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Notre culture de consommation s’est développée avec la « modernité marchande ». Elle repose sur une prolifération des images et la « construction d’un manque à penser » selon la « logique d’auto-engendrement du capital », ainsi que le rappelle Anthony Galluzo dans sa très érudite histoire d’une clinquante société marchande parvenue à tombeau ouvert face à ses impasses.

 

La « consommation » semble consubstantielle à notre être même – un « déjà là » qui aurait force d’évidence. Anthony Galluzo rappelle  que notre culture de consommation est le « produit très récent d’une marchandisation fulgurante qui a imprimé dans nos vies ses gestes, ses symboles et ses normes  ». Consommerions-nous frénétiquement contre l’évidence même de notre mort à venir ?

Pour en arriver à cette conversion généralisée à la consommation jusqu’à la dernière trouvaille marketing de « l’illimité » qui fait tourner le monde dans la roue d’un « numérique »  si peu « écoresponsable », il a d’abord fallu bouleverser notre rapport à l’espace. Cela s’est fait par l’accélération des transports et de la vitesse de circulation des marchandises. Au présumé commencement de notre société marchande, celles-ci circulaient par convois, en chariot ou chargées sur des bêtes de somme.

Puis l’espèce humaine repousse les limites de la vélocité naturelle en s’affranchissant de la locomotion animale. Les communautés humaines, jusqu’alors sédentaires et insulaires, se mettent en mouvement de plus en plus vite – et en réseau…

En maîtrisant l’art des moteurs indépendants de toute force musculaire ou naturelle, notre espèce étend son emprise sur la planète. Ainsi, la locomotive à vapeur, « premier mode transport massif des marchandises », abolit les distances, ouvrant la voie au transport routier et aérien.

Le « marché » se constitue sur de nouvelles infrastructures assurant la circulation accélérée des hommes et des marchandises : « Les nouvelles technologies de transport (train, automobile, avion), d’information et de communication (presse de masse, télégraphe, téléphone, radio), se superposent pour accroître le désenclavement spatial des populations et faire advenir de nouvelles mentalités, davantage compatibles avec la consommation ».

 

Le bouleversement de l’ordre productif

 

Désormais, les hommes ne travaillent « plus directement à leur survie, mais se consacrent à la vente du produit de leur travail, vente qui leur permet de subvenir à leurs besoins sur le marché ».

Cet « avènement de la mobilité marchande bouleverse le travail et accroît sa division ». En moins de deux siècles, le consommateur s’éloigne du processus productif passant par la culture et  la transformation concrète des aliments : « Il développe une tendance à percevoir l’aliment tel un phénomène en soi. »

 

Un nouveau modèle économique s’impose : « Donéravant, la subsistance sera assurée via de vastes réseaux d’interdépendance, caractérisés par une nette séparation entre la production et la consommation. Dans ce système automate, les hommes produisent des choses dont ils n’ont pas besoin pour obtenir l’argent qui leur permettra de s’acheter des biens qu’ils n’ont pas produit. Conséquemment, les choses qu’ils manipulent leur sont de plus en plus étrangères ». Ces « choses » sont même affublées d’une « marque » destinée à rassurer et fidéliser les nouvelles générations de consommateurs.

Dès la fin du XIXe siècle, les « marques » apparues (Coca Cola, Heinz, Kellogg’s, etc.) conquièrent les imaginaires : elles  trouvent dans l’image et la massification de l’imprimé de quoi assurer leur omniprésence.  C’est ainsi que « les marchands conquièrent le pouvoir d’immiscer leurs marchandises dans les rêveries des populations »…

Celles-ci désormais ne partagent « plus exclusivement la terre qu’elles habitent et les mots qu’elles s’échangent en face à face, mais aussi ce qu’elles lisent et voient » : « L’imprimé est le socle d’une recomposition sociale, où les hommes se confondent en une communauté de lecteurs et de spectateurs. »

Ainsi, « l’histoire de la société de consommation peut être comprise comme celle de la multiplication et de la mise à proximité des images ». Un imaginaire de la consommation se développe et croît par « l’accélération de la circulation des images à travers l’espace et le temps ».

Les générations d’hommes et de femmes nées dans les années 1880 à 1910 sont les premières à « grandir dans une société de marché, où les images abondent, dans les catalogues, la presse et le cinéma, et où la marchandise se donne à voir partout dans les villes ».

La scénographie des grands magasins acclimate les populations à cette omniprésence marchande. Du magasin au magazine, le pas est allègrement franchi vers une « participation symbolique et rêvée à la vie des riches »…

Mais voilà : si « le paysage social des magazines construit le mirage d’une classe universelle » communiant dans de troubles fantasmes consommatoires, ce « vécu par procuration » jeté en pâture aux masses ne les assure pas pour autant d’une communauté de destin avec ceux dont ils envient le « style de vie » …

 

La « fonction d’objet-signe » des femmes

 

Les balbutiements de cet esprit de consommation naissant s’incarnent particulièrement dans le corps des femmes, en pleine transformation lors de la période 1910-1930 : « Habillée comme une fée sans âge et sans nom, la femme est soumise aux mêmes transformations esthétiques que les objets qui composent l’intérieur bourgeois. Son corps n’appartient plus au domaine de la réalité vécue mais plutôt à celui de la relation avec les objets. Il est fétichisé, possédé, idéalisé, manipulé et contrôlé. »

La flapper, nouveau stéréotype de la « jeune fille moderne » qui ne « peut plus vivre selon les règles de la génération précédente », incarne dans l’équation de la machine à rêves hollywoodienne cet esprit de consommation, avec les actrices Colleen Moore (1900-1988) et Clara Bow (1903-1965), ainsi promues porteuses de « l’empreinte du marché sur le corps des femmes »…

Libérées de leurs entraves passées ( le corset, les jupes longues et épaisses, les cheveux longs et lourds), les femmes s’affranchissent aussi de leur carcan communautaire et donnent, en électrons libres électrisant les images fixes des magazines ou mobiles du grand écran, le ton de cette nouvelle « normalisation du désir ».

La jeunesse devient un imaginaire, qui peut être « colporté et cultivé par la marchandise » – la jeunesse perpétuelle s’impose à une société en proie à ce mouvement d’illimitation vers le « toujours plus », avec cette « tension du désir » sans cesse réinvestie sur de nouveaux objets. Il faut que ça tourne à toute allure et pour le plus grand « profit » de quelques uns qui imposent sempiternellement de nouveaux idéaux de beauté – autant de nouveaux jeux de contraintes…

 

 

Les audaces de la danse

 

Alors que les représentations de l’homme comme « être de plaisir et de désir pulullent dans l’univers médiatique naissant », Anthony Galluzo observe dans l’évolution de la danse le précipité chimique de ce « passage d’une mentalité de production à une mentalité de consommation » : « D’abord activités à fonction utilitaire jusqu’au XIXe siècle, la danse et le chant rythmaient le travail, imprimaient une cadence pour donner du coeur à l’ouvrage » – elles faisaient « oeuvre commune » dans les communautés paysannes.

