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Faut-il vraiment avoir très peur du moment où « l’idée même d’humanité » s’évanouira dans un monde sans lendemain ?

Alors que les nations reprennent des couleurs à la faveur de vagues de refus du pire, « l’espèce non inhumaine » n’en poursuit pas moins sa marche au désastre. La fin de notre mode de vie hyperconsumériste et gadgetovore semble aussi inéluctable que l’approche du « mur de la fin de l’histoire » – et, bien sûr, l’échéance de notre propre mort, qu’elle soit individuelle ou collective.

 

Chaque jour se joue l’avènement du pire plus que certain ou du meilleur encore possible, envers et contre tout. Car il est désormais impossible de l’ignorer : le « développement économique et matériel » exponentiel de nos sociétés thermo-industrielle « devient inexorablement un problème pour l’environnement sinon pour la vie biologique ».

Le philosophe Pierre-Henri Castel invite à considérer ce moment crucial où « le fonctionnement même de la civilisation voire les moyens de sa prospérité pacifique semblent conspirer à sa propre autodestruction » tout comme il invite à considérer dans son inéluctabilité l’effondrement en cours. Plus l’on s’approche de ce commencement de la fin, plus l’idée même d’ « humanité » s’effondre avec l’armature sociale « car les gens n’auraient peu à peu plus rien à considérer que leur mort en tant qu’individus pris un par un »… Le philosophe et psychanalyste, également historien des sciences, invite moins à penser la fin des temps que ces temps de la fin où les monstres font leur apparition au grand jour, dans la lumière crue de tous les vivants en sursis : autant en tirer d’ores et déjà quelques conséquences utiles avant l’irréparable, histoire de préserver ce qui peut l’être encore de nos « capacités à jouir, à agir et à créer face à la malfaisance avérée » de ceux qui n’hésitent pas à précipiter cette fin…

 

Le pouvoir émancipateur des temps de la fin

 

Pour Pierre-Henri Castel, les hommes qui verront l’effondrement pourraient bien être les témoins voire les victimes ou les « agents d’un déchaînement sauvage d’égoïsme, de méchanceté et d’avilissement de la raison aux intérêts cyniquement techniques et froids de la survie (temporaire) de ceux qui en auront encore quelques moyens au détriment de ceux qu’on en aura dépouillés »…

Car enfin, en cas de collapse, qu’attendre alors d’institutions politiques « dysfonctionnelles nées de la pénurie et de l’insécurité » ?

Et s’il fallait alors avoir peur, « très peur des temps d’avant la fin des temps », dès le « commencement réel du processus d’annihilation », c’est-à-dire dès la prise de conscience de son inéluctabilité aujourd’hui même ? Il ne s’agit plus de se laisser bercer dans le vague-à-l’âme d’une inquiétude diffuse, mais de considérer une certitude pour le moins assurée, compte tenu de l’épuisement d’une planète mise à mal et à sac par une technolâtrie hallucinée.

Car ces hommes de la fin des temps « reculeront de moins en moins devant le crime de masse comme moyen pour confisquer les derniers systèmes vitaux disponibles » avant de donner libre cours à une véritable « ivresse extatique de destruction » en roue libre.

Comme nous le rappelle Pierre-Henri Castel, il s’agit là de « malfaisance délibérée, de jouissance recherchée à faire le mal et tout particulièrement un mal dont les effets s’étendent largement au-delà du rayon d’action limité de l’individu malfaisant qui l’a initié ».

Car «  plus la fin sera certaine, donc proche, plus la dernière jouissance qui nous restera sera la jouissance du Mal » – celle prise à se nuire mutuellement dans une conscience d’émancipation « qui n’a pas besoin d’un futur »… Se savoir vivre sans lendemain donc sans contraintes ni entraves, ça décomplexe…

Il y a ceux qui savent d’ores et déjà, avec tout ce que cela implique quant à la « préservation de leur mode de vie, de leurs privilèges, de l’ordre inégal des choses sur lequel tout cela repose » – et qui ne se projettent plus du tout dans un avenir commun avec tous les autres qui constituent « l’humanité » : ils se sont même empressés de faire le deuil allègre de leurs « frères humains » tout comme ils se sont affranchis, avec une « féroce vitalité », de toute solidarité envers eux… Autant, pour ces initiés, jouir maintenant ou jamais « de façon paisiblement destructrice des ultimes beautés du monde » – avant que l’on ne mette fin à leur monde… Et précipiter ces temps de « l’appropriation effrénée, de la consommation gloutonne, car les voluptés qu’on peut encore en tirer ont de moins en moins d’avenir »…

 

Le grand soulagement…

 

Si la fin des temps nous est promise et si les temps de la fin se précisent dans le clair-obscur où grouillent les monstres en embuscade, le déni de réalité n’est plus tenable, compte tenu de la raréfaction voire de l’évaporation de « ressources capitales pour la survie de l’humanité ».

