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Un séminaire interdisciplinaire, « Ethique et droits de l’homme », initia à l’Université de Strasbourg ( durant les deux années académiques 2016-2017 et 2017-2018), bien avant l’occupation des ronds-points, une réflexion sur les formes contemporaines de citoyenneté et les modalités de notre « être ensemble ». L’ouvrage issu de ce séminaire tire aussi d’utiles leçons du mouvement des « gilets jaunes »…

 

Depuis une décennie, la colère des peuples manifeste dans le monde une force de mobilisation inédite qui ne désarme plus. Né d’un sentiment d’appauvrissement et de dépossession dans un contexte d’accroissement des richesses et des inégalités, ce mouvement de mécontentement manifeste aussi une évidence : aussi imparfaite (ou perfectible…) soit-elle, la nature humaine souffrirait-elle davantage de « cautionner un système radicalement inégalitaire et injuste » ?

« L’in-dignation s’exprime devant l’in-dignité d’une condition imposée par un pouvoir abusif et esquisse un chemin pour recouvrer la dignité bafouée » souligne Frédéric Rognon. Le philosophe (Faculté de théologie protestante, Université de Strasbourg) rappelle l’engagement de Jacques Ellul (1912-1994) notamment dans « l’organisation de résistances locales contre les projets de développement » (de « bétonnage » pour lui…) décidés « en haut lieu ». On doit à ce précurseur de l’écologie politique la paternité de formules qui ont fait leur chemin depuis deux générations : « On ne peut poursuivre un développement infini à l’intérieur d’un monde fini » ou « Penser globalement, agir localement »…

Juriste, philosophe et sociologue, Ellul enseigna à l’Institut des sciences politiques de Bordeaux. Il prônait une « éthique de non-puissance » et pratiquait un « engagement dégagé ». S’agissant de l’abstraction fondamentale, l’argent, il le voyait comme une « puissance spirituelle » à désarmer en le retournant contre lui-même et  en faisant entrer la gratuité dans le monde de la finance : « L’argent est fait pour quatre usages : acheter, vendre, épargner, investir. Mais il y a un cinquième usage possible pour lequel l’argent n’est absolument pas fait : pour être donné. Le don est donc le levier qui permet de désamorcer la puissance de l’argent. »

Au lendemain des « événements » de Mai-68, il publiait Autopsie de la révolution pour rappeler : « Le plus haut point de rupture envers cette société technicienne, l’attitude vraiment révolutionnaire, est l’attitude de contemplation, au lieu de l’agitation frénétique »…

Frédéric Rognon fait revivre aussi la figure méconnue du théologien Dietrich Bonhoeffer (1906-1945), l’initiateur de la notion de « courage civique ». Dès le 1er février 1933, ce jeune pasteur mit en garde ses auditeurs lors d’une émission religieuse à la radio  contre le glissement du Führer (le « conducteur ») au Verführer (« le séducteur »). Ce jeu de mots fut son premier acte de résistance au IIIe Reich et il scella son sort.

Le philosophe Michael Foessel (Ecole polytechnique) en convient volontiers : « Un citoyen qui ne se scandaliserait de rien renoncerait à une dimension centrale de la citoyenneté : demeurer sensible à ce que l’on voit. Sans irrascibilité, il n’y aurait jamais de révolte. L’intolérable demeurerait dans les choses, mais il aurait disparu des âmes. »

Pourquoi s’accoutumer à l’insoutenable ? Si la résignation ne sauve de rien, la colère ressentie face à l’iniquité ferait-elle fonction de canari dans la mine ?  « Alors que l’apathie place tous les événements sous le signe de la nécessité, la colère repère un désordre sous l’ordre apparent des choses »

Alors, les simulacres ne tiennent plus : « Dans la colère, l’ordre établi perd l’évidence que lui confèrent nos habitudes de se soumettre à lui : d’être subitement intolérable, il devient contingent. »

Pour le conseiller à la direction de la revue Esprit, la colère rappelle que « le rapport que nous entretenons avec les normes est essentiellement conflictuel ». Elle accompagne « l’indétermination démocratique »…

Justement, l’économiste Alain Degrémont (Institut du Travail, Université de Strasbourg) avertit que le « rapport au travail a été bouleversé sous l’influence hégémonique du marché, et la remise en cause du « compromis social » qui a suivi la Seconde Guerre mondiale n’est pas qu’une simple péripétie de l’histoire économique : elle pourrait bien déstabiliser un des fondements d’une société démocratique ».

Lytta Basset (professeur honoraire de la Faculté de théologie de l’Université de Neuchâtel) rappelle la « part de feu, symbole de cette saninte colère ou colère de vie » qui ne devrait laisser personne indifférent. Serait-elle la manifestation d’une foi en l’humanité de celui à qui elle est adressée et en sa « capacité de cheminer » ?

Que demande le peuple ? Des pains, des jeux et un « grand récit » mobilisateur ? Ou alors simplement s’épanouir dans un « système institutionnel équitable de coopération entre des citoyens libres et égaux » ? Analysant La désobéissance civile chez Rawls, la philosophe et juriste Musa Nabirire (GRESOPP, Université de Strasbourg) rappelle que « la liberté individuelle reste le marqueur des démocraties libérales » –  l’apport de John Rawls (1921-2002) a été de « juridiciser le droit à la désobéissance civile comme droit fondamental » et de « l’inscrire dans l’agenda des réformes à mener pour faire évoluer les systèmes de droit des démocraties libérales afin d’aiguiser davantage leur sens de la justice ».

Une somme de réflexions stimulantes pour nourrir un imaginaire égalitaire en quête de « récit alternatif » – et une matière en fusion pour peut-être faire surgir un autre « réel » parmi « les possibles qui n’ont pu advenir » (Walter Benjamin), au coeur nucléaire de cette inadaptation structurelle de l’humain à l’insoutenable en cours…

 

paru dans Hebdoscope

 

Frédéric Rognon (sous la direction de), Colère, indignation, engagement – Formes contemporaines de citoyenneté, Presses universitaires de Strasbourg, 286 p., 24 €

 

L’homme est-il un être de nature qui oublie sa réalité fondamentale pour se rêver une âme immortelle ? Ou un être dénaturé rêvant d’un monde « surnaturel » ? Un neurobiologiste entend libérer l’humanité du « mirage de l’immatérialité » et invite à faire l’économie de l’hypothèse de l’âme volatile pour comprendre le fait humain.