Puis « la marchandisation des loisirs reconfigure la danse et renverse son collectivisme » ainsi que son fonctionnalisme. Alors qu’elles étaient à forme collective (rondes, branles ou caroles) et faciles à apprendre, les danses ne portent plus les danseurs dans cette oeuvre d’union et s’atomisent en des figures plus fragmentées (bourrées, jabadaos, rigaudons, etc.). Puis se diffusent les danses de couples surnommées « ventre-à-ventre » (valse…) permettant aux jeunes hommes et femmes de s’enfermer en de longs tête-à-tête. La jeunesse fait sécession, les jeunes dansent entre eux, ce qui change l’esprit même des danses  : « Alors qu’autrefois la musique était produite par la communauté elle-même, elle est désormais déléguée à des musiciens rémunérés : la possibilité de danser est désormais un service à payer et le lieu de la danse se divise entre producteurs et consommateurs. Par ses mutations, la danse perd sa dimension fonctionnelle : elle ne vise plus rituellement à protéger, à encourager ou à fertiliser ; elle devient plaisir ensoi, spectacle, distraction, une activité autotélique et hédoniste »…

Devenues mode d’expression personnel, les nouvelles danses « jazz » et autres reposent sur l’improvisation selon un « répertoire prédéfini de gestes, en fonction de l’attitude du partenaire et du rythme de la musique » – elles deviennent « compétitives » alors que la « rigidité des enchaînements assurait la pleine égalité des partenaires » dans l’austérité de l’ancien  ordre communautaire…

 

Lobbycratie

 

Par la prolifération des médias de masse, les « grandes entreprises coalisées », détentrices d’un capital financier conséquent, martèlent leurs messages et s’imposent dans « l’expérience involontaire de l’entièreté de la population ». Il suffit de ce martèlement pour qu’un message « intègre l’esprit du temps, pour qu’il aille de soi ». Ainsi, le capital financier se convertit en capital symbolique permettant de « bâtir, par des investissements communicationnels, une assise idéologique ». Après un savant détour par les analyses d’Edward Bernays (1891-1995), Gustave Le Bon (1841-1931), Gabriel Tarde (1843-1904) ou Thorstein Veblen (1857-1929), Anthony Galluzo constate qu’en tant que « puissance institutionnelle pérenne, la grande entreprise est devenue indissociable de l’économie » – jusqu’à basculer « dans l’impensé ».

Le « smartphone » pris en mains « sans réel apprentissage » et en parfaite méconnaissance de l’infrastructure matérielle qu’il nécessite (ses composantes comme l’organisation du réseau) atteste, par « l’invisibilisation de l’infrastructure », de ce « fétichisme de la marchandise » comme de « l’abstraction totale du produit, dont le consommateur est moins l’utilisateur que le spectateur »…

Aujourd’hui comme hier, les marchands « alimentent continuement le monde matériel et idéel » en capitalisant sur des ressorts sociaux et cognitifs qui caractérisent l’humain : « le besoin de sécurité, l’estime de soi, le sentiment de puissance, la tendance à se regrouper, à s’identifier, à discriminer et surtout, fondamentalement, la propension à manipuler des objets et à leur attribuer des significations »…

Actuellement, « le rapprochement entre l’homme et la marchandise atteint son paroxysme, de telle sorte que la nouvelle étape du processus de marchandisation, l’implacable horizon, semble être la fusion homme-marchandise » avec, au bout de la chaîne, le cyborg appareillé d’objets-prothèse en « figure ultime du consommateur ».

La massification du smartphone, cette « greffe nous reliant au réseau global, plaçant  le monde à portée de main et l’achat au bout du pouce » et la gadgetophilie galopante dénaturant les demeures humaines en « espaces de consommation » laissent augurer du « monde d’après ». Jusqu’à l’épuisement des ressources non renouvelables assurant l’infinie succession des marchandises dont le tapis roulant emporte l’espèce présumée humaine droit dans le mur d’une marchandisation globale ultra-technophile sans finalité ni avenir… Est-il temps encore de se délivrer du vide qui fait tourner le monde à sa perte ?

 

Anthony Galluzzo, La Fabrique du consommateur – Une histoire de la société marchande, La Découverte/Zones, 264 p., 19 €

 

Avant la fin du texte

« Tout murmurant de mots à naître

Je suis arbre par tant d’oiseaux »

Maurice Carême

 

 

 

 

« Où vas-tu de ce train, limace ?

L’enfer attendra des plus loquaces

Je retourne  à la source

Où se lèvent les jours non cotés en Bourse

 

Reste en vol, corbeau !

C’est encore si loin, le tombeau…

Ce vin donne du si bon fruit

Fais-lui honneur avant qu’ « ils » n’aient tout détruit

 

 

Verts soleils

Régis Debray decrypte l’actuelle « angoisse écologique » et lance l’alerte contre un intégrisme écologiste qui badigeonne notre peu d’avenir commun d’une bien incertaine teinte vert-de-gris de petits matins pas très nets…

 

L’homo sapiens présumé ou décrété oeconomicus (97% de la biomasse des vertébrés terrestres, avec son bétail) a inventé le paradigme linéaire d’une croissance infinie basée sur le pillage systématique de ressources limitées sur une planète surexploitée, manifestement plus « intelligente » que lui – mais dévorée par la « globalisation » marchandisée. Pour l’instant, il a réussi à précipiter l’effondrement des « populations non humaines » au profit exclusif de son espèce – enfin, d’une infime fraction « hors sol » de la dite espèce, menacée à son tour d’extinction par un implacable engrenage des accélérations…

Est-ce en quittant l’histoire que le bipède postmoderne et bientôt « amélioré » voire postnumérique  se redécouvrirait soudainement « zoologique » à l’heure du naufrage d’un Titanic  dérivant sur un cloaque de plastique  rissolé aux métaux lourds  ?

Voilà, constate Régis Debray, une « espèce animale en sursis, qui se demande si elle mérite encore d’avoir un futur », locataire d’une planète dont « elle se prenait pour le propriétaire » et désormais acculée « en squatter insolvable, menacé d’expulsion ».