Pierre-Henri Castel nous enjoint de prendre la mesure de « la malice de ceux dont l’avantage consiste à jouer au jeu de la fin de l’humanité dans un horizon historique avec un coup d’avance » sur ceux qui persistent à se croire encore « paisibles petits rentiers de l’histoire ». Car enfin, « rien ne garantit que l’option que choisiraient les plus puissants et les mieux informés ne serait pas, justement, la pure malfaisance » en s’assurant de leurs « droits à l’exploitation terminale » comme de leur prise. Pourquoi s’encombrer encore de questions d’assurance-vie ou d’assurance-décès, pourquoi se soucier d’une place en maison de retraite voire de concession perpétuelle au cimetière ? La grande simplification à venir pourrait bien avoir quelque chose de « réjouissant » pour l’auteur qui prend soin de préciser, par une citation de Freud ouvrant son bref mais incisif « essai sur la fin des temps », qu’il s’agit là d’une « spéculation » que rien n’interdit de prendre au sérieux, lors de cette marche à l’abîme dont chaque station s’avère livrée à une « prédation sans borne »…

La question qu’il nous pose est pour le moins pressante : y aurait-il encore un « quelconque Bien » ou une « représentation collective » à opposer à ce Mal qui vient ? Celui qui s’exacerbera dans un monde sans assise ni appui ? L’espèce prédatrice ne fera même plus « monde » puisque rien ne pourra plus supporter cette notion – pas davantage que celle d’humanité, après l’effondrement de la fragile idée que nous avions de nous-mêmes comme de celle d’un « gouvernement de soi ». La belle planète bleue, ravagée par d’insoutenables prédations, retournera alors à son état originel de corps céleste puisque cette espèce-là qu’elle aura nourri et porté aura abdiqué sa chance d’en faire précisément un « monde » habitable, spirituel et unique et d’y incarner la plus haute expression de la vie…

Aurions-nous d’ores et déjà consenti à cette tentation du pire sous les cendres d’un avenir irrémédiablement consumé ? Si certains livres ouvrent au néant, ils n’en dispensent pas moins assez de lumière pour en conjurer la tentation tant qu’un humble rai de conscience pourra y féconder un infime filet de vie, dans le miroir tendu entre les lignes de front jusqu’à la falaise.

Pierre-Henri Castel, Le Mal qui vient, Cerf, 128 p., 12 €

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Les machines à rêver

De la Bugatti 57SC Atlantic à l’Aston Martin Valkyrie, l’objet automobile a suscité un irrépressible désir de vie plus belle, plus trépidante, plus vaste. Ces belles machines à rêver tiennent-elles encore la route alors que les pays les plus motorisés connaissent une inversion de tendance en faveur des transports en commun ?

 

« Je crois que l’automobile est aujourd’hui l’équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques : je veux dire une grande création d’époque, conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image, sinon dans son usage, par un peuple entier qui s’approprie en elle un objet parfaitement magique » constatait Roland Barthes (1915-1980) dans Mythologies (1957).

Tout est dit sur cette capacité d’envoûtement que l’objet automobile exerce sur l’humain bien avant que la révolution industrielle et les progrès de la fabrication en série ne le mettent à la portée de tous au nom de la « motorisation heureuse » des masses. Ce fut tout particulièrement Henry Ford (1863-1947) qui « mit le monde sur quatre roues » avec son modèle T (1908-1927) fabriqué à partir de pièces standardisées, ainsi que le rappelle le journaliste américain Larry Edsall.

Spécialisé dans l’automobile et auteur notamment de Concept Car (2003), Larry Edsall a travaillé pour AutoWeek Magazine, suivi les plus importantes manifestations de sport automobile et essayé sur toutes les routes du monde les véhicules les plus divers, des bijoux de haute technologie aux prototypes. Il emmène ses lecteurs à bord de cinquante modèles entrés dans la légende, des modèles populaires comme la Coccinelle de Volkswagen ou la 2 CV de Citroën jusqu’à la Bugatti Atlantic 57S/SC ou la Veyron.

 

Des calèches aux berlines aérodynamiques

 

Il y eut d’abord le temps des pionniers (1886-1930), ouvert lorsque Karl Benz (1844-1929) installe un moteur à deux temps à essence dans un tricycle, salué comme le premier véhicule automobile au monde avec tous les organes nécessaires à son bon fonctionnement : un volant d’inertie, une transmission à chaîne, un différentiel. Le brevet qu’il dépose le 29 janvier de cette année 1886 est considéré comme l’acte de naissance de l’automobile…

Mais bien avant, le poète grec Homère évoquait dans l’Illiade des tricycles aux « roues vivantes » roulant par elles-mêmes autour de « demeures sacrées ».

Le savant mathématicien britannique Roger Bacon (1214-1294) conçut le principe d’un véhicule autopropulsé, deux siècles avant que Leonard de Vinci (1452-1519) ne dessine des véhicules roulants et volants… Dès 1801, des moteurs à vapeur actionnent des voitures routières construites par le Britannique Richard Trevitchik (1771-1833). Un siècle plus tard, la Locomobile était encore l’automobile américaine la plus vendue.

Mais Benz « fut le premier à produire des automobiles en quantité notable avec plus de mille véhicules à quatre roues vendus en 1898 » – il est considéré avec Daimler comme « l’inventeur de l’automobile ».

Et puis Ford vint et appliqua les méthodes de production de masse à l’automobile dès son Quadricycle (1896) avant de disposer des capitaux pour lancer son modèle T pour motoriser les masses : « Peinte systématiquement en noir parce cette laque séchait plus rapidement que les autres, le Model T tomba un jour des chaînes d’assemblage à la cadence de mille véhicules par jour. A l’époque, ce fut un événement qui offrait un singulier contraste avec la production en Europe où mécaniciens et carrossiers fabriquaient encore une voiture complète à la fois. »

En France, André Citroën (1878-1935), qui a beaucoup appris de Ford, produit à partir de 1919 avec sa 10 CV le premier véhicule complètement équipé et vendu en masse à un prix « populaire », avant de lancer en 1934 sa révolutionnaire Traction Avant, produite jusqu’en 1957 à 750 000 exemplaires.