 

 

C ’est une évidence de plus en plus hurlante :  l’animal vertical se prenant pour Dieu (ou le diable…) se heurte à une nouvelle frontière écologique et sa façon d’habiter sa demeure terrestre est devenue nuisible à ses propres intérêts – ceux que l’on croyait pourtant si bien compris avec les services qui vont avec…

Le médecin, biologiste et chercheur Pier Vincenzo Piazza ajoute sa voix au concert des éco-alarmistes pour s’inquiéter du sort du présumé humain fasciné par l’abîme : « Pour qu’un parasite se porte bien, il ne doit pas consommer la totalité de son hôte. S’il est trop vorace, il risque de se retrouver dans une situation où il n’y a plus d’hôte et sa survie est en danger. C’est le cas de l’homme qui est en train de consommer toute la biosphère. »

Constatant l’impasse dans laquelle s’est engouffrée l’espèce, avec des ressources terrestres insuffisantes pour un nombre d’humains croissant de façon exponentielle et accélérant vers leur numérisation forcée, Piazza interroge : « Qui sont ces êtres qui pratiquent la destruction systématique de leur planète, sans laquelle ils ne peuvent plus vivre ? Qui dépensent plus d’argent pour développer des avions de combat que pour trouver de nouvelles sources d’énergie ou des thérapies pour de vieilles maladies ? »

Mais son propos ne concerne pas que « l’urgence écologique » menaçant une espèce obsédée par la croissance techno-économique et l’innovation permanentes… Spécialiste des addictions, directeur de recherche Inserm et d’une entreprise de biotechnologie, il entend refonder la psychiatrie et propose une lecture inédite du fait humain en remontant à… la naissance de l’univers :  « A partir du moment de son apparition voilà quinze milliards d’années, l’univers est né d’une singularité qui a modifié un état précédent. Dès lors il n’a pas arrêté de se disperser et de se désordonner, en d’autres termes d’augmenter son entropie. La naissance de l’univers est donc aussi la naissance de l’entropie. »

Pour le chercheur, « l’accélération de l’entropie » (comprise comme « mesure du désordre ou de la dissipation d’énergie »)  est le sens même de la vie.

Ainsi, l’animal vertical s’est organisé voilà 15 000 ans environ afin de faire face à sa dépendance à l’air, à l’eau et à la nourriture qu’il ne pouvait contrôler.  L’invention de l’agriculture et de l’élevage lui auraient permis d’inverser sa révolution évolutive à l’environnement : «  Tout naturellement, il s’est adapté à la disponibilité de ces ressources dans l’espace et dans le temps, ou dit autrement à leur niveau d’entropie. »

La période appelée « anthropocène » aurait-elle commencé là ? Elle aurait débouché sur « l’environnement hyperstable des temps modernes auquel certains de nos systèmes biologiques sont inadaptés ». Mais il n’y a pas de miracle en termes d’énergie : « « plus on utilise une source énergétique, plus on dissipe la matière à partir de laquelle on l’extrait et donc plus on génère du désordre »…

L’univers aurait-il évolué vers le cerveau humain juste pour prendre conscience de lui-même, comme le suggérait Pierre Teihard de Chardin (1881-1955), ou pour… produire de l’identité à travers autant d’incarnations individualisées que d’humains sur Terre – et créer de l’entropie ?

« Le sens de l’univers pourrait  être celui de produire de plus en plus d’identité en séparant les choses. On pourrait donc considérer l’entropie comme une mesure de l’identité. Pour cette raison, l’entropie ne peut pas diminuer puisque le sens de notre univers est l’augmentation de l’identité et donc de l’entropie. »

Ainsi, la vie serait un « catalyseur d’identités », un état de la matière qui agirait comme un « catalyseur d’entropie » et en « accélère la production » : « C’est un état qui aide l’univers à aller vers son accomplissement, celui de se disperser pour créer le plus d’identités et donc d’entropie possible. »

 

 

Homo exostaticus ou homo endostaticus ?

 

Mais « l’homme moderne » (ou postmoderne…) a-t-il vraiment conscience de ce qu’il est aujourd’hui et de ce qu’il pourrait devenir demain dans l’ordre de l’univers ?

Depuis la « révolution cognitive d’il y a 50 000 ans », le voilà confiné dans une « société consumériste » fondée sur une manifeste « dimension hédonique exostatique » – et abandonné à ses démons.

Piazza avance les concepts d’ « exostasie » (la recherche du plaisir) et d’ « endostasie » (la propension à faire des réserves en prévision des pénuries, susceptibles de se transformer en graisse ou addiction) orchestrant le jeu d’alternance entre les « pensées conservatrice et progressiste » : « L’exostasie pousse à rechercher d’autres sources de plaisir et élargir le champ des possibles jusqu’à proposer de nouveaux outils, de nouvelles structures sociales qui permettent un équilibre endostatique meilleur ou plus stable. L’endostasie prend alors la relève en cristallisant ce nouveau modèle de société que la pensée conservatrice va maintenir. »

Ainsi, l’homo endostaticus « recherche exclusivement le bonheur de l’équilibre et sera farouchement conservateur et spiritualiste » alors que l’homo exostaticus « explore sans cesse de nouvelles stimulations pouvant lui donner du plaisir » – « ce qui en fera un progressiste matérialiste »…

L’être humain oscillerait-il entre le « bonheur de l’équilibre » et le « plaisir de l’excès » ? Notre cerveau préhistorique aurait-il besoin de ces deux extrêmes ? Pour Piazza, « le bonheur est la sensation hédonique qui résulte de l’activité du système endostatique, alors que le plaisir est généré par le système exostatique ».

Le spécialiste des addictions  met en garde contre la nourriture dénaturée « mise au point pour stimuler de façon artificielle le système exostatique » et préconise de « contrôler de très près le sucre, le sel et les graisses, les trois additifs alimentaires qui stimulent le plus le système  exostatique » – trois « bombes exostatiques », donc…

Mais son propos, on s’en doute, n’est pas diététique. Il s’attache au mystère de la nature humaine, à ce qui fait que notre espèce défie toute explication rationnelle et manifeste une telle fascination pour sa perte… Pourquoi cet acharnement suicidaire à s’artificialiser et se « numériser » l’existence, à se rendre la planète inhabitable – et à dévaler la pente vers l’abîme ?

Suffirait-il de « soigner » la toxicomanie (un « cancer psychosocial »), les addictions et les démons au lieu de les combattre ? Suffirait-il de « ne plus réduire l’esprit à la matière mais d’utiliser la matière pour expliquer l’esprit » – et expliquer ainsi l’aventure humaine ? Piazza rappelle la part du biologique dans le devenir humain et décrète « juste obsolète » la notion d’âme qui a accompagné l’humanité depuis des millénaires : « Personne ne l’a jamais vue et elle n’est plus nécessaire ».

Mais il fait aussi l’économie de la dimension symbolique de l’animal vertical (animale symbolicum) affamé d’illimitation – et du pouvoir de l’efficacité symbolique à manifester, le temps d’une incarnation aussi fugace fût-elle, d’un esprit à l’oeuvre dans l’univers. Un univers vécu comme champ d’expérience et d’exercice de cette  irrépressible illimitation.

