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Le nouveau recueil de Michèle Finck revisite au scalpel comme au toucher d’âme  l’exigence d’une vie – et redonne cours à la poésie. Cette poésie-là donne à entendre ce qui la distingue, entre « cri en terre » et grâce – cette résonance d’une intensité habitée au plus vif de ce qui répond à la perte et à l’indisponibilité…

 

Professeur de littérature comparée à l’université de Strasbourg et fille du clavier, Michèle Finck a construit sa vie sur une « basse fondamentale » : la « poésie pour patrie » et la musique – cette « promesse d’un peu d’or, tremblant entre les brins de paille, sur la face nord de la vie ».

Au commencement d’un éveil, il y avait le toucher de clavier du père, le professeur Adrien Finck qui lui joue « sur un seul doigt » la mélodie de l’Aria des Variations Goldberg sur son piano de paille. Père consacre beaucoup de temps à un jeune poète mort – ainsi Michèle se découvre-t-elle un « demi-frère spectral » d’un empire disparu. C’est l’austro-hongrois George Trakl (1887-1914), tombé au commencement de la Grande Guerre – suite à une overdose de cocaïne. Le premier poème qu’elle traduit est le dernier écrit par Georg : Klage (« Plainte »)…

Alors qu’elle s’inquiète de l’équilibre du chef d’orchestre lors d’un concert, Père lui fait don de cette phrase décisive : « La musique empêche de tomber » :

 

Musique    est l’autre face     de la mort

Sa face terrestre. De compassion pour les corps  et leurs cris

Poésie et musique   là où neige    un peu de paille

 

Toute sa vie, elle est accompagnée par la musique, la poésie – et hantée par le chiffre 32, « le noyau des Variations Goldberg », magistralement interprétées par le virtuose Glenn Gould (1932-1982), en ses multiples déclinaisons existentielles et vitales, comme sur les traces de ce point vif de mystère et de devenir s’obstinant à faire sens, envers et contre tout.

 

Ne tenir plus

Qu’à un fil :

La poésie

 

Ce que l’humain peut encore avoir d’intact ou d’intègre, serait-ce juste perceptible sur la vibration de ce fil ténu faisant surgir l’immensité d’un presque rien donnant cohérence à notre bref passage ? Mais pour s’établir fugacement dans le verbe et assumer l’acte poétique comme la présence poétique à soi, il est

 

 

Inutile   d’écrire

Si tu   ne joues   pas

Ta vie    à chaque mot

 

C’est ce pas de côté vers sa lumière – celle qui se lève au fond de nos fêlures et de nos abîmes, sur l’arête vive de ce qui nous danse et nous échappe. La poésie nous ouvre de grands espaces de résonance et toute la musique de ce qui est dans ce monde en lévitation sur l’arête du Nombre – pour peu que nous risquions sans cesse ce mouvement vers l’inespéré qui réaccorde la langue commune…

 

 

Urbanités, là où se joue le drame du monde…

 

Il y a des souvenirs de villes comme il y a des souvenirs d’amour (Larbaud). Dans la carte du tendre de Michèle Finck, il y a Cologne où elle allait rejoindre son amoureux violoniste devant le Blumenladen – la vie est caresse en ces années 80, la vie est rêvée,  Jennifer Rusch chante Power of love et des jeunes filles murmurent, « avec soudain la mémoire du piano de paille : « Etre caresse, ou rien »…

 

La caresse  est   une raison de vivre,

La mer   a  une rumeur   de piano de paille

Toi et moi   sur les hautes échasses   de l’écoute

 

Autres temps, autres moeurs : à Köln am Rhein, des centaines de femmes sont agressées sur la place publique en ce funeste 31 décembre 2015 – stupeur et tremblements au coeur du « vivre ensemble » dans nos invivables technodystopies… Cette nuit de la Saint-Sylvestre attise les débats, « divise les féministes » et fait couler tant d’encre pour rien, dans cette glaciation qui prend les ailes de l’ange – ou nos aspirations à l’ouvert…

 

Femmes de Köln

Käthe Kollvitz

Aurait pu    peindre

Votre   cri

 

Alors, pendant qu’un cri étouffé déchire la « scène féministe », Michèle Finck écrit comme on incise, en ce temps où le simulacre de neige aux métaux lourds supplante les neiges d’antan. Comme les simulacres de « débats » remplacent la parole franche comme l’or qui se donne en un acte de foi –  de pure présence poétique à soi quand l’absolu trouve sa place juste là où nous demeurons et faisons présent de nous…

 

La vie est    une histoire de caresses   entre somnanbules

Racontée    par qui joue à chat perché    avec la mort

Et c’est soudain la nuit.

 

Le verbe est-il réparateur ? Il dénoue et tranche, ne retenant que le plus aigu de l’expérience. Une vie tissée de musique et de poésie se retourne sur elle-même – et se ressaisit sans échappatoire, esquissant son pas de danse vers sa limite, ses précipices, ses évidences ou son chaosmos en fusion thésaurisé dans les fulgurances d’un livre-monde réinventant la parole et faisant corps avec l’essentiel…

 

Peut-on écrire   poésie   sans être absolument

Seule ?  L’intervalle entre les sons   me baptise   solitude

 

Ainsi, alors que Bach lui enseigna la caresse, Poésie est ce cri, « cette brusque montée de tension artérielle/des mots mordus par les crocs de solitude »

Poésie :   griffer  silence

Elle vit à livre ouvert et soude la poésie à la solitude, à l’amour, à la perte qui jamais ne dira son dernier mot – vue sur un ossuaire de questions et de constats cinglants :

 

La vie :    une mise à mort

 

Mais aussi :

 

Au coeur de toute vie :     un consentement.

 

Et c’est ici, en terre sicilienne où « la beauté serre la gorge enténébrée ». Mais déjà le tragique reprend le dessus avec l’évocation de la figure d’Ariane T, étudiante strasbourgeoise tuée au Bataclan avec 88 autres spectateurs… Sans oublier toutes les suicidées de la poésie, de Marina Tsvétaieva (1892-1941) à Amellia Rosselli (1930-1996), la traductrice de Sylvia Plath (1932-1963) – des « oeuvres-vies » dont une aléatoire postérité ne retient que le mode d’évasion…

Car enfin « Tant qu’il te reste  encore  une caresse   à donner/ A recevoir  tu n’es pas perdue »…

 

Poésie :   risquer   caresse

 

Jamais poésie ne consent à la dégradation du destin et du verbe – toujours, elle est mise à l’épreuve creusant son écart avec la langue si commune et la rendant à son pouvoir, cadence porteuse de feu et mouvement de l’esprit invaincu tendu vers bien plus que ce qui peut être dit par l’évidence de sa musique. Un toucher d’âme et de clavier qui fait toucher un ciel impétueux sans épuiser les possibilités de la caresse d’exister.

 

Première version parue dans les Affiches d’Alsace-Lorraine

 

Michèle Finck, Sur un piano de paille – Variations Goldberg avec cri, Arfuyen, 182 p., 16,50 €

 

 

 

Notre mode de vie, nos addictions et nos renoncements étouffent notre foie… Une nouvelle approche de la perte de poids permet de le drainer et de le régénérer.

 

 

Une épidémie insidieuse agresse le foie de près d’un Français sur quatre. Elle gagne du terrain et est en voie d’identification sous le nom de « NASH » pour Non Alcoholic Steatosis Hepatitis – ou, si l’on préfère, « maladie du foie gras ».

