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« Transition écologique » et « croissance verte » claironnées à tous vents seraient-elles le faux-nez d’une glaçante dystopie high-tech ? Au-delà du mirage d’un modèle prétendument vertueux, une autre définition et une véritable pratique d’une « écologie » vraiment « responsable » s’imposeraient-elles ? L’économiste Hélène Tordjan rappelle l’urgence de sortir d’un rapport fondé sur l’exploitation sans limites des ressources naturelles comme des êtres humains et met en garde contre l’intrusion systématique de la technologie dans tous les domaines de la vie.

La frénésie spéculative issue de la « nouvelle économie » des années 90 n’a pas désarmé depuis. Elle fait toujours rage, se rallume à la frénésie scientiste et se focalise sur les « possibilités de combinaisons presque infinies » ouvertes par des « secteurs de pointe » comme les nanotechnologies (N), les biotechnologies (B), les sciences de l’information (I) et de la cognition (C) fondues dans le « langage de la complexité ». C’est la « convergence NBIC », un projet de « bioéconomie » promu par les instances internationales dont Hélène Tordjman fait remonter la genèse à la conférence « Des technologies convergentes pour améliorer la performance humaine » tenue en décembre 2001 à Washington. Un rapport paru en 2002 précise ce projet d’une humanité « augmentée » et « irrigue » les cercles de décideurs. Ainsi, l’Europe a « adopté l’objectif de convergence technologique ». Un scientifique et « transhumaniste » décomplexé, Kevin Warwick, déclare en 2002 : « La technologie risque de se retourner contre nous. Sauf si nous fusionnons avec elle. Ceux qui décideront de rester humains et refuseront de s’améliorer auront un sérieux handicap. Ils constitueront une sous-espèce et formeront les chimpanzés du futur. »

Hélène Tordjman met en garde contre une dystopie vert-de-gris plutôt que vert tendre qui fonctionne par « l’intelligence artificielle » en faisant l’économie de l’humain comme du vivant : « la « transition écologique et numérique, un des derniers noms de la croissance verte, ne s’annonce pas vraiment verte ni douce aux êtres vivants et à la nature ».

La « dématérialisation de la nature »

De puissants intérêts à la manoeuvre font miroiter avec insistance les supposées « solutions » d’une économie « décarbonée » ainsi que d’une « croissance verte » parfois appelée « bioéconomie inclusive ».

 Outre le mirage des « énergies renouvelables » (panneaux solaires, éoliennes, etc) et des voitures électriques proclamées « propres » qui ne constituent pas une réponse appropriée à nos problèmes énergétiques, les industries NBIC lancent des projets tenant tout à la fois d’une liste à la Prévert et d’un catalogue d’aberrations : envois de nanoparticules dans l’atmosphère, « fertilisation » des océans, fabrication de « micro-organismes n’ayant jamais existé pour leur faire produire de l’essence, du plastique ou les rendre capables d’absorber des marées noires », transformation de « l’information génétique de tous les êtres vivants en ressources productives et marchandes », « semences augmentées » ou fabrication de « plantes réfléchissantes » pour jouer sur les rayons lumineux, mise au point d’organes artificiels, multiplication de capteurs et de « systèmes intelligents » susceptibles de remplacer l’homme à tous les étages, etc.  Sans oublier la financiarisation des « services écosystémiques » rendus gracieusement par la nature comme l’attribution d’un prix à la pollinisation voire à la beauté d’un paysage.

Hélène Tordjman démontre que les promoteurs d’une économie présumée « délivrée du charbon et du pétrole » s’acharnent plutôt à sauvegarder le modèle hyperindustriel qui est la cause de la dévastation écologique en cours et rappelle : « Puisque, par définition, il est à peu près impossible de prévoir les trajectoires des systèmes complexes, l’ambition d’instrumentaliser par la science et la technique les processus biologiques, les dynamiques climatiques et géologiques ou les institutions sociales avec l’intention d’en maîtriser les résultats agrégés devrait paraître vaine. »

Aujourd’hui, le phénomène de marchandisation de « choses non produites en vue d’un échange marchand mais devenues marchandises à travers un processus à la fois économique, juridique et politique compliqué et souvent violent » prend la forme inédite d’une « dématérialisation » de la nature, « transformée en information ». Ainsi, parallèlement à la « digitalisation » de nos sociétés, les plantes et les animaux sont « réduits à leur dimension d’information génétique », en « services écosystémiques » voire en « actifs financiers »…

Economiste et maîtresse de conférences (Université Sorbonne Paris-Nord), elle montre que « la plupart des réponses apportées aujourd’hui aux défis écologiques reposent sur de fausses solutions, hyper-technologiques, sophistiquées et souvent hors-sol ». C’est l’évidence : « Tant que la sphère financière « choisit » de développer ces hautes technologies fondées sur une maîtrise illusoire, elle ne pourra pas être verte »…

Mais le projet de « société technoscientifique » instrumentalisant les êtres humains et la nature s’accélère avec l’enseignement à distance, la 5G, la télémédecine, les drones, le commerce en ligne généralisé, la prolifération des « systèmes intelligents », des « outils d’aide à la décision » et autres « assistants artificiels » : il s’agit bien de « croiser et d’analyser les milliards de données générées par tous les objets connectés », des smartphones aux voitures « autonomes ».

Mais l’extraction et le raffinage des « terres rares » indispensables à la fuite en avant des technologies dites « propres » n’en finissent pas de dévaster l’environnement – en aggravant la dynamique d’un modèle extractiviste et productiviste, « amorcé avec les débuts de la modernité occidentale d’une rupture radicale entre l’être humain et les règnes animal, végétal et minéral ».

Bien entendu, il n’est pas question de produire moins et de « d’alléger nos prélèvements sur la nature ». Au contraire, il s’agit de croître et d’accumuler, encore et toujours. Et donc, de fabriquer toujours plus de gadgets électroniques et addictifs mais à partir « d’autres matières premières que le pétrole et ses dérivés »…  Justement, les « outils de la biologie de synthèse permettent de transformer la biomasse (c’est-à-dire tout ce qui vit ou a vécu sur Terre, mais non fossilisé) en divers produits auparavant issus du pétrole, plastiques et carburants au premier chef ».

Telle est la folle logique d’un système qui ne peut « survivre que par la croissance, en explorant sans fin de nouveaux domaines de valorisation du capital ».

La « course vers la catastrophe »

 Structurellement, le système agro-industriel est mortifère pour les humains et la nature. Ses nuisances sont exacerbées par le déploiement des nanosciences, Big Data, intelligence artificielle et autres biotechnologies investissant les champs pour les transformer en « désert vert » se substituant aux cultures vivrières… Mais à quoi donc peut servir un drone hors de prix pour « surveiller » une modeste parcelle de deux hectares en monoculture ?

Le développement des agrocarburants révèle comment la « société occidentale mondialisée » compte répondre  à la dégradation écologique : par « l’innovation scientifique et technique », encore et toujours plus… Ainsi, en poursuivant l’objectif exclusif de la diminution des émissions de gaz à effet de serre (GES) et en « négligeant toutes les autres dimensions de la nature, elle est prête à détruire forêts, prairies et autres écosystèmes et à transformer la Terre en désert, mais en désert décarboné ». La vie, issue de la chimie du carbone, n’est-elle pas précisément un processus « carboné » ? Faute de réfléchir à la « démesure de la consommation énergétique » suscitée par cette approche hypertechnique et parcellisée des problèmes, ne compromet-on pas jusqu’à la possibilité même de se nourrir ?

Est-ce en remplaçant la biodiversité dévastée par une « biodiversité artificielle » à partir de la fabrication de nouveaux organismes et en numérisant toutes les ressources génétiques mondiales que le capitalisme hyperindustriel et extractiviste compte se perpétuer ?

La promesse de « lendemains verts et profitables» n’est guère tenable et la véritable urgence écologique exige d’en finir avec la « financiarisation des esprits » comme avec cet acharnement technolâtre à instrumentaliser « les processus biologiques, les dynamiques climatiques et géologiques ou les institutions sociales ». Le « social » sur notre planète surexploitée, s’étendrait-il désormais à tous les vivants ?

Or, les choix fondamentaux concernant l’avenir de la planète et de l’espèce humaine sont « essentiellement faits par des experts travaillant de concert avec les grandes firmes transnationales en dehors de tout processus démocratique »… Les lobbies pèseront-ils longtemps encore sur la survie de tous en imposant leurs « solutions » hyper-technologiques et en s’appropriant les processus au fondement de la vie sur Terre ? Cet appropriation génère systématiquement une expropriation dont la mesure n’est pas prise par les « intéressés » présumés « pensants »…

Alors que l’agriculture industrielle dévore la majorité des ressources pour nourrir une infime minorité, l’Office européen des brevets délivre des brevets sur des « séquences génétiques » assimilées à des inventions, ce qui aboutit à une « enclosure des processus vitaux », exacerbée par la numérisation des ressources génétiques mondiales… Une forêt n’est plus vécue comme une population d’arbres en interaction avec d’autres vivants mais perçue comme un « stock de biomasse » à exploiter sans vergogne…

Le remède à tout ça ? Hélène Tordjman rappelle : « La transformation radicale des systèmes agraires est une urgence écologique, de souveraineté alimentaire et de santé politique ». En somme, les humains devront reprendre la Terre aux machines qui la dévastent, à la machinerie du « New Deal numérique » et « infléchir la trajectoire » de leurs sociétés » afin d’instaurer des « relations plus harmonieuses » avec la nature nourricière. Un « changement de cap » qui passe notamment par des communautés actives se donnant des règles efficientes de « gestion des ressources communes », l’extension d’un système semencier reposant sur les semences paysannes et l’abolition de la propriété intellectuelle sur les organismes vivants : « Nul besoin d’OGM, d’agriculture connectée et autres délires high-tech pour nourrir la planète ». Nul besoin non plus d’injonction de rentabilité de l’homme sur la nature – la Terre n’en tournera que  mieux dans son axe.

Paru dans Les Affiches d’Alsace et de Lorraine

Hélène Tordjman,  La croissance verte contre la nature – critique de l’écologie marchande, La Découverte, 352 p., 22 €

L’automobile est-elle encore une  machine qui nous transporte ou un smartphone sur roues qui siphonne nos données personnelles ? Le philosophe-mécanicien Matthew B. Crawford vit la conduite comme un acte de philosophie politique et nous alerte sur la marche forcée du « progrès » :  notre addiction à une automatisation aliénante supposée nous décharger de pratiques élémentaires comme la navigation ou la locomotion pourrait bien nous valoir une sortie de route…

La technologie nous embarque dans une « expérimentation sociale  qui n’a rien d’anodin » alerte Matthew B. Crawford, chercheur à l’université de Virginie. Le philosophe avait oeuvré dans l’« économie du savoir » en dirigeant un think thank conservateur à Washington avant… d’ouvrir un atelier de réparation de motos. Une expérience relatée dans un premier essai célébrant le « faire », best-seller dès sa parution outre-Atlantique en 2009 – traduit l’année suivante aux éditions de La Découverte. Il  rappelle des fondamentaux bien oubliés : alors que l’individu techno-zombifié se laisse griser par une fuite en avant technologique vécue comme une extension de sa volonté de puissance infantile,  le métier de réparateur, en revanche, consiste à se mettre au service de ses semblables et à restaurer le fonctionnement des objets dont tous dépendent.   Prendre soin des choses, n’est-ce pas aussi s’inscrire dans une communauté véritable se nourrissant et s’irriguant de ses solidarités ? De même, la route n’est-elle pas un « espace de confiance mutuelle » et de bonnes pratiques ?

 « Le plaisir de conduire, rappelle Crawford, c’est le plaisir de faire quelque chose ; de sentir toutes nos facultés activement engagées dans un réel qui nous résiste ».

Obsolescence programmée et « faux environnementalisme »

Le réparateur de machines à rouler constate que les incitations gouvernementales (« primes à la casse », etc.) à se débarrasser de son vieux véhicule pourtant encore parfaitement utilisable sous prétexte de « responsabilité écologique » génère des coûts environnementaux cachés. Mais la facture s’annonce abyssale… Les « vieux tacots » seraient-ils une « épine dans le pied » vacillant d’un futur sans avenir ? Loin de traduire une nostalgie du passé, l’attachement à sa voiture manifeste un « rapport affectueux au présent qui fait que l’on chérit ce qui existe réellement parce que l’on en apprécie la valeur » – à commencer par sa valeur d’usage…

Ainsi, les « artistes de l’improvisation automobile » qui fréquentent les casses sont à la source tant d’une véritable économie de la récupération que d’une économie morale. En refusant de passer au laminoir de la « logique obligatoire du Nouveau » alors que leur vieille voiture est décrétée « nuisance publique », se feraient-ils les défenseurs d’une « forme de richesse intergénérationnelle, à caractère à la fois matériel et sentimental » ?