Pier Vincenzo Piazza, Homo biologicus – Comment la biologie explique la nature humaine, Albin Michel, 416 p., 22,90 €

 

« L’audace a du génie »

Goethe

 

 

Danseuse-chorégraphe internationale et danse-thérapeute, Fabienne Courmont enseigne une véritable danse de transmutation « où l’énergie de vie accomplit son oeuvre » comme en une « lente descente consciente, une méditation en mouvement jusqu’au coeur de la cellule »… Elle invite à entrer dans le corps d’un texte à la fois didactique et pratique pour s’approprier le pouvoir poétique de la danse, envisagée comme « outil de transformation et d’évolution »…

 

 

L’histoire aurait-elle commencé avec la danse de joie du roi David rapportant dans sa ville les Rouleaux de la Loi ? L’autre histoire eut son moment californien – elle commence avec Isadora Duncan (1877-1927) qui libéra la danse et la condition féminine conformément à sa devise : « sans limites ! »…

Dès la fin de l’école, dans ces années 1880 de l’industrialisation de son pays, la petite Isadora courait vers la plage près de chez elle, dans le San Francisco d’avant le séisme. C’est de la contemplation des vagues que lui était venue la première idée de la danse : elle s’efforçait de suivre leur mouvement et de danser à leur rythme… Puis elle crée, dans le premier quart du si court Xxe siècle, des écoles de danse à Berlin, Paris et Moscou – et ouvre un horizon aux générations à venir…

La danse de Fabienne Courmont est l’écho de celle d’Isadora et de l’antique tradition en Grèce des danses sacrées exécutées par un choeur de jeunes femmes liées à un temple. Ce n’est pas étonnant : elle en a appris les codes auprès de Jean-Pierre Merle, le petit-fils de Raymond Duncan (1874-1966), le frère d’Isadora qui créa une « gymnastique naturelle ». Celle-ci ne signifie pas seulement exercice musculaire mais « exercice humain, auquel prennent part en même temps le corps et l’âme, les muscles et l’intelligence » pour « gagner la vie même, pour devenir véritablement un être humain, pour réaliser un idéal qui vaille la peine d’être vécu » – et, assure-t-elle, devenir une « puissance transformatrice » exerçant son « action salutaire » sur le cours des choses et l’ordre d’un monde sous haute tension…

 

 

La « technique ou la vie »…

 

 

Tournant le dos aux procédures d’emprise et au savoir d’école de la danse classique, Fabienne Courmont saisit « la flamme ardente » qui animait Isadora – une flamme sacrée qui la conduit au Japon à la découverte du Butô et en Inde (Madras, Pondichéry et Auroville) « à la source de la danse sacrée ».

La danse, art de l’impermanence, est « inséparable de la spiritualité ». Ce tour du monde de la danse, entamé en 1984,  lui donne un fil conducteur et la conforte dans son intuition : la vraie danse vient de l’intérieur. Elle se défait du « carcan de la technique » pour vivre l’évidence même : « Le Bûto est au-delà de la technique, une pensée philosophique. Ce n’est pas un style mais un état d’être, une danse-état où le corps affranchi de toute forme, pensée ou croyance imposées de l’extérieur peut exprimer sans entrave sans propre émanation. »

Le Butô lui fait « toucher la profondeur du mouvement intérieur et la descente dans la conscience cellulaire » – et entrer en résonance avec cette immensité qui veut à se dire à travers nous. Elle cherche à trouver l’élévation et « l’envol de l’être » dans la danse derviche puis rejoint un temps un groupe de thérapeutes qui créent près de Genève le Centre de Recherche et de partage de la vie holistique (1987).

Mais l’appel de la danse l’emmène toujours plus loin – jusqu’à l’ouverture enfin de ce « canal de lumière » à la faveur d’un embrasement au seuil d’une grotte. La voilà consacrée « au service de la source de lumière et d’amour » à travers son art. Ainsi grandit-elle dans l’abandon à son « Maître intérieur » et danse-t-elle un chemin d’initiation et de plénitude, attisant un « feu alchimique » à chaque pas : « La danse, en nous mettant en contact avec le mouvement même de la vie, nous permet de vivre ce processus de création-destruction permanente (…) Tout l’art de la danse est de permettre la métamorphose entre force de la destruction et force de création, amenant la personne à vivre une alchimie interne dans son corps »…

Elle crée la « Danse de l’Etre » et en donne les clés en sept principes dans un livre dont la limpidité didactique s’accompagne de pratiques accessibles. Le premier de ces principes ? « Tout est énergie ». La pratique du Taï-Chi lui fit percevoir les « mouvements ondulatoires de l’énergie » dans son environnement et en elle – ces mouvements de vague qui n’en font plus qu’un, jusqu’à devenir la vague : « Baser une méthode de danse sur ce principe d’énergie nous ramène au vivant. « La technique ou la vie » disait Kazuo Obno, mon maître de Butô. En effet, si nous mettons notre attention sur la technique, nous entrons dans une danse mécanique, alors que si nous centrons notre attention sur l’énergie, nous laissons la vie se manifester à travers nous et le mouvement d’énergie devient forme. »

Le paradoxe n’est qu’apparent : « C’est dans l’extrême lenteur que la conscience se déplace extrêmement rapide comme la lumière. »

 

 

« L’Art est une blessure transformée en lumière »

 

 

La pierre philosophale de sa danse ? Cet état de conscience à atteindre : « l’union consciente avec l’Esprit »… Sa clé de voûte ? Le processus thérapeutique des 4 A (Accueillir, Accepter, Alchimiser, Aimer) reçu du Dalaï Lama : « Les quatre nobles vérités qui sont la quintessence de l’enseignement du Bouddha pour accéder à l’éveil sont : « Il y a la souffrance. Il y a l’origine de la souffrance. Il y a la cessation de la souffrance. Il y a la voie qui mène à la cessation de la souffrance ». Le processus des 4A associé  à la danse est un outil magnifique qui relie le corps à l’esprit et utilise le pouvoir transformateur de l’amour inconditionnel afin de sublimer nos émotions et d’activer le potentiel d’auto-harmonisation de chacun. »

Suffirait-il de « nous laisser surprendre par l’intelligence instinctive de notre corps » pour laisser la vie oeuvrer en nous sans entraves et l’univers danser en nous ?

Voilà une génération, le philosophe et psychanalyste Daniel Sibony (1) rappelait : « La danse est un pouvoir poétique sur le manque-à-être ; mais le pouvoir qu’elle donne disparaît dès qu’on jouit de trop la maîtriser. »

C’est dans cet « entre-deux » délicat voire cet entre-deux-corps que s’accomplit cette reliance non seulement à d’autres corps dansants mais à cette immensité transformatrice qui cherche à prendre corps à travers d’insaissisables mises en lumière où tout ce qui est se cherche dans un être-au-monde sans cesse renouvelé : « L’enseignement même de la danse doit aider les personnes à développer en elles l’essence même du mouvement de la vie et l’élan créateur en intégrant les phases de destruction et de chaos. C’est en transformant nos blessures en lumière que nous touchons à la transcendance. »

Serait-ce là l’en-jeu pour pallier au manque de ce qui ne fait plus corps entre nous – la société ? Suffirait alors de « se laisser être » pour de vrai dans cet état dansant et libérateur permettant de retrouver une parole perdue ? Une parole qui justement ne pourrait être dite que par un corps rendu éloquent puisque accueillant cette poussée vitale hors de ses limites – ce miracle du vrai advenant dans l’épreuve du corps désentravé en pure onde d’être. Un corps fait acte de vie et de foi, en somme.