Et puis « le style » fit son apparition avec William Durant (1861-1947) et Alfred Sloan (1875-1966) à la tête de General Motors : GM « mit sur pied le premier studio de style de l’industrie automobile intitulé Art and Color Section » et embaucha Harley J. Earl (1893-1969) qui avait déjà dessiné des carrosseries à l’unité pour des vedettes d’Hollywood. Premier designer de l’histoire automobile, il conçoit en 1927 la voiture La Salle « considérée comme le premier type automobile construit en grande série qui ait été entièrement dessiné avec soin et non pas simplement conçu sur le plan mécanique ».

En 1938, il réalise la première « voiture de rêve », la Buick Y-Job, « désignée comme les avions militaires encore au stade expérimental » – un « concept-car », équipé d’une capote et de vitres à commande électrique, permettant d’évaluer « le potentiel de l’esthétique dans le domaine automobile ».

Aux « charrettes hippomobiles » avec un moteur et des organes de transmission greffés » succèdent des berlines aux formes fluides et somptueuses. Ainsi se clôt définitivement l’ère de la voiture à cheval… Ainsi se créent des légendes comme celle de Bugatti (1881-1947) dont les réalisations révèlent une « association poussée de la beauté et de la fonctionnalité » mais aussi celle de Errett Lobban « EL » Cord (1894-1974) qui avait gagné et perdu trois fortunes avant d’avoir atteint l’âge de 21 ans et qui réalisa « la plus séduisante et la plus belle automobile jamais conçue » – du moins en Amérique : la Cord 810 (1935-1937).

L’homme aurait-il inventé les dieux pour se modeler à leur image et puis aurait-il inventé l’automobile pour se transporter comme eux, en majesté – et s’illimiter tant dans le raffinement que la performance ?

Si la publicité automobile a encore de beaux jours devant elle, une étude du constructeur japonais Nissan indique que les « transports en commun », couplés avec Internet, ont de plus en plus le vent en poupe – surtout auprès des jeunes. La tendance s’inverse mais le bel objet automobile suscite une inoxydable nostalgie – celle du bon vieux temps où son image était associée à la liberté, au luxe, au raffinement et à la volupté de se transporter comme dans un rêve d’apesanteur.

Larry Edsall, 100 ans d’automobile, Glénat, 192 p., 29,99 €

Voilà deux ans, le « prince de la dépression » nous quittait. Pessimiste lumineux et poète zen visionnaire, Leonard Cohen laisse une œuvre majeure célébrant les « noces métaphysiques du rock et de la littérature ». Il inspire une nouvelle biographie signée Sylvie Simmons, qui vient d’être traduite en français…

 

« Comment construire une œuvre qui touche le coeur des hommes? » se demandait Leonard. Jamais sans doute, il ne serait devenu cette rock star planétaire adulée si son amie Judy Collins ne l’avait poussé ce 22 février 1967 sur cette scène du Village Theatre à New York pour interpréter lui-même une des chansons qu’il lui avait écrite : Suzanne

C’est ainsi qu’un poète timide et tétanisé mais déjà reconnu est né chanteur bien « trop vieux », à l’âge christique de 33 ans, en ces psychédéliques sixties, si jeunistes – et c’est ainsi qu’est née une légende, d’une « déroute absolue »…

Ses ancêtres avaient « construit des synagogues, fondé des journaux au Canada, financé ou présidé un grand nombre de sociétés philanthropiques ». Leonard Cohen est « né costumé » dans une famille juive distinguée de Montreal mais ses rêves l’emmènent plus loin que l’entreprise familiale de confection haut de gamme, la Freedman Company, « réputée pour ses vêtements chics ».

A quinze ans, il achète une guitare espagnole et apprend à en jouer dans le manuel de Roy Smeck (1900-1994) datant de 1928.

Au camp de vacances du Soleil de Sainte-Marguerite où il est moniteur durant l’été 1950, il apprend une chanson, The Partisan– avec laquelle il envoûtera, vingt ans plus tard, le public du festival de l’île de Wight..

Près des courts de tennis du parc Murray à Westmount, il rencontre un jeune guitariste espagnol qui a juste le temps de lui donner trois leçons – et manque leur quatrième rendez-vous : il s’est suicidé.

Soixante ans plus tard, en face d’un parterre de personnalités réunies pour lui attribuer le Prix Prince des Asturies, Leonard Cohen rend hommage à ce jeune mort anonyme : « Ces six cordes et ce jeu de guitare sont la base de toutes mes chansons et de ma musique »

En soixante ans de création depuis Let Us Compare Mythologies (1956), le premier de ses neuf recueils de poésie, suivi de deux romans et de quatorze albums, le songwriter à la « voix de violoncelle usé » n’a « jamais été déloyal envers son génie » selon son ancien professeur et ami Irving Layton (1912-2006).

 

Les feux de la rampe pour le « prince des poètes »

 

En septembre 1960, un jeune poète déjà remarqué achète sur l’île grecque d’Hydra (dont il avait entendu parler par le jeune héritier Jacob Rotschild rencontré lors d’une fête à Londres) une maison à deux étages avec les 1500 dollars légués par sa grand-mère. Il y écrit ses deux romans et y rencontre la blonde Scandinave Marianne Ihlen (1935-2016) – sa muse célébrée dans Son Long Marianne, chanson figurant sur son premier album, paru le 26 décembre 1967, l’année de leur séparation.

