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Penseur majeur de l’écologie politique, Bernard Charbonneau (1910-1996) se représentait le « Progrès » sous la forme d’un bulldozer dévastant les paysages dans une société en « devenir accéléré incapable de prévoir son avenir »… Les éditions de L’échappée publient un florilège de ses articles militants parus dans la presse écologiste entre 1973 et 1996.

 

L’année 1970 a été proclamée « année de la conservation de la nature » par le Conseil de l’Europe. Mais la France était sous anesthésie pompidolienne en mode addictif, tant consumériste que productiviste – religion du « progrès » oblige…

Bernard Charbonneau a soixante ans et une poignée de livres encore confidentiels derrière lui – dont L’Hommauto (Denoël, 1967). Professeur agrégé d’histoire-géogagraphie au lycée de Bayonne, il se sent un peu moins seul et voit là le « feu vert » pour la naissance du mouvement écologique en France.

L’année suivante, l’Environnement a enfin son ministre, Pierre Poujade qui se retrouve à la tête d’un Ministère de l’impossible – c’est le titre de son livre-bilan paru chez Calmann-Lévy en 1975 – et plus précisément d’un « ministère délégué à la Protection de la Nature et de l’ Environnement » dans les gouvernements de Jacques Chaban-Delmas et Pierre Messmer, du 7 janvier 1971 au 1er mars 1974…

Si la prise de conscience et la réhabilitation écologiques ont progressé et bénéficié à certains écosystèmes vitaux (forêts, fonds marins, tourbières, etc.), la véritable « écologie politique » garantie sans lobbysme (fût-il badigonné en un « vert » fluorescent qui abuse de moins en moins…)  a-t-elle gagné droit de cité pour autant ?

 

Une dynamique d’expansion illimitée

 

Dès son « premier grand livre » (Teilhard de Chardin prophète d’un âge totalitaire, Denoël, 1963), Bernard Charbonneau mettait en garde contre la dynamique d’expansion illimitée de la « civilisation » industrielle : « Sous la pression du Progrès, le monde moderne tend irrésistiblement, en dépit et à cause de ses conflits, vers un Etat mondial qui couvrirait toute la surface de la terre, et qui réglerait en profondeur jusqu’au moindre détail la vie des hommes, pour organiser méthodiquement la réflexion et l’action de toute l’humanité. Il n’y a qu’un qualificatif pour désigner cette société, c’est celui de totalitaire. »

Pourfendeur de l’agrochimie (« quel profit tirons-nous du système agrochimique sinon d’être gavés d’une quantité sans cesse accrue du plastique ? ») dans la presse écologiste (La Gueule ouverte, Combat Nature), il doute fort de la capacité de remise en cause de ce totalitarisme industriel : comment cette société qui détruit la nature pourrait-elle la « protéger », si ce n’est en « l’intégrant comme une variable de plus à administrer » ?

Dans son avant-propos à la réédition des articles de Bernard Charbonneau, Pierre Thiesset constate : « Quand l’espace vient à manquer, le voici recensé, rationnée ; des panneaux d’interdictions sont plantés au bord de quelques réserves naturelles noyées dans la banlieue totale. Le système du développement exponentiel conduit au chaos,mais le chaos risque de consolider le système : quand l’expansion atteint ses limites, il y a un risque de gestion scientifique du « vaisseau spatial Terre » et d’un contrôle social accru pour assurer la survie de ses passagers. »

 

 

En danger de « Progrès »

 

Vous avez dit « contrôle » ? En mai 1989, Charbonneau écrivait dans son article-fleuve « Informatisation et liberté » pour Combat Nature : « La défense contre le déluge des données suppose la renaissance de l’esprit de liberté. Mais ce réveil est de toute autre nature que la volonté de puissance matérielle et rationnelle qui préside au progrès automatique des sciences et techniques (…) A côté des ressources naturelles, pourquoi pas des réserves humaines laissées au silence et à l’ignorance, interdites à l’informatique ? Sinon cette espèce pourrait à son tour se perdre. »

Avec son ami Jacques Ellul (1912-1994), Charbonneau a mis en garde sans relâche, depuis le dernier avant-guerre jusqu’aux « trente glorieuses  (et au-delà, jusqu’au seuil de la grande « transformation digitale » de nos sociétés…) contre cette « rationalité économique divinisée » et cette « ruée incontrôlée du soi-disant progrès » dont le prix « financier, écologique et humain » est insoutenable. Il ne se solde pas seulement par une « production illimitée de l’inutile » mais aussi par le tissage d’une toile où « sera prise un jour la moindre bribe d’espace-temps et de liberté »…

Voilà cette humanité si longtemps «  en danger de Progrès » arrivée désormais au bord extrême de la falaise d’une Dette écologique impayable qu’aucune Providence n’est plus en mesure de garantir…

Les médias en surchauffe autour de la thématique de l’économie « zéro carbone » et les « marches pour le climat » ou autres très progressistes « grévistes du climat » vont-ils « sauver le monde » de tous les vivants avant qu’il soit irrémédiablement passé par « pertes et profits » ?

Si l’aveuglement volontaire ou le déni de réalité rageur ne sauvent de rien (surtout pas de ce rien qui dévore « le monde » de moins en moins commun…), la peur, dont la graine a été plantée en bonne terre encore habitable par certains précurseurs éclairés comme Bernard Charbonneau, le pourra-t-elle ?

 

 

 

Bernard Charbonneau, Le Totalitarisme industriel, éditions L’Echappée, collection « Le pas de côté », 272 p., 20 €

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L’âge d’or de l’humanité était-il celui où… l’or ne régnait pas ? Depuis l’abandon du standard or, l’espèce est entrée dans une ère d’incertitude et d’instabilité – celle d’une économie de reconnaissances de dettes impayables… Le Jardin des Livres réédite deux documents qui éclairent ce changement d’ère…

 

Cette année-là, la France s’ennuyait encore – et suspendait son souffle lors de l’enlèvement du petit Emmanuel Maillart à Versailles alors que le monde « négociait » son Grand Tournant au Moyen Orient… La Grèce changeait de régime avec les colonels et une toute jeune femme, Farah, était couronnée « shahbanou » – impératrice – du fabuleux royaume de Cyrus. Le 26 octobre 1967, dans la grande salle du palais étincelant de mosaïques, de miroirs et de lustres, le Shah posait sur sa tête délicate la couronne des Pahlevi, sertie de 3380 diamants, 368 perles, 5 émeraudes et 2 saphirs – elle avait été commandée au bijoutier parisien Arpels, venu s’enfermer tout un mois avec ses meilleurs artisans dans la chambre forte de la Banque centrale d’Iran pour les choisir à sa guise…

L’or, les diamants et autres raffinements qui embellissent la vie étaient la grande affaire de Pierre Travers, un numismate avisé qui avait pignon sur rue au 17, avenue Victor-Hugo à Paris – il disposait de surcroît d’un bureau officiel à la Bourse de Paris, le numéro 330.