 

  • Daniel Sibony, Le Corps et sa danse, Seuil, 1995

 

Fabienne Courmont, La Danse de l’Etre – dans la lumière d’Isadora Duncan, 230 p., 17,50 €

 

 

 

 

Le grand décrochage

Est-il possible de vivre hors cadre, sans argent, sans travail, sans police – ou sans institutions ? Le « vivre sans » suppose un mouvement collectif de désappartenance cohérent et la capacité de penser « à la hauteur de la catastrophe » en cours  tout comme celle de se mobiliser en masse pour une autre forme de vie en commun souhaitable et soutenable, ainsi que le rappelle le philosophe Frédéric Lordon dans un livre d’entretiens avec Félix Boggio Ewanjé-Epée.

 

Serait-il vraiment plus facile « d’imaginer la fin du monde plutôt que celle du capitalisme » ?  La Bête nous tiendrait-elle à ce point par le corps et les émotions ? Combien de présumés humains seraient-ils disposés à renoncer à leur confort illusoire pour vivre une vie plus simple et plus frugale, sans faux besoins ni addictions ? Comment penser une alternative « à partir des catégories politiques dont nous héritons » ?  Voire se défaire du « fait institutionnel » ?

Pour le philosophe insurgé, « le point de départ est l’imaginaire » – au-delà de la contestation et de la protestation, « une  politique de transformation » , cela « marche à l’imaginaire »…

Si « le spectacle du capitalisme n’est plus qu’une gigantesque obscénité » et si son fonctionnement se solde par un empoisonnement généralisé à tous les étages du « vivre ensemble », alors le « dégoût éthique » qu’il suscite pourrait bien être un « puissant embrayeur de l’imaginaire contemporain de l’émancipation ».

Cela suppose que les « décrocheurs » qui voudraient « vivre sans » prennent la mesure de leurs véritables intérêts : « être gouverné par l’intérêt est ne pas être à la hauteur de sa propre humanité ».  Etre juste contrarié dans ses petits intérêts de jouissance personnelle ne suffit pas à s’élever à son humanité en puissance…

Mais la forme la plus élémentaire de l’intérêt n’est-elle pas liée à la nécessité de la persévérance dans notre être ?

Seulement, la persistance de cet être-là est menacée et mise à mal par une « force historique d’une puissance sans précédent dans le devenir-infernal de nos institutions » – une force régressive et répressive fort commodément baptisée « néolibéralisme »…

 

Le fait institutionnel

 

Le philosophe rappelle que la politique n’est que « l’interminable histoire des lignes de fuite qui réusissent ou qui foirent – qui foirent d’avoir réussi ».  Une révolution réussie ne donne nullement l’assurance de lendemains meilleurs, si l’on en juge les expériences passées : « Et tout est toujours à recommencer, indéfiniment : fuir ailleurs, dans un nouvel espace lisse… et puis le voir se re-strier. Et devoir fuir à nouveau »…

Lordon rappelle qu’une institution peut être définie comme « tout effet, toute manifestation de la multitude ». Ainsi, « la coutume de se serrer la main droite plutôt que la gauche, par exemple, est une institution »…

Le concept de l’institution n’est donné par aucun « objet institutionnel particulier » mais par « l’affect commun – par tout effet de la puissance de la multitude ». Inutile de chercher l’institutionnel dans le bâtiment, le béton – dans le dur qui dure : il est consubstanciel à toute organisation collective vouée à sa déconcertante durée,, infiniment révocable…

Voilà cette « puissance de la multitude » graduellement privée de ses « anciens points d’investissement » par la si peu résistible avancée du « néolibéralisme » qui semble avoir investi jusqu’à nos émotions : s’en trouvera-t-elle de nouveaux ?

Cette multitude en puissance pourrait-elle créer de « nouveaux regroupements de fait, d’autres systèmes cohérents de partis pris » s’institutionnalisant par exemple en partis de la vie bonne et en institutions justes  ? Peut-on « destituer » pour ré-instituer vers des structures passeuses de justice sociale, vraiment conformes aux voeux et « intérêts » bien compris de tous ?

 

La multitude fait-elle loi ?

 

La lucidité analytique ne va pas sans un certain idéalisme quant à la mobilisation de cette « souveraineté onto-anthropologique » de la multitude – durable, de surcroît : « L’imperium c’est la souveraineté fondamentale du tout sur ses parties, ce par quoi le tout fait autorité, et ceci avant même qu’il soit question d’une organisation interne particulière. L’organisation interne – l’appareillage institutionnel – n’a pas en elle-même les moyens de puissance de ses prétentions normatives. Ces moyens, elle les emprunte nécessairement en dernière analyse au collectif même comme force. La puissance par laquelle les normes normalisent, par laquelle les institutions tiennent leurs sujets, c’est celle de la multitude même – imperium. »

Nécéssité peut-elle faire loi ? Une révolution de palais lessivant certains occupants au profit d’autres fait-elle le bonheur durable d’une communauté nationale ? C’est toute la « malédiction des institutions formelles en tant qu’elles sont des cristallisations de la force du collectif » : elles sont objet d’une « tentation permanente » – celle de la capture par « les groupes particuliers qui veulent soumettre la puissance de la multitude à leurs intérêts propres »…

Serait-ce d’abord une affaire de vision accumulée depuis des siècles ? Il s’agirait alors d’accomoder cette vision séculaire à cette évidence sous nos yeux comme La Lettre volée d’Edgar Poe  : « Nous vivons l’Etat comme une puissance séparée, extérieure et supérieure à nous, alors qu’en dernière analyse l’Etat (le principe de l’Etat) c’est nous – lui n’est qu’un pouvoir. Il est le constitué et nous sommes le constituant (…)  et c’est ça le vrai drame : nous sommes en dernière analyse les auteurs de notre propre aliénation »…

Pourquoi « s’obstiner à parler de désastre climatique et chercher une solution au désastre dans le capitalisme » ?  La contradiction est flagrante : confier, une fois encore, aux responsables et bénéficiaires de la dévastation contemporaine le soin de trouver une « solution », la leur, fût-elle ultime, n’est-ce pas, une fois encore, (re)légitimer le renard en gardien du poulailler ? Lordon l’admet : « il faudra une secousse de magnitude historique pour changer l’état des choses »…

L’histoire des idées est riche en propositions dont celle du « salaire à vie » de Bernard Friot qui permettrait de mettre fin au « chantage à la subsistance », de lever enfin toute menace sur la survie pour accéder à une société plus conforme aux voeux de la multitude : «  c’est la rémunération inconditionnielle de tous, attachée non pas à quelque contribution assignable mais à la personne même, ontologiquement reconnue comme contributrice, indépendamment de toute contribution particulière. Car « être à la société », n’est-ce pas comme « être au monde »  et, « en soi apporter à la société » ?

Si la vision a guidé les concepteurs du moteur à explosion, pourquoi ne guiderait-elle pas les architectes d’un nouvel ordre social vers ce « salaire à vie » ? Mais les passions semblent aller ailleurs que vers « l’abolition de la propriété privée lucrative » préconisée par Friot  et il ne faut pas sous-estimer « les capacités d’accommodation dystopiques » du capitalisme avec sa charge d’organisation sociale accumulée.