Situé à droite du thorax, sous les côtes, le foie est l’organe le plus volumineux de l’organisme – et aussi le plus méconnu. Pourtant, il fonctionne comme un centre anti-poison, une usine de production, de transformation voire une station d’épuration…

Ce « grand chimiste du corps »  assure plus de 800 fonctions. Pour l’essentiel, il permet l’assimilation des sucres, des protéines et des graisses. Il synthétise ces protéines et détoxique la plupart des toxines absorbées – tant qu’il ne sature pas…

Mais quand il est saturé de sucres qu’il ne peut plus « traiter », il les « stocke sous forme de graisses (triglycérides) dans des cellules spécialisées appelées adipocytes » – et devient gras. Il peut alors se laisser envahir par des fibres dures qui étouffent les hépatocytes – et durcir tout entier. En d’autres termes, il développe une fibrose : plus la graisse s’incruste, plus elle sera difficile à éliminer et forme un carcan fibreux qui empêche les cellules hépatiques de respirer…

C’est ainsi qu’apparaît la cirrhose… Mais voilà : un foie en souffrance, ça ne prévient pas et se dégrade à bas bruit… Il faut s’alarmer dès les premières manifestations d’insuffisance hépatique, lorsqu’il pompe et tourne au ralenti…

Médecin nutritionniste, ingénieur biomédical et chercheur dans le domaine de la prévention du diabète et du surpoids, le Dr Réginald Allouche rappelle que nous sommes rythmés par notre alimentation. Dans ce domaine, l’organisme humain a atteint ses limites.  Trop de mauvais sucres, de mauvaises graisses et de perturbateurs endocriniens – mais pas seulement : « Même les particules fines en suspension dans l’air finissent dans la circulation sanguine et se retrouvent dans les cellules hépatiques, gênant leur fonctionnement déjà très complexe. »

Sans oublier l’excès de sédentarité : « l’homme a plus de 70% de masse musculaire et viscérale qu’il devrait mettre au travail chaque jour. Bouger son corps est difficile en ville, mais c’est absolument indispensable pour la santé de votre foie… et de votre cerveau. »

On l’aura compris : la prévention  se joue sur le terrain de l’hygiène de vie, de la lutte contre le surpoids et la sédentarité – bien avant de ressentir un « poids dans le ventre »… Elle passe par la mise au repos du foie et du pancréas avant leur mise au pas par le sevrage des sucres pour ne pas préparer le terrain de « grandes maladies délabrantes ou souvent tueuses, comme les cancers, les maladies neurodégénératives (maladie d’Alzeimer, Parkinson) ou le diabète de type 2 ».

Certains marqueurs dont le tour de taille donne « la mesure du niveau inflammatoire » de l’organisme : « Il faut simplement comprendre que plus les adipocytes de votre abdomen sont gonflés et remplis, plus le niveau d’inflammation de votre foie est important »… De surcroît, un ventre distendu ne permet pas au foie de fonctionner dans les meilleures conditions possibles – et donc, de se régénérer…

Une détoxification du foie passe par une activité physique mobilisant les graisses stockées : « Votre foie aime l’activité physique car elle lui permet de travailler beaucoup mieux et moins longtemps. En effet, au cours de l’exercice physique, les muscles secrètent des hormones anti-inflammatoires qui vont aider le foie dans sa tâche quotidienne. »

Elle passe aussi par de nouvelles habitudes alimentaires. Le Dr Réginald Allouche propose notamment la consommation, au petit déjeuner, de fruits à coque appelés oléagineux (noix, amandes, noisettes, noix de cajou, de macadamia, pistache, etc.), essentiellement composés d’acides gras mono- et polyinsaturés », riches en omega-3 anti-inflammatoires pour le foie.

Les fruits de saison sont également de « bons partenaires pour le foie » – « ça se mâche pour profiter des fibres » mais on évitera de les boire…

De même que l’on évitera  les mangues et les bananes, contenant une grande quantité d’amidon…

Le café a un rôle hepato-protecteur appréciable mais il faudra sacrifier les croissants et autres viennoiseries qui font partie de notre « art de vivre »…

Dix légumes sont particulièrement profitables au foie : l’artichaut, l’avocat, le brocoli, le poivron rouge, la betterave crue, la tomate, le poireau, la carotte et les salades vertes.

La méthode hepato-detox du Dr. Allouche propose tous les aliments hepato-compatibles avec des recettes, tableaux de suivi de programme et stratégies anti-mou ad hoc.

Au-delà de la question du surpoids, l’essentiel est de prendre conscience d’une évidence : pour garder une bonne santé, il faut garder un foie sain, au prix d’une vigilance s’exerçant sans relâche afin de ne pas   livrer la place à « l’ennemi de l’intérieur ». Un manuel de rééducation et de résistance, en quelque sorte, pour vieillir en restant jeune ou ne plus mourir… vieux avant l’âge ?

 

Paru dans Naturisme magazine

 

Dr Réginal Allouche, La méthode hépato-détox – Mincir durablement et sans danger grâce au foie, 300 p., 19,90 €

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pionnier de la chirurgie mini-invasive, le professeur Jacques Marescaux, président-fondateur de l’Institut de recherche contre les cancers de l’appareil digestif (Ircad) et directeur général de l’Institut hospitalo-universitaire strasbourgeois (IHU), spécialisé dans la chirurgie guidée par l’image, qu’il a créé également, est une personnalité-phare et visionnaire de la médecine. Après avoir ouvert le champ des possibles, suscité la naissance dans les anciens haras de Strasbourg du biocluster dédié au transfert de technologies dans le domaine medico-chirurgical et fait de l’Alsace une terre d’innovation médicale, il n’a pas fini de transformer le paysage de la santé. Et ce, depuis Strasbourg, place forte rêvée en ville-monde d’une Silicon Valley de la santé.

 

Le 28 novembre dernier, le professeur Jacques Marescaux recevait le Prix de la personnalité franco-brésilienne 2019 alors que l’Ircad, qu’il avait fondé voilà vingt-cinq ans, fêtait son 35 000e chirurgien formé : « J’avais exprimé le projet de former 200 chirurgiens par an et finalement nous en sommes à 6200 par an venus de 116 pays différents ».

Décerné par la Chambre de Commerce France-Brésil à Rio devant un parterre de 500 personnalités issues du monde économique des deux pays pour son action dans le domaine de la chirurgie au Brésil, il a surtout permis, selon son heureux lauréat, de mettre en lumière le talent du Dr. Armando Melani, le directeur scientifique de l’institut miroir, implanté à Barretos (Etat de Sao Paulo, 2011) et à Rio de Janeiro (2017). Une équipe de recherche et de développement a été créée à Barretos pour favoriser et accélérer le transfert de technologie en chirurgie mini-invasive.

Le travail du professeur Jacques Marescaux, qui a connu bien d’autres consécrations dont le Prix de la Société américaine de chirurgie mini-invasive (Sages, 2010) et la Médaille Ambroise Paré de l’Académie nationale de chirurgie (2015), a non seulement élargi et clarifié la vision du praticien ainsi que sa visibilité de la « nature des choses » grâce à l’emploi de technologies de la perfection mais aussi contribué à la visibilité et au rayonnement de Strasbourg en « capitale de la santé de demain ».