Peu après le couronnement de l’impératrice Farah, Pierre Travers posa pourtant par un matin gris de novembre, en dépit de sa connaissance encyclopédique du marché de l’or, le fatidique panneau « fermé pour 48h » sur la porte de ses bureaux de la société « De Litra ». Puis il sauta dans sa Rolls Royce Silver Shadow, fonça à Orly pour sauter dans un avion en partance vers le Paraguay – et ne plus jamais réapparaître…

Son histoire nourrit l’interminable chronique des systèmes Ponzi tournant forcément mal… Dénoncé auprès des « autorités compétentes » pour n’avoir pu rendre des lingots d’or à certains clients, il avait emmené dans ses valises 50 millions de dollars de liquidités et des Bons du Trésor au porteur ainsi que des pièces d’or –en ce temps-là que les digitale natives ne peuvent connaître, il n’y avait pas de fouilles dans les aéroports…

Mais il a du se résoudre à renoncer à son luxueux appartement rue Ingres, à ses investissements immobiliers sur la Côte d’Azur, à son yacht dans le port de Cannes, à ses tableaux de maîtres ainsi qu’ à bien des choses qui sécurisent autant qu’elles embellissent la vie d’un esthète prévoyant comme lui… Son problème ? Il avait créé une banque. Mais, faute d’ « agrément », elle présentait l’inconvénient d’être… illégale. L’activité déclarée de la société « De Litra » était le commerce de métaux précieux. En fait, ses 5000 clients avaient bien signé des ordres d’achat d’or en confiant les sommes à cet effet – mais cet or restait en dépôt au siège de la société… Travers ne convertissait en métaux précieux qu’une partie des sommes encaissées et versait un intérêt de 9 % à ses mandants. C’était là une opération bancaire qui lui valut des poursuites pour « concurrence illégale » aux établissements de crédit –  son « trafic financier » s’élevait à 25 milliards de francs, selon Le Parisien qui en fit sa Une…

Pour Pierre Jovanovic, ce « futurologue financier » a « annoncé le système financier actuel : une escroquerie globale en bande organisée des banques, avec la bénédiction de la Banque de France et celle de la Banque centrale Européenne ».

Déjà, son forfait d’il y a un demi-siècle transmettait une leçon aussi capitale que lapidaire : « il est totalement idiot, et même purement suicidaire, de confier son or ou autres biens précieux en gardiennage à une société privée »…

Ce que l’avocat des clients spoliés exprimait ainsi à l’ORTF, la chaîne de télévision unique de l’époque : « M. Travers opère comme une banque et il a fait le raisonnement suivant : « les gens ont déposé de l’argent ou de l’or chez moi ne vont pas tous se présenter le même jour à mes guichets pour réclamer la somme en or qui est à eux, et qu’ils ont déposée chez moi. J’ai donc par conséquent un volant de sécurité extrêmement important : je peux disposer d’une partie des dépôts qui sont chez moi et faire des opérations et c’est avec ces fonds qu’il a fait ses opérations. Il a investi les capitaux de ses clients. »

Le terme « Litra » désigne une mesure grecque antique utilisée pour l’argent métal – une unité valait 0,2 drachme. Pierre Travers connaissait parfaitement bien son affaire et laisse un ouvrage, Le Marché des Monnaies d’or de 1900 à nos jours, publié au nom de sa société et réédité par Le Jardin des Livres. Il rappellait le mécanisme de la production et le marché international de l’or de la Belle Epoque à la Guerre froide, et observait, en parfait orfèvre, que « la couverture métallique des émissions fiduciaires et scripturales est tombée de 46 % en 1939 à 20 % en 1949 ». Par conséquent, il en appelait à un accroissement de l’extraction d’or « par rapport aux stocks monétaires existants »…

Ce n’est pas seulement chez les Grecs que l’on a changé de régime, ce n’est pas seulement une jeune impératrice que les Perses ont couronnée cette année-là : les populations de la planète toute entière consacraient sans le savoir un nouvel « ordre du monde » leur faisant porter une charge d’endettement insoutenable, lorsque la phynance s’est affranchi de toute réalité économique, dans une logique folle d’extension perpétuelle du domaine de son seul « profit »…

 

Pierre Jovanovic (dossier de présentation de), Le Scandale De Litra – grand annonciateur de l’explosion des banques, Le Jardin des Livres, 224 p., 21€

 

 

L’abandon du standard or

 

Deux éminents juristes, les Prs Achille Mestre (1874-1960) et son jeune confrère Emile James (1899-1992), se sont fait « économistes » pour publier dans en mars 1926 De l’or à la monnaie papier : le changement d’ère 1914-1939,  un ouvrage traitant de l’abandon de la convertibilité en pièces d’or des billets de banque que possédaient les Français : en août 1914, il fallait bien financer « l’effort de guerre »…

La guerre finie en 1918, l’Etat français se garda bien de revenir au standard or direct – dilapidant ainsi le capital de solidarité nationale jusqu’alors constitué par ce viol d’une « garantie juridique donnée aux Français d’échanger à vue leurs billets de banque en papier contre de l’or »… Ainsi commença la grande spoliation des épargnants français – l’Ancien Régime avait bien abusé du seigneuriage mais « c’était sans commune mesure »…

Réédité par Le Jardin des Livres et actualisé avec un dossier de présentation du Pr Olivier Pichon, son enseignement s’ajuste à la nouvelle réalité européenne : si « l’Europe est une civilisation, elle n’est pas une nation et la péréquation n’y fonctionne que parcimonieusement, l’oligarchie bruxelloise s’en est servie essentiellement pour « acheter » de nouvelles candidatures à l’Union européenne. »

Après « l’expérience de Law » avec ses billets de banque (1720) et les assignats de la Révolution, les Français entraient à nouveau dans une « économie inversée » : « alors qu’en temps de paix, l’objectif premier est de faire des profits, en temps de guerre l’objectif est de produire le matériel nécessaire pour que la guerre puisse être gagnée » – et « l’Etat devient un acteur majeur de l’économie »… Ainsi, « l’emprunt a largement permis de financer la guerre » – et les Etats se retrouvèrent « à un niveau inédit d’endettement »… Durant l’été 1926, Raymond Poincaré (1860-1934) crée un gouvernement d’Union nationale : « C’est bien une sorte de cabinet de guerre que Poincaré a voulu constituer, une guerre pour sauver  le franc »…

Analyse d’Oliver Pichon : « Dans cette affaire Poincaré n’a été que l’exécutant d’une décision imposée par la Grande Guerre. La férocité des combats et leur prolongement ne purent être payés qu’en papier monnaie et la fameuse affiche (« ils donnent leur sang donnez votre or ») laissa bientôt place au sang contre de la monnaie de singe en si grande quantité que la seule contrepartie ne fut plus que le marbre des tombeaux, et, 10 ans après la fin de la guerre, l’enterrement du franc germinal. »

La raréfaction de l’or due aux dépenses de guerre avait persuadé certains débiteurs que la clause-or était inéxécutable, leur permettant de s’exonérer de leur dette en monnaie papier. Ce n’était pas le point de vue de ces deux  juristes durant l’entre-deux-guerres : savaient-ils alors qu’ils menaient un combat déjà « d’arrière-garde » ? Depuis, les nations brassent des dettes abyssales – elles n’ont plus de monnaie qui soit capable de représenter une richesse réelle… Elles n’en sont pas moins mitraillées de « représentations » papier ou digitales supposées représenter « la richesse » mais qui ne produisent plus que de la pauvreté et survendent un « avenir » qui n’arrivera plus jamais…

Olivier Pichon (dossier de présentation de), Prs Mestre & James, De l’or à la monnaie papier : le changement d’ère, Le Jardin des Livres, 224 p., 21 €

 

 

Le dernier roman de l’académicien Andréï Makine invite avec une allègre acuité à passer clôtures, murs et frontières d’un monde en plein chaos dont le sol se dérobe. Des racines aux cimes de l’être, une autre vie serait-elle possible?