Manifestement, le « faire » par soi-même, en réparant les objets du quotidien comme nos automobiles, permettrait d’être en prise avec le monde.  Tout comme l’acte de rouler à bord d’un véhicule non gadgétisé mais toujours vaillant permettrait encore d’exercer son interaction avec le monde ainsi que son autodétermination. Mais l’exercice de cette caractéristique fondamentale de l’agir humain ne poserait-elle pas aussi la question de la « gouvernance démocratique » ? Et donc celle de « savoir qui a le droit de décider de notre régime de mobilité » ?

Le consommateur d’aujourd’hui, rendu autiste dans sa bulle technologique, ne serait-il pas exproprié de toute capacité de production comme de jugement ? Voire de ses ressources attentionnelles ? Que peut-il encore faire par lui-même dans un environnement prédéterminé ? Le fardeau qui pèse sur lui n’en finit pas de s’alourdir d’addictions et d’injonctions supplémentaires, de dispersions et d’émiettements suscités par tant de sollicitations automatisées  dévorant son « temps de cerveau disponible » …

Matthew B. Crawford entend « inscrire la problématique de l’art de conduire dans la tradition libérale républicaine de la pensée politique ».

L’être humain éprouve particulièrement la fragilité de sa condition dans le fait de se déplacer, jamais exempt de risque. Justement, les « autorités les plus éminentes de l’univers du marché et de la technologie » n’entendraient-elles pas remplacer les aléas de l’existence par des « certitudes robotisées » ?

Donc  « se débarrasser de la faillibilité humaine »  endépossédant les humains de leur « puissance d’agir » voire de leur mode de vie ? S’agit-il de soumettre l’homo automobilis à une obsession de contrôle permanent en le considérant comme des « consommateurs d’expériences fabriquées » ? Ou bien avons-nous encore le choix de nous vivre en créateurs de nos vies, capables d’ « affronter le monde sans filtre » ?

Compétence et confiance

Conduire ne serait-ce pas précisément « exercer notre aptitude à être libres» ?  D’ores et déjà, les « voitures autonomes » laissent augurer d’un « futur sans conducteurs » dans une datacratie qui entend tout contrôler. Mais qui donc a intérêt à imposer sa « propre définition de ce qu’est une automobile, une route, une ville » voire la mobilité elle-même ? Le « complexe industriel-sécuritaire » ?  Et s’il poursuivait d’autres objectifs que la sécurité des usagers du volant ? Et si la logique d’automatisation qui s’étend était un « état d’esprit politique tout autant qu’un projet d’ingénierie» ?

Heureux possesseur d’une Coccinelle Volkswagen (modèle 1975) et d’un coupé Karman Ghia, le philosophe-mécanicien poursuit sa réflexion sur l’avenir de « notre régime fondamental de mobilité », aujourd’hui dicté par des intérêts prétendant « détenir une plus grande autorité du fait de leur pouvoir économique, de leur influence politique ou de leur soi-disant supériorité morale ».

Pourquoi « livrer notre mobilité à un cartel d’entreprises de la Big Tech» ? interroge t-il : « est-ce que nous voulons vraiment, afin d’aller d’un point A à un point B, ne plus utiliser une voiture mais un appareil, c’est-à-dire un portail qui débouche sur des couches superposées de bureaucratie ? »

Car il s’agit bien de ça, en parlant de « technologie » : ce terme n’est pas utilisé à propos d’un marteau ou d’une brosse à dents, mais réservé à des « appareils faits de puces et de machins en silicium » : « Ce qui fait qu’un appareil est « de la tech », c’est qu’il sert de portail à une bureaucratie. Il est impossible de s’en servir sans avoir à s’impliquer soi-même dans une vaste organisation qui jouit d’un quasi-monopole dans son domaine ». Cet « appareil » ne nous transforme pas seulement en « bureaucrate non rémunéré » à chaque « téléchargement » de ses conseils techniques et conditions d’utilisation. Il ne dépossède pas seulement de notre autodétermination mais aussi de nos données personnelles, cette « ressource gratuite » puisque non protégée par la loi.

L’auteur voit se préciser derrière la révolution sans conducteur rien moins que « l’avènement du capitalisme de surveillance » analysé par l’universitaire Soshanna Zuboff : « il ne suffit plus d’automatiser les flux d’information sur nous : l’objectif est maintenant de nous automatiser ».

La saturation de nos univers de vie par des appareils numériques pose, au-delà de la question de notre « souveraineté au volant », celle de la « viabilité de la démocratie » : consentirions-nous à une dystopie régressive où nous serions dépossédés de notre disposition à nous accorder mutuellement une présomption de compétence individuelle » ?

 « Compétence et confiance constituent les réquisits minimaux d’un peuple libre, responsable et pleinement conscient » rappelle le philosophe-réparateur. Consentirions-nous à ce que notre trajet domicile-travail, jusqu’alors une « activité réelle effectuée dans le monde tangible et demandant toute notre attention », soit silicolonisé par une implacable logique de surveillance et de profit ?  Consentirions-nous à une contre-société qui nous obligerait à « acheter des produits que nous ne pourrons jamais posséder, pendant que nos paiements financent notre propre surveillance et notre propre coercition » ?

L’automobile « inintelligente » d’antan, sans gadgets électroniques incorporés, était vécue comme un refuge et un outil de liberté. N’est-elle pas en voie désormais de devenir un « article de luxe » grâce précisément à cet espace de liberté qu’elle préserve du calculable, du traçable et du prédictible ?

 Ce qui est en jeu dans cette emprise de la prise de décision algorithmique, rappelle Matthew B. Crawford, c’est « la qualité même de l’autorité institutionnelle et la façon dont nous la vivons ». Précisément, « les infrastructures qui reposent sur un idéal de contrôle trop rigide font obstacle à l’exercice de nos capacités humaines, nous empêchent d’exploiter au mieux les formes d’efficacité sociale qu’elles engendrent et entraînent au contraire l’atrophie de notre humanité ».

Lorsque le conducteur n’aura plus sa place au volant de son automobile ni dans sa ville ultraconnectée (smart city) ni même le contrôle de sa vie tout aussi connectée, sera-t-il arrivé au bout d’un « héritage libéral » supposé acquis ? Et l’espèce présumée humaine au bout de son histoire comme de sa route ?

Paru dans Les Affiches d’Alsace et de Lorraine

Matthew Crawford, Prendre la route, La Découverte, collection « Cahiers libres », 368 p., 23 €

La juriste Marine Calmet  propose d’échanger notre « modèle de domination » pour « devenir gardiens et gardiennes de la nature » et d’énoncer un nouvel « écosystème » de droits qui protègeraient plus efficacemment les intérêts de l’ensemble des espèces.

Aujourd’hui, il est question plus que jamais de « sauver la planète » quand il ne s’agit pas « sauver le climat » ou de « protéger la nature »… L’espèce humaine aurait-elle reçu la planète en intendance pour la « protéger » ? Jusqu’à présent, elle y opérait des prélèvements de ressources croissants afin d’assurer son confort thermo-industriel.  La poursuite de notre aventure vitale est-elle encore concevable avec cette vision d’une espèce prédatrice du vivant, considérée comme issue d’un « règne supérieur », qui tirerait ses ressources de la planète de façon surplombante ? L’Homo sapiens qui se rêve illimitatus n’a-t-il pas été façonné par une co-évolution plus ou moins harmonieuse avec les milieux qui maintiennent sa possibilité d’exister ? Ecologistes et juristes de l’environnement s’accordent sur cette évidence : c’est ce monde de relations qui nous fait. Pourtant, nous ne faisons pas monde commun avec « la nature ». Notre espèce n’est-elle pas devenue « la plus grand menace tant pour la vie sur terre que pour elle-même » ? interroge Marine Calmet : « Notre modèle social s’est progressivement éloigné de la nature, développant une relation de domination et d’exploitation qui pourrait bien conduire à une altération irréversible des conditions de vie sur Terre ».

 Une espèce qui s’aime si peu voire hait son engeance, à en juger les conflictualités en cours, peut-elle vraiment prendre soin des autres espèces et de notre commun socle vital ?

Confierait-on la garde du poulailler au renard ? Ou la sécurité de la bergerie aux loups ? Pourtant, certaines des multinationales les plus polluantes sont parties prenantes voire sponsors des conférences internationales « sur le climat » (COP) et exercent leur emprise sur les « politiques climatiques » en rejetant toute possibilité de régulation contraignante susceptible de restreindre leurs activités et de limiter leurs « profits ».

Aussi, la place de l’humanité « au sein de la communauté du vivant » peut-elle être reconsidérée ?

 Et si, de « maître et possesseur de la nature »(selon Descartes), l’humain s’assumerait désormais en « gardien de la nature » ? Ce terme de « gardien », rappelle Marine Calmet, engagée dans une lutte fructueuse contre le lobbying derrière portes closes, renvoie au mouvement des droits de la nature :

« Pour reconnaître les droits de la nature, il faut entériner que les fleuves, les forêts, les montagnes ou toute autre entité naturelle, ont le droit inaliénable d’exister comme le reconnaît la Déclaration universelle des droits de la Terre-Mère, proclamée en 2010 en Bolivie au cours de la Conférence mondiale des peuples sur le changement climatique. Ce texte énonce douze droits de la nature et treize devoirs de l’être humain envers la Terre-Mère, définie comme « communauté de vie indivisible composée d’êtres indépendants et intimement liés entre eux par un destin commun ».

Le lien à la terre ne relève pas de la « propriété » mais devrait traduire « l’interdépendance entre la tere nourricière et ses gardiens ».  Ainsi, pour l’avocat sud-africain Cormac Collinant, si nous voulons « revendiquer et protéger les droits humains, la logique nous impose de reconnaître simultanément ceux des autres membres de la communauté du vivant ».

Nos fermiers, bergers, maraîchers ou pêcheurs ne sont-ils pas déjà « gardiens de la nature » sur le territoire, au flanc des montagnes, dans les plis des vallées comme sur les côtes venteuses de la douce France ?

Vers une « révolution copernicienne » ?

Juriste en droit de l’environnement, Marine Calmet commence son parcours initiatique en février 2018 sur les traces de l’écrivain uruguayen Edouardo Galeano (1940-2015), auteur notamment de l’ouvrage mémorable Les Veines ouvertes de l’Amérique latine (2001), en s’engageant pour la défense des droits des peuples autochtones en Guyane. Car le sous-sol de l’Amazonie guyanaise est très convoité par de nombreux acteurs du marché de l’or, dont la compagnie La Montagne d’or qui annonçait, en juin 2017, son intention d’exploiter un gisement alluvionnaire appelé « Boeuf Mort » puis un projet de méga-mine à ciel ouvert. A ce jour, le combat du collectif Or de question, dont Marine Calmet est porte-parole, contre ce projet écocidaire n’est pas fini : la compagnie Montagne d’or a « même obtenu de la justice la prolongation de sa concession minière face à un gouvernement aux abonnés absents »… Entretemps, la justice reconnaît en Colombie le 5 avril 2018 que la forêt amazonienne est un « sujet de droit »…

Un pied en Amazonie et l’autre en métropole, Marine Calmet participe en septembre 2019 à la création du programme Wild Legal qu’elle préside depuis : « Nous avons décidé de créer une école engagée pour la reconnaissance des droits de la nature qui soit également un incabateur des prochains procès, innovant grâce à la jurisprudence du vivant ».

La première campagne est « dédiée à la protection des droits de l’Amazonie et de ses gardiens et gardiennes face au fléau de l’orpaillage illégal ». Ainsi, elle s’engage auprès de l’Organisation des nations autochtones de Guyane, de l’association des femmes victimes du mercure et de l’organisation écologiste Maiouri Nature Guyane à « imaginer une nouvelle procédure juridique pour obtenir la reconnaissance des droits du fleuve Maroni, violés par la contamination au mercure, un métal utilisé par les orpailleurs clandestins pour extraire l’or ».

Marine Calmet prend acte d’une évolution juridique qui bénéficie aux entreprises, « groupements humains à but lucratif dotés de droits propres, similaires à ceux des humains : le droit de propriété, la protection du secret des affaires, de l’image et de la réputation »…

Notre civilisation thermo-industrielle extractiviste repose sur la protection de la propriété individuelle et « s’est bâtie à partir de la vision d’un monde constitué de ressources à exploiter, qu’elles soient naturelles ou humaines ». Son modèle économique « prend à la terre sans rendre à la terre ». Il repose sur « l’injonction de produire toujours plus, pour vendre toujours plus et faire grimper les profits, sans prendre en compte la finitude de notre planète et donc l’incapacité de ce système à se survivre à lui-même ». Or, nous ne pouvons pas « établir une société pérenne si les lois que nous établissons pour nous gouverner sont incompatibles avec celles qui régissent le système Terre et conduisent à son effondrement ».

