun pouvoir  au monde ne sera bientôt en capacité de penser, de résoudre et d’agir de concert pour réduire drastiquement la misère, la surpopulation et les guerres » annonça-t-il au journaliste.

Il était alors, en vigie mystique  et hyperlucide, le spectateur du « premier délitement civilisationnel occidental » dans un monde dont les « multinationales de la communication digitale » mènent la danse macabre. « Que faire » encore pour conjurer l’insoutenable ?

Considéré comme l’un des penseurs de la « décroissance », Illich n’avait de cesse de rappeler que l’hôpital rend malade, l’école désapprend, les transports dysfonctionnent – et que l’outil « se retourne contre sa fin » et déqualifie le travail humain… Aussi en appelait-il à une « société conviviale » où l’outil est « au service de la personne intégrée à la collectivité ».

Un « intellectuel engagé »

Né à Vienne, Ivan Illich parle huit langues, participe à la Résistance italienne et devient un « séminariste remarqué ». Ordonné prêtre à 25 ans (1951), il suit l’enseignement de Jacques Maritain (1882-1973) qui lui fait découvrir saint-Thomas d’Aquin. Destiné à être un « prince de l’Eglise », il divorce d’avec l’ordre écclésiastique après avoir officié dans une paroisse de Portoricains à New York (1951-1956) puis comme vice-recteur de l’université catholique de Porto Rico (1956-1960). Il vivait son magistère sacerdotal comme un « engagement civique radical » et ne se privait pas de critiquer la bureaucratie de l’Eglise romaine…

En 1961, il fonde au Mexique le Centre pour la formation interculturelle qui allait devenir le Centre interculturel de documentation (Cidoc, 1966-1976). Un lieu d’ébullition qui accueille sur deux hectares militants tiers-mondistes, syndicalistes, écologistes et intellectuels liés notamment à la revue Esprit et aux éditions du Seuil.

Le  Q.G. mexicain de cet inlassable « agitateur d’idées », familier des « grands » de ce monde (Pierre Eliott Trudeau, Indira Gandhi, etc), marque toute une génération de chercheurs de sens – Hannah Arendt, le philosophe Jean-Pierre Dupuy ou le sous-commandant Marcos l’ont fréquenté.

« L’oracle de Cuernavaca »  entreprend de repenser l’humanité laminée par la société de consommation, de « rendre intelligible le monde » et de faire prendre conscience de l’état avancé de dégradation de la planète. C’est une « université de Vincennes avant l’heure » – et  un « îlot utopique productif » : « Ce qui fait autorité, c’est la mise en mouvement d’un processus agrégatif de matières grises, culturellement disparates, libérées de tout conformisme » constate Jean-Michel Djian dont l’essai vibrant fait revivre non seulement le parcours d’une vie mais aussi un itinéraire intellectuel et spirituel. 

Mais, avec le succès de ses premiers livres (Libérer l’avenir en 1971, Une sociéte sans école en 1971, La Convivialité en 1973), Illich redoute d’en faire un « parc d’attraction » de plus dans la « société du spectacle » et reprend la route, en « ascète radical » .  

Dans Energie et équité (1975), ce grand marcheur démontrait que « l’accélération augmente l’emprisonnement de chacun » – davantage d’autombiles en circulation et de vitesse crée davantage de distance : « au-delà d’une certaine vitesse critique, personne ne gagne du temps sans en faire perdre à quelqu’un d’autre ». Il se refuse à traiter la question énergétique indépendamment de celle de « l’équité » (la justice sociale) et alerte contre la dépendance forcée à l’égard de l’automobile comme de la technique. L’accroissement de la vitesse peut-il être tenu comme la seule mesure du « progrès » ?

 Il développe la notion de « contre-productivité » dans le cas de l’école, des transports et de la santé publique en pointant un « seuil de croissance au-delà duquel l’activité de l’institution se retourne contre l’objet même qui la justifie ». Il oppose aux « institutions contre-productives » la métaphore d’une boîte de jouets – de Pandore : « Toutes les institutions par lesquelles l’homme entend  exorciser les maux originels sont devenues des cercueils dont le couvercle se referme sur lui. Les êtres humains sont pris au piège : prisonniers des boîtes qu’ils fabriquent pour enfermer les maux que Pandore avait laissés s’échapper ».

Sa prose « cingle comme une cravache sur le dos d’un forçat » – celui d’un « progrès » perpétuel et forcément illimité : les multinationales ne développent pas sans cesse de nouveaux biens et services pour répondre aux véritables besoins des « consommateurs » mais pour en créer d’autres, totalement factices, en des « dispositifs » conçus pour les rendres captifs par des dépenses contraintes et incontournables… Mais sa critique radicale est perçue comme « plus anxiogène que stimulante » et il opte pour une « politique de l’impuissance ». Celle de « l’ascèse vide » ?