 

 

 

 

Alors qu’éclatent les unes après les autres des bulles d’irréalisme et de prêt-à-vivre comme de prêt-à-penser, Andréï Makine se livre à une  vertigineuse mise en abyme dans un roman conçu tout à la fois comme un jeu de poupées russes, une salle de faux miroirs où s’éteignent les reflets exténués d’un monde de fraude arrivé à son terme et une chambre de résonance des questions assourdissantes de ce temps.

Le narrateur reçoit Le Grand Déplacement, un manuscrit apocalyptique d’un jeune idéaliste qui ne se reconnaît pas dans son époque et imagine le reflux du « flot migratoire qui avait refusé l’assimilation » vers sa source, la Lybie – et le « dépaysement » là-bas des « responsables » du désastre planétaire, à savoir la « crise migratoire » par destruction du dit pays… Vivien de Lynden, vingt-sept ans, issu d’une famille  « apparentée à une lignée de noblesse flamande », est désespéré par la dégénerescence d’un Occident qui a baissé pavillon – un véritable « empire du soleil couchant » à l’horizon surbaissé, soufflé comme un jeu de cartes de l’intérieur : « Pour sa douce France, il rêvait d’oriflammes, de fleurs de lys et de nobles faces tournées vers la cité céleste. Et là, s’étalait cette biomasse blanche, veule et blasée, qu’aucun esprit n’habitait et qui, par sa laideur, démentait tout ce à quoi il croyait. »

La mère du jeune imprécateur, Gaia (la « Terre-Mère »…), lui est aussi étrangère que son pays : en « rupture » avec son « milieu bourgeois », elle s’est engagée dans l’une de ces myriades d’associations qui se disputent férocement une « manne migratoire » aussi inépuisable que la création monétaire dévoreuse des ressources planétaires – et abîmée dans des conflictualités déplacées sur le terrain d’un « tourisme sexuel » qui la laissent meurtrie, à court d’illusions bon marché comme en panne d’utopie rédemptrice de rechange…

Ainsi s’exprime cette fille d’une génération humanitaire bel et bien revenue de son périlleux périple jusqu’au bout de toutes les postures en vogue : « Les membres de Mer sans barrières trouvent dans la grande tambouille humanitaire un moyen de pimenter leur quotidien, socialement et sexuellement. Leurs idées sont une mélasse pseudo-chrétienne qui leur fait préférer les migrants jeunes et robustes aux clochards autochtones, vieux et brisés. « Et puis, en allant dans les pays pauvres, nous prétendons apporter le savoir-faire que nous ne possédons plus depuis longtemps. Devant les femmes en Inde, je faisais l’éloge du couple à l’occidentale. Sans penser au désastre qu’était mon couple à moi… Pour nous rassurer sur nos valeurs humanistes vermoulues, nous les enseignons aux autres. »

Cette femme tant de fois mise à mal au cours de ses « escapades humanitaires » a notamment subi la brutalité de Max, son amant « laid et bedonnant » – mais enfin,  « le politiquement correct interdit de juger son physique, la brutalité de cet homme est une vengeance « post-coloniale ». Au bout de son « avilissement consenti », elle  perd son fils… Sans père (à  quatorze ans,  il découvre l’homosexualité de son géniteur) et sans mère, Vivien s’était retrouvé démuni de grande cause comme de grand amour après avoir été consumé par une chimère ultime – la mort est au rendez-vous de cette vie fracassée…

 

La traversée des frontières

 

Makine se ferait-il le passeur de thèses « suprémacistes » ou le porte-voix d’un « nationalisme blanc » nostalgique des frontières ou d’un ordre d’antan ? Assurément non : l’auteur du Testament français (Prix Goncourt, Prix Goncourt des lycéens et Prix Médicis en 1995)  confronte juste les points de vue des différents protagonistes sur ce monde sans issue où plus personne n’est assuré de trouver une terre habitable sous ses pieds.

Entre ceux qui veulent changer de monde en quittant leur pays et ceux qui se sentent quittés par leur pays sans avoir bougé de chez eux, où est-il possible encore d’établir sa demeure – ou de simplement trouver refuge ?

Voilà la belle planète bleue devenue bien trop petite pour contenir les chimères d’une globalisation « hors sol » et livrée à la dévastation de forces opposées, des mouvements et des spéculations sans limites et sans finalité. L’académicien propose de sortir des clivages imposés entre « globalistes » ou autres  « sans frontiéristes » et « globalisés » se découvrant « souverainistes » voire  « passéistes » en multipliant des pistes de réflexion coupant à travers les zones grises de la pensée…

Car « ces milliards de pauvres, une fois repêchés de la misère, se transforment en prédateurs, pressés de rejoindre la « civilisation » – celle qui fabrique un homme capable de consacrer sa vie à « la commercialisation des dérivés financiers et la titrisation des actifs »… Quelle épidémie a tué toute forme de conscience humaine ?

Mais surtout, qui parle dans ce roman polyphonique, avec ses quatre personnages principaux et ses figurants de passage ? Il s’ouvre sur le déroutant manuscrit imputé à Vivien – une prose hantée par la thématique du « grand remplacement » de la population européenne, théorisé par l’écrivain Renaud Camus et, avant lui, par Richard Coudenhove-Kalergi (1894-1972) dont Makine retrouve une note, datée de l’entre-deux-guerres : « Notre âge démocratique est un pitoyable interlude. La race du futur, négroïdo-eurasienne d’apparence semblable à celle de l’Egypte antique, remplacera la multiplicité des peuples par la multiplicité des personnalités. »

Le roman se poursuit avec le récit de Gaia – en « mise à mort volontaire de celle qu’elle a été ». Elle veut en finir avec cette « vie fabriquée à l’aide de ce que la société nous fournit : discours, attrape-nigauds intellectuels, postures et béguins idéologiques » et quitter cette « comédie de mensonges » –  dans cet itinéraire-là se trouve sans doute le sujet du roman …

Dans ce monde-là livré à l’absurde frénésie accaparatrice de quelques phynanciers qui ne financent rien d’autre que la démonétisation du temps de vie de leurs contemporains jusqu’à l’effacement de l’espèce colonisatrice de la planète, tout prédateur cravaté à la « tête tuméfiée de chiffres sait ce que vaut une civilisation où il suffit d’appuyer sur une touche d’ordinateur pour ruiner un pays ». Tout accaparateur conscient de la « suprême absurdité » de ce jeu de dupes sait faire sans état d’âme cette « rapide manipulation digitale » pour que « la Création change de sens pour des millions d’humains »  – et ce, pour le seul « profit » du Moloch qu’ils servent : celui qu’il leur faut sans cesse nourrir de guerres, de crises, de renversements de régime, de pénuries et de pandémies ?