Son amie Judy Collins avait popularisé l’un de ses poèmes, Suzanne, et le pousse sur scène afin qu’il interprète lui-même ses créations – jusqu’alors, il n’avait fait que des lectures publiques de ses poèmes. Leonard aurait préféré que ses chansons fassent leur chemin sans être encombrées par sa présence : « Vous ne pouvez pas vous donner de l’importance et bien écrire » dit-il à un journaliste… Ce 22 février 1967, il quitte la scène du Village Theatre (New York) au milieu de la chanson, Judy le fait remonter et chante Suzanne avec lui – et c’est ainsi que Leonard est devenu grand… Le disque a suivi, baptisé en toute simplicité Songs of Leonard Cohen : cette « pleine mesure de beauté » permet à l’écrivain-né au visage de « torturé professionnel » de troquer dix ans de succès d’estime pour une success story planétaire et ininterrompue pendant un demi-siècle. C’est par la littérature qu’il est venu à la musique dont il demeure la caution poétique incontestée – quand bien même il aurait échappé au prix Nobel de littérature…

A l’âge biblique de 33 ans, ce peseur de mots jeté dans la chanson (et la fosse aux lions…) se retrouve confronté aux machinations de l’industrie du disque : pour une signature donnée en toute candeur, il peinera à retrouver les droits de ses premiers chefs d’œuvre… Comme il le dit à Richard Goldstein du Village Voice en 1967 : « C’est l’âge où tu comprends enfin que l’univers ne va pas se plier à tes ordres »

En dépit de ses succès, ce prodigieux éveilleur de complexités qui disait juste « essayer de garder son équilibre entre les stations debout et couchée » cultivait la distance avec le « milieu » – pas question de mener une vie d’ « artiste asservi et d’homme encagé ». Depuis 1976, il se retirait souvent, entre studios et tournées, dans le monastère zen de son ami Rôshi (1907-2014) sur le mont Baldy (Californie) – avant d’y prendre pension de 1993 à 1999.

C’est là que le magazine Les Inrocktuptibles le retrouve en 1995 – et le révèle en « guerrier de la spiritualité » voire comme « l’un des derniers grands mystiques de notre époque » …

Mais il lui fallut revenir sur scène : sa « manager » l’avait grugé de près de dix millions de dollars et il fallait payer les impôts… Son malheur patrimonial a fait le bonheur de tous ses inconditionnels dont le cercle de ferveur n’allait pas finir de s’agrandir jusqu’aux trois ultimes et poignants chefs d’œuvre (Old Ideas, Popular Problems, You Want it darker)… Son fils Adam porte et produit son ultime opus, car Leonard souffre d’un tassement des vertèbres et d’un cancer. Journaliste musicale réputée, Sylvie Simmons a écrit les biographies de Serge Gainsbourg, Neil Young et Johnny Cash. Accédant aux archives et carnet d’adresses de son « sujet », elle a achevé cette biographie de référence, la plus complète à ce jour, en 2012– et l’a enrichi d’une postface après le décès de Leonard le 7 novembre 2016.

En 2008, Lou Reed observait : « Nous ne savons pas la chance que nous avons d’être en vie en même temps que Leonard Cohen ». La biographie de Sylvie Simmons nous rappelle la portée de cette évidence – quand bien même les poètes ne meurent jamais et ne partent pas comme des voleurs avec la clé des chants après nous avoir ouvert l’immensité du chant des possibles…

Si certains le qualifiaient de « prince de la dépression », des milliers de groupies émerveillées depuis 1968 sont venues lui avouer en coulisse, après ses concerts : « Je voulais me suicider, mais j’ai mis un de vos disques : vous m’avez sauvé la vie au dernier moment« …

Sylvie Simmons, I’m your man – La vie de Leonard Cohen, L’Echappée, 516 p., 24 €

 

 

 

 

 

 

 

 

Le chercheur militant Benoît Borrits entend contribuer à « refermer définitivement l’impasse de la propriété collective » pour lui substituer une « économie des communs dans laquelle tout individu trouvera sa place dans la délibération »… Pour cela, il invite à penser un « cadre d’appropriation sociale véritable, c’est-à-dire sans propriétaire des moyens de production ».

 

Au lendemain des journées d’insurrection de juin 1848, Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) constatait : « Je ne dois pas dissimuler que, hors de la propriété ou de la communauté, personne n’a conçu de société possible : cette erreur à jamais déplorable a fait toute la vie de la propriété. »

Rejetant la communauté tout autant que la propriété dont il prônait le dépassement, Proudhon a cherché à rebâtir la société sur une base alternative – et à promouvoir une « Banque du peuple ».

Pour sa part, Benoît Borrits, animateur de l’association Autogestion, s’attache à un impensé du mouvement ouvrier, à savoir « l’appropriation collective des moyens de production » comme pierre angulaire de la construction d’une « société postcapitaliste ». Dans son essai préfacé par Pierre Dardot, il invite à rompre avec cette notion de propriété, qu’elle soit privée ou collective.

Car cette dernière, « quelle que soit l’échelle, celle d’un pays ou celle d’une coopérative, reste privée pour les personnes extérieures à cette propriété : la propriété est excluante par nature ».

Ainsi, le « socialisme » réalisé dans l’Union soviétique n’était jamais que « celui d’une économie de propriété collective réalisée par un Etat tout-puissant ».

