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Santé, maladie et pandémies

La santé n’est pas une heureuse condition purement passive mais un état dynamique et changeant, un processus d’adaptation continuelle nécessitant une écoute de soi et un travail d’éveil de conscience. Et si la maladie nous voulait du bien ? Mais depuis depuis deux ans, un nouveau « continent mental » a émergé, avec son envahissant champ lexical et ses accessoires qui baîllonnent les conversations. Et « ça », ce n’est pas pour le bien de l’espèce présumée pensante et coopérative…« 

Maux du corps, mots de l’âme

Quand les maux du corps s’expriment, autant en décoder les messages. Ne serait-ce que pour enclencher le processus de guérison. Le corps n’est-il pas d’abord un langage à déchiffrer ? Ne nous prévient-il pas par le truchement de la maladie que « quelque chose ne va pas » ?

Christian Flèche est psycho-bio-thérapeute et créateur du « Décodage biologique des maladies ». La méthode permet de comprendre l’origine d’une maladie : « La localisation corporelle du symptôme indique une émotion refoulée, et une signification associée à un événement, senti comme désagréable, le biochoc. La maladie n’apparaît plus comme un mal ou un problème : bien plutôt comme un indicateur sur lequel chacun d’entre nous peut compter pour sa transformation.  »

D’évidence, le malade est le seul à pouvoir se guérir – tout dépend de son travail de conscience et de sa décision profonde après avoir décodé ses symptômes et s’être mis à l’écoute de son corps pour changer voire « grandir » :

 « Le décodage s’appuie simplement sur le ressenti spécifique de chaque organe (…) Le thérapeute ne peut accompagner une personne volontaire que là où lui-même s’est déjà rendu… et en est revenu ».

Ainsi, nombre de maux sont en lien avec l’histoire familiale, telles les varices oesophagiennes qui traduisent quelque chose d’inacceptable restant en travers de la gorge…

La hernie hiatale et le reflux gastro-oesophagien se traduiraient ainsi : « Le conflit du hibou qui regurgite les poils de ses victimes. Il s’agit de personnes qui ferment moins le cardia, qui est la partie située entre l’oesophage et l’estomac. « Je veux recevoir, je laisse toujours la porte ouverte, je suis dans une attente de tendresse, je suis à vide (avide) de nourriture, de femmes… »

Le rhumatisme articulaire aigu (RAA) traduirait un « conflit de dévalorisation liée à l’activité, au sport, à l’adresse »… Le remède ? « Un repos dans l’acceptation empêchera toute récidive ». Un peu court ?

L’expérience de la vie n’a pas de finalité punitive. Les maux du corps ne sont ni une punition ni une fatalité. Suffirait-il d’en décoder le langage et les messages, vraiment ? Rien ne sert d’étouffer les cris du corps par la chimie de synthèse. La maladie manifeste un divorce d’avec soi-même et requiert l’écoute de nos blessures intérieures pour grandir en conscience. Comme dit le vieux proverbe chinois : « Lorsqu’on tombe, ce n’est pas le pied qui a tort ».

Christian Flèche, Décodage biologique des maladies – l’encyclopédie des correspondances symptômes-émotions, Le Souffle d’or, 512 pages, 29 euros 90

 « L’Affaire Beljanski »

Le chercheur biochimiste Mirko Beljanski (1923-1998) laisse un traitement naturel contre le cancer, articulé autour de compléments alimentaires à l’efficacité éprouvée, garantis sans effets secondaires. Mais il y a eu une bien mystérieuse « affaire Beljanski » ainsi que le rappelle sa fille dans un récit haletant qui rappelle cette évidence attristée :  la recherche frénétique de profit de quelque uns est mauvaise pour la santé publique…

Depuis la « guerre au cancer » décrétée par le président Nixon (1913-1994), celui-ci  n’est plus seulement une maladie à éradiquer : il est devenu une industrie lourde qui engloutit des centaines de milliards et « prospère » sur sa trajectoire dispendieuse, constate Sylvie Beljanski :