Quitterions-nous les chantiers et l’artificialisation des sols pour « embrasser les arbres » ou pour nous y nicher en cabane suspendue le temps d’un « ressourcement »,  selon de nouveau « concepts » d’hôtellerie étoilée de plein air  ? Mais, avant d’en arriver là, que de neurones consumés « pour rendre l’air irrespirable, faire fondre les glaciers, polluer les océans, assécher les lacs et désertifier jusqu’à l’Andalousie »… Qu’avons-nous fait de la « beauté native des choses », de « ce qui nous a faits » ? N’est-il pas déjà trop tard pour « piloter » en douceur la « transition » d’une sociéte thermo-industrielle en fin de cycle à une société agro-pastorale que l’on rêverait forcément harmonieuse et redistributrice ?

Voilà la « climatologie » érigée en « science faisant autorité ». Renouant avec de vieux discours éculés sur la fin des temps, elle nous promet tout à la fois détresse climatique, horreur écologique et sociale, effondrement des civilisations  et  du système Terre – ainsi que force tournées de verts vides pour mieux en remplir d’autres, sans fond…

 

« Prime au primitif »…

 

Le vert « n’est pas toujours tendre » à l’ère de la troisième révolution industrielle, celle du microprocesseur – et la défense de la planète (ou du « climat »…) s’annonce féroce, compte tenu du fondamentalisme des khmers verts s’arrogeant le droit de décréter des « normes » applicables à tous leurs « frères humains ». Au Xxe siècle, rappelle le philosophe, l’Esprit  a atteint « sa vitesse de libération avec les aéroplanes, la machine-outil, le bébé-éprouvette, les aliments ultra-transformés, les transgenres et le désormais classique « on ne naît pas femme, on le devient ». Il n’en doit pas moins, après avoir épuisé tous les mirages de l’ingénierie, rebrancher d’urgence sa prise de terre et limiter l’emprise d’une technosphère s’arrogeant de surcroît le monopole de « l’écologie » – ou du green washing

Régis Debray constate, « à l’heure du dématérialisé et de virtuel », ce « pacte d’alliance entre le tout-bio et le tout-techno, le néon et le bougeoir, la « machine à habiter » et la fermette poutres apparentes, le techno global et l’élu local »… Ainsi, « notre besoin d’incarnation augmente au fur et à mesure que progresse la robotique » – et « la tour de verre appelle la hutte en bois »…

C’est désormais le « retour au terroir des déterritorialisés » : « La perte d’appartenance fait appel d’air et le civilisé à prothèse se coiffe d’un chapeau de paille : l’urbain appareillé réclame sa ration de rusticité, de pépiements sous sa fenêtre et d’écureils dans les squares, de pistes cyclables et de cabanes sous le canopée (…). Au postindustriel déboussolé, il faut un minimum syndical de sauvagerie et on peut comprendre sa préférence pour les jeunes loups, les vieux ours et les crocodiles en rade, plutôt que pour les animaux d’élevage, le gavage des oies et le poulet en batterie. On ne saurait lui en tenir rigueur, c’est l’effet inconscient d’un thermostat caché en chacun d’entre nous. Nous bénéficions tous, à notre insu, d’un principe de constance qui rééquilibre une déstabilisation machinique par une contre-poussée naturaliste, avec une prime au primitif.»

Au commencement des temps, quelle force fit basculer le monde du côté de la matière afin qu’il y aie « quelque chose plutôt que rien » ? Et laquelle désormais s’active à le transformer en antimonde irrespirable et inhabitable, à l’instar d’une proche planète rouge qu’il s’agirait de « conquérir » ?

Tout serait-il parti de cette alliance entre un vieux rêve d’alchimiste, une techno-science sans conscience et un turbo-capitalisme sans morale ? « Le vieil alchimiste a transplanté ses cornues dans la Silicon Valley pour transmuter non le plomb en or mais notre chair en bits et octets, quitte à tuer le vivant pour tuer la mort. Le Grand Oeuvre se cherche dans l’IA (intelligence artificielle) »

Mais des fondamentaux résistent à la déstabilisation machinique et à la silicolonisation du monde, « à savoir le câblage nerveux et la charpente ostéo-musculaire de l’internaute, qui restent ceux du chasseur de mammouths »…

A la lisière de l’ombre verte qui recouvre un monde globalisé nous privant de terre habitable, le philosophe rappelle qu’un être « ne peut croître ni prospérer sans un certain périmètre de vie ». Or,  « le mammifère par moment raisonnable mais foncièrement maisonnable que nous sommes, ne peut survivre sans feu ni lieu ». Précisément, ne serait-il pas, après avoir eu la peau des autres espèces animales, en train d’attenter à sa demeure terrestre et de succomber à sa propre folie prédatrice ?

Rendant grâce à « la finitude qui interdit de nous rêver inoxydables » en mode transhumaniste, il repense avec bonheur et délectation  toute la complexité des dynamiques environnementales et sociales – rien moins que la riche et débordante matière du monde en son basculement, dans un format qui renoue avec les grands « tracts de la NRF » d’entre les deux guerres. Notre futur sans avenir pourrait bien se réécrire là, entre « vague verte » et lames de fond.

Régis Debray, Le siècle vert – un changement de civilisation, Gallimard, collection « Tracts », 64 p., 4,90 €

 

 

Demeurer

Faire demeure de tout en territoire ennemi

élire domicile dans le génie de l’instant infini

là où est le feu est LE Lieu

là où tu fais maisonnée commence le Jeu

Chevaux d’abîme

 

On n’achève ni ne mutile les chevaux – fussent-ils de bois

Lorsque la ville mentale se resserre sur toi

Chacun  poursuit ou conjure son usure selon sa foi

Comprenne qui pourra!

 

 

 

Valérie Rouzeau fait couler sur nos paysages déshabités un ruissellement de poésie dans la matière fusionnelle d’un nouveau livre hybride autant qu’inattendu. « Courage, créons »…

 

Voilà trois ans, la poétesse Valérie Rouzeau a « eu le désir » de réunir des textes variés (notes, fragments, lettres et courriels, commentaires, traductions, etc.) et de les mêler au jaillissement du poème pour en composer un recueil de « miscellanées » – en pensant très fort à Pierre Réverdy (1889-1960) et Antoine Emaz : « Je souhaitais quelque chose d’hybride sans trop savoir comment rassembler un tant soit peu de cette matière (ce « métier » eût dit Cesare Pavese), oui cette matière de vivre accumulée au fil du temps, et ce fil, par quel bout le saisir… »

Cette mise en ordre et en partage d’une mémoire bien peuplée d’amis artistes et poètes ( Jean-Gilles Badaire, Christian Bachelin, Daniel Biga, etc.) dont elle salue les « accomplissements de beauté redoutable » livre une plongée dans un univers âpre tissé d’essentiel, aux coupantes arêtes d’épaves et de carrosseries – celles d’un « chantier d’enfance » où elle a grandi entre carcasses évidées et et vestiges d’ailerons où aiguiser comme l’idée d’un chant ou l’énoncé balbutiant de ce qui ne conçoit pas encore : « un carrosse de Cendrillon est parfois caché derrière la masse brute d’une voiture à la casse »…