Acteur majeur du projet alsacien de niveau international « Territoire de Santé de demain » (TSD), il porte avec l’IHU l’Hôtel-Patient connecté permettant des prises en charge pré- et postopératoires personnalisées et augmentées par des moyens d’e-santé (télé-suivi et intelligence artificielle) qui permettent d’alléger… les contraintes par corps : « L’hôpital, tel qu’il existe va connaître une grande mutation. Nous développons un projet baptisé Eras (« Enhanced recovery after Surgery ») qui mise sur une récupération rapide du patient après une chirurgie : s’il quitte l’hôpital au bout de 48h, même après une opération majeure, il échappe au risque de maladies nosocomiales et diminue de moitié tout risque de complication. Mais il a besoin d’être surveillé de façon continue… et rassuré ! La ronde de nuit des infirmières n’y suffit pas. Le patient porte un patch capable d’analyser des paramètres vitaux et de les transmettre de façon sécurisée via Internet. L’hospitel (l’hôtel pour patients connectés) permet de réduire sensiblement la durée d’hospitalisation. C’est un lieu intermédiaire avant de rentrer à domicile, restant proche de l’hôpital. Nous arrivons à la bonne période pour développer les parcours patients connectés. »

24 projets français ont été retenus dans le cadre des Territoires d’innovation – avec une enveloppe budgétaire de 115 millions d’euros. Le projet alsacien, on l’a compris, entendant « offrir une meilleure réponse aux besoins de santé de la population », mise beaucoup sur la prévention – et le numérique via Priesm, la « plateforme régionale d’innovation en e-santé mutualisée ».

Porté par un consortium réunissant une vingtaine d’acteurs de la santé et du numérique, il met en oeuvre un vaste programme, « structurant pour le territoire », de recherche et d’innovations, réunissant la ville de Strasbourg et l’Eurométropole, mais aussi le pays de Saverne, la communauté des communes Mossig et vignobles, la CPAM du Bas-Rhin, l’Agence régionale de santé du Grand Est, le conseil départemental du Bas-Rhin, l’Union régionale des professions de santé (URPS), les Hôpitaux universitaires de Strasbourg (HUS), l’université de Strasbourg (Unistra) et France Assos Santé fédèrant une centaine d’associations de patients dans le Grand Est.

 

De la connivence à la connectique

 

Le grand récit scientifique commence en septembre 1991 à Cologne. Jacques Marescaux assiste, lors d’un colloque, à la conférence visionnaire d’un médecin militaire américain, le colonel Richard Satava, avec qui il se sent d’emblée en connivence intellectuelle et en phase sur l’intelligibilité du réel : « Il expliquait quelles seraient les mutations de la chirurgie avec les nouvelles technologies d’Internet : les applications de la robotique, de la réalité virtuelle et de l’intelligence artificielle. Il parlait de réalité augmentée qui n’était encore que pur concept, rien n’existait encore, ça semblait relever de la science-fiction et j’ai du comprendre 10% de cette communication faite en anglais… Internet n’est apparu qu’en 1992 et finalement, nous sommes en train de faire ce dont il a parlé… »

Aussitôt rentré, le professeur Marescaux convoque tous ses collaborateurs et décide d’adapter la chirurgie à cette intuition passant par la logique de l’automatisation et l’utilisation de ce qui allait devenir la technologie maîtresse du XXIe siècle – l’IA : « La computer science était alors considéré comme un gadget et nous n’avions que peu de latitude à l’Inserm où nous officions. Depuis le lancement aux Etats-Unis, en 1989,  du « Visible Human Project », nous avions pourtant  l’intuition que l’ordinateur allait changer la pratique du chirurgien. Ce projet consistait à découper le cadavre d’un homme, en l’occurence un condamné à mort qui a donné son  corps à la science, en tranches de 1 millimètre. Chaque section, photographiée numériquement, permettait de visualiser toutes les structures anatomiques de l’organisme…  C’est ainsi que l’image se transforme en clone digital du corps. C’était comme une évidence en marche… Mais nos institutions et pratiques allaient-elles pouvoir s’y ajuster ? Là était peut-être la raison de notre succès : ne pouvant créer d’unité publique au sein d’une institution publique, nous avons lancé notre propre projet et construit notre building. L’Ircad a bénéficié d’un statut avantageux, grâce à la loi alsacienne de 1908 qui donne tous les avantages de la fondation, avec la flexibilité indispensable à l’achat de matériel performant. »

D’emblée, cette vision peut se concrétiser grâce à de grandes rencontres : «  Nous avons eu le soutien de Léon Hirsch, le chairman de l’USSC (« United State Surgical Corporation ») qui, le premier, nous a accordé sa confiance. Je lui avais envoyé un fax lui expliquant notre projet d’un institut dédié à la chirurgie mini-invasive. Le lendemain, sa réponse tombe : « Great Idéa ! Je vous envoie sept billets pour le Concorde, venez ! Une équipe vous attend à l’aéroport »… C’est le début d’un conte de fée ininterrompu pour les petits Français que nous étions. Il nous a donné le premier financement du projet. Orson Welles disait : « Faire un film, ce n’est pas compliqué. Mais 80% du travail, c’est d’assurer le financement du film »… Grâce à l’appui de Léon Hirsch et d’autres comme le président de l’Université Laustriat, nous avons pu amener une dynamique en région… »

Depuis 1994, l’Ircad, créé comme un centre privé de recherche médicale sous forme d’association de droit local alsacien-mosellan, s’affirme, avec son système nerveux  hyperperformant, comme une autre évidence dans le paysage et une référence mondiale en chirurgie guidée par l’image.

Un second Ircad ouvre à Taiwan en 2008, suivi par les deux instituts miroir du Brésil et celui de Beyrouth (2019). Un cinquième devrait ouvrir ses portes à Kigali (Rwanda) en 2020 et un sixième est en gestation en Chine, dans la région de Shanghai : « Pour l’Ircad China, on est venu nous demander. Le chairman d’une grande société sud coréenne est venu nous voir pour comprendre l’esprit de l’Ircad. Huit jours après, le contrat était signé pour assurer les responsabilités scientifiques de l’Ircad China pour une durée de quinze ans. C’est une manière de travailler à l’inverse de celle que nous connaissons en Europe ou aux Etats-Unis, où l’on procède par paliers, en passant par toutes sortes d’étapes et d’échelons intermédiaires. Là, c’est le président d’une société, acteur majeur dans les télécommunications, le pétrole, les semi-conducteurs et les cosmétiques, qui se déplace le premier.. Elle pèse 145 milliards et a décidé de devenir leader aussi dans le domaine de la santé en Chine. Mais uniquement en chirurgie mini-invasive… »

 

 

Au commencement est la vision

 

Né à Clermont-Ferrand où ses parents s’étaient réfugiés car l’Université s’était retirée sous l’Occupation, Jacques Marescaux arrive à Strasbourg… à l’âge de deux mois.

Son père, Jean Marescaux, est professeur d’histologie à la faculté de médecine de Strasbourg et sa mère, médecin de formation, se consacre à sa famille : « Elle a fait sept spécialités de médecine (de l’immunologie à la médecine du travail) sans les exercer afin de pouvoir nous élever… »

Sa voie est toute tracée – en chemin de liberté augmentée… Passionné par la recherche de bonne heure, le jeune Jacques passe des heures au laboratoire à  observer son père opérant des souris et s’enrôle tout naturellement comme fantassin d’Hippocrate… avant de révolutionner les blocs opératoires.

Major au concours d’internat en 1971 et docteur en chirurgie, il obtient en 1980 une chaire de professeur des universités en chirurgie digestive. En 1989, il est chef du service de chirurgie digestive et endocrinienne des hôpitaux universitaires de Strasbourg.

Ensuite, tout s’accélère dans une société ultra-compétitive aux corps désorientés  (mais de plus en plus connectés…) avec la création de l’Ircad et de son écosystème d’excellence qui exporte son modèle. Le professeur Marescaux fait remonter le projet de l’Ircad aux premières opérations par laparoscopie (une chirurgie qui se pratique à travers de petites incisions de la paroi abdominale permettant l’introduction d’une caméra et des instruments chirurgicaux nécessaires) : « Le chirurgien travaillait alors à l’aide d’un écran : c’était la préhistoire de la chirurgie mini-invasive ! Mais j’étais persuadé que cette pratique allait se généraliser et qu’il fallait donc développer toutes les technologies permettant le meilleur geste chirurgical. »

Pour mondialiser son enseignement, l’Institut crée en 2000 WeBSurg (« World electronic Book of Surgery »), une université virtuelle dédiée à la formation médico-chirurgicale continue qui compte actuellement 400 000 membres.