Le résultat, chacun peut l’éprouver – selon sa prise de conscience ou la volatilisation de son « pouvoir d’achat » comme de ses perspectives d’ « avancement » voire de survie. Au bout de cet imaginaire « postmoderne » d’expansion illimitée et d’accumulation sur une planète finie, il n’y a que la déshérence et l’obsolescence accélérée de tout ce qui existe, bien au-delà d’un champ de ruines ou d’un désert à court de mirages…

Voilà le narrateur de ce récit fort embarrassé par le brûlot « identitaire » du jeune sacrifié, en pareil contexte (« Quel libraire oserait exposer ce volume ? »). Il demande alors conseil à son vieil ami, le célèbre écrivain Gabriel Osmonde que Vivien s’était donné pour maître à penser – c’est le pseudonyme dont Makine avait signé précédemment quatre romans…

Osmonde est l’inspirateur du mouvement des diggers, ceux qui creusent au-delà des apparences – ceux qui forent profond les lieux communs d’une postmodernité qui n’offre plus de terre habitable, en quête d’un gisement d’être, envers et contre tout…

Osmonde rappelle qu’une vie humaine ne « fait que vingt ou trente mille jours ». Chacun d’entre nous, jeté au monde par une première naissance qui assure sa survie biologique, doit s’assurer ensuite de sa survie sociale. Mais libre à lui de ne pas se laisser emprisonner par ces deux identités-là : il peut accéder à l’Alternaissance – ce « temps de la pérennité » qui nous affranchit de nos origines tant biologiques que sociales ainsi que de nos limites ou représentations comme la peur de manquer, d’échouer, d’être « remplacés » (« si on vous remplace, c’est que vous vous êtes résignés à être remplaçables ») ou de mourir dans les convulsions d’une ultime extinction des espèces  …

Si nos cellules sont « réglées pour trente mille jours » au mieux et notre devenir par « le script » d’une société en deshérence, pas question de se résigner à n’être qu’une « simple biologie périssable » : une autre vie est possible en s’accordant la grâce d’une troisième naissance, bien « au-delà de notre disparition physique » – ainsi est-il possible de « voir dans chaque être, dans chaque instant le dépassement du temps et de la mort ».

Ainsi, Gaia arrive à « quitter ce monde sans avoir à mourir » et atteindre « l’instant où la mort meurt en nous ».

Ainsi en est-il des romans de porteurs de lanternes qui ne se laissent pas lire comme une fiction de divertissement (une de plus…) et ne sonnent pas creux comme un « bibelot d’inanité sonore » enfilant des platitudes à très haut débit – mais se laissent envisager à la manière d’un guide de désenvoûtement.

Andreï Makine, Au-delà des frontières, Grasset, 270 p., 19 €

Les frontières, c’est ce qui exclut et ce qui rassemble.  Ce qui divise les opinions, aussi… Le temps est-il venu de leur abolition ? L’évolution planétaire semble plaider pour leur réaffirmation dans un monde « globalisé » et hyperconnecté où, étrangement, se multiplient filtres, murs et barrières au sein d’une humanité atomisée, entre individus « hors sol », guère remis de la faillite des vastes aspirations collectives d’antan …

 

Dans le « nouveau monde » où toutes les digues ont été rompues, les frontières n’ont pas « bonne presse ». Elles séparent, dit-on, les territoires, les individus, les espaces et les communautés. Vu du « Marché » (ou de Sirius…), elles constituraient même un frein à l’expansion incontrôlée des flux ou la « libre circulation » des capitaux, des hommes et des marchandises, dans l’ordre qui vous plaira…

De fait, elles manifestent une réalité à double face : sur quelque territoire qu’on les trace, elles représentent ce qui à la fois rassemble, protège – et ce qui exclut. Aujourd’hui, où commence « l’extérieur » ?

De même que l’idée de « nation », portée par un désir puissant d’unité et d’identité commune voire de destin commun, est protectrice pour ceux qu’elle inclut – tant qu’elle n’est pas instrumentalisée par certains intérêts… D’un côté, le tracé d’une frontière est une ligne qui affranchit et étend le domaine de la liberté et de l’autre, elle constitue une barrière ou un mur contre lesquels on se heurte – ou, du moins, un filtre…

Souvent, les frontières d’aujourd’hui reposent sur d’anciennes lignes de front… Alors que s’accélère la décomposition de certaines nations aux peuples déracinés puisque sans passé ni mémoire et que se défait un tissu civilisationnel millénaire, voilà que le lien entre frontières et religion se refait… Voilà que remontent, entre « terre d’accueil » et terre d’écueil, des constantes anthropologiques comme le besoin de racines géographiques et historiques, de valeurs qui s’incarneraient dans une histoire et un monde communs, forcément communs…

 

Déclin des territoires ou retour des frontières ?

 

Les frontières ne dessinent pas seulement les contours d’une « nation » mais, au sens large, différencient le bien du mal, le bon du mauvais, l’utile du futile, le beau du laid – voire, bientôt, l’homme de la machine…

Longtemps, « pour vivre en paix, il fallait d’abord avoir des frontières solides, des frontières ouvrant et fermant les portes au gré des intérêts économiques, politiques et militaires » rappelle François Dubet, directeur scientifique de la Fondation pour les sciences sociales et directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) : « Les Français le savent bien : une société est d’abord une société nationale.  A l’intérieur des frontières, se conjuguaient et se renforçaient mutuellement un Etat souverain, une culture nationale avec sa langue et sa mémoire, et une économie nationale. »

Depuis une génération, les populations ont le sentiment d’un effacement des frontières et d’une dislocation des sociétés – « mondialisation » oblige… Après la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’Union soviétique, on claironnait même leur fin. Mais les Allemands se sont réunifiés, les Coréens se rapprochent… Dans les pays malades d’êtres fracturés par divers enfermements ethnicistes ou confessionnels, des mouvements dits « populistes » se font entendre pour exiger le retour des frontières. Face à l’empire du vide, le « nationalisme », le « souverainisme » et le « protectionnisme » reviennent sur toutes les lèvres. Que veulent-ils nommer ? La thématique d’un « retour des frontières » heurte de front le « rêve d’un monde ouvert ». L’effet de choc induit par la « crise migratoire » avive la crainte d’un accroissement du chômage et des dépenses sociales aux dépens des « nationaux »… Les opinions, tétanisées par les attentats, la montée d’une insécurité croissante au quotidien et la crainte de la contagion terroriste, aspirent à un ordre du monde fondé tout à la fois sur davantage de sécurité et de liberté.

La notion d’ « identité nationale » est à géométrie aussi variable que le rapport à « l’Autre » : « Selon les mots de Simmel, la vie sociale est faite de « portes » et de « ponts », de fermetures et de liens qui ne sont pas seulement des relations, mais aussi des modes de constitution des appartenances et des imaginaires sociaux. En ce sens, les frontières débordent les seuls Etats, elles relient autant qu’elles séparent, elles créent des identités autant qu’elles en procèdent. Alors que Daech se présente comme un prophétisme révolutionnaire ayant vocation à faire advenir une communauté universelle placée sous l’autorité de Dieu, l’Etat islamique propage un imaginaire territorial délimité par des frontières (…) La réalisation de cet imaginaire utopique et le rejet de l’Etat-nation moderne doivent s’accompagner d’une stratégie de déterritorialisation dans laquelle s’est engagé l’Etat islamique depuis 2014. »

Mais un « retour des frontières » dans leurs formes anciennes semble peu probable pour autant – tout comme le retour d’identités monolithiques : si le désir de frontières « procède d’une volonté de reprendre la main sur des mutations économiques, culturelles et politiques » semblant échapper à tout contrôle, il n’annonce pas pour autant le retour des « sociétés nationales homogènes, fermées et protégées par leurs douanes »…

 

L’envers du paradis…

 

Isabelle Bruno, chargée de recherches au CNRS, rappelle que la plage, lieu de villégiature paradisiaque est aussi celui des inégalités : c’est un « espace politique, conflictuel, façonné par des rapports de force et des enjeux de pouvoir » – voire un « champ de bataille où l’on se bat pour imposer une certaine définition de la propriété et du commun, de la liberté et de l’égalité d’accès, de la justice sociale et environnementale ».