Marine Calmet sent un « basculement historique » permettant d’en finir avec« l’obscurantisme des dogmes économiques et industriels » qui mettaient en concurrence protection de la nature et droits humains : « La seule concurrence qui existe est celle entre les dominés et les dominants, qu’ils soient humains ou non humains. Notre modèle occidental  n’a pas fait qu’imposer des objectifs de croissance contraires aux limites planétaires en puisant les « ressources naturelles », de la même manière il a réduit les hommes au statut de « ressource humaine ».

Marine Calmet imagine de nouvelles instances à cet effet : la Haute autorité des limites planétaires, susceptible par exemple de « mettre un carton rouge » au projet de la Montagne d’or, dont une étude d’impact revèlerait le bilan sur l’environnement, avec la déforestation de 575 hectares de forêt primaire, l’utilisation de 470 000 litres d’eau par heure, la destruction de l’habitat de 127 espèces protégées – sans oublier 50% des émissions des gaz à effet de serre du territorie guyanais…

Le mythe d’une croissance infinie sur une planète finie lui paraît d’ores et déjà « obsolète ». Pour autant, la « révolution copernicienne » en cours exige de « réviser notre manière de penser le monde et d’inclure dans notre langage des mots et des concepts neufs comme l’écocide pour forger de nouveaux récits et bâtir une nouvelle civilisation ». La reconnaissance du crime d’écocide constituerait bel et bien une « avancée juridique indispensable pour protéger la sûreté et la santé de nos territoires et de leurs habitants, humains et non humains ». Tout comme la condition de « gardiens et gardiennes de la nature » déployant ce qu’il faut de « désobéissance créatrice hors des institutions et administrations dévoyées » et de « nouveaux modèles de gouvernance locale, en s’entourant à la fois de scientifiques et de détenteurs de savoirs ancestraux pour s’assurer de la santé de la terre et de la compatibilité des activités humaines avec le respect des équilibres naturels et des limites planétaires ». Annonceraient-elles l’avènement de l’ère du Symbiocène ?

 Pour l’heure, le secteur de « l’énergie verte » aiguise bien d’irrépressibles appétits. Et les injonctions en faveur d’une peu soutenable « croissance verte » menacent  la forêt qui couvre 95%  du territoire de la Guyane. Aux dernières nouvelles, le projet d’une centrale électrique à hydrogène en plein coeur du Parc naturel régional de Guyane impactera davantage encore les peuples autochtones et une biodiversité déjà bien éprouvés. Le combat pour les droits de la nature entrerait-il en collision avec la question ultime des astrophysiciens : « L’Univers n’avait-il pas, quelque part, l’objectif de prendre conscience de lui-même par le cerveau  humain ? ». Le dit cerveau de l’animal métaphysique arrivé au sommet de la chaîne alimentaire se libèrera-t-il pour cette conscience-là, sous la voûte étoilée, serait-ce juste avant une ultime partie de jeu avec le feu ?

Paru dans Les Affiches d’Alsace et de Lorraine

Marine Calment, Devenir gardiens de la nature – pour la défense des vivants et des générations futures, Tana éditions, collection « Le temps des imaginaires », 224 p., 18,90 €

Dans un film documentaire (2019) suivi d’un livre, le réalisateur Robert Salis fait saisir ce qu’est « rendre la Justice » au quotidien, dans l’intelligence de la complexité et la montée des incertitudes. L’ouvrage paru dernièrement aux éditions Calmann-Lévy donne la parole à soixante-cinq des plus grands noms de la magistrature qui témoignent de leur manière de faire appliquer la loi et de l’interpréter dans le meilleur sens possible en améliorant le service public de la justice. « Faillible » parfois parce que « trop humaine », la justice ? Si la pratique judiciaire s’inscrit dans une vision historique, l’essor fulgurant des pratiques numériques la confronte à un défi majeur : gagne-t-elle à s’adapter à la temporalité de ces nouveaux  outils informatiques de « dynamisation des procédures » afin de mieux répondre au niveau d’exigence et d’équipement des justiciables ? L’usage de ces outils ne risque-t-il pas de soumettre l’ordre juridique et judiciaire à celui du calcul ?

« L’homme occidental affronte la loi universelle : naître, vivre et mourir selon la justice » rappelle le juriste Pierre Legendre, éminent anthropologue du droit.

Plus que jamais, le besoin de justice et d’équité demeure inviscéré à la présence aux choses de l’homo faber devenu digitalus qui éprouve la tentation de s’en remettre au juge comme à un « homme de soins » présumé panser un corps social mis à mal.

Justiciables et usagers manifestent cette inextinguible « soif de justice » dans leurs rapports au quotidien. Ils comprennent volontiers la justice comme une vertu immanente, présumée à leur service. Aussi manifestent-ils leur déception lorsque l’administration bien humaine de la justice ne ferait pas la balance entre leurs attentes et un « ordre des choses » souvent perçu comme hermétique ou verrouillé, parce qu’exprimé à travers une langue dont ils ne maîtrisent pas les codes. Ainsi, juger, ce ne serait pas « forcément être juste » ni même… « irréprochable » ? Serait-on fondé pour autant à mettre en cause la « légitimité » de la justice et celle du juge chargé de peser les arguments des parties sur sa balance ? Voire à s’en remettre aux « réseaux sociaux » comme à des « tribunaux expéditifs » ou à des réseaux d’allégeance se déployant à tous les niveaux de l’activité humaine ?

« Comment faire d’une vertu une mission ? D’une qualité un métier ? » interroge Gwenola Joly-Coz, première présidente de la cour d’appel de Poitiers, dans le livre que Robert Salis consacre à cette demande bien humaine de justice et à sa bonne administration. François Molins, procureur général près la Cour de cassation, rappelle que « la justice, dans tous les Etats démocratiques, ne peut se concevoir que dans l’entité juridique de l’Etat dont elle l’une des principales fonctions régaliennes ».

 La justice fait-elle la balance entre l’homme et la Nature dont il s’est arraché ? Entre les petites affaires humaines particulières, parfois bien transgressives, et celle de tous ?  Entre la parole de chacun et celle de l’espèce ?

Manifestement, elle  cherche le « ton juste » en  situation d’incertitude, entre règne de la loi et « gouvernance par les nombres » dans une société d’incertitude croissante plus que jamais centrée sur le développement économique, scientifique et technique. La mise en place d’une connectivité généralisée semble approfondir cet imaginaire cybernétique de « gouvernance par les nombres ». La loi cèderait-elle la place au programme et la réglementation à la régulation ?

Un imaginaire cybernétique ?

Au point de départ des méthodes dites « modernes » de quantification des faits sociaux se pose la question cruciale pour les juges comme pour les juristes, face à l’incertitude : comment juger selon un choix rationnel ?

Katia Dubreuil, juge d’instruction au tribunal judiciaire de Paris, se penche sur les ressorts de la prise de décision et sur le mode d’incarnation de l’impartialité du juge à la lumière d’un programme expérimental d’élaboration d’un algorithme en matière de réparation du préjudice corporel. Le discernement du juge peut-il être guidé par un outil infaillible lui assurant une juste pesée des éléments voire une « juste représentation de la vérité » ?

Indéniablement, l’informatique permet d’épargner des  tâches chronophages grâce à la mutualisation des énergies et un traitement des données accéléré qui allège la charge de travail et améliore le fonctionnement du service public de la justice.

Mais, depuis le pari pascalien au Grand Siècle, un vieux rêve de substitution de la machine à calculer au juge, dans sa fonction d’impartialité, ne se poursuivrait-il pas avec le rôle accru dévolu aux ordinateurs et la tentation d’une administration algorithmique des choses ?  La présidente du Syndicat de la magistrature ne mésestime pas les risques portés par la « révolution numérique » lorsque la loi jusqu’alors tenue comme fondement des obligations entre les hommes, se retrouve placée sous l’égide du calcul économique étendu à toutes les activités humaines  : « La scientificité des algorithmes n’est qu’apparente puisqu’ils reproduisent non seulement les biais à l’oeuvre dans les décisions utilisées pour les élaborer, mais y ajoutent potentiellement d’autres distorsions. Avec les algorithmes, les biais dans l’acte de juger sont ainsi en quelque sorte industrialisés, tandis que la part d’humanité du magistrat, qui permet de relever des élements plus impalpables ou inhabituels, disparaît. »

Car enfin, « l’acte de juger est un acte d’humanité et de courage, accompli par des juges ancrés dans la société, à l’écoute des aspirations des citoyens qui construisent depuis deux cents ans, par leurs revendications de liberté, d’égalité et de solidarité, un terreau de droits fondamentaux dans lequel le juge vient puiser, et qui continuent inlassablement à le nourrir par leurs demandes en justice ».

Quelles que soient les avancées de l’application du calcul des probabilités au gouvernement des hommes et aux questions judiciaires, « l’humanité de la justice n’est pas une faiblesse, elle constitue sa raison d’être, la source ultime de sa légitimité ».

C’est bien le sens de la démarche du réalisateur Robert Salis dont le livre prolonge et enrichit la démarche entreprise par son film documentaire, avec des « juges de toutes fonctions et de toutes régions françaises, en métropole et outre-mer, statuts hiérarchiques et générations mêlées ». Ainsi, rappelle-t-il, ils ont pu porter un regard augmenté sur leur pratique quotidienne, montrer l’humanité en pensée et en actes « au-delà de leur robe », qu’elle soit rouge ou noire, en libérant leur parole « sur des sujets aussi essentiels que l’indépendance de la justice, la légitimité, la déontologie, la liberté d’expression, les relations avec la presse, le secret des sources, le rôle de la police judiciaire, l’aide à l’enfance, leurs face-à-face avec les justiciables et les avocats, l’incarcération, l’impartialité, le rapport à la loi et leurs éventuelles marges de manoeuvre dans son interprétation et son application » – et bien d’autres thématiques, tant en matière de justice civile que pénale. Si cette dernière « fait davantage parler d’elle », car « elle est plus spectaculaire », notamment par des condamnations qui « amplifient l’écho des jugements rendus », les décisions de la justice civile, qu’il s’agisse de la mise sous tutelle d’une personne vulnérable ou le retrait d’un enfant à sa famille peuvent « marquer à jamais une vie, tout autant que le traumatisme d’une incarcération ». Ainsi est-il rendu justice à une profession sursollicitée dont la charge s’alourdi vertigineusement, au rythme d’une succession effrénée d’affaires humaines en tous genres. Le livre et le film ont bel et bien tenu ce pari : « donner les moyens  à la justice de mieux se faire comprendre et d’être bien rendue ». Quand bien même ce dernier point relèverait aussi d’une affaire de moyens et de dotations financières…

La voie étroite

Président du tribunal judiciaire de Strasbourg, Thierry Ghera rappelle que « juger est l’acte d’un être doué de raison ». C’est « appliquer et interpréter la loi dans un effort constant de cohérence », quelles que soient les tentations proclamées de soumettre l’ordre juridique et judicaire à l’ordre du calcul :  « Le juge rend une décision raisonnée mais existe-t-il une intelligence du logiciel ou de ses composantes, les algorithmes ? L’intelligence ne se réduit pas à un traitement programmé de données. Le logiciel est un simulateur du raisonnement mais il ne raisonne pas ».

Ainsi, au risque de décevoir les irréductibles amateurs de bien distrayantes quoique glaçantes dystopies, « la justice ne peut être prophétisée : les algorithmes sont incapables  de prédire la décision du juge, ils repèrent des régularités dans les jugements et calculent des probabilités de situation mais sans deviner la décision du juge qui suppose la construction d’un raisonnement »…

En somme, les logiciels « livrent une étude statistique et mathématique des données de jugements du passé en faisant le pari d’en déduire une probabilité de décisions à venir ».

Mais voilà : « Par-dessus tout, le logiciel ne critique pas, en ce sens qu’il ne remet jamais en cause la ligne qui lui a été fixée, il est fidèle à son concepteur. Ce dévouement porte en lui un risque pour nos démocraties judiciaires et il est dangereux pour la sincérité du raisonnement. La justice a bien plutôt besoin de loyauté pour assurer la paix sociale. Loyauté des débats, des parties, du raisonnement du juge. C’est pourquoi ces technologies font l’objet d’une surveillance scrupuleuse par les Etats et par les institutions européennes ».