La pente est bien longue à remonter, compte tenu de la « division du travail » en vigueur et de notre servitude consentie : « La reddition au marché de tâches à la découpe de plus en plus fine nous transforme en incapables. Et c’est bien le but de la manoeuvre : que nous ne soyons plus capables de rien, pour qu’en aucun cas de besoin nous n’ayons plus que la ressource de recourir à un prestataire marchand »…

La preuve par l’industrie automobile : « L’opacité de l’électronique automobile est faite exprès pour déposséder les gens de leur capacité »… Le temps d’un jeune énarque et député nommé Jacques Chirac réparant lui-même (pour la galerie…) sa Peugeot 403 est bel et bien révolu…

 

Le problème avec l’argent

 

« L’argent », fût-il de plus en plus « dématérialisé », serait-il devenu notre corps et notre sang voire notre respiration même ?

Manifestement, il asservit au lieu de servir les intérêts de l’espèce présumée humaine : « La violence de l’argent, c’est notre violence, la violence de notre désir, désir acquisitif, pronateur. De ce désir violent, l’argent n’est qu’une mise en forme. Ce qui signifierait que l’argent ôté… resterait la violence désirante. Sans forme. Donc encore plus violente. »

Mais la désargence semble devoir attendre des jours plus inspirés voire une spiritualisation de l’espèce invasive et prédatrice : «  On devrait donc y regarder à deux fois avant de « supprimer l’argent », en tout cas sans réforme préalable de notre régime de désir – car aucune donnée anthropologique n’interdit de concevoir des régimes de désir autres, décentrés de l’acquisition de biens matériels, engagés dans d’autres poursuites ».

Si nos contemporains achètent de l’émotion et du confort en masse, ressentent-ils pour autant le besoin d’acheter du sens voire de la validation de nouvelles institutions et de nouveaux pouvoirs orientés vers la justice sociale?

Si la température monte pour tout le monde, son élévation n’est pas encore assez sensible pour certaines catégories privilégiées et fort éloignées de celles des soutiers qui font tourner les turbines de leur confort en salle des machines :

« La bourgeoisie urbaine et cultivée n’aura vu le moindre problème à ce que s’opère le massacre silencieux des classes ouvrières ; la mondialisation libérale ne lui sera devenue suspecte qu’au moment où il se sera agi « de la planète »…

Mais « l’affect climatique » pourrait-il devenir un « réel opérateur de déplacement », pèsera-t-il assez « dans la balance affective qui pour l’heure soutient le capitalisme ? »

Aucun petit livre vert, rouge ou bleu ne donne le mode d’emploi pour subsituer l’équité sociale à la distribution de la parole et une société véritablement écologique à un système prédateur, ultra-inégalitaire et juste attaché à un dérisoire objectif de « neutralité carbone ».

Si  la sortie du « capitalocène » et du capitulisme semble l’issue la plus improbable à l’impasse écologique, la désaffection envers le « capitalisme vert » n’en constitue pas moins un levier d’action possible pour peu que la mobilisation écologique réintègre le champ de la justice sociale. Pourquoi continuer à faire croître les « profits » du green washing jusqu’à l’abîme qui les absorbera? Pourquoi ne pas mettre fin sans délai à l’écrasement des plus fragiles – des précaires et des dépossédés?  Et tenter enfin le nécessaire point de rencontre entre éthique, équité, économie, écologie et politique?

Frédéric Lordon, Vivre sans ? – Institutions, police, travail, argent…, La Fabrique, 304 p., 14 €

Première version parue dans les Affiches d’Alsace-Lorraine

Cela commence à se savoir : les  technologies numériques  « nuisent gravement à la santé, à l’éducation et à la société dans son ensemble » – c’est la piqûre de rappel du  Dr Manfred Spitzer. Comment peut-on encore fermer les yeux sur les « effets pathogènes » des « médias numériques » qui  agissent comme des « accélérateurs de feu » ? L’état de nos systèmes de santé traduira-t-il bientôt les effets dévastateurs du joug numérique qui pèse sur nos existences ?

 

D’où nous vient cette croyance, somme toute infondée, que « notre bien-être et notre mal-être dépendent directement de la maîtrise des nouvelles technologies » quand bien même nous en ressentons au fond de nous leur force d’oppression ?

Et d’où vient que l’addiction aux « réseaux sociaux » soit considérée comme une « chance » et non comme un risque majeur pour notre équilibre et notre santé comme pour notre environnement ?

Neurologue et psychiatre à Ulm, Manfred Spitzer s’élève contre ce persistant déni de réalité et met en garde tant contre une altération continue de nos neurones et de notre système immunitaire que contre une « perte de contrôle fondamentale » de nos vies désormais placées sous la surveillance de ces technologies :

«  Les technologies numériques ne nuisent pas seulement à la santé physique et psychique ainsi qu’à l’éducation de la personne : elles ont aussi des répercussions très fortement négatives sur la société ».

 

 

 

Cyberdépendance, cybercriminalité et technostress

 

Qui prend au sérieux les effets de cette insomnie numérique qui pourtant se font sentir de façon de plus en plus aïgue chez les utilisateurs compulsifs de gadgets numériques comme chez tous ceux qui sont juste « obligés » de s’en servir pour leur travail ou même pour des démarches au quotidien ? Pourtant, le manque de sommeil nuit au système immunitaire, accroissant les risques d’infections et de cancers – sans parler du surpoids et du diabète suscités par une (mauvaise) position assise prolongée devant nos ordinateurs. La fatigue en résultant, accumulée durant la journée, peut mener à des endormissements au volant comme en bien d’autres circonstances. La lumière bleue des écrans inhibe la production de mélatonine,  détraquant l’horloge biologique, cela commence à se savoir : « les  effets sur la santé des appareils numériques sont plus graves que ceux de la consommation d’alcool et de tabac » avance le Dr Spitzer en se basant sur des données qui devraient faire autorité – si elles étaient diffusées par ailleurs

Les acheteurs de ces gadgets savent-ils vraiment ce qu’ils font en leur confiant toutes leurs données personnelles ? Qui songerait à confier ses secrets les plus intimes à un « ennemi » (en l’occurence tapi dans l’apparente neutralité d’une « technologie » si familière…) qui travaille contre vous ?

Nul ne peut plus l’ignorer : « La tendance actuelle est à la criminalité sur les réseaux sociaux consultés avec un smartphone. Un utilisateur sur six en a déjà fait l’amère expérience : il a alors vu son profil – c’est-à-dire son identité – usurpé par autrui. Et quatre utilisateurs sur dix ont été victimes d’attaques criminelles. »

Pour le praticien, « Internet est, de loin, le plus grand « quartier rouge » du monde » – celui où s’exercent les activités les plus sordides et où s’exacerbent les forces les plus obscures comme les malveillances les plus impunies…

 

Vers une société dénuée d’empathie ?

 

De plus, les derniers gadgets de destruction massive de l’environnement et de l’entendement en vogue depuis douze ans, dits smartphones, « empêchent tout sentiment de satisfaction existentielle et toute capacité d’empathie » souligne le praticien. Qui voudrait vivre dans une société de l’angoisse, dénuée de la moindre empathie envers ses membres, surtout ceux considérés comme « inutiles » ou n’arrivant pas à se conformer au modèle imposé de la « compétitivité » ou du « buzz » permanent ? Qui n’aimerait pas plutôt vivre dans une société privilégiant la coopération sur la « compétition » ?