Le 7 septembre 2001, Jacques Marescaux réalise à New York une première médicale et transatlantique en télé-chirurgie : il opère de la vésicule biliaire une patiente qui se trouve à Strasbourg… C’est « l’Opération Lindberg » – elle a duré 54 minutes, en partenariat avec France Telecom qui assurait la liaison en haut débit…

En mars 2005, il participe avec d’autres éminents confrères (Jean-Marie Lehn ou Pierre Chambon) au projet de pôle de compétitivité et d’innovation thérapeutique dans le cadre d’Alsace BioValley – l’Ircad en est le moteur :

« C’est la seule région où l’on peut mener à bien le projet qui est le nôtre pour trois raisons. La première, c’est l’aide que les collectivités locales nous consentent depuis le commencement. Elles sont toujours en phase avec nous. La seconde raison, c’est la qualité d’être et d’engagement du travailleur alsacien. Tout un réseau d’infirmières fait vivre avec dévouement le bloc expérimental de l’Ircad et le maintient propre en début comme en fin de séance. La troisième, c’est cette notion de service bien comprise qui a assuré le succès de l’Institut : nous avons somme toute copié le professionnalisme américain d’il y a une génération et la manière de recevoir asiatique. »

 

L’enjeu du siècle

 

Depuis, la société humaine n’en finit pas de se reconfigurer et de s’adapter à son infrastructure numérique. Celle-ci orchestre les échanges de données instantanées, rendant  possible notamment « le geste chirurgical le moins agressif possible » – c’est l’application de la réalité augmentée pour le chirurgien travaillant sur une reconstruction en trois dimensions de la localisation exacte d’une tumeur telle que Jacques Marescaux l’avait pressentie voilà trois décennies. La technologie d’aujourd’hui ne serait-elle pas la « fiction » d’hier ?

Dans son Institut d’exception, bien implanté et agrandi dans l’enceinte de l’Hôpital civil, le praticien visionnaire mesure le chemin parcouru – celui d’une révolution permanente, laissant juste affleurer l’ombre d’un regret : « Il n’y a pas d’idées folles. Je n’ai pas été particulièrement créatif, mais j’ai juste réagi à la vision futuriste d’un esprit d’exception. J’ai tout de même le regret d’avoir compris cinq ans trop tard une avancée majeure dans le domaine de la chirurgie mini-invasive, lorsqu’un confrère rencontré à un colloque à Buenos Aires en 1984 me dit : « J’ai inventé une technique sur des brebis, je peux les opérer sans faire de trou dans leur organisme »… Mais je menais trop de choses de front, j’avais été nommé professeur en 1980, j’étais au bloc opératoire du matin au soir et je n’ai pu concrétiser cette avancée pourtant formulée au bon moment… »

Le 2 avril 2007, Jacques Marescaux est le premier chirurgien à réaliser avec son équipe une opération chirurgicale par voie transvaginale sans laisser de cicatrice, dans le cadre du projet « Anubis » labellisé par le pôle de compétitivité Alsace BioValley. Une autre première mondiale, c’est-à-dire une utopie qui a touché terre et pris racine –ici, en Alsace…

Mais… la main automatisée ne va-t-elle pas remplacer l’homme jusque dans le geste chirurgical ? « Il ne s’agit pas de robotique mais de chirurgie assistée par ordinateur : le chirurgien ne cesse jamais de diriger et l’ordinateur analyse une profusion de données à la nanoseconde pour lui permettre d’améliorer ses gestes. »

Tout être humain naîtrait-il avec une double nationalité qui relève tant du royaume des biens-portants que de celui des malades ? La frontière entre ces deux états s’estomperait dans cette nouvelle prise en charge qui fait du patient un acteur parfaitement informé sur son état de santé. Pour peu qu’il garde la maîtrise de ses données,  hors suivi médical. Et peut-être aussi sa faculté à composer librement avec ce qui constitue sa réalité sans cesse vivante, vécue – et indéfinie.

 

Un monde commun

Le souci écologique bien compris n’engage-t-il pas à en « prendre en compte », une fois pour toutes, aussi bien les êtres humains que les « non-humains » qui composent notre « collectif » terrestre ?

 

Plus rien ne va de soi. Plus aucune ressource exploitable n’est assurée de sa pérénnité sur une planète transformée en déchetterie : ni la qualité de l’air que nous respirons, ni de l’eau que nous sommes supposés boire pour des générations – sans oublier les espèces animales décimées, les forêts qui brûlent et nos sols vitrifiés livrés à une artificialisation galopante… Et pourtant la « technologie verte » d’un éco-enfumage persistant n’en finit pas de faire miroiter encore et encore un paradis toujours plus artificiel sur Terre – forcément plus vert que nature… N’est-il pas question de remplacer les pollinisateurs décimés par les produits phytosanitaires et les ondes électromagnétiques par des drones miniatures programmables pour assouvir l’inextinguible soif de « profit » des uns ?

Au seuil de la sixième extinction, le véritable souci écologique ne consisterait-il pas à «  bien traiter un être » ? Et ce, qu’il s’agisse  d’un humain ou d’un non humain, sur une planète qu’aucune folie ne pourra dévier de sa trajectoire de collision avec la réalité… Le « processus d’écologisation » n’engage-t-il pas à prendre en compte les associations d’êtres qui composent notre « collectif » ?

Philosophe et maîtresse de conférences à l’université Paris Ouest-Nanterre, Emilié Hache rappelle, dans la réédition en poche de son livre paru en 2011, que dans une « communauté écologique responsable »,  il importe de « traiter des non-humains comme des fins et non pas comme des moyens » c’est-à-dire des « produits de consommation alimentaire ». Pourquoi ne pas passer un nouveau contrat en articulant économie et morale pour en finir avec la prédation des terres, des forêts et des vivants ?

Sur quoi au juste se fondent les « formalisations économiques » de ceux qui mettent la planète en lignes d’exploitation ? La morale peut-elle « prendre en charge » ce qui échappe au lancinant et perpétuel calcul d’optimisation – cet incommensurable et cet inestimable qui nous ont été donnés ?

Le mode de développement hyperindustriel d’une partie de la population mondiale pose la question de la surpopulation : si le modèle économique des pays surdéveloppés se répandait partout, la destruction de la planète serait bel et bien consommée :

« Les surpopulations vulnérables deviennent une variable d’ajustement de notre mode de développement jusqu’à considérer les catastrophes qu’elles subissent comme une sorte de régulation naturelle des populations ».

Et pourtant, la dynamique propre à ce « modèle »-là est de s’exporter à tout prix… L’écologie peut-elle compter sur l’armée de réserve de ces « surpopulations vulnérables » ?  Se trouvera-t-il parmi elles comme au sein des « pays riches » des consciences suffisamment inquiètes pour construire  une société de continence énergétique, de frugalité heureuse, de partage et de sobriété consentie avant l’effondrement annoncé ?

 

Une demande d’intelligence collective ?