Certes, « le pouvoir d’appréciation du juge se marie de manière encore plus compliquée avec une société du XXIe siècle davantage technique et mathématique qui exige la certitude ». Et il est bien entendu que « la justice de la société de la seconde révolution postindustrielle ne peut écarter les nouveaux outils qu’elle a produits, sous peine de se priver d’une égalité des armes avec les auxiliaires de justice ou les plaideurs institutionnels »…

Dans l’interview qu’il a accordée aux Affiches d’Alsace et de Lorraine, le président Ghera convient que la voie est étroite : « Au fond, la question demeure, il est sain qu’elle soit posée et traitée sans tabous : comment intégrer et maîtriser ces nouvelles technologies sans obérer nos valeurs et y perdre notre âme, notre humanité, notre indépendance ? Sommes-nous prêts à obéir à une machine ? La justice doit rester humaine  et vigilante sur le respect de nos valeurs sinon elle ne serait plus la justice. Les termes d’ « intelligence artificielle » ou de « justice prédictive » sont abusifs : jamais le logiciel ne pourra remplacer l’humain. En revanche, le juge dispose d’une base de données surpuissante qui lui permet de rendre une décision raisonnée davantage en cohérence. Une justice reposant sur le précédent se marierait mal avec notre système de droit romain et personnaliste attaché aux libertés. Les algorithmes nous mènent vers un point de bascule exigeant une maîtrise accrue face à l’incertitude. L’emploi de méthodes de calcul surpuissantes ne saurait être exploré au prix des valeurs fondamentales qui régissent Etat de droit et démocratie, ni au mépris de l’humanité qui doit présider à la justice des hommes. Le juge est un régulateur de paix sociale. S’il n’y a pas d’humanité dans le rendu de la justice, il n’y a plus de justice. L’outil doit être créé sous l’égide du juge et être conforme à notre droit : il n’est pas une fin en soi et doit être utilisé avec discernement aux conditions de nos valeurs. Ce n’est pas au technicien de décider de ce doit être la justice : c’est à lui de s’adapter au juge, non l’inverse. ».

« La justice n’est pas un marché »

Manifestement, la justice ne manque pas de réponses immunitaires face à l’intrusion éventuelle d’« agents exogènes ». Si un marché semble s’ouvrir pour les legal techs, le président Ghera précise que sa bonne administration avec des outils appropriés ne suppose aucun accommodement avec d’autres intérêts : « La justice n’est pas un marché  et elle n’est pas automatisable tant que  la puissance publique conserve la maîtrise de l’emploi de ces nouvelles technologies dans un domaine régalien et indispensable au maintien des libertés ».

L’exercice de la justice suppose tant un bon usage de la quantification qu’un sens de la mesure maintenu par le droit, dans le respect du principe du contradictoire ainsi qu’il le précise encore dans sa contribution à l’ouvrage collectif dirigé par Robert Salis : « Le rôle de la puissance publique est de fixer un cadre protecteur des droits permettant de s’assurer de son usage dans le seul intérêt du citoyen. Ce qui suppose que l’intelligence artificielle (IA) soit maîtrisée par le juge et contrainte au respect de la norme et des valeurs qui guident l’acte de juger. Maîtrisées, ces données nouvelles n’auront pas à être attendues comme une manière de support prédictif prétendant conditionner le décision du juge, mais elles représenteront un complément précieux à son analyse, à son raisonnement ».

Le président du tribunal judiciaire de Strasbourg rappelle les deux conditions devant préexister à la « mise à disposition institutionnelle de ce type de logiciels surpuissants :

  • Un contrôle de l’emploi de ces données par une autorité indépendante (cours suprême des Etats)
  • La reconnaissance d’un corpsus de normes rappelant sans concession les valeurs fondamentales qui doivent guider toute expérience d’emploi des données surpuissantes par un système judiciaire (corpus européen, Charte éthique européenne d’utilisation de l’IA adoptée par la Commission européenne pour l’efficacité de la justice les 3 et 4 novembre 2018) ».

Depuis l’année 2000, Thierry Ghera est fortement impliqué dans l’informatisation des services de la justice et l’affranchissement des procédures judiciaires du support papier : il a notamment participé à la création d’outils informatiques dont le réseau privé virtuel des avocats (RPVA), le système de dématérialisation de l’expertise judiciaire (OPALEXE) ou le portail de l’injonction de payer pour les huissiers (IP WEB).

En janvier 2017, dès sa nomination à la présidence du tribunal de grande instance de Strasbourg, il a repris le long chantier de rénovation du vénérable palais de justice, désigné comme site pilote en matière de dématérialisation du Registre du Commerce et des Sociétés (RCS), désormais à l’avant-garde d’une « véritable révolution culturelle » à l’heure d’une bascule intergénérationnelle cruciale.

Les historiens connaissent la fascination pour les nombres et pour le règne de l’harmonie par le calcul depuis Pythagore – la marche technologique a suivi sa trajectoire et le sens de la mesure a résisté… Pour le président Ghera, l’outil informatique demeure aux conditions de l’institution judiciaire pour peu qu’il s’adapte aux principes fondamentaux de la justice – non l’inverse, bien évidemment : « La communication électronique n’accélère pas le cours du procès, elle supprime les temps morts et rend du temps aux utilisateurs ».

 S’il n’est « pas de science sans conscience, ni de paix et d’ordre sociétal sans la justice », la « modernisation de l’institution judiciaire » ne saurait avoir d’autre but qu’un meilleur service des justiciables ainsi que la protection de la cohésion sociale dans la considération de la personne humaine. Celle-ci demeure bel et bien maintenue dans l’équation comme sur la balance où résonnent les paroles du destin. Fata, disaient les Romains. C’est-à-dire « la parole juste, la question juste ». Toujours, il s’agit de « naître, vivre et mourir selon la justice ».

Paru dans Les Affiches d’Alsace et de Lorraine

Robert Salis (sous la direction de), Rendre la justice, éditions Calmann-Lévy, 588 p., 22,90 €

Pourquoi persister à soumettre la vie aux exigences de la production alors que celle-ci devrait être « subordonnée au déploiement des formes de vie » ? L’historien Jérôme Baschet prône un basculement hors du totalitarisme marchand par un « démantèlement de l’actuel système productif-destructif » afin de passer du « quantitatif de l’économie vers le qualitatif du bien-vivre de tous ».

Depuis un an, l’humanité a basculé dans un autre ordre de réalité et se retrouve entraînée dans une spirale de « rupture », au bord d’un effondrement maintes fois claironné à l’envie par les déclinistes, effondristes et autres collapsologues – mais pas certain pour autant… Après avoir vécu sous la « dictature de l’urgence » amplifiée par ses « outils informatiques », l’espèce présumée humaine, mutante en homo digitalus voire homo illimitatus, se voit assignée plus que jamais devant ses écrans,  en mode « télétravail » voire « téléprésence » dans le « meilleur des mondes » interconnecté. Serait-ce dans le chaudron refroidi d’une économie mise à l’arrêt. Mais « l’essor fulgurant des pratiques numériques qu’a entraîné le grand confinement planétaire » s’avère un hallucinant pourvoyeur de dividendes pour les acteurs d’un « virtuel » qui n’en finit pas d’étendre son empire sur les vies et les libertés de chacun ainsi que sur tout le vivant.

Le « coeur battant du capitalisme »

L’historien médiéviste et contemporanéiste Jérôme Baschet enseigne depuis 1997 à l’Universidad Autonoma de Chiapas, à San Cristobal de Las Casas (Mexique). Il y expérimente un « modèle » zapatiste et des formes d’organisations alternatives pour faire advenir un monde postcapitaliste où il y ait « place pour de nombreux mondes ». Il s’agit, au-delà de la reconnaissance de « la multiplicité des mondes », de renouer avec une conscience commune tant du tissu d’interactions du vivant et d’interdépendances des écosystèmes que de notre condition planétaire.

Or,  « l’accélération de la mise en place de la connectivité généralisée (intelligence artificielle, robotisation, objets connectés, véhicules autonomes, smart cities, etc)» connue sous le nom de « révolution numérique » amplifie et achève la dévastation induite par la compulsion productiviste jusqu’au stade ultime de la « déréalisation ».

L’industrie pétrolière n’est plus le « coeur battant du capitalisme » et la ruée vers les profits financiers n’est plus soutenue par une « production » réelle, mais par la dilapidation d’une énergie monétaire tirée sur l’avenir dont la charge fait ployer une armature d’irréalité pas moins écrasante – voire davantage que celle de la société thermo-industrielle en sursis, irriguée par les énergies fossiles… Si c’est toujours « demain qui paiera », comment le pourrait-il encore lorsque nos lendemains sans avenir qui déchantent déjà sont évidés de leur substance vitale ?

 Pour autant, Jérôme Baschet se refuse à envisager le scénario fatal de l’effondrement  total, quand bien même celui du système actuel serait d’ores et déjà acquise, compte tenu des chimériques « exigences de valorisation, de croissance et de maximalisme productiviste » d’un capitalisme prédateur. Pour l’ancien maître de conférences à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), « parler de basculement permet d’amplifier l’ouverture des possibles », une fois admise l’évidence que « la seule limite vraiment absolue du capitalisme, c’est l’extinction de l’humanité à laquelle, en effet, il pourrait bien conduire »… Ce qui pose d’évidence et d’urgence la question des limites communes – comme celles de l’intolérable et de l’insoutenable, en principe communément admises mais bel et bien perdues de vue en quatre décennies…

Pour conjurer cette possible extinction de l’espèce au sommet de la chaîne alimentaire, il serait pour le moins inutile voire contre-productif de tenter de spéculer sur les mirages d’une économie « décarbonée » ou d’un « capitalisme vert » qui ne feraient que précipiter l’artificialisation, la dégradation et la destruction du vivant  et « pousser la pulsion d’illimitation » jusqu’à d’extrêmes folies transhumanistes. Le « coup d’avance » du gamer compulsif est-il seulement envisageable à ce stade de décroissance et de délitement avancés ? Car la « transition énergétique », présentée comme « écologique », dissimule la face sombre de son coût environnemental, économique et humain :  « Sous l’égide des logiques capitalistes, elle serait étroitement associée à une accentuation des processus de marchandisation, étendus plus encore qu’aujourd’hui à la nature elle-même »…

 La « numérisation totale des univers de vie » ne peut « verdir » ni escamoter comme par miracle l’étendue de ses dévastations – pas davantage que l’homo illimitatus ne pourra durablement faire ployer le réel à son désir d’illimitation : « On ne peut pas attendre de l’écologie du capital qu’elle soustraie la nature à la froide logique comptable de l’économie ; elle entend, bien au contraire, la lui soumettre plus complètement que jamais (…) Il est clair que la très particulière écologie du capital ne ferait alors que perpétuer voire amplifier le règne de la quantification et de la marchandisation, de la dépossession et de la perte de sens, de la vie appauvrie et de l’abrasement des mondes sensibles ».

Dans un système où l’on produit pour produire, « parce produire est la source du profit qui permet que le capital se transforme sans cesse en davantage de capital », il importe de réaliser enfin que « réparer le monde est le premier point d’ancrage du commun pour les multiples mondes qui l’habitent ».

Ainsi peuvent s’articuler limites communes, existence communale, bien-vivre et condition planétaire.

En finir avec la « société de la marchandise »…

Jérôme Baschet propose de désactiver la « matrice productiviste du capitalisme». Celui-ci ne doit pas être appréhendé seulement comme un système économique mais compris comme un « type de société organisé autour de et pour la production marchande ».

Comment faire advenir un « univers débarrassé de son impératif de croissance et de l’obligation d’innovation illimitée qui se retourne contre le vivant » si ce n’est par des « modes de construction qualitativement différents » de la réalité collective?

« Se décapitaliser » suppose de « rompre avec la centralité des déterminations économiques de la société de la marchandise », avec ses « logiques purement comptables » et sa « soumission au travail » ainsi qu’avec nos habitudes consuméristes.  Cela suppose aussi de « se défaire d’ego hypertrophiés » par des pratiques d’auto-organisation collective, des capacités techniques éprouvées et des « subjectivités coopératives rompues à l’art de faire ensemble ».