Si les « réseaux sociaux » donnent l’illusion d’assouvir notre besoin de communauté, ils le font à la manière de ces substances addictives prodigeant leurs calories vides et leurs toxines, attisant sans cesse de nouveaux « besoins » forcément inassouvis.

Les surcoûts économiques, énergétiques et sociaux des dommages numériques sont-ils seulement intégrés – et provisionnés ? La vérité est qu’elle est impayable – 15% de la pollution mondiale vient d’Internet qui dépasse allègrement les transports aériens ou routiers et les usines…

Les livres de Manfred Spitzer (dont Digitale Demenz, Droemer Verlag, 2012)  ne passent pas inaperçus dans son pays : non seulement ils sont méticuleusement éreintés dans les médias (quand ils ne peuvent plus être ostracisés…) mais il s’est retrouvé mainte fois… diffamé à titre personnel – ce serait là plutôt de bon augure quant à la pertinence de ses données, compte tenu du système de fraude et d’inversion où suffoque et s’éteint une « majorité silencieuse »… Mais ses ouvrages d’alerte n’ent font pas moins leur chemin et remplacent avantageusement les magazines mainstream d’abrutissement et d’avilissement dans les salles d’attente de nombre de cabinets médicaux outre-Rhin.

Qui n’a pas entendu le sophisme : « Lorsque c’est gratuit, ne cherchez pas plus loin : le produit c’est vous ! ». Explication encore plus limpide formulée par le praticien de santé mentale : « Internet et ses « bienfaits » ne sont aucunément gratuits ! Nous en payons le prix fort, avec une baisse de notre durée de vie et une détérioration de nos conditions d’existence ; ce faisant, nous contribuons à enrichir plus encore les multinationales les plus prospères de la planète »…

Car enfin l’industrie qui nous dicte notre nouvelle existence numérique « rêvée » est la plus riche de la planète – aussi son lobby est-il le plus puissant financièrement et le plus persuasif pour nous vendre au prix fort nos addictions imposées, toujours plus « innovantes, connectées et éco-responsables » à ce qu’on nous dit…

Tout spécialiste en matière de santé publique prend à coeur la santé des jeunes générations livrées à de tels dommages (atteintes au développement organique, psychique, intellectuel et social, sexualisation exacerbée du quotidien, perte de fonctions exécutives, etc.) et donc la question de l’école. Or, il y a péril en la demeure, compte tenu de l’acharnement à équiper tous les établissements scolaires, depuis la maternelle, d’ « outils connectés » ou autres « compagnons d’apprentissage » électroniques – et ce, à grands frais tant économiques qu’écologiques vampirisant et excédant les capacités contributives des productifs qui font (encore…) tourner la société : « les investissements visant à généraliser l’utilisation des technologies numériques dans le domaine de l’éducation représente un gaspillage de moyens financiers. Rogner sur les postes des enseignants et dans le même temps, dépenser des millions pour ces nouvelles technologies est irresponsable et absolument nuisible à l’éducation des enfants. On ne peut et on ne doit pas abandonner à des multinationales, uniquement mues par la recherche du profit, l’éducation des nouvelles générations – qui est au fondement de notre culture, de notre économie et de la société dans son ensemble. »

Il n’est plus possible de l’ignorer, comme le rappelle Manfred Spitzer – et ce n’est pas un « fait alternatif » : les multimillionnaires, promoteurs de la « silicolonisation » du monde depuis leur vallée californienne, se gardent bien d’ « outiller » ( ?!) leurs enfants en gadgets « connectés » et autres « compagnons numériques » qu’ils vendent pourtant à toute la planète ; bien au contraire, ils inscrivent leur progéniture dans des écoles parfaitement exemptes d’écrans et d’ondes electromagnétiques… Alors, pourquoi cette frénésie à transformer la jeunesse en « chair à tablettes » comme jadis en  « chair à canons » et à polluer la planète entière de cette hallucinante quantité de « déchets invisibles » générée par des « connexions » de plus en plus contre-productives (2600 milliards de mails envoyés dans le monde en une année) ? Pour quels « profits » faudrait-il ajouter encore et toujours des écrans aux écrans alors qu’ « en même temps », il est de plus en plus clairement recommandé aux parents de limiter l’exposition de leurs enfants aux gadgets numériques ? Réponse convenue : « on est dans l’ère du numérique, il faut s’a-dap-ter»… S’adapter au pire des mondes et en sortir plus vite ?

Est-il possible encore , dans un tel monde bientôt à court d’univers alternatifs de capacités de stockage de nos milliards de données sans cesse émises dans le « virtuel », d’ « interdire le pire » comme l’on interdirait les drogues dures et la pédopornographie ? Comment faire comprendre que « le progrès » ne passe pas par toujours plus de technologie et de complexité crétinisante, prédatrice de temps et d’énergie comme de moyens de subsistance ?

Pour le praticien, les dommages induits par le numérique (dont la perte d’empathie…) ne laissent présager « rien de très bon » à l’échelle planétaire… Notre demeure terrestre brûle et nous regardons vaciller dans la petite lumière bleuâtre notre effacement programmé comme s’il s’agissait d’un spectacle qui ne nous concernerait plus… Pourquoi ne pas éteindre les écrans, avant d’être éteints par eux? Pourquoi ne pas les éteindre pour renouer enfin avec le réel – et rallumer les étoiles ?

 

Une première version de cette recension est parue dans les Affiches-Moniteur

 

Manfred Spitzer, Les Ravages des écrans – les pathologies à l’ère numérique, éditions l’échappée, collection « pour en finir avec », 400 p., 22 €

Game over?

Quel est le « projet d’humanité » derrière la « grande transformation digitale » en cours ? Le célèbre écrivain et musicologue italien Alessandro Baricco rappelle que la « révolution numérique » a pris naissance dans l’univers des jeux vidéo. Il invite à considérer l’essor des « nouvelles technologies » d’abord comme une « révolution mentale » voire une « revendication collective ». Elles auraient débouché voilà quatre décennies sur une véritable « insurrection numérique »… Contre quoi au juste et pour quoi faire ?

 

La « transformation digitale » du monde et sa prolifération de technologies invasives laisseraient-elle encore une place à l’humain?

Pour Antonio Barrico, cette « numérisation » globale engagée sans consultation ni aucune étude d’impact génère une « nouvelle idée d’humanité »… Elle formate un monde « dans lequel on distingue de moins en moins la main du potier » selon l’expression de Walter Benjamin (1892-1940).

Le monde actuel en voie de liquidation serait-il sous l’emprise perpétuelle du Jeu et de gamers qui l’engageraient dans une partie de dupes sans fin ?  Une partie où ils joueraient la vie de leurs congénères sur un coup de dés abolissant le hasard pour imposer leurs règles et leur « projet » ?

 

Jeu de guerre

 

Le jeu, ce n’est pas que du divertissement… Mais quand cesse-t-on d’avoir l’âge de jouer ? Ceux qui ont connu le « monde d’avant » le numérique se rappellent d’autres jouets et  d’autres interactions entre humains  avant le grand chavirement des structures et des frontières mentales.