 

L’idée de « progrès » est-elle encore pertinente et compatible avec la préservation d’une planète livrée à une surexploitation suicidaire ? Pour Emilie Hache, il s’agit de « recommencer à habiter une temporalité dotée d’un futur et d’instaurer la responsabilité morale qui l’accompagne »…

Imprégnée par le pragmatisme de John Dewey (1859-1952), elle rappelle que la « dimension morale d’une démocratie réside dans la participation de publics : le point de rencontre entre la morale et la politique se trouve ici, dans cette autoconstitution d’un public par lui-même, dans le fait que de passif, il devienne actif, seule garantie de vitalité pour une démocratie »…

Comment  « devenir capables ensemble » dans un système si peu capable de résoudre les problèmes qu’il engendre ?  Comment favoriser l’apprentissage d’une « pensée collective » sur un champ de ruines dévasté par la frénésie d’un hédonisme consumériste et d’intérêts oligarchiques à jamais inassouvis ?

Manifestement, « parler d’une cosmopolitique est une façon de prendre en compte le problème posé par la coexistence d’une multiplicité d’êtres »… Le monde commun à habiter ensemble requiert le plus grand nombre possible de bonnes volontés partageant ce sentiment d’urgence en-dehors de toute morale prescriptive. Autant les éclairer sur l’enjeu en formulant la question « en termes de cosmopolitiques », ce qui est une « façon de ralentir » tout en cultivant une manière d’espérance active et empirique…

La grande convergence des  multiples expérimentations en cours, engagée par des scientifiques, des éleveurs, des entrepreneurs, des activistes ou des patients soucieux de se prendre en charge, buissonne en de foisonnants jardins partagés. Fera-t-elle reculer le désert qui avance ?

Emilie Hache, Ce à quoi nous tenons – propositions pour une écologie pragmatique, La Découverte, 300 p., 11 €

 

 

La seconde édition de « L’Industrie magnifique » réenchantera Strasbourg du 7 au 17 mai 2020 avec sa « double hélice ».  A la source de cette synergie entre le monde de l’entreprise et l’art contemporain, une histoire de ferveur et de passion orchestrée par des « battants », de surcroît « triés sur le volet », sur une musique de  l’entrepreneur et auteur-compositeur Jean Hansmaennel.

 

Au commencement de cette aventure, il y avait comme un « désir d’art et de fabrique ». Peut-être aussi un désir irrépressible de rendre leurs lettres de noblesse à une litanie de mots démonétisés qui ne soudent plus grand chose ni grand monde en ces temps de désenchantement et de régression. Entrepreneur dans l’âme et bâtisseur de possibles, Jean Hansmaennel a aussi le sens du mot juste chevillé au corps. Comme celui d’ « habiter ». Selon Heidegger, habiter ne signifie rien moins que « la manière dont les mortels sont sur la Terre ». Autant que cela se passe en conscience – comme celle d’un « devoir d’humanité » et d’un « fondement de l’être-là humain » mis en actes… Pourquoi ne pas habiter poétiquement notre demeure terrestre, en créateurs assumés de nos vies, de surcroît respectueux de notre environnement ?

Justement, l’ambition du directeur général du groupe immobilier Vivialys est de « permettre au plus grand nombre d’habiter sainement toute la vie » – ce qui suppose une réflexion de longue portée tant sur le choix des matériaux que sur la qualité de l’air intérieur et bien d’autres paramètres intégrés dans cette délicate équation du bien-être et du mieux-vivre ensemble.

Celui qui a placé sa vie sous le signe des trois « E » (« écrire, entreprendre, être utile ») a réalisé le dernier volet de son tryptique inspiré lors d’une réunion débouchant en décembre 2015 sur la création d’un singulier objet culturel à la croisée de l’art et de l’industrie, désormais bel et bien identifié, qui, à l’usage, s’avère durable, duplicable et exportable à souhait.

« L’Industrie magnifique », un grand récit ?

 

Lors de ce brain storming mémorable, Michel Bedez, Dominique Formhals, Vincent Froehlicher, Jean-François Laneluc et lui-même réfléchissaient sur ce désir d’habiter ensemble un territoire et de l’animer.

Ainsi jaillit dans son absolu neurochimique  la formule gagnante d’un alliage précieux – et l’énergie de la double hélice qui propulse Strasbourg et la région selon ce mouvement à trois temps impulsé par Jean Hansmaennel : « Nous voulions créer un événement pour animer Strasbourg,  faire rayonner l’Alsace et faire lien avec le monde… Alors, nous avons trouvé le concept de « L’Industrie magnifique » ! Après un travail relationnel avec les entreprises, les collectivités locales et les artistes, ainsi que la création de l’association pour rassembler les énergies, nous avons lancé l’événement en mai 2018 sur la base du trinôme :  une entreprise mécène, un artiste et une place. L’entreprise fournit la ressource, l’artiste fournit l’oeuvre et la collectivité fournit la place. Ainsi, 24 entreprises alsaciennes, de la TPE à la multinationale, et 24 artistes du monde entier se retrouvaient sur le devant de la scène pour cette première rencontre de l’art et de l’industrie sur la place publique.  Tout était réuni pour ce bonheur urbain. Tout ce que l’art et la coopération entre tous les acteurs de l’opération ont pu générer. Lorsqu’artistes, entrepreneurs et politiques s’écoutent, se parlent et travaillent ensemble, le monde ne peut qu’être meilleur, l’art plus grand et l’industrie magnifique… »

Ainsi se sont usiné les choses selon la règle de l’art et une « paternité collective » au cours de cette concertation germinative . L’étincelle originelle a pris à la manière d’un feu doux – celui de l’esprit de coopération qui pourrait bien embraser les villes de France et d’Europe les unes après les autres en d’autres ferveurs communielles…

Pendant dix jours, 350 000 visiteurs ont visité une bonne vieille capitale à manger  métamorphosée en galerie d’art à ciel ouvert, tout aussi délectable, lors de  la première édition de cet événement porté par l’association Industrie et Territoires que Jean Hansmaennel préside depuis mai 2016 : « Voilà qui fait regarder la ville autrement. On ne peut plus voir la cathédrale de la même façon depuis que le mammouth de Soprema s’y est fait sa place… Et on ne peut pas ne pas penser à l’origine du monde devant le coquillage doré signé Marc Quinn place Gutenberg… «

Combien de visiteurs se sont demandé à quoi pouvait ressembler la place du château au temps de la préhistoire ? Depuis ce temps-là, l’art et l’esprit n’ont-ils pas mené le monde jusqu’à cette poétique collision entre le préhistorique fantasmé et le gothique flamboyant  ?

Si la « transformation usinière » a pris le relais de la transmutation alchimique voire de la « transsubstantation christique », avec l’usine-entreprise comme cathédrale d’une nouvelle religion industrielle, celle-ci compte désormais autant de croyants que de fervents pratiquants, serait-ce dans un monde « globalisé » d’entreprises sans usines et de production délocalisable qui n’en requiert pas moins de l’intelligence à l’oeuvre et du coeur à l’ouvrage… Le mouvement d’expansion lancé à l’embranchement de tous les souffles suit son cours et fait lever pour LIM 2020 ses moissons comme la pâte humaine selon la formule magique originelle .

 

Une fraternité mise en actes

 

Jean Hansmaennel est issu d’une vieille famille de Fegersheim – sa présence est attestée dans les registres depuis 1604 au moins : « Chaque siècle, un Hansmaeenel devenait maire du village. Le dernier, mon grand-père Lucien, un grand résistant, l’a été de 1947 à 1977. Il a créé la zone industrielle. »

Jusqu’à l’âge de dix ans, Jean habite Herbsheim, où sa mère Marthe est institutrice.  Pierre, son père, dirige l’entreprise familiale « Peintures Hansmaennel ». La famille construit sur ses terres originelles en 1972.