Que reste-t-il quand s’est dissipé le mirage de « l’économie » ?  Tout simplement la vie « des hommes et des femmes qui interagissent avec la matière du monde vivant et non vivant pour s’alimenter, se vêtir, créer des lieux habitables, se rencontrer et déployer la suffisance intensive du bien-vivre »…

Il n’y aura pas de « sortie du capitalisme sans abolition du travail salarié et de la notion même de travail » : Jérôme Baschet y voit la condition préalable pour « restaurer l’unité du faire humain dans tous les domaines ». L’auteur de Adieux au capitalisme (La Découverte, 2014) insiste sur l’urgence de « briser la logique de la valeur qui ramène tout à de pures quantités » et à la gouvernance par les nombres. Pourquoi exiger que sans cesse ni répit « l’argent investi se transforme en davantage d’argent » si cela ne contribue pas à l’amélioration de la condition humaine ?

Suffirait-il, pour sortir de la « centralité écrasante » d’une économie dite « capitaliste », de considérer les décisions à prendre collégialement non plus comme  « économiques » mais de les vivre en conscience comme de « véritables choix de vie » ?

 Cela supposerait un véritable saut de conscience quantique. Si elle permet de trancher les fils et le câblage de marionnette qui  pèse sur les épaules et la colonne vertébrale de chacun, cette conscience-là serait le point d’appui et le levier pour une toute autre qualité de présence au monde, à la manière d’une naissance à soi et à l’altérité bien comprise…

Il existe déjà dans l’Etat de Oaxaca (Mexique) une telle manière de vivre un autogouvernement populaire « fondé sur un lien étroit au territoire » ainsi que sur des « pratiques de réciprocité et de construction du commun ». Cela s’appelle la « communalité » et se vit comme un « bien-vivre communal » dans cette convergence entre « capacité coopérative, art de prendre soin du collectif et épanouissement des singularités individuelles ».

Ainsi, il y aurait, au-delà de « l’ici et le maintenant » dit « néolibéral », une vie désirable s’épanouissant en des espaces susceptibles d’être libérés en « mondes communaux » ?

Pour l’heure, cette vie désirable tente de s’affirmer en poussées saxifrages dans « les interstices de la domination économique » et de la compulsive dévastation productiviste en cours.  Dans ce contexte de « restrictions » des « mobilités » et des « accès », la ruée vers de tels « espaces libérés » du Mexique ne serait guère soutenable. En revanche, serait-il envisageable que ces temps de destruction et de confinement planétaire puissent être vécus aussi, dans un tout autre « ici et maintenant » respirant et libéré, comme ceux d’une révélation et d’un véritable « voyage intérieur » menant l’homme enfin chez lui ?

Paru dans Les Affiches d’Alsace et de Lorraine

Jérôme Baschet, Basculements – Mondes émergents, possibles désirables, La Découverte, 256 p., 15 €

Critique libertaire de l’état de notre civilisation « postmoderne », Jacques Ellul (1912-1994) est l’un des pionniers de l’écologie polique. Sa pensée dissidente est redécouverte à travers la réédition récente de deux de ses livres, consacrés à l’art et à l’argent, faisant le constat d’une double dilapidation de l’énergie humaine.

Vingt-sept après sa mort, Jacques Ellul n’en finit pas de se rappeler à notre souvenir en ces temps d’effondrement annoncé. Manifestement, il se passe quelque chose autour de son oeuvre, dont les éditions de L’échappée et de La Table ronde exhument quelques perles. Si sa pensée n’inspire pas encore de véritable politique « écologique » à la hauteur des enjeux notamment de disparition des espèces (dont la nôtre), elle n’en nourrit pas moins quantité d’expériences alternatives menées dans le monde par des dissidents de la société consumériste et hyperindustrielle sous emprise informatisée.

Philosophe, juriste, sociologue, analyste techno-critique de la société consumériste, Ellul prônait dès 1935 avec son ami Bernard Charbonneau (1910-1996), dans leurs Directives pour un manifeste personnaliste, le principe d’austérité volontaire et la création d’une « contre-société à l’intérieur de la société globale » dont les membres,constitués en petits groupes autonomes mais fédérés, limiteraient au maximum leur participation à la « société technicienne ».  

Ainsi paraissait, une décennie avant La France contre les robots de Bernanos (1888-1948) et huit décennies avant les mouvements actuels en faveur de l’agir local contre le désordre global, le premier manifeste d’un tandem d’objecteurs de croissance qui entendaient opposer un véritable « style de vie » à l’aliénation technicienne d’un monde sans issue. L’amitié de ces deux jeunes Bordelais d’autrefois n’est pas sans rappeler celle de Montaigne (1533-1592) et de La Boétie (1530-1563) et a donné naissance à une buissonnière « école de Bordeaux », à l’origine du mot d’ordre : « Penser globalement, agir localement ».

Le « déchirement de l’art »

L’auteur du Bluff technologique laisse une oeuvre considérable, forte d’une soixantaine de titres. Les éditions de L’échappée rééditent L’Empire du non-sens, paru en 1980 aux Presses universitaires de France. Ellul y analyse la si peu résistible avancée du système technicien dans toutes les sphères de la société – jusque dans le monde de l’art. Parti de la représentation du réel, ce dernier ne fait plus qu’exprimer cette transposition du processus technique dans l’humain. L’art dit  « contemporain » n’aurait-il ni style ni cohérence ? C’est « parce qu’il est essentiellement un ensemble disparate de masques plaqués sur une réalité bien plus fondamentale qui, elle, est cohérente, mais qui interdit à l’art de le devenir : la réalité technicienne ». Ainsi, l’art « existe dans le milieu technique et se constitue par rapport aux techniques ». Jusqu’alors produit de la fonction de symbolisation, il n’est plus en mesure de l’exercer puisque devenu une « forme de premier plan du système technicien ». Le voilà devenuun « rituel qui renchérit et aggrave la technicisation générale ». Si l’oeuvre est supposée porteuse de message, elle se doit, dans une société de non-sens, de réfléter ce non-sens : « Quand l’art n’a plus aucun sens, ne représente rien, ne dit rien, ne formule plus rien, c’est parce qu’il est vraiment l’art de cette société : il est par là même ce qui peut faire prendre conscience du caractère réel de cette société ». Loin d’être une tension vers le dépassement, il n’assure qu’un « enfermement complémentaire » – un tour d’écrou de plus qui dépossède l’humain de ce qui aurait pu encore « rester une possibilité de vivre »…

Cet art qui ne peut plus « symboliser quoique que ce soit », « pur formalisme plaqué sur le mécanisme des performances techniciennes »,  n’a besoin ni de contenu ni de signification, il est destiné à compenser les frustrations qu’imposent la société actuelle : « Tout ce qui est réprimé par ailleurs s’exprime métaphoriquement dans l’art (…) Comme la culture actuelle est répressive, l’art doit produire une contre-culture de liberté. Et ceci s’exprime mieux dans le jeu ».

On « détricote », on « déconstruit », on « revisite » les grandes oeuvres d’antan pour « aplatir tout ce qui pourrait être le point d’appui d’une contestation de fond au courant dominant de notre société : la Technique ». Ainsi, la « fonction de modernisation culturelle de cet art est une fonction d’intégration de l’homme dans son univers technicien ».

Le clergé artistique est partie prenante et intégrée des « mécanismes d’adaptation au système technicien engendrés par le système lui-même ». Ce faisant, les présumés artistes « trahissent les dernières forces de résistance de l’homme » en emprunter moult objet à l’industrie et en surpeuplant leurs expositions d’écrans clignotant sur le rien… Le rôle assigné à l’artiste est celui de « l’homme personnel dans une société dépersonnalisée », mais « parfaitement conditionné à tous les niveaux comme il ne le fut jamais auparavant ». Le présumé « artiste » adepte de cyborgs, d’ « installations », de « performances » et de réseaux se garde bien de saisir la racine même du mal qui ronge l’espèce présumée humaine : l’asservissement à la Technique.

Quant au critique d’art, il « substitue à l’absence de sens explicite de l’oeuvre, en même temps un cadrage technique de règles précises et une métaphysique de l’art ou de la langue, ce qui est le processus même de développement du système technicien par rapport au donné naturel ».

Lorsqu’il écrivait son essai, en ces bétonneuses années pompidoliennes qui se piquaient « d’art » comme de « bagnole », Ellul estimait qu’il « n’y a plus transmission de rien » : « l’être même de l’homme est exténué, il ne peut plus que laisser fonctionner des signes et des mécanismes » dans le vrombissement des moteurs et la trépidation des mises en chantiers immobiliers.

L’art contemporain est « témoin du renoncement à la conscience », de « l’omniprésence du système technicien, puisque ce qui devait rester l’apanage du sens est devenu jeu de structures techniques ». De même qu’il est complice de la « néantisation, de l’inexistence, de la réification de l’homme ».

Pour Ellul, l’art doit être « le lieu d’une reprise de sens contre le non-sens, et de ce fait, le lieu d’une rupture, d’une récusation, d’une mise en accusation effective du système technicien ». Il doit permettre de retrouver un sens qui ne soit pas désespérant mais qui permette de « vivre parmi les monstres ». Lieu d’accès privilégié à une réalité, de soi et du monde, il s’accomplit hors de la sacralisation de l’outil technicien. Sans pour autant prétendre s’imposer comme un relais à l’idée effondrée du religieux. Mais simplement en permettant à l’artiste véritable de ressaisir en un tout signifiant l’éclatement d’une existence fracturée.

L’abstraction fondamentale

Ce qui est désigné comme étant « l’argent » a perdu tout arrimage avec une représentation physique et son répondant métallique d’antan. Quoique de nature intangible et conceptuelle, il n’en exerce pas moins un pouvoir d’aimantation et d’attraction, en pensée obsédante et mystifiante quasi inviscérée, commune à l’humanité marchande qui participe à son échange : « L’argent n’a de force matérielle que dans la mesure où les hommes la lui attribuent. Dans la mesure où tous les hommes la lui concèdent. L’ « argent-objet » n’est le maître des Etats, des armées, des masses, de l’intelligence que par le consentement de tous les hommes à son autorité ».

Egalement théologien de haute volée, Ellul entendait, dans L’homme et l’argent (Delachaux & Niestlé, 1954), affranchir l’humanité de ce « pouvoir de possession de l’argent » comme de la croyance dans le « progrès » continu d’un système économique promettant rien moins que « le salut » tout en réduisant la vie des gens à une équation économique. Pour lui, notre relation à l’argent est une « subordination de ce que l’on est à ce que l’on a ». Elle aliène l’homme « dans ce qu’il possède » comme dans « le souci » de ce qu’il n’a pas. Pourquoi laisser ainsi libre cours à la puissance dévastatrice d’une idée devenue l’énergie noire la plus manifestée dans nos vies et se plier à ses lois ? Traité aujourd’hui comme simple information chiffrée dans nos systèmes informatiques, le signe monétaire obscurcit plus que jamais l’avenir de l’humain à mesure qu’il clignote sur tous les écrans de la planète en une hallucinante « création monétaire » et en flux incontrôlés de « liquidités » se soldant par des vertigineux transferts de richesses – toujours du « bas » vers le haut…

Ce déficit d’avenir par la dilapidation de l’énergie monétaire est-il tout tracé pour autant ? Pour ses étudiants de l’Institut des Sciences politiques de Bordeaux, Ellul a détaillé, de 1947 à 1979, la pensée de Karl Marx (1818-1883) tout comme le fonctionnement d’une machinerie économique broyeuse de vies dans « cette implacable société où l’Etat est un pouvoir d’oppression et l’argent un pouvoir de possession ». Sa « pédagogie réaliste de l’argent » permettra-t-elle de mettre un terme à cet asservissement mortifère dans la phase actuelle d’un « capitalisme financier » qui étend l’empire de la marchandisation sur tout le vivant sans assumer le moins du monde les coûts humains, sociaux et écologiques de ses accaparements ?

Si la foi du théologien soulève des montagnes, adviendrait-il que cinq millénaires de conditionnement monétaire donnent juste  des montagnes d’ « argent » de plus en plus « immatériel » à soulever – sans alléger le moins du monde la condition humaine et les sempiternelles tragédies qui vont avec le mésusage de « l’argent » ?

Jacques Ellul, L’Empire du non-sens – l’art et la société technicienne, l’échappée, 300 p., 20

L’homme et l’argent, La Table ronde, 248 p., 8,90 €

Arthur Cravan (1887-1918), boxeur-poète et inventeur de la critique d’art « pugilistique », s’affirma avant-guerre en facétieux « héros de la subversion culturelle » et en frappante « incarnation même de l’indépendance de la poésie » .