Des micro-émulsions poétiques activent de réjouissants buissonnements et autres rhyzomes textuels pour éclairer ou ombrer à souhait l’immensité d’un territoire à arpenter sans relâche – celui de tout ce qui nous échappe et de tout ce qui reste à façonner :

 

La moindre Abeille qui infuse – un Poids de Miel

Multiplie l’Eté –

Contente de Sa modeste participation

Au Trésor de l’Ambre

 

 

« Abeilles à merveilles » comme un clin d’oeil, un battement d’ailes ou un toucher d’âme à Sylvia Plath (1932-1963) qu’elle a remise en parole dans notre langue…

Parfois, « il pleut en amour ». A Jean-Pierre Siméon, elle écrit, un rien découragée après la lecture de son manifeste La poésie sauvera le monde (Le Passeur, 2016) qu’il est « trop tard pour agir sur les consciences via la poèsie ». Quelle est « l’utilité sociale » reconnue aux poètes dans un monde sans pitié livré à la mortifère « dynamique des marchés » et à la maladie de la gestion folle ? « Aujourd’hui que nous nous trouvons sous le règne exécrable des banquiers, des lobbies, des gros industriels, le petit lexique employé par tous sans presque s’en apercevoir dans les conversations quotidiennes, ce vocabulaire de notre époque parle de lui-même : il faut tout « gérer » y compris ses amours ; on a ou on n’a pas un bon « capital » ceci ou cela, santé par exemple ; et si l’on s’exprime franchement, sans recourir à aucun euphémisme, alors on nous qualifie de « cash ».

Comment ce monde-là des « premiers de cordée » ferait-il de la place aux « sans-pouvoir, c’est-à-dire aux sans-pouvoir d’achat » et à tous ceux qui peinent dans  l’exercice de l’incertain « métier de vivre » ? Comment ses non-lieux s’accomoderaient-ils des chemins de traverse et des grands espaces d’une poésie vécue jusque dans ses ébranlements ?

Mais le Poët Büro sait ménager, au large du bavassage des industries de la parole, de délectables invitations comme ce festival Poésie et vin en Slovénie et autres aimables résidences en écriture comme au monastère de Saorge. Sans oublier d’inestimables cadeaux comme la revue Nu(e) de Béatrice Bonhomme, « hébergée par Poezibao de Florence Trocmé », qui consacre un dossier à celle qui peine à remplir les siens pour s’assurer d’une place forcément révocable dans la fiction d’une société de « statut » en cours d’effondrement.

« Je persiste à narrer mes petites affaires » écrivait Jules Laforgue (1860-1887). Celles de Valérie Rouzeau à Nevers ou en ses résidences d’ailleurs parlent aussi des nôtres dont elles creusent le questionnement et le vertige dans nos expériences de l’incertain même…

Valérie Rouzeau, Ephéméride – le temps passe et fait mes rides, La Table Ronde, 144 p., 16,50 €

La rente numérique

Y aurait-il comme des «  formes de résurgence paradoxales de logiques féodales dans les mutations du capitalisme contemporain » ? L’économiste Cédric Durand invite à considérer la « captation prédatrice » des nouvelles technologies comme la recomposition d’anciennes servitudes en mode « technoféodalisme ». L’économie politique du « digital » relèverait-elle d’une logique de rente » ?

 

La « révolution numérique » est un « phénomène humain global » qui impacte tous les secteurs d’activité et toutes les facettes de la condition humaine jusqu’à susciter un insoutenable sentiment de basculement dans une matricialité fictionnelle… Où nous mène cette étrange « force de propulsion technologique » ? Pour l’économiste Cédric Durand (Université Sorbonne Paris-Nord et Université de Genève), la « digitalisation du monde » donne une « nouvelle actualité »… au féodalisme. Elle se traduit par le retour des monopoles, des dépendances aux plateformes et par ce brouillage insidieux tant entre l’économique et le politique qu’entre « fiction » et « réalité ». L’exubérance du capital « dématérialisé » et défiscalisé ne s’exempterait-elle pas de toutes les obligations de « garantie des droits » jadis promis voire consentis aux citoyens ? Le capital fictif assis sur l’infrastructure d’une technologie désormais automotrice ne spécule-t-il pas contre l’espèce présumée humaine et son écosystème selon sa mécanique folle de type « mouvement perpétuel » ? La digitalisation à marche forcée du monde se solderait-elle par une régression sans précédent  « délaissant la production au profit de la seule prédation » ?

C’est bien de cela dont il s’agit : «  Plus une société est développée sur le plan économique, plus elle offre de prise à la prédation »… C’est sur cette prémisse que le maître de conférences invite à considérer « l’hypothèse techno-féodale » détruisant les vestiges ultimes de la « société de production » qui caractérisait « l’ère moderne ».

Notre société techno-marchande fonctionne tout à la fois comme une machine infernale, une machination et une hallucination collective sous emprise. Celle d’un dispositif totalisant faisant du vivant la proie d’une expérimentation illimitée – avant de le vouer à sa déréalisation et son effacement : « La dépendance généralisée aux propriétaires de Das Digital est l’horizon de l’économie numérique, le devenir cannibale du libéralisme à l’âge des algorithmes ». Tout comme  le seul « horizon idéologique des politiques économiques » est désormais, depuis le tournant du millénaire, de « stimuler cette force de propulsion technologique du capitalisme ». Voire de la désentraver de toute considération éthique…

La référence au cannibalisme traduit aussi l’appropriation et la marchandisation des corps afin d’en tirer profit en faisant fi de tout « consentement éclairé ». Elle interroge jusqu’à la pratique médicale  qui traite l’humain comme un objet voire un réservoir d’organes – la voie est ouverte vers un sous-prolétariat de l’homme-objet voire homme-rebut…

« L’esprit start-up » tant claironné par un insistant discours médiatique serait-il « le faux nez » de cette prédation sans bornes exercée par des « monopoles privés » ? « Le destin d’une start-up n’est-il pas d’échouer neuf fois sur dix ? » interroge d’emblée Cédric Durand qui précise : « C’est son principe même : lancer une entreprise innovante implique d’accepter un taux d’échec élevé pour un retour sur investissement potentiellement gigantesque. Si de tels risques peuvent être pris par des entrepreneurs individuels bien dotés, des grandes fortunes, des grandes firmes via des filiales ou des Etats via des programmes spéciaux, ce serait en revanche pure folie économique que d’engager un pays tout entier sur cette voie. »

 

Le cyberespace,  nouvel Eldorado

 

Tout aurait commencé dans la Silicon Valley, cette région de San Francisco où se seraient assemblées « les particules élémentaires du noyau doctrinaire qui a permis à un nouveau concensus de se propager sur toute la planète »…

Selon la story telling en cours, de jeunes bricoleurs de possibles s’y seraient donnés de nouveaux jouets  adaptés à leur façon d’être au monde en transposant la mécanique du jeu à toute la vie…

Cette systématique formelle du jeu transposée dans nos vies marque une rupture dans notre posture physique et mentale  pour mener à l’actuelle génération de têtes baissées – voire génération vautrée : « un homme, un clavier, un écran »…

Ces gamers ont provoqué une nouvelle ruée vers l’or sur cette terre promise aux money makers

Sur cette ligne de faill(it)e universelle, entre la Silicon Valley et Wall Street, ces orpailleurs high tech rêvaient-ils déjà de reconfigurer l’espèce présumée humaine pour la rendre « conforme au profit » ? Est-ainsi qu’aurait émergé une technodystopie de fraude généralisée qui permet aux uns de tricher pour rafler la mise en jouant sempiternellement leur coup d’avance sur tous les autres?