Quelque chose s’est passé – qui passe par des  « outils » désormais obligatoires à défaut d’être familiers à l’ensemble de l’espèce humaine : « Nous avons rendu le monde modifiable, stockable, reproductible et transférable par les marchines que nous avons inventées : elles le font très rapidement, sans erreur et à moindre coût. Personne ne s’en est aperçu : un jour quelqu’un a stocké numériquement un fragment du monde et ce fragment nous a fait basculer pour toujours dans l’ère numérique. »

On dirait bien qu’une « certaine révolution mentale »   s’est donné de nouveaux jouets « adaptés à sa façon d’être au monde »… Au prix d’une nouvelle servitude volontaire ?

Sur la côte ouest américaine, durant les psychédéliques seventies, des bricoleurs de possibles « avaient en tête un monde à fuir ». Celui qui a conduit à Auschwitz ou au cauchemar climatisé ? Tout ça pour créer un autre monde de cauchemar ?

Parce qu’ils trouvaient inutile de changer les mentalités des hommes, ils auraient donc changé les outils que les hommes avaient entre leurs mains pour changer leur vie : « ils n’étaient pas en train de construire une théorie sur le monde, ils instauraient une pratique de celui-ci »…

Cette mutation a commencé avec la « séquence baby-foot, flipper et le jeu vidéo  Space Invaders » , créé en 1978 par l’ingénieur Tomohiro Nishikado – ce dernier  « marque une rupture dans notre posture physique et mentale » pour nous mener à l’actuelle génération de têtes baissées : « un homme, un clavier, un écran »…

Ainsi, « d’une certaine manière, les jeux vidéo étaient le texte déjà prêt dans lequel les pères de la révolution numérique ont lu ce qu’ils faisaient et ce qu’ils pourraient faire »…

Mais quelle humanité est-elle capable, durant les « Trente Glorieuses », de jouer sur des écrans – et d’y trouver du plaisir voire un en-jeu conséquent ? N’avaient-ils alors rien de mieux à faire alors que leur demeure terrestre brûlait déjà ? Mais une partie de la jeunesse de ce temps-là jouait à un drôle jeu de guerre consistant à éliminer des « aliens »… de leur écran…

Pour Baricco, cette « insurrection numérique » a son pionnier, l’écrivain Steward Brand. Créateur du Whole Earth Catalog (le Catalogue des Ressources),  Brand  la théorisa comme « processus de libération et de révolte collective » – il s’agissait alors de « redistribuer les pouvoirs »…

Mais depuis la fondation d’Amazon (1993), de Google (1998), la création de l’iPhone (2007) et d’Uber, le monde s’est dissout dans sa « virtualisation ».  Ses habitants sont sommés de consentir à leur « dématérialisation » – ou à leur uberisation avant leur effacement…

Loin de « redistribuer le pouvoir », le « Game » a juste redistribué des possibles en mal d’actualisation pour tous. Il a créé d’immenses concentrations de pouvoir (les GAFAM, etc.) et instauré le « gouvernement par les nombres ». L’envahissement de l’espace public par les algorithmes captant tous les processus productifs voire décisionnels distille un sentiment d’impuissance voire de peur face au no future annoncé par une « uberisation » du « marché de l’emploi » et de tous les aspects de l’existence…

De l’écume de cette « insurrection numérique » a jailli un arsenal de gadgets de destruction massive dont l’envoûtement addictif commence à interpeller nombre d’experts : « C’est comme si la capacité technique avait pris le dessus sur la substance des choses. Comme si les outils numériques avaient fini par installer de puissants moteurs à l’intérieur de corps pas assez solides pour les supporter, les contrôler, les utiliser vraiment. »

En vulgarisateur amusé de ce tour de passe-passe que constitue « la virtualisation du monde », Alessandro Baricco en convient :  « Si quelqu’un espérait que l’insurrection numérique produirait un monde d’égaux, dans lequel chacun serait le créateur de son propre système de valeurs, qu’il se fasse une raison : toutes les révolutions donnent naissance à des élites et attendent d’elles de savoir ce qu’elles ont fabriqué. »

Cette présumée « insurrection numérique » aurait-elle généré un surcoût et des externalités négatives, notamment en termes d’environnement, de santé publique et de perte de contrôle, de plus en plus difficiles à escamoter ?

L’essai de Baricco fait l’économie d’une analyse de ces externalités-là et des enjeux cruciaux qui se précisent dans un monde voué à la reprogrammation permanente dont la complexité n’a rien d’un jeu d’enfants plus ou moins attardés : il arrive un moment où l’on joue sa peau – et elle ne se paie pas qu’en pixels… Il arrive un moment de vérité où l’on réalise que l’on n’a plus que sa peau à jouer – et elle ne vaut plus assez cher, elle ne vaudra jamais assez cher… Voilà peu, il était encore grand temps de se demander où mènait ce jeu et s’il en valait vraiment la chandelle. Mais voilà :  ce temps-là a déjà été joué, dépensé – et perdu.

Alessandro Baricco, The Game, Gallimard,  378 p., 22 €

 

Avec le projet « Cacao for Good », la Maison Thierry Mulhaupt convie  à un délectable projet d’agroforesterie responsable et équitable en Colombie. Le cacao durable sauvera-t-il la planète ?

 

En près de trois décennies, la très renommée Maison Thierry Mulhaupt (25 salariés) a renouvelé l’honorable métier de pâtissier-chocolatier en lui ouvrant plus d’une voie imprévue et résolument pionnière. Créateur d’une véritable chocolaterie d’art et essai et pionnier dans l’âme, Thierry Mulhaupt vient d’acquérir une plantation de 10 hectares dans la région de Quindio sur le piémont de la Cordillère des Andes, en Colombie (1100 m d’altitude). Une voie vers un nouveau « modèle économique » – celui de l’autonomie du créateur en producteur maître de ses ressources ? Et une  « marque » de chocolaterie d’art et d’avenir qui s’étend sur une planète que l’on sait dans un sacré pétrin ?

La Casa Rivera Del Cacao, bordée de trois rivières et d’une forêt de bambou, abrite une faune et une flore d’exception ainsi qu’une plantation de platanos (bananes plantain). Thierry Mulhaupt propose de la transformer en une cacaoyère  conjuguant « bonheur écologique, alimentation saine et responsabilité sociale et environnementale ». Le voyage gustatif, de la fève à la tablette, prolonge des lignes d’horizon au coeur des grands enjeux planétaires liés à la perte des biodiversités. Ainsi, les fondus de chocolat pourront participer à un projet d’agroforesterie accompagné d’un volet éducatif et social en parrainant un cacaoyer en Colombie – par une prévente de tablettes de chocolat en primeur d’une durée de cinq ans pour un montant de 300 €. En contribuant à faire grandir un cacaoyer à l’ombre des bananiers, dans la région du café, ils participeront de surcroît au projet de formation d’une jeune fille se destinant à la profession de prothésiste dentaire et d’un jeune homme désireux d’intégrer la police : « 1600 cacaoyers ont été plantés en avril, 6000 sont prévus d’ici novembre » annonce l’heureux planteur.