« L’industrie du cancer a travaillé sur la base de l’hypothèse qui se réalise, selon laquelle le marché du cancer va croître et non se réduire, et elle s’est dévoyée »…

Le 9 octobre 1996, au petit matin, un commando  cagoulé du GIGN investit le laboratoire de Mirko Beljanski à Saint-Prim avec des maîtres-chiens – et un hélicoptère… Le septuagénaire, directeur de recherches honoraire du CNRS, est arrêté avec sa femme – voire irradié, semble-t-il, après vaporisation d’une mystérieuse substance… Trois camions vident son laboratoire saccagé, emmenant ses ordinateurs, ses échantillons et stocks…

Deux ans plus tard, il meurt d’une leucémie myéloïde aigüe, avant le terme d’un procès verrouillé et sans fondement véritable qui tient du harcèlement judiciaire : « L’enjeu de ce procès ne consistait pas vraiment à faire juger un homme mais à effacer complètement quelque chose d’extrêmement important.»

Pourquoi tant d’acharnement contre un paisible scientifique retraité qui s’est juste voué à guérir ses semblables avec des extraits naturels ?

Ses recherches auraient contrarié des intérêts puissants et un homme en particulier, le Prix Nobel Jacques Monod (1910-1976), directeur de l’Institut Pasteur (1971-1976), promoteur d’une « théorie mutationnelle du cancer » générant un afflux de fonds de recherche et de subventions. L’intéressé est mort d’un cancer sans avoir daigné bénéficier du traitement Beljanski…

Un patient célèbre, le président François Mitterand (1916-1996), y a eu recours. Ce qui lui permit de finir son second mandat, « contre toute attente »… Mais à sa mort, en janvier 1996, les « forces adverses » se déchaînent contre le chercheur. Sa fille, Sylvie, avocate à New York, prend en main la défense de ses parents et crée en 1999 la Fondation Beljanski pour poursuivre le combat paternel.

Rejeté par la « communauté oncologique conventionnelle », Mirko Beljanski avait mis au point des compléments alimentaires bénéfiques pour les malades cancéreux. D’abord, il a développé deux extraits de plantes (Pao Pereira et Rauwolfa vomitoria) qui se sont révélé efficaces notamment contre les cellules souches cancéreuses pancréatiques et celles du cancer ovarien. Un autre complément – les fragments d’ARN issus d’E. Coli non pathogènes – stimule la production de globules blancs et de plaquettes. Enfin, l’extrait spécial de Ginkgo biloba a été utilisé avec succès pour prévenir la formation de cicatrices anormales à la suite de radiothérapies ou d’opérations.

Sylvie Beljanski rappelle les démêlés de son père avec un certain… Jacques Servier (1922-2014) dont le « savoir-faire » consistait à dénaturer des produits naturels pour en « extraire de la valeur ». Car les dits produits naturels sont « reconnus depuis longtemps comme d’excellentes amorces pour la mise au point de médicaments ». Mais « quand une molécule est modifiée et synthétisée pour satisfaire aux exigences de la réglementation des brevets, elle devient souvent extrêmement toxique »…

Nous vivons dans un monde dénaturé et toxique, envahi par les technologies, dont les perturbateurs endocriniens et autres poisons déstabilisent notre ADN et provoquent le cancer, comme l’avait montré Beljanski : « Bien en avance sur son temps, il a considéré la déstabilisation progressive et cumulative de l’ADN comme la cause profonde du cancer, alors que ses pairs recherchaient des mutations. Cela l’a conduit à créer son propre test de la cancérogénicité : l’Oncotest. Cet outil unique d’analyse mesure le degré de déstabilisation de l’ADN induit par certains produits. Ce test lui a également permis de faire une autre découverte majeure : il a identifié des extraits naturels fiches de certaines molécules anticancéreuses. »

 Depuis, si l’homme a disparu mais son savoir-faire a survécu et des milliers de patients suivent les traitements originaux de Mirko Beljanski.  