Avec l’apparition du Web (1993), l’Homo connecticus ne connaît plus de frein à sa prolifération placée sous le signe de l’exponentiel et se fond dans un tramage numérique jusqu’à la consumation du dernier « productif » voire de l’ultime « inactif »…

Dès l’origine, la jouabilité et la calculabilité semblent consubstancielles  au « numérique ». Le jeu et le calcul auraient-ils pris là les commandes d’une « réalité » modélisable jusqu’à l’escamotage final de l’humain ?

Le « vrai » a bel et bien été escamoté par un leurre technologique assis sur toute une infrastructure captatrice de données (serveurs, câbles transocéaniques, mégawatts d’électricité, etc.) qui se révèle dévoreuse inassouvie des ressources énergétiques de la planète…

Depuis l’apparition d’Amazon (1993), du « mobile » (1995), de Google (1998), de l’iPhone (2007) et l’expansion du « capitalisme de plateformes », les humains se voient sommés de consentir à leur mise en données et leur « dématérialisation » – avant leur effacement d’un réseau dont la face polluante et prédatrice n’est jamais interrogée…

Ainsi se sont créé d’immenses concentrations de pouvoir « hors sol »  (les GAFAM) et s’est instauré cette « gouvernance par les nombres » annoncée par de vieilles « logiques comptables ».

Cette « numérisation » globale engagée à marche forcée sans consultation des populations ni étude d’impact génère une dévastation environnementale et sociale  actée par le concept de « disruption », totalement assumé « puisqu’il s’agit de renverser les règles établies au nom de l’innovation » :

« De Google jusqu’à Uber, en passant par Facebook, les entreprises de la Silicon Valley ne sont pas privées d’agir hors de tout cadre légal, voire contre les règles existantes, pour imposer leurs innovations par le fait accompli »… Les nouvelles « invasions barbares » ne sont-elles pas « numériques » ?

 

La ruée vers l’or du XXIe siècle

 

Mis en données, l’homme découplé de la nature est devenu quantifiable – et quantité négligeable d’ores et déjà passée par pertes et profits dans l’équation des propriétaires de Das Digital. Leur logique de puissance a détruit les logiques d’échanges antérieures à mesure que se déploie le réseau dense de la surveillance et de traçage, au nom de leur « sécurité » puis de leur « santé »,  de populations ultraconnectées produisant toujours plus de données numériques au quotidien. Le processus de transformation de ce magma de données en « or informationnel » est-il en de bonnes mains bien intentionnées ?

« Les données relèvent du domaine de la représentation, elles expriment un point de vue nécessairement partiel et ne font sens qu’en lien avec une connaissance préalablement constituée. Elles ne sont pas innocentes. Elles contiennent de la théorie, cristallisée dans les algorithmes qui les organisent, sachant que la recherche de régularité qui les gouverne présuppose la construction d’hypothèses. »

Cédric Durant rappelle que Jean-Luc Godard laissait entrevoir dans son film Alphaville  (1965) une société gouvernée par les algorithmes – « une société technique comme celle des termites ou des fourmis où les gens sont devenus esclaves des probabilités »…

Pour Cédric Durand, « la tentative de réduire les existences aux probabilités porte en elle le risque de dessaisir les individus et les communautés de la maîtrise de leurs devenir ».

Il insiste sur ce qui est central dans cette économie du numérique, « le prédictible ». L’horizon du « capitalisme de la surveillance » et de la captation serait-il désormais de « piloter la prédictibilité des comportements » ?

Ainsi s’est mise en place, selon la sociologue américaine Shoshana Zuboff,  « l’infrastructure d’un Big Other qui puise sans limite dans notre expérience sociale des ressources qu’il réagence lui-même, et nous retourne sous forme d’injonctions comportementales de telle manière que notre autonomie s’en trouve radicalement réduite »…

Le capitalisme numérique permet à « ceux qui contrôlent les intangibles une capacité sans pareille de s’approprier la valeur sans véritablement s’engager dans la production ». Cette appropriation de données et de valeur déconnectée de tout engagement productif voire de tout sens de respect de l’humain et de la planète déclencherait-elle des fantasmes d’omnipotence et d’omniscience ?  « Ce qui prend alors le pas, c’est une relation de capture. Dans cette configuration, l’investissement n’est plus orienté vers le développement des forces de production mais des forces de prédation »…

Ainsi, l’essor du numérique « nourrit une gigantesque économie de rente, non pas parce que l’information serait la nouvelle source de valeur mais parce que le contrôle de l’information et de la connaissance, c’est-à-dire la monopolisation intellectuelle, est devenu le plus puissant moyen de capter de la valeur ».

La référence au féodalisme renvoie au « caractère rentier, c’est-à-dire non productif, du dispositif de captation de valeur ».

Par cette captation, « l’individu dans son travail puis dans toutes les phases de sa vie se trouve tendanciellement exproprié de sa propre existence »…

Jürgen Habermas n’avait-il pas déjà souligné que « le développement capitaliste tend à saper les structures politiques qui l’ont historiquement accompagné et à éroder leur potentiel démocratique » ?

« Avec la poussée techno-féodale, la logique de l’écrasement avance au grand galop » estime Cédric Durand qui pointe un impensé dans cette logique de domination : « Pourtant, plus elle se rapproche, moins elle semble devoir aboutir. Les secteurs les plus en pointe dans la fusion des logiques économiques et algorithmique butent sur le mur de la déréalisation. »

La rente numérique des uns fait-elle le malheur du plus grand nombre? L’auteur inspiré de ce bréviaire d’antibéatitude technolâtre rappelle que « les résistances à la déréalisation des individus forment un obstacle très sérieux à ce projet ». Encore faudrait-il qu’un saut de conscience permette d’éviter à temps de heurter le mur de cet impensé-là.