En somme, elle reproduit « l’ordre social dominant », révélant des « crispations qui se jouent ailleurs, autour du corps du corps des femmes et des valeurs qui encadrent son exposition » (Elsa Devienne) : « On ne fait bouger les lignes dans le sable qu’en changeant les rapports politiques dans la cité »…

Ainsi, les plages donnent à voir le « retour des frontières sous une forme inaperçue » : celle de « l’accès différentiel aux espaces naturels en principe ouverts mais en fait investis par des désirs d’appropriation qui les délimitent, les enclosent ou les compartimentent, non sans susciter des résistances en faveur de leur usage commun ».

Bref, « le social, voilà la frontière »… Et le corps de la femme, en marqueur de nouvelles lignes de front…  L’ultime ?  Alors que les discours prônent le « multilatéralisme », l’heure est à la fermeture et à l’entre-soi. Closing times… De quoi veut-on exclure au juste ? A chacun ses quotas d’indignations sélectives…

Alors que s’exacerbaient des « tensions » sans-frontiéristes, Régis Debray écrivait : « La frontière n’est pas du tout la fermeture angoissante. La frontière est une marque de modestie. Je ne suis pas partout chez moi. Il y a une ligne au-delà de laquelle il y a d’autres personnes que je reconnais comme autres. »

Ainsi la frontière permettrait-elle, en pleine déliaison, de renouer avec ce qui s’appelle « la rencontre ». Faut-il déchirer le voile jeté sur l’essentiel pour retisser du lien, pour recoudre les déchirures d’un tissu civilisationnel et d’un ordre symbolique – et  tisser ce qui reste possible d’un avenir ?

 

François Dubet (sous la direction de), Politiques des frontières, La Découverte, 276 p., 23 €

Et s’il était temps de nous préparer à l’après-salariat et à l’après-monnaie comme à l’après-pétrole ?

 

Dans un monde livré au totalitarisme marchand, où tout s’achète et se vend, serait-il possible tout de même d’avoir « quelque chose » en échange de… rien ? Par exemple, un revenu pour avoir juste le « droit de vivre », même sans avoir à travailler pour « mériter » ce droit ?

Alors que la page du plein emploi et du salariat semble se tourner, suite aux délocalisations et autres « lois Travail », la vieille idée d’un revenu universel versé inconditionnellement à chacun juste pour garantir son « droit à l’existence » revient en force dans une société fracturée – et en grande souffrance.

Cette idée d’un revenu d’existence, versé sans condition ni contrepartie, de la naissance à la mort, a rejailli de la boite à belles promesses électorales, forcément finançables avec « l’argent des autres », lors de la dernière présidentielle en France…

Elle quitte graduellement le domaine des grands principes pour refaire « débat », en parfait marqueur de nos grandes interrogations contemporaines,dans un monde d’incertitudes croissantes dont les aiguilles s’affolent – et tournent, aux yeux désormais désillés du plus grand nombre, dans un sens contraire aux plus élémentaires des aspirations humaines…

 

 

 

Vers un nouveau « pacte social » ?

 

Le revenu universel sera-t-il le prochain « modèle économique » de l’humanité ? Celui qui assurerait une « organisation plus intelligente des richesses » et redessinerait les contours d’une société plus juste et plus vivable, enfin ?

« Si l’homme est dénué des moyens d’existence, son droit à la vie devient un leurre » rappelait l’ancien ministre Jacques Duboin (1878-1976). Pendant la Grande Dépression de l’entre-deux-guerres, celui qui était alors député de Haute-Savoie plaidait pour l’instauration d’un « revenu social assuré à tous de la naissance à la mort» – il avait l’oreille des décideurs d’alors mais n’a pas été écouté.

Conçu comme une « prestation universelle qui traduit une reconnaissance comme membre de la communauté », ce revenu permet d’accéder à un travail choisi plutôt que subi : plutôt que de demander à une personne de chercher un travail de plus en plus introuvable pour un hypothétique salaire qui donne de moins en moins accès à l’essentiel, ne vaudrait-il pas mieux désormais lui accorder un revenu afin qu’elle puisse enfin… se mettre à travailler ? Simplement, le travail ne serait plus une obligation de survie préalable puisqu’il n’échappe à personne qu’il en faut de moins en moins pour produire toujours plus dans une société qui s’éloigne à grande vitesse de ceux qui la font tourner…

Cette utopie réaliste conjuguerait efficacité et équité. Précisément, elle nous ferait passer d’une société de « précarité subie » à une société de « mobilité choisie » et d’une « société de l’argent » à une « société des talents ».

 

Vers la désargence

 

Comme la transition énergétique, une telle économie suppose toute une préparation, compte tenu de l’inflammable accumulation d’ « avoirs financiers » et d’ « actifs sous gestion », en quête de « rendement » – et en bonne voie de volatilisation…

Paul Ariès imaginait de verser une partie du revenu universel en monnaie nationale, une autre en monnaie locale et une dernière sous forme de droits d’accès aux biens communs afin d’étendre la sphère de la gratuité. Car le droit de vivre décemment passe bien évidemment par le libre accès aux biens et services publics. Et par la gratuité du bon usage de ces services publics « face au renchérissement du mésusage individuel et collectif ».

Pourquoi ne pas aller plus loin dans cette extension de la sphère de la gratuité ? Pourquoi focaliser l’attribution d’un revenu universel garanti sur un versement monétaire ? Si « l’argent est un problème » pour tellement d’humains à qui il manque cruellement, pourquoi continuer à poser la question du bien-être social en termes monétaires ? Pourquoi ne pas sortir de l’échange marchand et envisager une définition plus large du revenu universel ? Pourquoi ne pas aller vers une définition d’un revenu qui ne serait pas que monétaire mais inclurait l’accès gratuit à des biens et services considérés comme relevant d’un « marché » ? Pourquoi ne pas accéder enfin à une société de la désargence pour en finir avec une abstraction fondamentale qui sépare chacun de sa réalité ?

En effet, si le signe monétaire donne accès aux « produits et services »… lorsqu’on en a, il en interdit l’accès lorsqu’on en manque… « L’argent » créé ex nihilo sans son répondant métallique (or et argent physiques) a cessé donc de fonctionner comme lien social et moyen d’accès aux utilités réelles : quand il « manque » alors qu’il ne vaut même plus le métal ni le papier qui lui servaient de support, il est à la source de tous les maux qui affligent la société – et son « manque » les exacerbe de façon exponentielle à mesure que sa « création » nécessite des « connexions » énergivores pour le « miner » en fumeuses « crypto-devises » basées sur… rien mais aggravant nos problèmes énergétiques et environnementaux… Aussi longtemps que l’ « on » pourra l’accaparer, l’accumuler, le thésauriser et spéculer sur la rareté organisée des biens vitaux et sur des différentiels de prix, « l’argent » ne sert qu’à générer des « profits » mal acquis. Il s’affranchit de toute utilité pour n’être qu’un fétiche vide consacrant l’accumulation de « richesses » comme l’unique sens de la vie sur Terre… Une économie soumise à l’obligation de réaliser des profits monétaires les « fera toujours passer avant la justice sociale, l’intérêt national ou environnemental » constatait Jean-Paul Lambert dans sa revue Prosper.