André Breton (1896-1966) tient pour un « génie à l’état brut » ce bon géant (1,95 m, 104 kilos) en état d’insurrection permanente, engagé dans une « désertion éperdue », vécue tant dans les sociétés savantes et les salons que sur les rings et les mers des deux hémisphères. « Inconditionnellement vibrant », Arthur Cravan ne pouvait tenir en place et sortait constamment des rangs, dans sa vie errante comme dans son oeuvre, à en juger les éclats de ce « prosopoème » parvenu jusqu’à nous par les bons soins d’André Breton et de Mina Loy :

J’ai rêvé d’être assez grand pour pour fonder et former à moi tout seul une république/j’ai rêvé d’un lit qui flotterait sur l’eau et plus vulgairement de dormir sur des tigres

 « J’ai vingt pays dans ma mémoire et je traîne en mon âme les couleurs de cent villes » dit ce dandy-boxeur rebelle et poète prédadaïste, inventeur de « chorégraphies pugilistiques ».

Neveu par alliance d’Oscar Wilde (1854-1900) ainsi qu’il aimait à le rappeler, il mit, à l’instar de l’auteur de Dorian Gray, tout son génie dans sa vie, qu’il eut aussi aventureuse que brève – et dans sa « propre personne physique » conçue comme « l’incarnation même de l’esprit »…  Rédacteur unique de la revue anti-littéraire Maintenant (cinq numéros  entre 1913 et 1918 ) qu’il vendait dans une charrette de quatre-saisons à la sortie des salons, il estimait que la peinture, c’est d’abord « marcher, courir, boire, manger, dormir et faire ses besoins »…

Dans son édition du 21 mai 1914, le journal L’Eclair souligne que Cravan « fait de la critique comme il fait de la boxe, à poings fermés » Parce qu’il « confond le ring et le salon » ou parce qu’il écrit des critiques dans un « langage de boxeur » ?  Le Radical du 11 juillet de la même année rappelle son « poing vif comme une plume » et sa « plume légère comme un coup de poing »…

La boxe comme « rapport poétique au monde »

L’aventurier né est enregistré Fabian Avenarius Lloyd à l’état civil le 22 mai 1887 à Lausanne de parents britanniques, en l’occurence Clara St-Clair Hutchinson (1863-1934) et Otho Holland Lloyd (1856-1930). De bonne heure, il prend la clé des champs et des possibles, parcourant l’Europe comme l’Australie, les Etats-Unis ou le Japon en exerçant, en « haine du travail » parfaitement assumée, des activités aussi variées que barman, bûcheron, chauffeur, cueilleur d’oranges, cheminot, matelot, rat d’hôtel ou charmeur de serpents « déguisé en indien »…

En 1909, il s’établit à Paris, alors « capitale des arts et lettres » pour y tenter l’aventure poétique – à sa manière, en incarnant « l’anti-bohême romantique ». Il se fait vite remarquer par ses spectacles « poético-pugilistiques » au cours desquels il déclame ses vers, « conférencie » et boxe comme en une préfiguration des manifestations dadaïstes à venir. La presse sportive parisienne (L’Auto, La Boxe et les boxeurs, L’Education physique, La Vie au grand air, etc.) se fait l’écho plus ou moins attendri de ses exploits aléatoires et de son « goût poétique pour les coups de poing, réels ou littéraires, qu’il pouvait asséner aux écrivains ou aux peintres dont il voulait se payer la tête ». Au nombre de les victimes illustres de sa verve : Guillaume Apollinaire (1880-1918) qui lui « envoie ses témoins », André Gide (1869-1951) croqué en « petite nature », Marie Laurancin (1883-1956) ou Sonia Delaunay (1885-1979) qui lui reprocha son « défaut d’urbanité » par voie judiciaire. Ainsi fut-il condamné à huit jours de prison et un franc de dommages et intérêts.

Pendant l’automne 1910, il abandonne son nom d’état-civil pour se rebaptiser Arthur Cravan – en référence à Rimbaud pour le prénom et au village natal de sa compagne d’alors, Renée Bouchet (Cravans, en Charente dite « inférieure »). Champion de France de boxe amateur, il surjoue de son physique d’athlète en une « fureur de vivre » irrépressible manifestant un « dérèglement rimbaldien de tous ses sens », rêvant de « bourrer ses gants de boxe avec des boucles de femmes » et lançant sa vie à la poursuite d’une insurrection et d’une intensité sans cesse réitérées contre « l’artificialisation de la vie sociale et de la culture »…

Hostile à tout enrégimentement, il préfère le corps à sa cérébralisation et fuit la capitale menacée par une guerre qui s’annonce sans le concerner le moins du monde, d’abord à Barcelone où il se prête à un douteux combat avec le champion du monde de boxe noir américain Jack Johnson (1878-1946) afin de financer son voyage aux Etats-Unis. Il n’a aucune chance de l’emporter face au « géant de Galveston » (110 kg) mais il tient bon pendant six rounds, non sans avoir été ménagé par son adversaire, et quitte le ring sous les huées d’un public pas dupe…

Arrivé à New York, ses amis Marcel Duchamp (1887-1968) et Francis Picabia (1879-1953) lui organisent en avril 1917  une conférence sur « l’esprit moderne en France et en Amérique ». Cravan arrive ivre à la tribune, fait mine de se déshabiller en agonisant l’assistance huppée d’insultes plus ou moins choisies – et la « conférence » tourne court…

Il disparaît en novembre 1918 dans un Mexique en pleine tourmente révolutionnaire, dans le golfe de Tehuantepec. Alors à court de ressources et traqué par les autorités militaires, il projettait de se rendre en Argentine par voie maritime pour retrouver son épouse Mina – ils voyagent séparément pour raisons de sécurité. La presse sportive mexicaine parle d’un projet de combat à Mérida contre le champion de boxe américain Jim Smith (1891-1962). Ce combat a-t-il vraiment eu lieu ? Cravan pensait acquérir un voilier pour « rallier clandestinement » le Chili. S’est-il perdu en mer dans une embarcation d’infortune ou a-t-il été assassiné avant d’avoir pu embarquer ? Les circonstances de sa disparition n’ont jamais pu être établies : « seule reste  la certitude d’une destinée accomplie »…

Cinéaste documentariste, Rémy Ricordeau livre un montage bien agencé d’une vie toute en fulgurance, à travers deux essais incisifs, un florilège de presse d’époque (1913-1918) et des extraits de sa correspondance quasi simultanée à ses trois « amours-passions » entre lesquelles il se partageait : l’égérie des milieux artistiques Renée Bouchet (1880-1964), la journaliste Sophie Treadwell (1885-1970) et la poétesse Mina Loy (1882-1966) qu’il  épouse fin mars 1918 au Mexique, alors pays neutre le plus proche des Etats-Unis. Après l’avoir attendu en vain à Buenos Aires, cette dernière revient en Angleterre pour mettre au monde leur fille Fabienne le 5 avril 1919.

Dans sa postface, Annie Le Brun rappelle qu’ « aussi irréductible que soit chez Cravan le sentiment d’être unique, pour lui il va de soi de s’en remettre au génie de l’amour ». Ainsi fut l’homme Fabian Lloyd et ainsi fit le personnage Arthur Cravan qui revit de son impossibilité même à effacer de notre souvenir ce mystère initial d’une exigence, d’une insoumission au « réel », brûlant à la manière d’un feu inconditionnel. De quoi le crépitement du feu ou le claquement du vent dans les voiles sont-ils la preuve – ou le rappel ?

Paru dans Les Affiches d’Alsace et de Lorraine

Rémy Ricordeau, Arthur Cravan, la terreur des fauves, l’échappée, 238 p., 18 €

« Je ressemblais à Brigitte Bardot et j’étais la filleule de Stravinsky » constatait  Eve Babitz, baby doll des sixties devenue écrivaine culte, actrice et égérie de la scène artistique californienne des années 1960-1970  – ainsi que témoin privilégiée de la splendeur et de la décadence d’une époque irrévolue comme une ultime fiction ébouriffée avant la silicolonisation du monde…

Eve Babitz entre dans la légende en 1963 par une célébrissime photo en… tenue d’Eve, forcément… Elle défiait, toute en courbes laiteuses et en souverain détachement, un Marcel Duchamp (1887-1968) impavide et concentré, engoncé dans un costume sombre, lors d’une partie d’échecs d’anthologie immortalisée par Julian Wasser au Pasadena Museum of Art.  Elle a vingt ans, une belle peau d’une santé éclatante, des dents presque parfaites (« le véritable secret de l’univers » selon elle…) et cet intriguant air d’actrice française alors en vogue qui va la mener loin dans le paysage de cette contre-culture californienne dont elle vivra toutes les libertés ainsi que tous les excès. Et ce, bien entendu en bien bonne compagnie dans les belles demeures surplombant Hollywood et Bervely Hills comme dans le mythique Garden of Alla hanté sur le Sunset Boulevard par le fantôme de la star du cinéma muet Alla Nazimova (1879-1945) ou le non moins mythique Chateau Marmont au sous-sol hanté par les rock stars.

Une « fille des plages »

 Eve grandit au bord de l’océan Pacifique dans un fort inspirant « bain d’art », entre un père violoniste classique, Sol Babitz (1911-1982), devenu « musicien de studio » et une mère artiste, Mae (1911-2003), dans une belle maison du quartier de Chula Vista, à Los Angelès où défilent notamment Charlie Chaplin (1889-1977), Aldous Huxley (1894-1963), Greta Garbo (1905-1990) et bien d’autres iconiques spécimens humains dorés sur tranche ou descendus de leur Olympe pour la prendre sur les genoux.

Médaille d’or à quinze ans du meilleur jeune violoniste de New York, son père est sous contrat avec la Twentieth Century Fox et lui offre son premier violon alors qu’elle a cinq ans. Avec Igor Stravinsky (1882-1971) comme parrain et des ascendants dans les arts comme sa grande-tante Vera Gordon (1886-1948), actrice de cinéma des Années Folles, sa voie semble tracée dans cette ville fourmillante d’artistes, de designers, de stars en herbe, de directeurs artistiques et de millionnaires :

« Comment se fait-il alors, pourrait-on se demander, que je ne sois pas devenue une musicienne accomplie au lieu d’être une blonde, les pieds dans l’eau, sur la plage ? »

Dans ses tendres années, elle est donc une fille des plages glissant avec nonchalence sur les vagues de Santa Monica, dans le perpétuel été des possibles. Elle grandit dans ce paradis californien avec des filles « nées de parents qui croyaient en la beauté physique comme à une évidence de pouvoir, belles elles-mêmes de naissance »… Bref, précise-t-elle, des filles « sans aucune autre source de pouvoir » que leur beauté dans cette Vallée des Poupées immortalisée par Jacqueline Susann (1918-1974) qui l’avait précédée dans la course à la célébrité : « Je ne suis pas devenue célèbre, mais je m’en suis suffisamment approchée pour sentir les relents du succès. Ça sentait le tissu cramé et les gardenias rances »…

A quatorze ans, elle laisse un homme à « la beauté spectaculaire » la ramener en voiture d’une fête – elle n’apprit son nom que deux ans plus tard, dans la rubrique des faits divers, quand il fut retrouvé mort dans la salle de bains de la déjà légendaire Lana Turner (1921-1995) : c’était le gangster Johnny Stompanato (1925-1958), tué par la fille de l’actrice, Cherryl Crane, une adolescente de l’âge d’Eve…

Instants tannés de la Cité des Anges

L’éducation d’Eve se fait par la lecture (Colette, Proust, Virginia Woolf, Mary Frances Kennedy Fischer, etc.) – elle « a été mon salut, ma colonne vertébrale » précise celle qui ne tarde pas à faire tourner la tête de plus d’un Adam de bonne fortune. Party girl infatiguable,  toujours vacante et disponible, elle devient l’égérie de la contre-culture californienne ainsi que la muse ou l’amante de bien des créateurs comme Jim  Morrison (1943-1971), le chanteur Stephen Stilles, le plasticien Ed Ruscha, sans oublier de prometteurs acteurs comme  Steve Martin ou Harrison Ford.

Chroniqueuse dans les périodiques en vogue ( Bazaar Magazine, Cosmopolitan, Esquire, Rolling Stone, Vanity Fair, Vogue, etc.), elle croque en un phrasé étincelant ses contemporains comme Jack Hunter, leader d’un groupe de rock écorché : « sa musique vivait sans laisser place à l’erreur ni aux marges, juste une profondeur infinie qui accroche l’histoire de chacun, de telle sorte que chacune de ses chansons les plus importantes vous désarçonne comme lui seul sait le faire, vous projette dans une urgence anxieuse réveillant l’impression qu’il était en train de s’amuser sans vous »…

 Se prenant à rêver parfois de suivre la voie royale de la grande Colette (1873-1954), elle sème avec sa nonchalante élégance des nouvelles et des romans sur son chemin de petite Poucette de l’âge typographique, au cours de ces deux décennies d’hyperactivité au champagne et aux substances plus ou moins euphorisantes comme les pilules aphrodisiaques Quaalude ou l’herbe folle nommée Icepack.