Il ressent l’appel de l’écriture dans les volumes de la Bibliothèque rose et verte qu’il dévore, en quête de phrases porteuses de sens et de feu : « Je me souviens particulièrement de la série des Michel et des Compagnons de la Croix rousse. D’autant plus que j’habite Lyon depuis… »

Il décroche un diplôme d’études approfondies en histoire contemporaine et de philosophie ainsi que le diplôme de l’Institut des hautes études européennes – et un brevet d’Etat de ski alpin… Tout en assumant ses états d’âme d’auteur-compositeur-interprète, leader des groupes HSB puis Fred Hamster et les Scotcheurs qui eurent leur moment de célébrité sur la scène locale : « A vingt-cinq ans, j’étais moniteur national de ski et chanteur de rock tendance humoristique. Je commence alors à travailler dans la publicité, notamment avec Roland Anstett avant d’intégrer Havas à Lille où j’ai fait tous les postes, de chef de pub et directeur d’agence à directeur général du réseau. Puis j’ai rejoint le groupe SEB comme directeur de la communication à Lyon, où j’ai gardé mon foyer. »

En 2006, après 14 ans chez SEB, il devient vice-président de Kronenbourg, en charge de la communication, des affaires publiques, du développement durable et du mécenat. Il est aussi président de la Fondation Kronenbourg (2008-2016) sans oublier ses 10 mandats d’administrateur d’organismes professionnels et interprofessionnels ( tels Brasseurs de France, Syndicat des Brasseurs d’Alsace, Entreprise et Prévention, Fondation pour la Recherche en Alcoologie, Institut français de Brasserie-Malterie, ANIA, ARIA, MEDEF)…

Durant cette décennie féconde, il écrit, souvent à l’arraché au cours de ses trajets et dans une tension vers une langue énergétique, dilatatrice de l’être, trois livres publiés au Cherche Midi (« quand j’écris, je me livre »…). Là, il mûrit aussi son grand projet tissé d’interdisciplinarité qui préfigure « l’Industrie Magnifique » – il fait notamment intervenir des compagnies de danse dans les usines de SEB et Kronenbourg…

L’homme-orchestre a  installé une navette entre Lyon (où demeure sa famille), Paris et Strasbourg où l’appellent nombre d’impératifs – trois lieux de vie pour accueillir une ubiquité rétive aux « prisons mobiles » et un triangle magique pour tout à la fois canaliser et désentraver un flux aussi créateur que transformateur de mondes…

Ainsi, la seconde édition de l’Industrie magnifique s’annonce « dans la joie et la bonne humeur » : « 25 entreprises sont déjà mécènes, d’Arte à Würth. Actuellement, on constitue les couples artistes-entreprises. Le travail de création commune continue jusqu’à la mise en espace en septembre. Nous disposons d’un incubateur pour les villes qui veulent déployer « l’Industrie magnifique » chez elles et nous les invitons… L’industrie est magnifique quand elle promeut et élève… »

Assurément, l’industrie pourvoyeuse d’opportunités uniques sur le plan économique et esthétique  tout comme sur le plan social et politique constitue un socle parfait pour s’élever – et élever une société. Mais depuis les avertissements du Club de Rome en 1972 jusqu’aux derniers ouvrages en vogue des « collapsologues » et autres frémissements électoralistes, un point de rupture environnemental voire civilisationnel serait-il atteint ?

Pour le tisserand de possibles qui entrelace les différences pour son Grand Oeuvre, la situation requiert une réinvention constante de tout ce qui se donnait pour acquis : «  Nous avons un rôle d’éveilleurs de conscience. Une croissance équilibrée est possible. La nature nous enseigne beaucoup : nous pouvons lire en elle comme dans un livre. On ne peut pas se contenter de l’exploiter : il faut coopérer avec elle comme nous le faisons entre nous au lieu de nous complaire dans la confrontation. Dieu est moins la cause originelle, l’antériorité fondatrice que la conséquence de nos coopérations entre hommes de bonne volonté, soucieux de nous enrichir de nos différences, et un état d’harmonie à atteindre au bout de cette aventure commune.  C’est une attitude, une fraternité mise en actes. C’est ce qui guide mes engagements professionnels et associatifs. Je suis motivé par la création, c’est mon moteur, et créer ensemble, ça fait un moteur qui mène encore plus loin… »

Faisons un rêve : et si l’urgence environnementale pouvait réellement contribuer à ouvrir sur une économie de la coopération,  voire de la communion et de l’amour plutôt que de la compétitition, de la conflictualité et de la confrontation permanentes qui mènent au capitulisme et au fatalisme ? Ceux qui se sentiraient dépossédés du sens de leur vie et de leur présence au monde ne pourraient-ils pas ainsi revitaliser selon leurs capacités nos sociétés laminées ?

Outre les acteurs de la première édition qui reconduisent leur participation, bien d’autres partagent ce rêve-là et intègrent le prestigieux plateau : « Une quinzaine de nouvelles entreprises nous rejoignent et ce n’est pas fini. Le budget pour la réalisation des oeuvres n’est pas encore connu car la création commence. Il était de 2,5 M€  en 2018. Le budget pour  l’organisation de l’exposition est de 750 000 €. »

S’agissant du casting artistique, de nouveaux créateurs (Christine Colin, Patrick Bastardoz et Vladmir Skoda) rejoignent ceux du millésime 2018 comme Bénédicte Bach (Tanneries Haas), Catherine Gangloff (Menuiserie Monschin) ou Michel Déjean (Meazza).

Depuis septembre 2018, Jean Hansmaennel est président de l’Alliance française. Par ailleurs, il préside les Compagnons de Jeu de Julie Brochen qui joue actuellement Mademoiselle Julie de Strindberg au Théâtre de l’Atelier à Paris. Mais à chaque jour suffit son bonheur… Tissant l’art des possibles comme celui des possibles de l’art, il  déplace les lignes de front comme la fabrique des grands récits et sait que « le réel » s’invente à mesure qu’il s’écrit dans un perpétuel dépassement pour s’atteindre. Car les mots qui vont surgir, selon la phrase de René Char, « savent déjà de nous tout ce que nous ignorons d’eux » – comme ils savent que  « l’autre est une chance ». Pour peu que les divergences ou le narcissisme des petites différences s’harmonisent en de fraternelles convergences dans un inapaisable réarmement des bonnes volontés et une libération des énergies créatrices s’impatientant de refaire « civilisation » selon une autre « mesure de l’homme ».

 

 

Industriemagnifique.com

 

 

 

 

La cage de fer

Si l’homme n’est pas « fondamentalement technologique mais politique », les technologies du numérique le façonnent en « homme sans qualités » par divers procédés de brouillage du « rapport à soi, aux autres et à son propre environnement »… Alors que le « solutionnisme technologique » prétend se substituer au contact avec les autres et résoudre des questions sociales majeures en multipliant les « plateformes en ligne », comment échapper aux dérives de cette emprise totalisante et au « mal-être algorithmique » ?

 

Comment avons-nous pu en arriver ? Nous serions-nous fait dérober notre réalité la plus fondamentale en nous laissant imposer une « numérisation » à marche forcée?

L’informatisation, forme actuelle de l’industrialisation, nous a fait entrer dans un nouveau machinisme, celui des « machines numériques en réseau » et nous a imposé cet « objet technique total » qui fonde notre système technique actuel : l’ordinateur.

Mais, d’un système technique à l’autre,  que nous apportent réellement cette nouvelle délégation machinique et les présumées « avancées du numérique » en termes de réel « progrès humain » ?