Pour le chercheur militant et son préfacier, « l’organisation sociale de la production de l’avenir post-capitaliste doit se proposer d’aller au-delà de la propriété comme telle, au lieu de viser la substitution de la propriété « collective » ou « commune », sans parler de la propriété d’Etat, à la propriété privée ».

Entre « l’économie de marché » et l’étatisme, il y a bel et bien une « troisième voie » fondée sur la « constitution d’autogouvernement à partir du bas » et Pierre Dardot invite en préface à remettre en question la « logique propriétaire sous toutes ses formes » : « Tant qu’on n’en aura pas fini avec la propriété productive en tant que telle, la démocratie sociale et politique ne sera qu’un vain mot ».

 

Une « propriété » si peu habitable…

 

Au vu de l’échec de tous les courants se réclamant de la « transformation sociale », y aurait-il vraiment impossibilité à penser la dite alternative à la propriété privée « en dehors du cadre même de la propriété » ?

Les « forces de transformation sociale » seraient-elles condamnées à se retrancher toujours derrière ce concept de « propriété sociale » définie comme propriété de « tous et de chacun » ? Ou à se satisfaire de la chimère d’un « marché », de surcroît en version « libre et non faussée » sans pouvoir se doter d’un « outil de socialisation des revenus monétaires issus de la production » ?

Par nature, l’exercice d’un « droit de propriété » apparaît, compte tenu de l’épuisement des ressources terrestres, comme une illusion de moins en moins habitable puisque privant le reste de l’espèce d’une jouissance que le présumé « propriétaire » peinerait à assumer pleinement par temps de troubles.

En 1839, le jeune Edouard Laboulay (1811-1883), alors fondeur de caractères, constatait dans son Histoire du droit de propriété foncière en Occident : « La détention du sol est un fait que la force seule fait respecter, jusqu’à ce que la société prenne en main et consacre la cause du détenteur ; alors, sous l’emprise de cette garantie sociale, le fait devient un droit »…

L’accaparement privatif, fût-il sanctuarisé par le droit, ne constituerait-il pas une dilapidation permanente d’un « bien commun » en voie de raréfaction accélérée – aussi peu assuré fût-il de sa permanence ? D’ailleurs, le « découvreur » d’un trésor dans son jardin peut-il s’en prétendre l’unique « propriétaire » ? Qui se targuerait d’être l’absolu « propriétaire » du sous-sol de ses arpents de « propriété » sur Terre, avec le droit d’en user et d’en mésuser à sa guise alors que d’autres urgences se précisent?

Et s’il n’y avait, en vérité, non pas une propriété exclusivement « privée » voire « absolue » dont la jouissance n’est fatalement qu’abusive et transitoire, mais des « biens communs » que l’humanité serait amenée à se partager ?

Pour la « nouvelle économie du partage » souhaitée par l’auteur, l’alternative n’oppose pas une forme de propriété à une autre, mais « le commun à la propriété sous toutes ses formes ».

Benoît Borritz défend la « nécessité de donner corps à la notion d’un commun productif, un commun qui se serait définitivement débarrassé du carcan de la propriété et dans lequel travailleurs et usagers, du simple fait de leur participation et non d’une quelconque qualité de propriétaire, même coopératif, seraient appelés à délibérer pour le gérer conformément à leurs attentes ».

Cette économie des communs suppose la conscience d’avoir des ressources à partager, à gérer ensemble et à préserver collectivement par une communauté politique éclairée sur les enjeux vitaux. Au préalable, elle suppose l’exercice d’une « citoyenneté » réelle voire éclairée et non pas purement incantatoire…

 

Vers une utopie réaliste ?

 

Après un panorama historique des mouvements socialistes et communistes, Benoît Borrits fait le bilan des expériences « révolutionnaires » (et tout particulièrement de l’autogestion yougoslave) ainsi que du mouvement coopératif pour pointer les limites de « l’appropriation collective ». Selon lui, le mouvement coopératif ne remet pas en cause le « fondement du capital » puisque « la part sociale coopérative reste un titre de propriété privée ».

Dans un monde où le travail humain n’est plus une nécessité, le revenu de base pourrait-il constituer un nouveau pilier de la protection sociale ? Benoît Borrits rappelle qu’il en existe deux approches : « La première d’orientation libérale, voit dans le revenu de base un filet de sécurité pour les exclus du système économique qui permettrait de conserver un minimum de cohésion dans la société. (…) La seconde consiste à établir un lien avec l’objectif marxien d’abolition du salariat. »

Cette seconde approche « peut être vue et interprétée comme un premier mode de répartition égalitaire de la production en fonction des besoins non du travail de chacun ».

Le salaire à vie de Bernard Friot réaliserait une « socialisation à 100% du revenu disponible ». Et pose la question de la « copropriété d’usage »… L’un et l’autre pourraient bien contribuer positivement à l’efficacité sociale et au revenu national. Pourquoi ne pas partir des cotisations sociales et du financement des actifs des entreprises par endettement?

La société est-elle prête à organiser une économie sur le principe du commun plutôt que sur celui de la propriété ?

L’outil pour cette transformation pourrait-il être un « fonds socialisé d’investissements » susceptible de nous faire renouer avec « ce que les expériences du XXe nous ont légué de meilleur » ? Pourquoi s’interdire de recréer la richesse collective dilapidée en privatisations prédatrices, faute de continuer à générer des volumes de « croissance » factice ? Cette richesse-là, c’est bien connu, ne se crée pas par le haut mais « par en bas ».