« Le pouvoir est devenu vain »

Pendant plus d’une décennie, il a exercé son magistère intellectuel au Mexique avant de renoncer aux mots d’ordre incantatoires (« sauver la planète », etc.). Le pouvoir est sa bête noire – « il le redoute, autant pour sa conquête et son exercice que pour sa finalité ».

Le 19 février 1977, au siège des éditions du Seuil, Illich disait vouloir « analyser le rôle social du porteur de pouvoir, étudier ces idoles crées par la société industrielle ».

Près de deux décennies plus tard, durant l’automne 1996, le « penseur de l’écologie radicale » dit « entrevoir la fin du politique » comme le souligne Jean-Michel Djian : « Plus qu’une déception, le pouvoir est alors perçu comme l’incarnation parfaite de la fuite en avant, le creuset fécond d’une métaphysique de la puissance publique entièrement orientée vers la gestion algorithmique du présent. Un signe qui ne trompe pas : les citoyens ont transféré la charge mentale de la nation sur le chef de l’Etat. »

Pour lui, « seul un imaginaire vernaculaire (linguistique ou foncier) est à même de fabriquer des solidarités agissantes pour contrer les méfaits avérés des bureaucraties démesurées et disproportionnées des Etats » : « C’est toute l’idéologie des « communaux » qu’il revisite à la lumière de la dépossession par le marché des espaces communs à partir desquels des hommes et les femmes ont édifié une sorte d’humanisme local irréductible à la propriété personnelle »

Mais voilà : « Là où les « communaux » activaient une économie conviviale, informelle et solidaire, les Etats et le marché l’ont réduite à néant. En prônant radicalement un retour à la philosophie des communaux, Illich était, il y a un demi-siècle, en train d’anticiper la démondialisation et l’aspiration croissante des populations à vouloir vivre localement de circuits courts en consommant des produits artisanaux. La convivialité en prime. »

Pour lui, « l’écologie politique ne deviendra radicale et efficiente qu’à condition de reconnaître que la destruction des communaux entraînée par leur transformation en ressources économiques est le facteur environnemental qui paralyse l’art d’habiter ».

En 1982, le magazine Time avait choisi l’ordinateur comme « personnalité de l’année »… Le penseur critique du « développement » vit alors « l’édifice de ses espérances s’écrouler instantanément » et une « terrible époque humaine » émerger une fois de plus. Quel être humain a vraiment besoin d’un « ordinateur » ? N’y a-t-il pas urgence, plutôt, à se « désordiner » avant qu’il ne soit trop tard ?

Dès la fin des années 80, il entrevoit la submersion de l’humain par la digitalisation du monde à marche forcée induisant de nouvelles rentes technologiques et un monopole radical sur les modes de vie : « Nous voilà en face d’entités abstraites excitantes, qui ont pris possession des âmes et ont recouvert les perceptions du monde et de soi-même d’un capitonnage en plastique » (La Perte de sens, 2001).

Comment transfigurer encore un « réel » de plus en plus mortifère et faire un feu de joie de ce capitonnage de plastique qui augmente les nuisances et les contraintes ? A cette silicolonisation rampante du monde, ce « prophète de malheur » oppose une métaphore végétale résumant « le génie de la filiation entre les vivants et les morts » : « des cordons de chanvre faits de fibres toujours nouvelles, prenant la relève de celles qui s’achèvent et qui, tressés, forment néanmoins une corde unique qui ne se rompt pas »…

Illich recrée un phalanstère en Allemagne avec la complicité de Barbara Duden qui l’héberge en Basse-Saxe, enseigne l’histoire du Haut Moyen Age et poursuit sa mise en garde contre la destruction des « communaux de la parole » par « l’empiètement des moyens modernes de la communication » après celle des « communaux de l’espace » par la « motorisation du trafic ».

On lui découvre une tumeur à la glande salivaire, au-dessous de son oreille. Refusant tout traitement chirurgical, il entend assumer son cancer et calme ses souffrances à l’opium avant d’y succomber vingt ans plus tard.

Le livre-portrait de Jean-Michel Djian nous fait renouer avec ses leçons de liberté et de générosité dans un monde impitoyable où l’humain est plus que jamais mis à mal à sa racine même. Un tel monde, où l’idée même d’humanité est en jeu voire d’ores et déjà jouée, n’est-il pas irrémédiablement perdu ?

Paru dans Les Affiches d’Alsace-Lorraine

Jean-Michel Djian, Ivan Illich l’homme qui a libéré l’avenir, Seuil, 238 p., 19 €