Si « l’argent » est « le problème » et pas la solution facilitant les relations humaines, pourquoi ne pas… en « faire l’économie » ? Pourquoi ne pas se désenvoûter du totem-argent érigé en absurde « fin en soi » contraignant à travailler toujours plus pour gagner… toujours moins puisqu’il n’est même plus possible, en ces temps d’obsolescence accélérée de l’homme, de transformer plus de travail humain en « argent » ?

Il s’agit bien d’inventer la société post-salariale comme celle  de la désargence et de la bienveillance – plutôt que de la surveillance généralisée, de la stigmatisation des « assistés » et de domination. Celle qui permettrait à chacun de devenir créateur de richesse sociale, même hors emploi, en lui donnant un véritable permis de conduire sa vie selon ses besoins véritables et ses possibilités.

L’universalité d’un revenu d’existence garanti prendrait tout son sens par un accès garanti à l’essentiel (dont il ne serait plus possible d’organiser la pénurie… ) et une libération des énergies permettant une bien meilleure distribution des rôles – et des talents libérés de toute contrainte liée à la « fin en soi » économique.

L’urgence est bien là, dans une société reconfigurée par « le numérique », où l’ « on » s’active en coulisses à supprimer « l’argent » en espèces (pièces et billets) – après avoir manipulé les taux d’intérêt à la baisse jusqu’à aboutir à l’abyssale inanité des taux d’intérêt négatifs. L’urgence est de se rappeler que la monnaie n’est rien moins qu’un bien partagé par une collectivité politique et sociale : « la faire disparaître dans son expression « manuelle » est un acte politique de désagrégation sociale » (Didier Marteau, Le Monde du 3 mars 2016).

Une « société sans cash » alliée pour le pire à des taux d’intérêt négatifs spoliant l’épargnant et usant à son encontre d’une forme insidieuse de « répression monétaire » est dénuée de toute pertinence économique – sauf pour certains « intérêts » bien placés dont l’enjeu politique est d’évacuer de leur équation ce fichu « facteur humain » que leurs algorithmes n’intègrent pas… Alors, autant faire aussi l’économie de cette « société sans cash » dévoreuse de vies, d’énergie et de réalité pour aller directement à la « société sans argent » qui ne se fonderait plus sur l’usage de « l’argent » comme instrument de pouvoir et de mesure consacrant les inégalités.

Les malheurs du monde ne sont pas dus à des catastrophes naturelles mais à cet espèce d’envoûtement qui nous sépare de notre réalité vitale tout en détruisant notre socle vital commun.

Dans une « société démocratique et inclusive », il devrait être possible de « débattre » d’une autre vie possible au-delà de « l’argent ». Comme il devrait être possible d’envisager la fin de cette fiction considérant l’humain comme un « animal monétaire » toujours prêt à « se vendre » pour… trois fois rien désormais. Il ne devrait pas être interdit d’envisager la fin d’un « ordre » fondé sur « l’argent » qui « donne à la nécessité d’opérer des profits monétaires l’initiative réelle des lois »…

Ce serait comme envisager l’abolition de la peine de mort économique et sociale dans un monde où il ne serait plus possible de faire mourir les gens de pauvreté…

La démonétisation de l’économie empêcherait enfin « l’argent » de jouer contre les hommes sur une planète surexploitée et dévastée par nos errements prédateurs. Seule une économie de désargence permettrait de réorienter « la politique » vers un « bien commun » qui ne serait pas à la merci de « grands argentiers » aux « intérêts » diamétralement opposés…

Un « monde meilleur » sera techniquement possible quand l’impossibilité de réaliser des « profits » monétaires dans une civilisation a-monétaire suscitera une véritable révolution anthropologique : si le malheur des hommes leur vient de cet « argent » dont ils n’auront jamais assez et qui leur « manquera » toujours, seule une économie de désargence induirait mécaniquement la fin de l’obsolescence programmée, du gaspillage, de la surproduction de gadgets aussi inutiles que nuisibles voire la fin de toute conflictualité avec celle du dogme de la « compétition » et de la « concurrence ».

Sa mise en oeuvre pourrait enfin veiller (et même bien-veiller…) à la préservation d’une « intelligence publique et délibérative » concernant l’orientation de notre société – et à la meilleure façon de « faire société » sans spoliation des uns au « profit » des autres.

Jusqu’alors subsistait encore, tant bien que mal, dans notre « économie de marché », quelque chose que l’on pouvait tenir dans l’absolu pour « hors de prix ». Mais le formatage de « l’homme économique » en machine à « réussir » et éliminer son semblable (pour  devenir « inclus » ou « milliardaire » ?) a graduellement supplanté et évacué la figure humaine. Mais la vraie vie des « vrais gens » n’a rien d’un jeu vidéo ou d’un jeu de guerre. Alors que la « troisième révolution industrielle » a sensiblement réduit la part productive immédiate de l’homme et dévalorisé sa force de travail, alors toutes ces vies « inutiles » ou « inemployables » pourraient bien être rendues à l’essentiel – si des « intérêts contraires » n’entravent pas ce retour au réel… Il n’est pas de société réellement « humaine » qui puisse s’accommoder d’un nombre croissant d’exclus – pas plus qu’elle ne saurait perdurer en mettant « hors jeu » un nombre croissant de ses membres plus ou moins « actifs »..

En finir avec « la Dette » perpétuelle qui ruine le monde suppose d’en finir avec la maladie de « l’argent » qui n’est jamais là où il devrait être et avec certaines fictions mortifères qui perdent de leur empire sur les consciences comme sur le cours des choses. Si elle était bien posée, la question du sens de l’existence ne distinguerait pas seulement ceux qui « ont de l’argent » et ceux qui n’en ont pas. Elle distinguerait tout d’abord pourquoi existe « le sujet » qui se la pose vraiment et pour quoi il existe.

Nous y voilà arrivés, au bord de la falaise de cette Dette qu’aucune Providence ne pourra plus garantir – ni aucun trou noir ne pourra absorber. Son gonflement, jour après jour, questionne, à un souffle de son éclatement, notre capacité et notre désir véritable d’un avenir commun.

 

 

Pour en savoir plus

 

Jacques Duboin, La Grande Relève des Hommes par la Machine,

éditions nouvelles, 1932

La Grande Relève, mensuel de réflexion socio-économique

Prosper, revue à périodicité aléatoire

Gabriel Charmes, Le Revenu universel – vers un nouveau pacte social ?, éditions Transition, 2019

L’automobile est considérée comme un incomparable outil de mobilité et de liberté. Encore peu analysée par la sociologie, elle s’avère  un « objet social total » – et un « objet éminemment politique », qu’elle soit « conduite à droite ou à gauche »… Alors que les « externalités négatives » de l’automobilité semblent désormais perçues comme insoutenables, deux chercheurs présentent une vue panoramique d’un siècle de réflexions sociologiques au sujet d’une culture automobile qui n’en finit pas de nous coloniser jusque dans ses ultimes avatars.