Le jeu, ne serait-ce pas aussi… l’imprévisible, ce qui ne sert pas nécessairement certains intérêts incompatibles avec le « bien commun »? Ne pourrait-il pas précisément y avoir… du  jeu, c’est-à-dire du défaut de serrage dans les boulons de la machination et de la conscience humaine résiduelle dans ses rouages ? Une conscience qui, en attendant un nouveau « contrat social » sur les données, ne se résignerait pas au pire et serait bien déterminée à ne jamais abdiquer la moindre nanoparcelle de « consentement éclairé »…

Cédric Durand, Techno-féodalisme, La Découverte, 256 p., 18 €

 

 

 

Au cours des multiples « crises » économiques qui ont dévasté l’Occident, il a été admis que « l’or est le pilier de l’univers monétaire ». Alors que le système financier global menace d’emporter une fois encore la sécurité des populations, l’éclat inaltérable du métal jaune n’indiquerait-il pas la voie vers un « environnement monétaire stable » voire celle d’un retour à une économie saine et l’horizon d’une « civilisation » digne d’elle-même ?

 

 

Jusqu’alors, la « monnaie » est une notion sur laquelle tout le monde pouvait s’entendre, du moins aussi longtemps qu’elle correspondait à un poids donné en métal précieux et représentait la richesse déjà créée.

Mais voilà : depuis 1971, avec l’abandon de la convertibilité-or, elle est une entité virtuelle créée par les banques centrales – et la représentation d’une « dette » qui ne pourra plus être payée… Si elle semble toujours constituer l’épine dorsale de la société et la mesure de toute chose, sa création débridée ne correspond plus à aucune réalité économique et terrestre : sa pléthorique représentation papier et numérique pourrait bien se révéler comme l’équivalent de promesses de paiement qui ne pourront plus jamais être tenues lors de la « grande réinitialisation » maintes fois annoncée dans l’effondrement des grands récits de transformation sociale…

Nul doute que les surinvestissements « consentis » sans l’accord des peuples dans l’hypercomplexité,  couplés à l’empilement des fraudes et aux rendements décroissants, ne constituent le catalyseur de base de cet effondrement – celui du château de cartes de la globalisation numérique… N’avons-nous pas déjà trop « emprunté à l’avenir » et fait du déni notre « réalité » même ?

L’universitaire Mark Skousen rappelle les avantages d’un « retour à l’or » ne serait-ce qu’en vertu des trois « propriétés uniques » du métal jaune. Premièrement, il constitue un « numéraire stable pour le système monétaire mondial ». Deuxièmement, il a une « capacité extraordinaire à maintenir son pouvoir d’achat à travers l’histoire » (c’est la « constante or »). Enfin, il « jouit d’une capacité curieuse à prédire la future inflation ».

 

Expansion monétaire et ruée vers l’or

 

Mark Sousken a achevé sa thèse de doctorat sur l’étalon-or en 1977. Après une brève carrière d’analyste économique à la CIA et des activités de consultant, il a enseigné (Columbia University, Yale) et conseillé nombre de grandes entreprises américaines dont IBM. Dans son ouvrage écrit bien avant l’apparition des taux négatifs qui sapent les fondations des banques et des assureurs ainsi que les fondements anthropologiques de nos sociétés, il démontre « l’absolu bien-fondé du standard or » et plaide pour que le métal jaune redevienne « la base absolue » d’un système monétaire assaini susceptible d’inspirer « confiance ».

Le philosophe politique et économique David Hume (1711-1776) considérait en son temps que la « banque la plus désirable est celle qui gardait dans son coffre tout l’argent et ne participait  à aucune activité de prêt » – c’est le système de réserve de 100%. Il imputait à la banque de réserve fractionnaire  crises du crédit,  pertes de change et sorties d’espèces.

Le système monétaire mondial a commencé par une « monnaie-marchandise élaborée au fil des siècles dans le marché ». Puis, les métaux précieux (or et argent) deviennent la « principale monnaie-marchandise universelle » sous forme de lingots ou de pièces de monnaie. Graduellement, les jetons, billets papier ou dépôts bancaires ont été introduits dans le système monétaire : « Il n’a pas fallu beaucoup de temps pour que ces quasi-sommes d’argent soient émises en quantités largement supérieure au métal qu’elles représentaient »… C’est ainsi que des « éléments fiduciaires » ont été introduits dans le système monétaire…

Il est généralement admis que  « le coût d’un étalon-monnaie fudiciaire pur, non garanti par l’espèce, est négligeable du point de vue des dépenses liées à l’impression des billets de cours légal du gouvernement ».

Mais les coûts d’opportunité d’une augmentation incontrôlée d’une « monnaie fiat » sont exorbitants par rapport à l’étalon-or, si on considère une comparaison attribuée à Alan Greenspan : « Autoriser l’Etat à créer de la monnaie-papier, c’est comme mettre un sou dans la boîte à fusibles. Les coûts en ressources du sou peuvent être plus faibles que les coûts en ressources du fusible, mais les coûts totaux, qui prennent en considération la probabilité d’un incendie ravageur, sont incontestablement plus élevés »…

La « confiance » dans « l’argent » hors sol ayant perdu tout arrimage tant avec son répondant métallique qu’avec les réelles capacités productives et contributives des nations  est attaquée à la racine dans une économie en mort clinique où plus rien ne pourra être tenu pour acquis – à commencer par le « confort » et le « pouvoir d’achat » prodigués jusqu’alors par une présumée corne d’abondance techno-industrielle.

Le retour à un standard or fera-t-il fonction de boussole voire d’extincteur dans l’incendie qui gagne la salle des machines ? Constitue-t-il encore une réponse à la hauteur des enjeux ? Prendra-t-il en compte l’aspiration de la totalité des ressources de l’espèce présumée humaine, sacrifiées aux ultimes opportunités de gains à très court terme dopées aux sempiternels écarts spéculatifs ?

Quel âge d’or jette-t-il son éclat (ou son ombre…) sur le chaos numérique exponentiel  qui nous a détachés de notre biosphère et emmenés si loin de notre réalité même ? Si loin dans l’impensé,  jusque dans les limbes d’une économie zombie et les convulsions d’un gâchis universel?

L’injection de « globules d’or » dans la circulation sanguine monétaire rétablira-t-elle à temps un principe de responsabilité allègrement zappé – et notre immunité globale ?

 

Pr Mark Skousen, Une économie au pur standard or, Le Jardin des Livres, 280 p., 24 €

 

C’est le casse du siècle – et la raison des plus forts… Depuis quatre décennies, les peuples et les Etats sont broyés par un engrenage fou qui dévaste leur écosystème et anéantit toute perspective d’avenir commun… Jean-Luc Gréau approfondit sa critique d’une « expérience néolibérale » définie comme une forme d’accumulation sans finalité, aux coûts sociaux et environnementaux hallucinants, sous le contrôle d’une bureaucratie financière qui a pris le pouvoir à la faveur de la crise de l’économie keynesienne.