 

Benoît Borrits, Au-delà de la propriété – Pour une économie des communs, La Découverte, 248 p., 19 €

 

La prédisposition de notre espèce au pillage est-elle compatible avec la surcharge démographique qu’elle fait peser sur un environnement dégradé ? l’anthropologue Paul Jorion rappelle dans son nouveau livre la course engagée entre, d’une part, la destruction de nos conditions de vie et d’autre part, la recherche de planètes à coloniser voire notre remplacement par nos machines.

 

Notre espèce invasive et colonisatrice aurait-elle d’ores et déjà fait le deuil de sa planète natale comme d’elle-même ? Alors « ingénieur financier » à Countrywide Financial (2005-2007), Paul Jorion avait une vue imprenable sur l’emballement de la machine infernale à concentrer les richesses et à broyer les vies.

Ayant vu tout se défaire notre belle mondialisation occidentale au nom d’une folle « maximisation des profits » qui a précipité sa chute pour la protection de quelques intérêts particuliers, il a beaucoup réfléchi à la destinée d’une espèce jadis laborieuse acharnée tant à la destruction accélérée de ses propres conditions de vie qu’à son remplacement par un ersatz technologique : « L’homme n’a que la Terre à sa disposition. Le choix qui s’offre alors à lui est soit de périr en dépassant la capacité de charge de sa planète vis-à-vis de lui-même, soit de voir sa population considérablement réduite en raison de la concurrence qui fait désormais rage entre ses représentants qui se disputent des ressources devenues rares, soit d’envoyer une partie de sa population coloniser d’autres planètes, soulageant ainsi la capacité de l’environnement à entretenir la fraction qui demeurera sur la Terre. »

Spécialiste de la formation des prix, il a rappelé la liquidation des fondamentaux par un « secteur financier accro au profit sans limite » qui ponctionne la richesse créée et se verse des dividendes sans qu’il n’y ait de bénéfices pendant les banques centrales créent de la monnaie sans que cela corresponde le moins du monde à une véritable création de richesse.

La « nouvelle dynamique sur le marché de l’emploi » fait précisément disparaître les emplois du fait d’un développement technologique exponentiel qui nous fait consommer chaque année «  l’équivalent de 1,6 planète en termes de ressources ». Et, alors que les traders se retrouvent supplantés par des programmes d’optimisation d’achats/vente, voilà que le « transhumanisme » prétend remplacer « la base carbone de l’humain par une base silicium » voire entériner « l’autodomestication humaine »…

En 2008  les Etats ont dû se porter au secours du secteur financier pour régler les pertes spéculatives dues aux paris perdus entre financiers et voilà que ça recommence avec une masse accrue de promesses financières et de paris spéculatifs émis dans le monde… Après avoir vécu depuis sept décennies sur le postulat de la « croissance » (comprendre « destruction de la planète »…) et nous être laissé phagocyter par une sphère financière à son seul service, l’urgence exigerait de déconnecter sans tarder nos jeux spéculatifs de l’économie réelle (la gestion de la maison commune…), afin de ne pas précipiter « l’arrêt de mort » de l’espèce. Mais quel « décideur » ou « responsable » manifeste ce sens de l’urgence ?

En Chine, le fatalisme n’est pas une option de civilisation : pas de dogmatisme stérile ni de prévalence de l’individuel sur le collectif. Mais du pragmatisme adaptant des recettes d’ailleurs et accommodées à un fonds de sagesse millénaire. Mao Tsé-Toung (1893-1976) avait importé le marxisme-léninisme et le président Xi Ping réalise la synthèse de ce qu’il est impossible de tenter avec ses axes clés combinant néo-maoïsme « moral et égalitariste » et néo-confucianisme, « facteur d’ordre et d’harmonie dans la relation entre la masse des citoyens aspirant aux libertés individuelles et les institutions assurant un ordre global ».

La Bourse de Pékin est menacée ? Le Parti décide l’interdiction de la vente à découvert, la suspension de la cotation de nombre de sociétés et en appelle au sens civique des intervenants tout en enquêtant sur les enrichissements spectaculaires.

Après avoir brossé le panorama de ce que l’humanité a pu comprendre de son destin, Paul Jorion en appelle à la détermination de tous ceux dont la foi en un avenir habitable s’accompagnerait de bonnes pratiques – le salut exige autant de croyants que de pratiquants.

Paul Jorion, Défense et illustration du genre humain, Fayard, 380 p., 20 €

 

Le philosophe Jacques Rancière livre le contenu de conférences données en ex-Yougoslavie et ouvre la profondeur d’un espace de pensée mêlant esthétique et philosophie politique. Ce qui  se joue dans les révolutions politiques et esthétiques modernes, serait-ce le tissage d’un fil commun exprimant un « potentiel de vie commune » ?

 

 

Faut-il faire son deuil des grandes espérances collectives d’antan et des promesses de justice ? Faut-il vraiment prendre la fin proclamée des « grands récits » pour parole d’évangile et se résigner à l’insoutenable? Celui d’une « globalisation » exigeant de « nécessaires adaptations » aux « flux et reflux du marché » ?

Dans son nouveau livre, Jacques Rancière brasse la riche matière de notre rapport au temps, c’est-à-dire à un présent « déclaré absolu », d’un « présentisme » qui piège chacun dans l’immédiat, l’emballement des horloges et les fausses urgences. Il analyse les diktats de la « postmodernité » de notre spongiforme société « postindustrielle » proclamant la « fin des grands récits » tout en avançant insidieusement son propre récit régressif émaillé d’ « éléments de langage » (« réforme », « crise », « globalisation, etc.) aussi anesthésiants que dissolvants de toute forme de solidarité et de communauté de destin.