Elles  n’auraient sans doute d’intérêt que si elles convergeaient avec les aspirations d’humanité les plus fondamentales. Mais si l’histoire technique de l’Occident est celle de la machination, celle-ci n’a pas précisément été prévue pour combler ces aspirations-là…

Diana Filipova nous rappelle que cette histoire, suivie d’une  automatisation des existences et d’une délégation de l’exercice du pouvoir de la sphère publique aux sphères technique et économique, se solde par l’instauration d’un d’un « technopouvoir totalisant » séparant l’homme de son milieu naturel et étendant ses métastases à tout le vivant…

Le développement des « technologies de l’informatique » a permis le « grand bond en arrière » d’une politique de préservation des intérêts dominants présentée comme une « vaste entreprise de modernisation ». Celle-ci pratique l’évitement de toute contestation sur le terrain de la délibération en les dépolitisant et fait échapper l’exercice du pouvoir à tout contrôle en orientant les « potentiels élans subversifs des masses vers des formes plus compatibles avec son projet de gouvernement par la concurrence »…

Dans son essai dense et riche en références, elle démontre que si « éthique » et « numérique » (du latin numerus, « relatif au nombre ») forment une rime bien riche, ces deux mondes sont incompatibles, compte tenu de la propension du technopouvoir à imprimer dans la société des « lois » qui n’en sont pas mais qui dressent les individus les uns contre les autres… La vieille logique de guerre, perpétuée par d’autres moyens ?

Le « numérique » aurait-il d’ores et déjà gobé « l’éthique » derrière nos écrans lisses, si « muets sur l’impact environnemental des serveurs » – jusqu’à faire oublier que ces technologies ont été mises au service de la guerre ?

Il n’est plus permis de l’ignorer : notre système technique et industriel extractif dévaste notre environnement et nos corps.  Pour Diana Filipova, tout cela était pourtant parfaitement connu et perçu par ceux qui furent contemporains des premières révolutions industrielles : « C’est que les techniques fournissaient déjà des formes d’exercice du pouvoir et d’organisation sociale qui s’avéraient fort utiles dans des sociétés libérales en développement galopant, des sociétés en quête de modes de gouvernement qui ne réduisaient pas au bâton. Les techniques organisées en système rendaient ainsi disponibles des technologies de gouvernement que d’autres sources de gouvernement de pouvoir – économique, politique, social avaient dès lors le loisir de s’accaparer au nom de leurs intérêts propres. »

Le choix de la machine à vapeur, l’objet technique total du premier système technique industriel, et sa généralisation comme « modèle phare de la mise en mouvement du monde » s’est fait contre toutes les autres possibilités – sans la moindre « délibération rationnelle », alors que le système hydraulique fonctionnait bien mieux…

Ainsi, les sociétés du XIXe siècle se peuplent de machines et de mines », deviennent des « cages de fer » – et l’environnement est réduit à un réservoir de ressources où puiser et gaspiller à volonté. Les contemporains des premières machines ont vu « les conditions de l’existence quotidienne » dégradées et la « violence de cette action sur les êtres, la société et le monde est alors éprouvée de façon aïgue »…

L’on ne devrait guère s’étonner que, dans nos sociétés actuelles qui « fétichisent l’innovation » (Jean-Baptise Fressoz),  les technologies du numérique constituent une « puissance qui aliène plutôt qu’elle ne libère, sépare plutôt qu’elle ne rassemble, manipule plutôt qu’elle n’accroît notre pouvoir d’agir » – ni qu’elles soient politiques en ce qu’elles « échappent constamment à la volonté démocratique »…

Chef d’entreprise, responsable éditoriale de l’agence de stratégie Stroïka, après deux ans passés à Bercy et deux autres à Microsoft, Diana Filipova situe son essai, sous-titré « dépolitiser pour mieux régner », au « croisement entre l’analyse du développement des technologies et la montée en puissance du néolibéralisme comme mode de gouvernement et idéologie dominante ».

Forgeant le terme de « technopouvoir » en référence au « biopouvoir » de Michel Foucault (1926-1984) et de préférence à « technoscience » elle montre comment « la technique », fallacieusement présentée comme « neutre », a pris le pouvoir dans nos sociétés au moyen d’ « objets de pouvoir » qui s’imposent à tous – et nous activent…

 

Ecce Homo oeconomicus

 

« Au fondement des sociétés libérales se trouve un mouvement parfaitement illibéral : la réalisation dans le monde concret d’un idéal anthropologique crée de toutes pièces » – faute d’accepter l’homme tel qu’il est, dans son imprévisibilité : c’est l’homo oeconomicus, mû par son seul intérêt personnel et l’appât du gain – c’est le « sujet à gouverner idéal », si prévisible, car « gouverner, c’est prévoir »…

Ce type anthropologique est un « projet politique concomittant à l’expansion des sociétés libérales et du régime qu’elles ont choisi comme moteur de leur développement : le capitalisme »…

C’est le début du « capitalisme de surveillance dans son projet d’anticipation et de programmation de nos comportements et passions »…

Au fil du XIXe siècle, toute une story-telling protechnicienne accompagne son avènement – Jacques Ellul (1912-1994) constate que « le sacré est transféré à la technique »… Avec le mode d’organisation qui va avec – celui du gouvernement des hommes les incitant à « maximiser leur production de valeur tout en minimisant le coût direct et indirect de leur contrôle ».

C’est dans l’entre-deux-guerres que « prend forme la mise au service les unes des autres des sphères politique, économique et technologique ». Ainsi, «les techniques font désormais système, et ce système produit des technologies de pouvoir qui viennent nourrir le répertoire d’action  des champs politique et économique ». Le système techno-économique n’est plus subordonné à des fins politiques « forgées au sein même de la société » mais il s’autonomise et « impose ses propres fins » : croissance économique, efficacité, emploi.

Depuis, le seul horizon de l’humanité se réduit à un « calcul d’optimisation permanent » et à la « calculabilité » de la moindre singularité.

 

Extension du domaine du calcul

 

Soumis au « double gouvernement de l’économie et de la technique », l’homme est réduit à un « pur calcul de moyens en vue de fins : sa raison est limitée à sa seule portion instrumentale »…

Aujourd’hui, s’il lui est encore loisible de se passer de télévision, il ne lui est en revanche plus possible de vivre sans recours au « numérique » invasif qui a « investi toutes les sphères de nos vies, des services publics aux espaces les plus intimes ».

Ce système technique industriel anécologique a été imposé par une « rhétorique de la nécessité » – c’est le tristement célèbre TINA (« there is no alternative ») de feu Thatcher. Et son écosystème s’inscrit dans un « système total dont il est difficile de changer un pan sans mettre en branle le tout »…

La « révolution numérique » ira-t-elle jusqu’à « numériser » notre pensée sur le modèle de la mécanisation qui a caractérisé les deux premières révolutions industrielles ? L’actuelle « reconfiguration anthropologique » du vieil homo oeconomicus en « homme sans qualités » comme nouveau « sujet à gouverner » ne remet pas en cause le « calcul d’optimisation permanent » largement intégré dans les logiques computationnelles des technologies du numérique. Mais la « fiction de son absolue liberté » est préservée, quand bien même il n’aurait plus d’autre consistance que celle de ses données et d’une carcasse abandonnée, livrées à une surveillance généralisée via les « algorithmes de prédicition » et de moins en moins contrôlable…

A cet égard, les « avancées de l’intelligence artificielle » en disent long : « En comparant sans cesse l’IA avec notre intelligence, il s’agit moins d’envisager l’avènement prochaine d’une machine dotée d’une conscience que de labourer le terrain pour une dégradation progressive de l’intelligence humaine au rang d’une intelligence mécanique »…

 

Dévastation à tous les étages

 

S’agissant de la prétendue « dématérialisation » imposée à marche forcée, Diana Filipova rappelle qu’il n’y a rien de plus matériel et énergivore que le prétendu « immatériel » de la connectivité universelle – celle-ci organise l’invisibilité de ce qu’elle fait en vrai :