 

Quel est ce déni d’avenir qui s’insinue dans un modèle socio-économique en perdition où l’on se tue à… tenter de survivre ? Qu’est-ce donc qu’une  société qui ne reconnaît plus d’autre « valeur » que la survie ? Voilà le rageur et provocateur « No future !» d’antan vécu désormais en constat clinique et résigné : « On n’en sortira jamais ! ». Chaque existence, réduite à la condition de « ressource productive » à obsolescence accélérée ou de « variable d’ajustement », éprouve ce sentiment diffus de précarité et de violence sociale au seuil d’une tragédie sans cesse rejouée au quotidien, celle  du terrifiant mépris de l’homme pour l’homme. Ce mépris abyssal est affublé d’un nom par une abondante production éditoriale : le « néolibéralisme », une « expérience » engagée dans les années 1980 qui inscrit l’espèce présumée humaine  dans un « nouveau schéma de prédation par le biais d’une compétition mondiale qui inclut le coût du travail, au sens le plus large, dans l’énoncé du problème de la concurrence »…

 

Une bifurcation anthropologique

 

Le « néolibéralisme » peut être saisi tout à la fois comme un art de gouverner fondé  sur la « création de valeur » pour l’actionnaire  et un monstre anthropologique qui fait couler beaucoup d’encre et de sang – à défaut de faire « ruisseler » les richesses du haut vers le bas…

Cette « expérience » a fait basculer le centre de gravité de l’économie-monde. La « financiarisation » est devenue le passage obligé de l’économie et de la vie publique : « c’est à partir d’une position d’extériorité à la sphère productive que les financiers se sont dotés du levier qui leur a permis d’ébranler la planète ».

Aux  fondamentaux d’une finalité humaine mise à mal s’opposent les impératifs de l’accumulation de capital comptable dans les bilans des « grands agents financiers » selon ce modèle de « gouvernance » qui traduit l’ensemble des activités productives marchandes et non marchandes en valeurs financières.

Ainsi, rappelle Jean-Luc Gréau, voilà un « actionnariat prédateur, érigé sur une propriété fictive » désormais « installé en position prééminente dans le nouveau monde économique ». L’auteur du Capitalisme malade de sa finance (1998) précise que « ces grands actionnaires du marché n’exercent qu’un seul des attributs de la propriété, l’abusus », et ce « dans le déni des contraintes et responsabilités liées à la propriété »…

Car enfin, le « saut néolibéral s’est effectué par une remise en question de deux des créations maîtresses de l’Occident à partir des Temps modernes : l’Etat-nation en Europe continentale et la propriété nominative dans l’espace anglais et américain »… Ce qui compte, c’est moins la propriété effective d’un « argent » bien réel que la maîtrise de la gestion des flux d’investissements stratégiques…

Ce mode de « gouvernance » est fort simple à appréhender : « Tandis que les entreprises sont tenues par les actionnaires de marché, les Etats sont tenus par les banques (…) La corporation bancaire a poussé ses avantages de deux manières, en interdisant aux Etats de faire appel à l’épargne publique, les rendant ainsi entièrement dépendants de son bon vouloir et en leur interdisant d’encadrer leurs pratiques par une réglementation déterminée. De là procède cette impunité sans précédent dans l’Histoire à la faveur de laquelle les banques ont pu développer leurs innovations toxiques. »

Au nombre de ces « innovations » qu’une phynance créative a allègrement transformé en « armes de destruction massive », les épargnants auront certainement identifié les produits dérivés, la « titrisation » ou les stock-options – autant de termes désormais familiers depuis les « événements de crédit » de 2008…

Justement, interroge Jean-Luc Gréau, « si la crise de 2008 n’était pas un accident ?  Si elle était l’infarctus financier qui révélait la nécrose du tissu économique et social sous l’effet de la globalisation ? »

Depuis, épargnants et productifs comme « sans emploi » se sont accoutumés à vivre dans une condition de « crise pérenne » voire de pérenne urgence après avoir sacrifié leurs libertés et leur sécurité à la « création de valeur sur les marchés financiers » – en attendant d’y sacrifier leurs avoirs… Le dits marchés « disposent d’un pouvoir de destruction massive des Etats et de leurs économies » jamais vue dans l’histoire des « civilisations ».

Techniquement, ça marche comment ? Par l’expansion du crédit, soutenu par la création monétaire – le crédit illimité « mène le train financier de l’expérience néolibérale ». Cette expansion s’appuie sur les ressources, « sans limite assignées, d’un système né de la symbiose des banques commerciales et centrales qui bouleverse l’énoncé du problème financier ». Ainsi, la création monétaire par le crédit « couvre les impasses budgétaires » mais elle n’a rien d’une manne universelle profitable à tous… La science n’a-t-elle pas amplement prouvé qu’il est impossible d’édifier un château de cartes de plus de quatorze étages ? Ce tsunami de monnaie crédit ainsi octroyée se soldera-t-il par une prise en gage des biens de tous ?

Ensuite, « la baisse inouïe des taux d’intérêt détruit le rendement qui pourrait être proposé aux épargnants ». Ceux-ci se retrouvent laminés en combustibles bon marché pour faire tenir encore (un peu, si peu…) ce système fou, destructeur de tous les acquis et de tous les fondamentaux.

Si « le capital » produisait vraiment, constate Jean-Luc Gréau, « son action tendrait à satisfaire  les besoins humains au lieu de viser aveuglément à s’accumuler jour après jour »…

Or, le système s’est éloigné de tout intérêt collectif comme de toute rationalité individuelle – il est parfaitement étranger à toute logique de préservation d’un patrimoine commun à l’humanité. Pour en juger rien qu’un peu, il suffirait de considérer la « rémunération en-dehors du marché du travail des oligarques de l’ère néolibérale  en rupture du lien avec l’utilité économique »…

L’ « expérience néolibérale » constituerait-elle une « rétrogradation vers le régime de la prédation » dont nous étions précisément sortis « dans le contexte du capitalisme inscrit dans l’espace politique de l’Etat-nation » ?

La faute à la « globalisation » ? Précisément, « la trajectoire européenne épouse celle de la globalisation » et « l’Europe institutionnelle prend à contre-pied l’Europe historique »…

Le moyen d’en sortir ? Pour l’auteur, « la priorité des priorités consiste à couper les ailes de la bureaucratie financière qui a pris en otage les Etats et les entreprises » – et de démanteler l’euro… « Secouer le joug » apparaît comme le premier devoir humain fondamental.