 

L’aventure humaine est marquée, tout au long de quelques centaines de milliers d’années de bipédie, par l’aspiration à dépasser les limites de sa vélocité naturelle. Si le premier moteur de l’humain est l’impératif de survie, le désir d’illimitation a pris le relais notamment par « l’idée d’un véhicule dont la mobilité serait indépendante de la force animale ou humaine ». L’usage d’un tel véhicule permettrait à son possesseur de faire des apparitions en majesté, à l’instar des dieux. Ainsi est né le « char de triomphe » des souverains, ouvrant la voie aux « automobiles d’exception », de Bugatti à Rolls Royce – et ainsi l’homme a-t-il accompli sa « conquête de l’ubiquité ».

L’automobile investit non seulement nos villes et nos campagnes, mais aussi nos déserts et nos montagnes sur tous les continents : « En 2017, son parc s’élève à environ 32,4 millions d’unités en France et 1,3 milliard à l’échelle mondiale » constatent les sociologues Yoann Demoli et Pierre Lannoy à l’heure d’une « mobilité dite durable » dans tous les discours.

Mais déjà, des « velléités de renoncement à la voiture » se font entendre, quoiqu’encore timidement, puisque « plus symboliques et programmatiques qu’effectives et statistiquement significatives » – écologisme oblige… Le moment approcherait-il où le « droit à la mobilité » mène l’avenir au fond de l’impasse ?

 

 

L’implantation d’un système automobile

 

 

« On croit fabriquer une automobile, on fabrique une société » constatait Bernard Charbonneau (1910-1996).

Dès 1915, le sociologue Robert Ezra Park (1864-1944) suggérait que la diffusion de l’automobile constituait une des causes du changement social et urbain. Et son confrère Vilfredo Pareto (1848-1923) déplorait dans son Traité de sociologie générale (1916) cette diffusion « grâce à la protection du dieu Progrès » – sans oublier l’intérêt des fabricants, hôteliers et autres heureux bénéficiaires…

Si l’automobile est d’abord un « engin de loisir » et l’automobilisme un « sport » exclusivement aristocratique, un « système de l’automobilité » se constitue au fil du Xxe siècle pour aboutir à une motorisation de masse et à la perpétuation du fait automobile dans notre après-guerre qui produit une nouvelle civilisation. Devenu irréversible, ce système automobile s’est constitué aussi grâce à un « imaginaire de soutien activement mis en scène par les groupes sociaux dominants, dont les élites industrielles et politiques ».

Ainsi, le cinéma a pris sa part dans la diffusion du désir et de l’imaginaire automobiles en « l’inscrivant dans l’ordre de l’évidence pratique » – de L’Homme à l’Hispano à Un Amour de Coccinelle, l’automobilisme se fait irrépressible et se démocratise : « La motorisation des sociétés apparaît donc bien comme une construction culturelle, industrielle et politique. Les multiples profits associés au développement de l’automobile ne se limitent pas à ceux qui peuvent être saisis par une comptabilité marchande ou une rationalité utilitaire (…). L’attractivité de l’automobile ne s’est pas imposée d’elle-même, mais a été établie et nourrie au travers de différents processus sociaux de promotion, d’ajustement et de stabilisation – les critiques les plus radicaux diront d’imposition – d’un « régime automobile » aujourd’hui très profondément ancré dans le fonctionnement social. »

La machine automobile, devenue colonne vertébrale de la seconde « révolution industrielle », a remodelé la topographie d’une planète gagnée par une culture de la locomotion individuelle ignorante de ses limites. La civilisation de l’automobile n’en finit pas de s’étendre pour répondre aux présumés besoins de « mobilité » et de « liberté » voire d’illimitation des humains.

Durant les « trente glorieuses » et la motorisation de masse, « l’autoroute mène davantage sur la route du travail que sur la route des loisirs ». Mais voilà que le travail humain devient de moins en moins indispensable à la « production de richesses », dans un contexte de raréfaction des ressources où se lézarde un édifice social fondé sur la propriété et le salariat…

Les alternatives au moteur thermique tiennent-elles la route pour autant ? La voiture électrique ne semble pas réaliser la « rupture promise » ni prendre le relais de la reine des années d’énergie peu chère, de l’icône des années de « croissance » révolue : son cycle de vie s’avère tout aussi polluant, pour le moins, qu’un véhicule thermique, avec un cortège d’autres dommages collatéraux dans nos pays de l’atome … Certains observateurs « y voient la manifestation d’un nouveau capitalisme urbain exploitant les infrastructures et les mobilités, reposant sur le partenariat public-privé qui diffuse les principes de gestion marchande, prônant une consommation collaborative prétendument plus respectable et transformant le principe du développement durable en un marché de l’expertise et de l’innovation »… Non seulement, l’auto électrique ne sauvera pas le climat (tout au plus, elle donnera de l’air à la filière nucléaire…), mais elle mène l’espèce dans une impasse environnementale sans marche arrière possible…

 

L’hommeauto

 

L’homme et l’auto sont devenus indissociables. Pour combien de temps encore ? L’automobilisme suppose que « l’individu fasse corps avec la machine, constituant une « unité véhiculaire » simultanément technique (« cette histoire ») et humaine (« que je conduis »). Autrement dit, l’automobile requiert et fabrique un individu particulier, aux niveaux à la fois pratique et symbolique. »

Bref, « la diffusion de l’automobilisme s’est constituée comme un support d’individualisation, produisant une certaine manière d’être une personne. »

Mais le renchérissement du pétrole « bouleversera les configurations énergétiques, économiques et géopolitiques »… Le sort de l’homme et de l’auto sont si intimement liés qu’il est devenu difficile de penser l’avenir de l’espèce humaine sans se préoccuper de celui de l’industrie automobile : « L’automobile n’exige pas seulement des dépenses de la part des ménages, mais également la construction, le développement et l’entretien d’un réseau routier, élément indispensable du système automobile. »

Mais avant d’avoir atteint le fond du baril ou du trou noir nucléaire, l’homo mobilis du XXIe siècle semble vouloir piloter son destin en prenant son temps – sans perdre pour autant en vitesse et en ubiquité… Si la belle machine à rêver n’est pas encore enterrée comme outil de mobilité et donc de liberté, le nouveau monde électrique censé affranchir l’espèce humaine de son addiction au pétrole la fait sombrer dans d’autres dépendances encore plus dangereuses – notamment aux métaux rares – tout en déplaçant le problème des émissions carbone. La production d’automobiles, thermiques ou électriques, est de moins en moins soutenable d’un point de vue environnemental. Nul ne peut plus ignorer le coût écologique de l’objet culte qui tracte un mode de vie appelé à de douloureuses remises en cause. L’heure n’est-elle pas venue de « replacer la charrue derrière les boeufs » en se rappelant fort opportunément que le seul véhicule « propre à 100% » s’appelle… un vélo ? Dans ses versions originelles, bien sûr – pas électrique…

Yoann Demoli et Pierre Lannoy, Sociologie de l’automobile, La Découverte, 128 p., 10 €

 

L’omniprésence d’un discours hégémonique sur un retard qui serait toujours à rattraper interpelle Barbara Stiegler, une philosophe politique venue des sciences du vivant.