Illustratrice indépendante, elle conçoit  des pochettes d’albums des groupes comme Buffalo Springfield ou The Byrds (pour  le label Atlantic Records) et publie le premier de ses livres, Eve’s Hollywood (1972), avant ses trente ans, sous le parrainage notamment de Joan Didion et de Joseph Heller qui dit à propos de ce recueil mosaïque d’instantanés composé comme un album de choses vues et vécues : « Ses phrases valent un millier de films ». Comme elle aime à l’écrire, sa vie est un « long rock’n roll » intranquille, parsemé d’escales et d’oasis au bout de la nuit électrique dans cette ville sous tension et dévoreuse d’âmes comme un studio de cinéma à ciel ouvert : « Les chambres d’autrui, au crépuscule, ont la valeur d’un diamant fraîchement taillé, dans cette ville où la texture du temps, la vie, dépend des tremblements de terre, des fêtes et de certaines chansons »…

Fin 1997, elle rentre d’une soirée de plus – la soirée de trop ? Elle conduit en fumant un cigare dont la cendre incandescente enflamme sa jupe. Elle en réchappe avec la moitié du corps brûlée au troisième degré. Mais son visage est intact. Dès lors, celle qu’une photo immortalisa dans la folle fabrique à images d’une époque débridée mène une vie de recluse sous la limpidité implacable d’un ciel tendu comme un immense miroir à jamais immobile.

Mais son oeuvre renaît de ses cendres, avec la réédition et la traduction de Jours tranquilles, brèves rencontres, de Sex & Rage (chez Gallmeister, 2015 et 2018) et de Eve à Hollywood (Seuil). Celle qui a « tout compris à la légèreté » selon sa traductrice  Jakuta Alikavazovic continue de nous conter l’insouciance d’une époque qui se rêvait si jeune dans ce flamboiement de buisson ardent qui allumait le mirage de tous les possibles dans cette Cité des Anges au seuil du désert, toujours pétillante comme une coupe de champagne – toujours dans l’entrouvert, sur cette ligne de partage entre l’obscurité dévolue à « ceux qui ne sont rien » et la lumière aveuglante dont la brûlure jette irrésistiblement en avant. Eve Babitz a senti très fort cette poussée dans le fond trouble de  cet air si chaud jusqu’à écrire au sommet d’elle-même. Sans jamais rien oublier de cette poussière qui ne nous quitte jamais et s’épaissit avec le temps, dans un monde fait et défait par le vent. Everywhere, the sky is the limit

Paru dans Les Affiches d’Alsace et de Lorraine

Eve Babitz, Eve à Hollywood, Seuil, 334 p., 22,50 €

La « fée électricité » est-elle en capacité d’assurer encore notre confort thermo-industriel par le miracle d’une source d’énergie présumée non fossile et inépuisable ? Ou son impensé fait-il le malheur du monde ? A l’heure du confinement numérique, deux sociologues, Gérard Dubey et Alain Gras, analysent ses sortilèges, dévoilent l’envers du scintillant décor et la remettent à sa place dans l’histoire de l’énergie.

Allumer la lumière ou son ordinateur, consulter sa messagerie ou des vidéos sur Youtume, « naviguer » sur le woueb ou « poster » sur Facebook semblent des opérations légères voire éthérées dont la « grammaire de confort » semble sans conséquence matérielle. En vérité, elles nécessitent une infrastructure énergivore, dont la boutonique, de l’interrupteur à l’écran tactile, vient de loin…

La « fée électricité » fait son apparition, tout en étincellements et en séduction, lors de la première Exposition internationale d’électricité (1881) puis de l’Exposition universelle (1889) avant de triompher, en attraction phare, dans les salons mondains et sur les scènes d’une Belle Epoque où s’accélère le mouvement des êtres, des choses et des informations avec le fétichisme de la marchandise. D’emblée, elle promet de « changer la vie » tout en dissimulant sous ses rutilances les ressorts de son intimité technique ainsi que les engrenages de la « grande transformation » en cours…

Gérard Dubey et Alain Gras rappellent que son talent est « plutôt celui d’un illusionniste » reposant sur un art consommé du camouflage : « Elle n’est qu’un « vecteur énergétique », c’est-à-dire un moyen de transporter et transformer l’énergie contenue, le plus souvent, dans une substance fossile qui repose au sein de notre Terre ». Si le « nouveau jeu du développement thermo-industriel, repeint en vert, fait la part belle à l’électrique », le seul pourvoyeur de la force électrique n’est autre que la combustion du charbon…

Hier comme dans la société digitale d’aujourd’hui, l’électricité est pourvue par la force souterraine du charbon, extrait des entrailles de la terre – ou par les centrales nucléaires. Le charbon « donna le coup d’envoi » du capitalisme fossile qui transforma, sur son axe de puissance et de vitesse, notre planète en « espace commercial » nécessitant la combustion d’une quantité hallucinante de ressources en voie de raréfaction. Mais les générateurs comme les déchets de cet édifiant « conte de fée électrique » nourrissant toute une machinerie du désir sont dissimulés sous le tapis – un tapis roulant d’un « vert » aussi fluorescent que faussement attendrissant…

Le « cannibalisme énergétique »

Telle est la vérité brute : si elle appartient bel et bien à la civilisation thermo-industrielle, l’électricité dissimule la « matérialité de son origine et des déchets du combustible » tout en entretenant le mirage d’un monde hors-sol, affranchi des conditions terrestres. S’en remettre à elle pour une « transition » prétendue « écologique » dans les « conditions imposées  par des choix technologiques surdéterminés par la course à la puissance et la logique de l’accumulation » ne serait-ce pas hypothéquer l’avenir de la planète pour une chimère bien trop « verte » pour être vraie?

 Le rutilant mirage électrique repose, comme toute la machinerie industrielle, sur le sempiternel tryptique anthropologique rappelé par Lewis Mumford (1895-1990) : extraire la substance qui contient l’énergie, puis retenir/stocker la puissance et la transférer pour un usage à volonté… Soit « extraire, stocker, utiliser » – et détruire davantage le sol et sous-sol de notre lieu de vie : « La transition à l’électricité céleste » s’enlise dans une « guerre extractive menée sous notre habitat terrestre »…

Le premier dispositif en réseau est conçu à partir de 1885 pour la captation des chutes du Niagara, équipées de générateurs de courant alternatif, selon les découvertes de Nikola Tesla (1856-1943).

Ainsi se tisse la toile d’un « système universel de distribution » à haute tension, conceptualisé en France par Alain Gras, professeur émérite de socio-anthropologie (Paris 1 – Sorbonne), sous l’appellation de macro-système technique (MST) – et apparaît un « nouvel ordre technologique » énergivore et dévoreur d’intrants matériels. Ces lignes de réseaux insérés dans des grilles appellent un centre régulateur, c’est-à-dire une « gouvernance de et par la technique, justifiée par l’efficacité gestionnaire de la contrainte, rendue ainsi légitime ». Le MST s’impose comme la « forme d’organisation dominante de la grande technologie et s’épanouira avec l’électronumérique au XXIe siècle ».

Nos vies se surencombrent de gadgets branchés et connectés qui prétendent les prendre en charge – électrique, forcément : « Le consommateur client, citoyen sans droit de vote, abandonne sa liberté au fournisseur électronumérique ». Tous interconnectés, « producteurs » d’un tsunami de données à traiter – et en perte d’intelligence avec le monde ?

Dévoilant  « la face sombre de l’architecture imaginaire des dispositifs numériques contemporains »,Dubey et Gras invitent à discerner, « derrière les arguments purement techniques sur les contraintes de la distribution électrique », des « réseaux de pouvoir de plus en plus envahissants »…

Ils démontrent que les injonctions bien pensantes à nous doter d’une prétendue « énergie » affublée de l’adjectif « propre » ou « verte » amènent à accroître les pressions extractivistes sur « le sous-sol de notre planète ainsi que la dépense d’énergies fossiles pour l’extraction et le traitement » – la conversion forcée au tout-électrique ne fait qu’étendre le règne du vieux « roi charbon »…

La fiction d’une « dématérialisation du monde » passe par les câbles bien physiques d’une tuyauterie relayée par des antennes relais tandis que s’exacerbe la « guerre de l’information » pour « le contrôle des signes, des choses et des êtres ». Car l’information est « le principal « carburant » des grands systèmes techniques qui en dévorent des quantités toujours plus grandes » comme ils engloutissent toujours plus de matière, à l’instar d’un « trou noir ».

La quête simultanée de vitesse et de miniaturisation qui « vise à adapter la réalité terrestre aux propriétés des électrons » charge tout gain dans la transmission de l’information d’un « coût global énorme » dégradant toujours davantage les conditions de vie terrestre. Il est avéré que « l’industrie du numérique consomme pour la fabrication des téléphones portables et des ordinateurs 19%  de la production de métaux rares dans le monde et 33% de la production de cobalt » – sans oublier que l’exploitation de ces matières premières passe par celle de centaines de milliers de travailleurs-esclaves.

Les auteurs rappellent que le premier usage de l’électricité, avant le lampadaire et le moteur, fut l’allongement de la durée de travail permise par la lampe à arc. Loin de réenchanter « le monde du travail », elle avive ses souffrances dans sa phase électronumérique de « marchandisation des relations sociales primaires jusqu’alors épargnées ». L’alliance de l’électrique et du numérique exacerberait-elle la « redoutable efficacité » d’une nouvelle économie de prédation invisibilisant ses rapports de domination ?

La mobilité électrique

Nos ancêtres l’avaient appris à leurs dépens : « Remplacer la traction hippomobile par un carrosse électrique ne règle pas le problème de l’usage intense ».

De surcroît, « en raison du coût énergétique de la batterie, le véhicule électrique ne devient écologiquement rentable qu’après 100 000 kilomètres ». Mais voilà : il aura fallu fabriquer à un coût exorbitant, dans une hallucinante débauche de matière, des électromobiles en plus du parc de véhicules thermiques existants. Juste pour envoyer ces derniers à la casse ? Une étude de l’Ademe reconnaît qu’il est difficile de conclure que le véhicule électrique apporte une véritable solution aux enjeux d’efficacité énergétique ». L’extraction de lithium nécessaire aux batteries laisse augurer de nouvelles prédations dans des régions jusqu’alors préservées d’Argentine, du Chili, du Pérou ou sur les hauts plateaux du  Tibet..

Bien évidemment, la surconsommation électrique générée par un parc de quatre millions d’électromobiles sera assurée pour l’essentiel par le charbon et le pétrole – il n’est plus possible d’ignorer leur part et celle des infrastructures matérielles nécessaires pour la mise en place de ce qui s’annonce comme un « régime de prédation sans précédent dans l’histoire »… Gérard Dubey et Alain Gras voient dans « l’Uberfolie universelle, portée par le flux électrique tout au long de sa power grid », la disparition du lien tissé par la relation physique avec notre milieu et l’avènement du nihilisme technologique avec le loué-jeté-généralisé comme « stade ultime de la consommation an-éthique ».

En cette nouvelle phase d’expansion du modèle électrique, la pratique d’une mobilité individuelle énergivore et hors-sol (de la trottinette jetable au bout de trois semaines à l’élecromobile bientôt « autonome » avec ses hypervoraces calculateurs embarqués) ne mène qu’à renforcer l’enfermement planétaire dans la fausse sécurité de l’« enclos numérique » d’un univers high tech dont le « progrès » avance sur le reniement de son origine bien terrestre.

Le devenir technologique de l’humanité

  L’hyperconnexion numérique à marche forcée n’en finit pas  d’augmenter la demande électrique jusqu’au risque de black out – et d’annexer « ce qui restait encore en marge des grands systèmes techniques » selon sa logique de dévastation écologique et sociale.

Ainsi, les fantasmes d’une « écologie numérique » irriguée par un « usage à volonté de la force » rejouent « la fiction de l’énergie pure et immaculée » entrenue au XIxe siècle par l’électricité tandis que les technologies du branchement retirent à l’habitat sa qualité de refuge, d’abri voire de sanctuaire : « il a cessé d’être un espace soustrait au regard d’autrui et au contrôle social »… L’humain est-il encore toléré dans sa propre maison ?