La récente redéfinition accélérée de la vie en société sur la bande d’arrêt d’urgence a mis en lumière « l’utilité commune » des « héros » ultraflexibles du travail « ubérisé ». Donnera-t-elle le coup d’arrêt à une mondialisation néolibérale captatrice des ressources collectives ? Aura-t-elle suscité une libération des énergies et des imaginaires propice à l’éclosion d’une véritable « sécurité humaine » et aux véritables « besoins sociaux » qui vont avec ?

Pour l’auteur de La Trahison des économistes (2008), l’actuelle tentative proclamée de « rapprocher la production de la demande, objectivement fondée du double point de vue économique et écologique, met en question l’ensemble de l’expérience néolibérale et fait tomber de leur piédestaux les économistes, les politiques et les journalistes qui l’ont voulue et protégée »… Pour l’heure, cette sphère-là met en scène la transplantation de nouvelles populations dans des sociétés nationales aux capacités de charge mises à rude épreuve, ouvrant ainsi un « nouveau chapitre de l’expérience néolibérale » dont Jean-Luc Gréau nous invite à considérer le mécanisme global derrière les sociétés-écrans… Pour quels bénéficiaires finaux ou quelle espèce « postmoderne » fonctionne cette mécanique-là ? Dans le « nouveau monde » jailli des décombres des Etats-nation, sera-t-il possible encore de préférer les ressources d’une intelligence humaine théoriquement sans limites aux mirages d’une expansion de crédit illimité dévoreuse d’avenir ?

 

Paru dans Les Affiches d’Alsace-Lorraine

 

Jean-Luc Gréau, Le Secret néolibéral, Gallimard, 156 p., 15 €

Serions-nous prisonniers de nos « compensations symboliques inconscientes » (CSI) voire habités par un « monstre » qui se chargerait de leur mise en oeuvre au détriment de notre santé ? Un neurologue, le Dr Pierre-Jean Thomas-Lamotte, rappelle qu’on ne peut prétendre soigner les maux du corps sans se mettre à l’écoute des manifestations de l’esprit – et des souffrances silencieuses qui nous taraudent.

 

Chacun d’entre nous ne participerait-il pas plus ou moins activement et consciemment tant à sa bonne santé qu’à ses maladies ? Ainsi, un glioblastome (cancer primitif du cerveau) peut-il survenir suite à un besoin de reconnaissance tardivement comblé ? Le neurologue Pierre-Jean Thomas-Lamotte a observé des cas de tumeurs gliales de natures différentes se développant au moment où « le sujet vient enfin de vivre une reconnaissance très attendue après une longue période d’humiliation ».

Ainsi, ce serait au moment où « tout s’arrange » enfin que surviendrait la maladie, par un « bug du cerveau stratégique » ? Sous ce terme, le praticien désigne « l’ensemble des structures fonctionnelles, cérébrales qui, à chaque instant, régulent l’équilibre psychosomatique du sujet, l’état de santé ou de maladie ».

Après des « dizaines de milliers d’heures d’écoute » de patients, le Dr Pierre-Jean Thomas-Lamotte en conclut que la maladie n’est pas un « dysfonctionnement survenant par hasard ou à cause de facteurs de risques » mais une « Compensation symbolique Inconsciente automatique d’une souffrance intime et d’une culpabilité gardée secrète, inavouée et refoulée ». La compensation (du latin compensare : contrebalancer, faire un contrepoids) surviendrait alors « comme une nécessité » pour tenter de retrouver un équilibre. La maladie serait une manifestation symbolique et une métaphore.

Par ce mécanisme de la compensation symbolique, le cerveau nous détournerait « de la douleur morale vécue dans la réalité vers une douleur physique, équivalent symbolique d’un fort contact souhaité »…

Toute notre vie serait-elle tissée de la « succession d’une multitude de compensations » ?

Le neurologue propose des outils pour décrypter « le langage symbolique utilisé par les inconscients pour dire la souffrance, pour dire nos maux et pour les compenser ». Car les souffrances tues peuvent se réveiller à l’instar d’un volcan et se traduire par des pathologies plus ou moins graves…

Le 15 octobre 2011, le CRIDOMH (Centre de Recherce indépendant de l’Origine des Misères humaines) est créé à Lyon afin de favoriser une mise en commun des résultats de recherches portant sur des milliers de patients « écoutés » et « susciter l’émergence de nouvelles pratiques ». Le Jardin des Livres publie les premiers travaux du Dr Thomas-Lamotte, initialement éditées dans le cadre des « Cahiers du CRIDOMH, sur cette relation de cause à effet entre souffrances refoulées et maladies en une inextricable et intolérable intimité.

 

Le passé compensé

 

L’être humain n’aurait que rarement l’occasion d’exercer son présumé libre arbitre et de s’affirmer en sujet pleinement responsable : sans le savoir, « il vit en permanence au passé compensé » : « Chaque instant du présent s’organise en fonction et autour des événements décevants du passé ».

Or, tout individu sait qu’il ne peut endurer « les blessures de l’âme » ou le « manque de satisfactions : « Ce qu’il ne sait pas, c’est que ces situations de souffrance intime doivent impérativement être racontées, avouées à un tiers pour apporter un soulagement définitif à la tension psychique créée. L’être humain doit se décharger de ses fardeaux en conscience, en les nommant. »

Pour le Dr Pierre-Jean Thomas-Lamotte, la « confidence de nos souffrances peut influencer et même changer le cours des choses ».  Décrypter et verbaliser nos maux permettrait d’en finir avec cette accumulation de souffrances qui sature l’air du temps : « depuis qu’il existe, l’homme pollue abondamment l’univers en y déversant sa culpabilité ».

La CSI n’est pas un « retraitement efficace de cette culpabilité mais un leurre qui la recycle sous une autre forme pour mieux la propager dans l’espace et dans le temps ».

Le praticien se livre à un véritable travail de détective, rassemblant les différents indices symboliques pour aider le patient à dénouer ses culpabilités et confier une souffrance inexprimée afin de favoriser une guérison de lésions traumatiques se fixant sur tel ou tel organe d’élection – notamment ceux servant à l’échange, au passage et à l’ouverture sur l’extérieur. Dans tous les cas, souligne-t-il, « il s’agit de retrouver ce que le sujet n’a jamais dit à personne » afin de lui permettre de redevenir seul pilote et « auteur » de sa santé – une « santé triomphante » si possible… C’est aussi le rappel d’une évidence pressentie par les pionniers de la médecine psychosomatique : la réalité humaine est faite d’une substance indissociablement corporelle et psychique.

 

Dr Pierre-Jean Thomas-Lamotte, Comment notre inconscient nous rend malades lorsqu’on se ment à soi-même, 246 p., 24 €

La compensation symbolique – comprendre les hasards de la vie, Le Jardin des livres, 320 p., 25 €