 

Qui est en retard, qui est en avance, et sur quoi donc, pour quoi faire ? Qui décide du retard des uns et de l’avance prise par « les autres » sur de présumés « retardataires » condamnés à voir passer l’arrière-train d’un « progrès » jamais assuré ? Et qui décide du sort de ceux qui seraient « en retard » ? La « question sociale » se trancherait-elle ainsi sur une ligne de crête à l’arête aussi friable ?

Tout n’en finit pas de s’accélérer et de s’affoler dans notre « postmodernité » déboussolée, des aiguilles des chronomètres à la lumière sautillante des écrans irradiant et crachant leurs injonctions paradoxales. D’où vient que le temps semble toujours manquer aux habitants survoltés de la belle planète bleue alors que sa rotation se poursuit imperturbablement à vitesse constante ? Le temps de faire quoi, d’ailleurs ? De s’a-dap-ter. Mais à quoi donc ? A la marche du « progrès » ou à sa fatalité ? De s’adapter à la course à la mondialisation ? De s’adapter à l’environnement techno-économique de cette « mondialisation » dévoreuse d’énergie et de vies, aux errances ou à la guidance des « marchés » ? S’a-dap-ter… avant qu’il ne soit « trop tard » ? « Ne pas s’adapter, c’est mourir » dit-on non sans insistance… C’est bien en termes biologiques que « la question » est posée – et c’est ainsi que meurent les nations… Malheur aux « retardataires » – ou aux « inadaptés », aux « réfractaires » et autres « enracinés » qui mettraient la Méga Machine « en retard »…

 

Un impératif et un énoncé politique

 

Barbara Stiegler, professeur de philosophie politique à l’université de Bordeaux et spécialiste de Nietzsche (1844-1900), part de cette interrogation pour établir la généalogie d’un impératif des plus catégoriques qui régit les existences comme le fonctionnement de nos démocraties dites « libérales » : « D’où vient ce sentiment diffus de plus en plus  oppressant et de mieux en mieux partagé, d’un retard généralisé, lui-même renforcé par l’injonction permanente à s’adapter pour évoluer ? »

S’adapter, évoluer, muter… Qui n’a jamais intériorisé cette injonction obsédante, dont l’énoncé politique est asséné comme un mantra depuis que l’économisme tient lieu de religion ?

Interrogeant les discours sur le vivant, Barbara Stiegler constate cette « colonisation progressive du champ économique, social et politique par le lexique biologique de l’évolution ». Car les injonctions contemporaines à s’adapter en permanence sont hantées par la théorie de l’évolution de Charles Darwin (1809-1882).

Le biologiste décrivait une « logique adaptative, lente et graduelle » du vivant à son environnement. Mais cette logique-là ne serait plus « en phase » avec les accélérations techniques et scientifiques de la « révolution industrielle ». Celles-ci sont « en rupture » totale avec nos biorythmes ainsi qu’avec le rythme d’adaptation de la société – et avec l’attachement bien connu des « masses » à la stabilité de l’état social…

Pour établir sa généalogie d’une injonction, Barbara Stiegler remonte le temps jusqu’au « grand débat » américain opposant en 1927 le philosophe et pédagogue John Dewey (1859-1952) au  journaliste Walter Lippmann (1889-1974), promoteur du « néolibéralisme » – et plonge dans un humus des plus féconds. Ces deux penseurs du « libéralisme » débattaient alors sur la manière de refonder une démocratie interpellée par la « révolution industrielle » – et Barbara Stiegler interroge leur propre lecture de Darwin pour démontrer cette innervation du discours dominant par le biologique.

L’éditorialiste en vogue Lippmann préconisait un « gouvernement des experts qui définit d’en haut des processus automatisés d’optimisation » dans une « Grande Société » industrialisée et mondialisée à laquelle il fallait « adapter les  masses », forcément « réfractaires » ou rétives. Comment ? Par une action politique repensée comme une « intervention artificielle, continue et invasive sur l’espèce humaine »… En d’autres termes, Lippmann requiert une intervention accrue de l’Etat pour « adapter » la société « d’en haut » par des transformations du droit, de l’éducation et de la protection sociale. Loin de se cantonner à ses fonctions régaliennes, l’Etat doit « construire artificiellement le marché et assurer en permanence son arbitrage »…

Dewey plaide pour les initiatives venues d’ « en bas », de manière concertée et coopérative : il compte sur l’émancipation des individus et la participation active des publics à même de formuler des solutions les concernant. Aux réformes menées « d’en haut » par une alliance entre une « élite d’experts et de leaders », Dewey oppose « la voie de la transformation sociale par l’intelligence collective ». Avant l’heure, il formule la « première grande critique philosophique du néolibéralisme »…

Michel Foucault (1926-1984) avait établi que « l’un des points de rupture principaux » entre le libéralisme classique, celui du « laisser-faire » qui comptait sur la « libre régulation du marché pour stabiliser l’ordre des choses », et le « nouveau libéralisme » (celui de Lippmann) passait par « le retour invasif de l’Etat dans toutes les sphères de la vie sociale ».

Avec la mécanisation puis l’automatisation induites par la « révolution industrielle », l’adaptation entre les vivants et leur milieu a « laissé place à un conflit insoluble entre l’espèce humaine et son environnement : l’homme-citoyen de la Grande Société se découvre complètement débordé par son nouvel environnement ».

Pour les néolibéraux, il-n’y-a-pas-d’alternative : « L’environnement politique qu’impose la révolution industrielle,  perpétuellement changeant, complexe et imprédictible, destitue définitivement le peuple de sa souveraineté et, avec lui, la validité du modèle démocratique ».

Ainsi a été engendrée une « grande machine de pouvoir destinée à fabriquer, à une échelle industrielle, le consentement des populations » formatées pour se jeter dans le chaudron d’une compétition généralisée pour ne pas se retrouver acculées en flagrant délit de « retard » d’un train, d’une guerre ou d’un horizon toujours plus éloigné voire rabaissé…

Dans Energie et équité, Ivan Illich (1926-2002) rappelait : « Au-delà d’un certain point, personne ne peut gagner du temps sans en faire perdre à un autre »… A cet égard, tout est-il déjà perdu ? Les écosystèmes ne sont-ils pas un modèle parfait de « système économique » ? Ils fonctionnent avec une source unique d’énergie gratuite qu’aucun « intérêt particulier » ne peut (encore…) s’approprier, serait-ce par un « coup d’avance » sur ceux qui accuseraient un retard perpétuel dans la course à un mirage de « profit » à bord d’un Titanic sans issue ni canots de sauvetage  : le soleil dont la couleur, étrangement, s’est répandue dans les rues et sur les ronds-points en plein hiver, en réaction à une taxe prétendument verte. Entre verdissement de la fiscalité, fièvre jaune, stylos rouges  et colère noire, le choc des couleurs réchauffe un climat social où chacun tente d’installer ses petites affaires pour le temps non extensible qui lui est imparti – nul n’étant assuré de garder une avance forcément révocable pour une destination commune des plus imprécises.

Barbara Stiegler, « Il faut s’adapter » – Sur un nouvel impératif politique, Gallimard, 336 p., 22 €