 

Un certain « sens de la réalité »…

 

Mais d’abord, qu’est-ce qu’un « récit » ? Et une fiction ? Le philosophe rappelle que celle-ci est d’abord une « structure de rationalité » : « Elle est la construction d’un cadre au sein duquel des sujets, des choses, des situations sont perçus comme appartenant à un monde commun, des événements sont identifiés et liés les uns aux autres en termes de coexistence, de succession et de lien causal. La fiction est requise partout où il faut produire un certain sens de réalité. »

Le cadre est fixé depuis La Poétique d’Aristote qui a « mis en place en Occident les principes de la rationalité fictionnelle » et construit un « modèle d’intelligibilité de l’action humaine ».

Au fond, qu’est-ce qui constitue notre seule vraie richesse sur Terre ? Assurément, le temps de vie encore devant nous. La grande question est celle de notre rapport au temps – celui qui fuit les uns et dont les autres disposent à leur guise, s’étant « juste donné la peine de naître » pour devenir rentier du temps des autres… Y aurait-il juste ces « deux manières d’être dans le temps » ? Et une inégalité fondamentale entre ces « deux manières d’être dans le temps » – et de le dire, ou pas ? Alors que les uns sont piégés dans « le temps du quotidien » et les contraintes du « travail exploité », les autres « maîtrisent le temps des fins ». Tous les récits d’émancipation  rencontrent « le problème fondamental du temps comme forme de vie ». Ainsi, le temps n’est pas simplement la ligne tendue entre un passé et un futur », il est « aussi et d’abord un milieu de vie, une forme de partage du sensible, de distribution des humains en deux formes de vie séparées : la forme de vie de ceux qui ont le temps et la forme de vie de ceux qui ne l’ont pas ».

Là serait « la ligne de séparation la plus profonde » entre humains jetés au monde : il y aurait ceux jetés du bon ou du mauvais côté de ce « partage des formes de vie ». Voilà pourquoi « l’émancipation est d’abord une reconquête du temps, une autre manière de l’habiter », de « tenir un corps et un esprit en mouvement » dans un monde en délitement hanté de présumées réalités fugitives et d’apparences transitoires.

Ce que l’on appelle la « globalisation » requiert la « mise en concordance » de deux temps : « le temps rationnel du processus global de la production et de la distribution capitaliste de la richesse et le temps empirique des individus habitués à la temporalité des choses qui arrivent « les unes après les autres » – par exemple le temps de la paie après celui du travail et celui de la retraite après les années de travail ».

 

La « nécessité historique »

 

Voilà qu’à la fin du XXe siècle, le scénario de ce qui fait société est revu au nom de la « nécessité historique » pour rationaliser la domination, encore et toujours : « La condition de la prospérité à venir, c’était la liquidation de ces héritages d’un passé dépassé qui s’appelaient code du travail, lois de défense de l’emploi, sécurité sociale, systèmes de retraite, services publics ou autres. Ceux qui bloqueraient la voie du futur étaient ces ouvriers qui se cramponnaient à ces vestiges du passé. Pour châtier ce péché contre la nouvelle justice du temps, il fallait d’abord le renommer. Les conquêtes sociales du passé furent rebaptisées « privilèges » et la guerre fut engagée contre ces privilégiés égoïstes qui défendaient leurs avantage acquis et leurs intérêts à court terme contre l’avenir de la communauté. »

Ce qui est appelé fort opportunément « crise » n’est que « l’état normal d’un système gouverné par les intérêts du capital financier » – l’autre nom de cette « nécessité historique nommée globalisation qui commande la destruction de toutes les entraves au triomphe du libre marché ».

C’est ce qui creuse non moins opportunément l’écart entre les ignorants (pour qui « la crise » signifie baisse de salaire, perte d’emploi ou d’acquis sociaux et précarité généralisée) piégés dans l’infortune d’une « servitude renouvelée », tentant en vain de reconquérir le temps qui leur est refusé, et les initiés qui vivent la bonne fortune d’une liberté sans freins comparable à celle d’un renard dans un poulailler – ou d’un « maître des horloges » assuré de canaliser l’écoulement du temps à son seul profit.

Face à cette coexistence de temporalités différentes dans nos cités marchandes, le philosophe rappelle que la « théorie des grands récits perdus masque cette tension non résolue entre deux manières de raconter le temps » et que la lutte contre ce partage du temps est au cœur des révolutions politiques et esthétiques modernes.

Comment « recréer un espace et un temps communs », une « forme de vie commune » ? Quelles « expériences de production, d’échange, de circulation de l’information, de transmission des savoirs et de dispensation des soins » pourraient tisser des réseaux de solidarité en une « forme de vie commune affranchie de la hiérarchie des temps et des capacités » ? L’art, la danse, la poésie, le cinéma pourraient-ils « construire un nouveau sens commun, un nouveau tissu sensible » pour réajuster l’ordre des choses vers l’avènement d’un monde commun moins veule, allégé des mauvaises fables qui le plombent ?