En passeur d’enthousiames qui fait école comme en artiste averti, Thierry Mulhaupt se renouvelle par sa capacité à se réinventer sans se renier tant au gré de son imaginaire que des réalités d’un monde doux amer. La réalité du moment, c’est le souci environnemental en sus du souci esthétique qui le taraude dans ses créations virtuoses, faites d’émotion et d’improvisation autant que de technique – avec ce « coup d’avance » en plus qui entend préserver les terres de demain par la façon de créer et de produire aujourd’hui…tout en faisant du chocolat comme autrefois dans cette harmonie convergente du beau et du bon. Ce « chocolat que vous ne trouverez nulle part ailleurs » ne participe-t-il pas du bien commun planétaire ?

 

« L’Elysée, sinon rien ! »

 

Dès sa naissance, il tombe dans la farine… Ses parents ne faisaient pas seulement du bon pain mais également le meilleur kugelhopf du canton – on venait de loin pour se fournir chez les Mulhaupt à Merxheim (68)… D’emblée, le jeune Thierry sait ce qu’il veut devenir : « Pâtissier plutôt que boulanger ! »

En 1980, il remporte le concours du meilleur apprenti d’Alsace et celui du meilleur  apprenti de France l’année suivante, tout en décrochant haut la main (tout de même…) son CAP de boulanger – histoire de « mieux toucher aux pâtes »…

En 1981, il « monte à Paris » pour faire ses premieres armes chez Malitourne et se retrouve à « gérer tout seul la production »  – son patron s’était brûlé gravement au bras… Le soir, il suit les cours de l’Ecole des Beaux Arts de la Ville de Paris puis chez un artiste peintre afin de maîtriser l’équilibre des volumes et des proportions – et l’art de lancer un geste qui ordonne le monde…  Déjà, il pressent que la forme donnée à une création influe le palais comme l’esthétique modifie le goût…

Son patron a ses entrées à l’Elysée et invite son jeune collaborateur à « s’y voir déjà »… Mais les élections du 10 mai 1981 amènent un changement de locataire au Palais – et de fournisseur… L’employeur compatissant lui propose une « compensation » dans un ministère. « C’est l’Elysée ou rien ! » rétorque le jeune Alsacien qui manifeste une « certaine idée » d’une noblesse de métier qu’il va porter haut – il ne connaît que les pentes ascendantes et déjà les révolutions de palais qu’il va susciter lui-même…

Un temps posé chez Dalloyau (mars 1982 – novembre 1983), il réalise, sous la direction de Pascal Niau, les « pièces de sucre les plus folles des années 80 » comme des citrouilles en taille réelle…

En 1982, il remporte à Barcelone le concours du meilleur jeune pâtissier du monde. En novembre de cette mémorable année, il participe au 400e anniversaire de la Tour d’Argent en signant une pièce artistique que les convives pourront entrevoir juste cinq minutes en salle – l’ancien Président de la République Valéry Giscard d’Estaing et l’animateur Jacques Martin « en étaient »…

Il poursuit sa marche triomphale vers l’excellence étoilée de consécrations (Prix Louis Berthelot 1984 pour une pièce artistique en sucre représentant un facteur revenu de la Grande Guerre, médaille d’or aux Olympiades de gastronomie à Francfort, Meilleur Pâtissier de France pour le Champérard millésimé 1996, Marianne du Meilleur Kugelhopf 1998, Artisan Chocolatier de l’année pour le Pudlowski millésimé 2002, etc.)  et puis… rentre  « au pays ». Quand on pratique la langue-mère de l’excellence, il n’y a que des retours à bonne source…

 

Vers une traçabilité optimale

 

« Chez lui », il se marie avec  Corinne (1986) et réalise chez Christmann (Guebwiller), où il a toute latitude, le gâteau Guanara et bien d’autres suavités aux formes élégantes ou exotiques que les Alsaciens découvrent, outre son interprétation résolument contemporaine du traditionnel gâteau Forêt Noire… Mais l’entrepreneur s’impatiente sous la blouse du créateur.  Pour Noël 1990, le jeune couple s’installe dans la très passante rue du Marché aux Poissons à Strasbourg. Mais la Guerre du Golfe est déclenchée un mois après, l’incertitude gagne les rues les plus marchandes qui se vident… Un oeuf peint dans un acte de foi attire les regards dans sa vitrine – et l’image fait le tour du monde, bien avant les « réseaux sociaux » – il représente La Femme à l’ombrelle de Manet, fait 80 cm de haut et pèse 15 kg…

Les Mulhaupt ont les honneurs du guide Pudlowski – et Jean-Pierre Coffe salue « la finesse, la précision et l’élégance » de son travail… Dès les premières semaines, des rencontres d’exception se nouent comme celle de ce comte à l’élégance discrète venu lui demander de réaliser un gâteau pour accompagner un Château-Yquem 1937 : « Je lui avais suggéré de savourer ce vin sans accompagnement qui pourrait en altérer le goût. Mais il a insisté et m’a fait visiter sa cave : il y avait aussi un Château-Yquem 1893 ! Alors, je lui ai réalisé un gâteau au chocolat au lait soyeux, dont les tons et les arômes se mariaient à la robe brun foncé et aux notes terreuses de son Château-Yquem… »

Chaque gâteau n’a-t-il pas sa part de légende – et d’enfance ? Cette commande huppée en appelle bien d’autres qui font du premier établissement Mulhaupt une destination gourmandise des plus incontournables.

Depuis son laboratoire de Mundolsheim, Thierry Mulhaupt se lance dans la transformation des fèves et la réalisation de sa propre pâte de cacao afin d’assurer à ses clients une traçabilité optimale pour ses chocolats de haute précision. Pour ses quarante ans de métier, il s’offre le luxe suprême d’aller chercher son chocolat là où il se trouve – et négocie le grand virage vers la torréfaction intégrée dans les process de fabrication.

Dans une Alsace terre de chocolat qui concentre nombre de chocolateries industrielles, il fait le pari de torréfier lui-même ses fèves de cacao sélectionnées avec un importateur néerlandais et de réorganiser ses flux en se dotant des machines appropriées, « chinées » en Inde, au Pays-Bas et en Allemagne de l’Est (ex-RDA). Ainsi sortent de son atelier des variétés de tablettes provenant de treize chocolats « pure origine », sélectionnés au Brésil, au Ghana, en Côte d’Ivoire, en Papouasie ou à Haïti…

En remontant la filière cacao à sa source, une enseigne chocolatière alsacienne  aux créations haut de gamme trace sa propre mappa mundi et prend la barre pour la préservation de la biosphère.

La saga Mulhaupt s’écrit désormais dans la dynamique « bean to bar » (de la fève à la tablette) – celle des grands chocolatiers torréfacteurs qui travaillent leurs fèves brutes jusqu’à la tablette finale. L’alchimiste des saveurs exquises lance ses « grands crus » dont la dégustation évoque le vocabulaire du vin avec ses accords et ses notes bien frappés – le vin partage avec le chocolat une indéniable complexité aromatique : « Avec le même ingrédient de base, du raisin, on peut faire du Château-Yquem ou du Kiravi » rappelle celui qui insuffle à ses créations cette joie de l’accomplissement dans la précision habitée du geste élargi aux dimensions du monde.  Un monde constitué d’une communauté de consciences vibrantes où l’on ne saurait plus « cueillir une fleur sans déranger une étoile ».