« L’infrastructure derrière les technologies de l’information n’a rien d’immatériel : elle s’inscrit dans un système technique, économique et industriel qui se constitue au tournant du XIXe siècle dans les mines de charbon et d’acier, au moment même où la machine à vapeur détrône, pour des raisons pas forcement rationnelles, les circuits hydrauliques. Sans ce système industriel enchevêtré au développement du capitalisme et l’extraction des ressources, l’informatique moderne n’existerait pas, pas plus que la finance, les routes, les voitures, les trotinettes électriques et les buildings de la Défense. »

Depuis le soulèvement des « luddites » (1811-1812) contre les métiers à tisser, la techno-critique, associée à une contestation de l’ordre dominant et confrontée à une « totalisation toxique », se retrouve bien désarmée face à cette invisibilisation organisée de la dévastation tant écologique que sociale et cet « enfouissement des causes et des effets dans la coque opaque d’un système-objet » – le smartphone…

Ce système total dérobe « à la connaissance de tous les intentions, structures et règles du jeu » inhérents à son fonctionnement. Le tout couplé à la « production d’idéologies qui consolident l’illusion de la nécessité » et à une offensive portée contre le langage, « notre dernier foyer de résistance » ainsi dévoyé de ses fonctions fondamentales – « dire le monde, dire la vérité ».

Ainsi, face à la montée des préoccupations écologiques, la notion de « transition énergétique » a été forgée pour les désamorcer : « Depuis que l’écologie est entrée dans l’agenda politique, l’extraction s’est plutôt accélérée : la consommation de matière depuis 1990 représente un tiers de tout ce qui a été extrait depuis 1900. Le secret de la « transition écologique », c’est qu’elle n’existe pas… »

Si « l’âge de l’utopie numérique semble bien à son crépuscule », il n’en faut pas moins continuer à extraire des ressources pour forger les chaînes de nos addictions dans une surenchère d’ « innovations » sans fin et un « état du monde qui érode les moyens de contrôle démocratique les plus élémentaires »…

Y aurait-il « renoncement à la capacité des hommes à exercer ensemble une puissance collective contraire à ces phénomènes » ? Comme le foie d’un malade atteint de fibrose est enserré dans une cage fibreuse, le corps social est piégé dans cette « cage de fer » machinique et étouffe… Pour Diana Filipova, la délivrance passe par la constitution d’une « véritable communauté technocritique » au niveau local, par des dissidences au sein de l’appareil technonumérique et le rétablissement d’un  « état de friction et de conflictualité » que nos sociétés technolibérales s’emploient à évacuer. L’infernale machine à sous, à surveiller et à punir peut-elle être grippée par un nouvel imaginaire ?

Pour la cofondatrice de la plateforme Ouishare et du mouvement Place Publique, c’est « un droit auquel nous ne devons jamais renoncer » – celui d’imaginer d’autres « modèles sociaux » plus désirables… Cet imaginaire se cultive en réinvestissant la « responsabilité de vivre » dans les insterstices voire en suscitant des bifurcations jusqu’au « coeur de la confrontation », en espérant que ses effets libérateurs et le retournement se produiront avant « l’extraction de valeur » ultime par la destruction de toutes les ressources terrestres disponibles…

Diana Filipova, Technopouvoir – Dépolitiser pour mieux régner, Les Liens qui libèrent, 288 p., 21€

Henri de Toulouse-Lautrec fait son retour à l’occasion de la rétrospective qui lui est consacrée au Grand Palais (du 9 octobre 2019 au 27 janvier 2020) et de la parution de livres-hommages, dont celui d’Alain Vircondelet aux éditions du Signe.

 

La courbe de l’art 1900 se confondait, dit-on, avec une chute de reins. Celle notamment des « petites femmes » familières à Henri Marie Raymond de Toulouse-Lautrec (1864-1901), le rejeton noceur d’une des plus vieilles familles de la noblesse française.

Toulouse-Lautrec a vingt ans quand s’ouvre son époque, avec la publication de A Rebours, le maître livre de Joris Karl Huysmans (1848-1907) qui, en 1884, « disrupte » l’esthétique naturaliste. Du Moulin Rouge où se produit Louise Weber dite La Goulue (1866-1929) au Mirliton de son ami Aristide Bruant (1851-1925), Henri boîte et titube d’un cabaret à l’autre – avant de se refugier, au petit matin, dans l’une des innombrables maisons closes de la capitale, avec une préférence pour la « Maison de la rue des Moulins »…

 

« Je suis un fin de race »…

 

S’il porte un nom prestigieux, la nature l’a doté d’une silhouette contrefaite de « nabot hirsute » – il fait à peine 1,52 m au dessus du niveau de la mer, avec ses jambes trop courtes pour un torse bombé… Toute sa (brève) vie, il est le « Petit Bijou » de sa mère, Adèle Tapié de Céleyran. A 22 ans, il s’évade de son Sud-Ouest natal vers Paris et la Butte Montmartre. Le héraut national, Victor Hugo (1802-1885), a rendu l’âme l’année d’avant, Gustave Eiffel (1832-1923) construit sa tour de fer et Henri s’installe dans une maison mitoyenne de l’atelier d’Edgar Degas (1834-1917). Il puise son inspiration dans le foisonnement de la vie noctambule, si étincelante, de la ville-lumière – elle est pour lui, constate Alain Vircondelet, un « véritable laboratoire expérimental qui lui permet, tout en se sentant en confiance auprès d’amis et d’êtres eux-mêmes fragilisés par leurs statuts, leurs disgrâces, leurs milieux, d’aller au plus près de la nature humaine suivant en cela les leçons de Balzac et Zola ».

La belle Suzanne Valadon (1865-1938), à peine plus grande que lui (1,54m), est son modèle et sa maîtresse. Mais un Toulouse-Lautrec peut-il épouser une roturière et « bâtarde » ? Il se gorge d’absinthe coupée de cognac, mène grand train et réalise l’affiche du Moulin Rouge, ce qui lui assure quelque notoriété. Ses toiles déconcertent – il a tendance à forcer le trait vers la caricature et ses fêtes n’ont pas les couleurs de l’insouciance… Tandis que les Impressionnistes se heurtent aux figuratifs les plus irréductibles, Gustave Moreau (1826-1898) et Auguste Renoir (1841-1919) représentent la femme tentatrice d’une civilisation-femme. Henri de Toulouse-Lautrec la livre tel qu’il l’observe en son abandon, jusqu’aux bourrelets en amortisseurs de désolation…

Terrassé par une ultime crise de delirium tremens et miné par la tuberculose, il rend l’âme, dans sa 37e année, au château familial de Malromé le 15 juillet 1901 : « C’est bougrement dur de mourir » aurait-il balbutié.

Une grande signature de la biographie et de l’histoire de l’art, Alain Vircondelet, fait revivre la figure non seulement du visionnaire Toulouse-Lautrec mais aussi l’esprit de son temps – celui du Paris bohème qu’il  arpentait, cartographié en 22 lieux-culte, du Cirque Medrano ou du Divan Japonais au Rat Mort…

Par sa proximité avec les acteurs obscurs de la nuit parisienne en sa Belle Epoque, Toulouse-Lautrec a touché, constate Alain Vircondelet, à une « vérité humaine rarement atteinte en peinture ». La vérité d’une capitale du monde « Fin de siècle », dont un aristocrate « fin de race » a saisi le bouillonnement au moment même où tout finissait, où tout se mélangeait – et où tout commençait à naître dans une société verrouillée…

 

Paru dans les Affiches-Moniteur

 

Alain Vircondelet, Dans les pas de Toulouse-Lautrec, éditions du Signe, 199 p., 25 €