« Il est plus tard que tu ne crois » déclarent péremptoirement certains cadrans solaires provençaux. A l’heure où la capacité de raconter des histoires ou le désir de fiction désertent le champ des arts et de la « création contemporaine », rien n’arrête pour autant la détermination d’humains cheminant de concert dans la durée en présences vouées à s’y affirmer ou s’y défaire. La flèche du temps se briserait-elle contre la « fable contrariée » de l’organisation volontariste de nos vies et de nos sociétés ? Ceux qui luttent juste pour reconquérir le temps qui leur est refusé cautionneraient-ils même par inadvertance ou ignorance le récit lancinant de l’éternel retour, celui des fatalités, des inégalités et des iniquités auxquelles l’on se résigne bien trop aisément, faute d’une véritable nécessité narrative d’un tout autre ordre ? Quelle puissance d’interpellation pourrait-elle encore élargir le champ de conscience d’une espèce qui pourtant cultive le pouvoir de se réinventer ?

 

Jacques Rancière, Les temps modernes – Art, temps, politique, La Fabrique, 158 p, 13 €

 

 

Les propriétés de la mécanique quantique annoncent des applications techniques « révolutionnaires » dont la création d’ordinateurs au potentiel vertigineux…

 

« L’intuition quantique » expliquera-t-elle le monde ? La « subtilité de l’indétermination quantique » nous en donnera-t-elle la maîtrise ?

Depuis l’invention du télégraphe de Chiappe (1791), l’espèce émergente de l’homo quanticus du XXIe siècle est mitraillée de myriades d’informations lui parvenant à la vitesse de la lumière par le canal de micromachines, « héritiers en ligne directe de cette part de la physique que l’on a appelée « mécanique quantique »…

Jusqu’alors domaine réservé des chercheurs et théoriciens, la « physique quantique », qui règne sur le monde des atomes et particules pour explorer les constituants ultimes de l’univers, investit un monde technologique et industriel ultraconcurrentiel.

De quoi s’agit-il ? Le mot « quantum » désigne la plus petite unité qui puisse être assimilée à une particule. Au début du XXe siècle, Einstein et Max Planck avaient démontré la nature quantique de la lumière, à la fois onde et particule. Ainsi, un photon est un quantum de lumière car il ne peut être divisé en de plus infimes particules. A quel « endroit » les photons se transforment-ils en ondes lumineuses ? Les conclusions de la physique quantique seraient de nature à susciter nombre d’interrogations quant aux rapports du corps et de l’esprit : à quel point précis la pensée se transforme-t-elle en particules et dicte-t-elle sa réalité au corps ? L’étude de guérisons dites « miraculeuses » permettrait à la médecine de faire un… saut de conscience quantique dans la connaissance du « corps pensant » de l’homme… Notre organisme n’est-il pas tout à la fois immuable et en perpétuelle transformation ?

 

La seconde « révolution quantique »

 

En 1984, le journaliste Sven Ortoli et l’ingénieur Jean-Pierre Pharabod chantaient le corps quantique avec Le Cantique des quantiques qui reçut un fort bon accueil (85 000 exemplaires vendus et une demi douzaine de traductions). Depuis, la « seconde révolution quantique » promet une puissance de calcul prodigieusement démultipliée par l’ordinateur quantique… d’ici quelques décennies tout de même…

La théorie des quanta des années 60 a ouvert a voie à des applications techniques « révolutionnaires » – ainsi en matière de cryptographie grâce aux étranges propriétés des particules : à la plus grande surprise des équipes de recherche du monde entier, la Chine propulsée « laboratoire du monde » a réalisé la première vidéo-conférence par cryptage quantique entre deux continents… L’ « intelligence artificielle » pourrait bien être la grande gagnante du calcul quantique – et l’humain sommé de s’y adapter…

Pour les deux auteurs, « nous chevauchons deux mondes totalement différents » : « Dans le premier, les horloges font tic tac et messages ou messagers parcourent les chemins à une vitesse inférieure ou égale à celle de la lumière. Dans le second, l’espace et le temps semblent ignorés, comme dans le monde d’Alice et de la Reine-Rouge. Univers différents mais mutuellement indispensables (…) Sans doute est-il difficile de concevoir le lien qui pourrait exister entre les particules et nous. Sûrement sommes-nous très loin de comprendre le passage entre les deux mondes. »

L’avenir sera-t-il quantique, ainsi que cela est de plus en plus claironné avec une désarmante assurance ? Indéniablement, une application assurant des télécommunications inviolables confère un avantage stratégique majeur – et devrait susciter d’utiles débats pour penser l’éthique des données.

Plus fondamentalement peut-être, la connaissance de la « mécanique quantique » de l’organisme pourrait bien permettre un accès à cette réalité qui nous constitue, jusqu’à la maîtrise de cette impulsion d’intelligence vitale qui structure l’univers et répare les corps : suffirait-il de trouver la « bonne fréquence » ? La vague et l’océan ne participent-ils pas de la même réalité ? C’est lorsque la vague retombe qu’elle renoue avec sa source dans l’océan… La connaissance d’une « réalité quantique » permettrait-elle d’élargir la conscience vers une vie plus riche ? Nous permettrait-elle de remodeler notre « réalité » hors des limites convenues jusqu’alors puisque l’infini serait à la portée de notre intelligence, artificielle ou non inhumaine ?

Pour l’heure, l’humain est voué à s’accommoder de son enracinement, de sa nature ainsi que de la gravité avant de pouvoir s’en affranchir vers un futur à l’avenir aussi incertain que son « salut »…

Sven Ortoli et Jean-Pierre Pharabod, Métaphysique quantique – les nouveaux mystères de l’espace et du temps, La Découverte/Poche, 142 p., 8 €