Par ailleurs, le fonctionnement des cryptomonnaies repose sur une folle course à la puissance de calcul dans un hallucinant gâchis d’énergie susceptible d’absorber la capacité électrique d’un pays affligé de surcroît par l’extension du « télétravail »…

Dernier « truc d’illusionniste » de la fée électricité, « l’intelligence artificielle », aux vertigineux enjeux géopolitiques, qui désactive l’énergie sociale :  supposée reposer sur la fiction d’une société automatique voire « inclusive »  fonctionnant par une énergie détachée de toute contingence terrestre, elle efface le sujet pensant par le « contournement du polique, de la conflictualité sociale et des rapports de force qui le définissent ». Elle livre un homo numericus surnuméraire, dépossédé de tout ancrage sensible à la plus déstabilisante des incertitudes dans l’hypervolatilité d’une économie où « la vitesse se substitue à la question de la valeur et du sens » et d’un monde « sans contact » ignorant ce qui demeure  irréductible voire « incommensurable au calcul ».

 Gérard Dubey et Alain Gras entendent « rendre intellectuellement raisonnable un avenir énergétique qui serait aussi un projet de réconciliation avec le monde qui nous entoure » en interpellant cette « excroissance incontrôlée des systèmes technologiques » transformant la planète en « vaste déchetterie » dans une frénésie d’«innovation » reniant le principe de précaution le plus élémentaire : la vie sociale n’est-elle pas un « sol bien plus solide et sûr » que les fallacieuses promesses de la fée électricité? L’infrastructure invisibilisée de la si phagocytante industrie numérique est en surchauffe. L’abstraction numérique et l’artificialisation du monde avec l’hypercomplexité qui va avec ouvrent un gouffre énergétique sous nos pas tout au long d’une « chaîne de déssemblage », de déliaison et de fragmentation sociale escamotant le réel. Notre devenir électronumérique proclamé sera-t-il rattrapé à temps par l’ombre de son origine thermique ?

Première version parue dans Les Affiches d’Alsace et de Lorraine

Gérard Dubey et Alain Gras, La Servitude électrique, Seuil, 388 p., 23 €

Le mal des ondes

Le nombre croissant d’allergies aux champs électromagnétiques produites par les nouvelles technologies sans fil serait-il en passe de de devenir « le scandale sanitaire le plus grave de notre temps » ? La pression de « certains intérêts » empêcherait-elle d’en prendre toute la mesure en imposant un « usage de masse inscrit dans un choix collectif de société »?

 Nombre de praticiens, des cancérologues aux dentistes, constatent dans l’exercice de leur métier une montée sans précédent de troubles de santé liés aux nuisances électromagnétiques.En dépit de leurs mises en garde, jointes à celles de nombreux scientifiques et de multiples contestations citoyennes, le « négationnisme » est de mise : la frénésie à developper  la 5G et à poser des « compteurs communicants » (Linky, Gazpar, etc.) ne tient aucun compte des risques sanitaires infligés aux populations. Ainsi, l’installation de ces compteurs exigent l’introduction dans l’installation électrique d’un courant porteur de ligne (CPL) à une « fréquence mille fois plus élevée que la fréquence ordinaire du courant électrique alternatif (50 Hz). Ne serait-il pas temps de s’interroger sur les conséquences des interactions électromagnétiques environnementales sur la santé humaine ?

Peut-on vraiment concilier notre addiction aux « nouvelles technologies » sans fil et la numérisation de nos existences, exigeant la pose « sans précaution ni concertation » de toujours plus d’antennes-relais de téléphonie mobile, avec la santé publique et environnementale ? Une expertise scientifique collective, dirigée par le Pr. Dominique Belpomme et validée au plan international démontre que nombre de nos pathologies sont causées par les ondes électromagnétiques et met en évidence ce qui apparaît aussi comme un véritable « crime de santé publique » : le développement imposé de la 5G et le « manque de reconnaissance de ses conséquences extrêmement graves ».

Le fléau électromagnétique

Cancérologue, le Pr Dominique Belpomme constate « l’existence d’un lien statistiquement significatif » entre l’explosion de certains cancers (leucémies, cancers de la glande parotide, de l’oeil ou du cerveau, mélanomes, etc) et « l’exposition aux champs electromagnétiques ». Sans oublier les maladies dégénératives ou inflammatoires auto-immunes comme celle d’Alzeimer ou la sclérose en plaques (SEP) : « il est aujourd’hui établi que les champs électromagnétiques pertubent l’immunité et sont donc capables d’induire des dégâts cellulaires et tissulaires potentiellement à l’origine de ce type de maladie ».

Voilà une génération déjà, le journaliste scientifique Paul Brodeur alertait contre la pollution magnétique dans son livre-événement, Les courants de la mort (1989, Robert Laffont).

Depuis, qui n’a pas déjà entendu parler de l’électro-hypersensibilité (EHS), cette maladie handicapante produite par les  technologies sans fil ? Qui peut encore décemment ignorer que « les apiculteurs déplorent l’effondrement de leurs colonies d’abeilles »  ou que les agriculteurs sont de plus en plus nombreux à constater les dommages sanitaires infligés à leurs animaux d’élevage voire la disparition de leurs troupeaux du fait d’expositions électromagnétiques sauvages survenant dans leurs pâturages ou étables ? Cherchez l’antenne-relais, l’éolienne, la ligne à haute tension ou l’électricité sale… Les champs électromagnétiques artificiels produits par l’homme affectent même la biochimie et la biologie des plantes… L’utilisation prolongée ou exacerbée de la téléphonie mobile ne peut que « conduire progressivement à la dégradation de notre environnement terrestre, tant animal que végétal, et chez l’homme, à la mise en péril de la santé des populations » avec sa prévisible phase terminale : l’extinction possible de l’espèce humaine « si d’ici là aucune considération politique n’est advenue »…

Les travaux de l’ARTAC (Association pur la recherche thérapeutique anticancéreuse), sous la direction du professeur Dominique Belpomme, démontrent le caractère fatal de la rencontre entre les champs électromagnétiques environnementaux naturels ou artificiels (CEM) avec la matière vivante : ils ouvrent notamment, tout comme les pesticides et autres composés organiques volatiles, la barrière hémato-encéphalique (BHE) qui protège le cerveau des agents pathogènes circulant dans le sang. L’ouverture de ce « filtre séparateur » permet aux toxines, agents pathogènes et autres métaux lourds présents dans la circulation sanguine de pénétrer plus facilement dans le cerveau … Sans oublier les conséquences sur d’autres barrières comme la barrière hémato-oculaire (qui protège les yeux) , hémato-placentaire (qui protège le fœtus), hémato-entérique (qui protège le système digestif) et hémato-testiculaire (qui protège le développement du sperme).

Depuis une génération, les radiations des téléphones portables « perturbent les communications au sein des membranes cellulaires, parasitant la communication entre les cellules et notre ADN ».  Or, selon le professeur Belpomme, le nombre de victimes de ces nuisances serait largement sous-estimé alors que les chiffres devraient interpeller : 2 millions de fibromyalgiques, 1 million de personnes atteintes par la maladie d’Alzheimer (35 millions de malades « prévus »…) – sans oublier les cancers, les enfants souffrant d’autisme ou de troubles psychiques, les cataractes…

Pour les chercheurs de bonne foi, de vaines polémiques (« non dépourvues d’arrière-pensées politico-économiques ») obscurcissent l’évidence d’un « lien de cause à effet » pourtant clairement établi entre l’exposition aux champs électromagnétiques artificiels et « la dégradation de notre santé et de notre environnement ». De sorte « qu’au minimum, c’est le principe de précaution qui devrait s’imposer et prévaloir ». Ainsi qu’un nécessaire principe de sobriété énergétique, pour l’heure mis à mal par la « prédominance des intérêts privés sur l’intérêt général ».

Le nouvel âge électromagnétique

Nos vies sont condamnées à baigner dans un électrosmog de plus en plus corrosif, avec le déploiement massif et sans discernement de la 5G et notre asservissement accru au machinisme technologique : « Le stress oxydant est  la réponse moléculaire des organismes fonctionnant en présence d’oxygène à toutes formes d’agressions en provenance de l’environnement, qu’il s’agisse de rayonnements, de produits chimiques ou encore de microbes. Les cellules exposées à ces agents produisent alors des espèces moléculaires et des radicaux libres extrêment réactifs et toxiques, ayant la propriété d’oxyder les composants cellulaires et en particulier l’ADN nucléaire et l’ADN mitochondrial ».

Dominique Belpomme et Philippe Irigaray rappellent que l’induction de ce stress oxydant est « très certainement l’effet biologique le plus déterminant des champs électromagnétiques non ionisants, en raison de sa mise en évidence très fréquente et de ses conséquences physiopathologiques clairement démontrées ».

Le « négationnisme » électromagnétique procéderait-il d’une « véritable imposture techno-scientifique d’ampleur mondiale, orchestrée par une dictature de la pensée unique » comme le soulignent Dominique Belpomme et Pierre Le Ruz?

La « compétition » fait rage entre les multinationales de téléphonie vers toujours plus rapide – comme si le « gain » ( ?) de quelques dixièmes de secondes de « connexion » étaient un impératif vital » pour des populations prétendûment en demande de toujours plus de « connectivité ».

Le  passage à un nouvel âge électronique, basé sur le « débit ultrarapide de la 5G permettant la gestion de milliards de données collectées », est présenté comme inéluctable – nul n’est censé s’opposer à la fuite en avant d’un « modèle » pourtant d’ores et déjà à bout de souffle ni autorisé à sauter du train fou du « progrès »… Les quatre opérateurs européens concernés escomptent un gain potentiel de 225 milliards d’euros d’ici 2025 pour un investissement de 50 milliards : « Trop souvent, ce n’est pas le service rendu pour le bien commun qui guide les acteurs concernés, mais l’appât du gain et l’aspiration à un idéal fantasmatique que ne réclament pas les peuples épris de liberté, de Nature et d’environnement planétaire préservés  (…) Il est incroyable qu’avec la mise en place des antennes de la 5G et l’attribution des premières bandes de  fréquence aux opérateurs concernés, le développement de la 5G ait débuté avant même que l’expérience scientifique sur les risques sanitaires et environnementaux ait été réalisée, et que  l’avis des citoyens n’ait pas été recueilli démocratiquement» … On se doute que la cybercriminalité et les métiers de la « cybersécurité » s’apprêtent à prospérer de même sur le champ de ruines laissé par cette course au « profit ».

Comment se protéger ?

Est-il possible encore d’apprivoiser les ondes à l’heure de l’excroissance du nuage numérique et d’adopter des mesures de radioprotection appropriées ?

La limitation de l’usage des téléphones portables et autres gadgets électroniques est fortement préconisée ainsi que le remplacement des téléphones mobiles sur socle (DECT) par des téléphones filaires classiques. De même, l’on devrait supprimer l’utilisation du WIFI, des ampoules à basse consommation et bannir les objets connectés de la maison.

Le « retour à la terre » est préconisé pour réduire les nuisances liées au courant électrique. Ainsi, l’on veillera à ce que les prises de courant soient équipées d’une prise de terre de bonne qualité et à mettre son corps à la terre, c’est-à-dire  ren restant cinq à dix minutes par jour pieds nus sur de la terre ferme. Chacun pourra mener à sa guise ses expériences de mise à la terre en s’assurant d’une rénovation électrique avec du matériel choisi selon le principe de la cage de Faraday pour un habitat électro-sain…

Un « accédant à la propriété » gagnerait à prendre tout son temps pour bien choisir son lieu d’habitation en évitant la proximité de lignes à haute tension, d’un transformateur, d’une centrale électrique, d’une antenne-relais de forte puissance, d’un aérodrome ou d’un terrain militaire équipé de radars, d’une voie ferrée électrifiée, d’une éolienne, etc. De même, « il est essentiel de s’assurer que toutes les sources électromagnétiques  internes ont été supprimées »…

D’évidence, la « transition énergétique nécessaire à l’essor du numérique  conduira à développer encore davantage les réseaux électriques » (Didier Cachard), au mépris de la loi Abeille visant à « limiter l’exposition du public aux champs électromagnétiques ». Si la protection de l’environnement semble faire consensus, rien n’annonce pour autant la conscience d’une communauté de destin élargie par une écologie capable de dépasser l’obsession « climatique » ni la fin du harcèlement électromagnétique ou l’avènement d’une salutaire sobriété énergétique. Sans un tel changement de « civilisation », les lumières de la nôtre s’éteindront sur une ultime gabegie – ou le coup de dés de trop… Qui serait le « gagnant » final de cette extinction des feux et des espèces sur une belle planète bleue changée en non-lieu ?

Paru dans Les Affiches d’Alsace et de Lorraine

Belpomme Dominique (sous la direction de), Le Livre noir des ondes – les dangers des technologies sans fil et comment s’en protéger, éditions Marco Pietteur, 416 p., 30 €