Sylvie Beljanski raconte les « coïncidences » pour le moins étranges qui l’entravèrent – dont la mort de partenaires précieux – ainsi que d’épiques péripéties pour se réapprovisionner en Pao pareira dans un village amazonien dont les habitants furent étrangement spoliés de leur terre après sa venue en pirogue…

Quels intérêts inavouables prétendent interdire de soigner « autrement », par des moyens naturels et fermer à l’espèce en souffrance de nouveaux horizons thérapeutiques ? De quoi le « système de santé » est-il malade ?

Sylvie Beljanski, Gagner la lutte contre le cancer – La découverte dont la République n’a pas voulu, éditions Le Souffle d’Or, 272 pages, 22 euros

La « fabrique de la peur »

 Le 11 mars 2020, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) « déclare l’état de pandémie d’une nouvelle maladie atteignant les voies respiratoires ». Un terme aux relents de films catastrophe était lancé, un monstre venait d’être inventé et le monde se figeait en scène postapocalyptique. Les populations se retrouvent en état de sidération à l’annonce d’un « confinement », suivi par la mise en place de dispositifs disproportionnés pour une affection s’avérant de « faible létalité » – elle frappe essentiellement des personnes déjà en fin de vie.

 Laurent Toubiana, épidémiologiste renommé, déclare alors à la presse : « Une épidémie sans malade, je ne sais pas ce que c’est ! ». Le chercheur à l’Institut national de la Santé et de la Recherche médicale (INSERM) voit s’ouvrir une période dite « de la terreur », marquée par une « stratégie d’obligation cachée, pour toute la population, de se faire injecter » un produit expérimental : « Cette « vaccination » obligatoire constitue l’ultime violence qu’un pouvoir politique impose à une population ». Une « frénésie vaccinatrice » fondée  ( ?) sur une insistante « testomania », sur des « modélisations absurdes prédisant des centaines de milliers de morts pour faire accepter aux populations des mesures liberticides sans aucune validité scientifique » et sur la désignation d’un bouc-émissaire bien commode :  « les non-vaccinés », une catégorie de citoyens allègrement criminalisée par certains aboyeurs d’organes présumés d’ « information »… Quel mauvais sort leur est réservé?

Ainsi se révèle l’abyssale contradiction entre les « mesures prises », l’hystérisation d’un clivage fragmentant les populations et le respect des libertés fondamentales.  Ainsi est instillé le poison d’une double défiance : l’une envers « la science » et l’autre envers la cité en tant que lieu d’exercice légitime de la vie civique. Sans que ne soit instauré le moindre commencement de débat démocratique sur les technologies de surveillance mises en oeuvre.

La brèche ainsi ouverte, bien au-delà d’une crise sanitaire, permettra-t-elle de réinventer notre santé « en commun » sur ce qui reste de « chose commune », selon des priorités vraiment sociales, écologiques et démocratiques ? « Surtout, ne regarde pas en bas » conseille-t-on à celui qui n’est pas immunisé contre le vertige. Le vide qui vient de s’ouvrir inviterait-il au dépassement de soi, entre côtoiement de l’abîme et tentation des cimes ?

Laurent Toubiana, Covid 19, une autre vision de l’épidémie – Ils ne pourront pas dire qu’ils ne savaient pas, L’Artilleur, 272 pages, 17,90 euros

Une autre thérapie dentaire

Chirurgien-dentiste, Michel Montaud souligne que la bouche est la « porte d’entrée d’une thérapie globale ». La santé est la « faculté d’utiliser ses processus d’autoguérison, soit par l’adaptation inconsciente, soit par le biais de la maladie qui fait prendre conscience de la solution intérieure et met en route la volonté et le changement de l’homme »… En d’autres termes, « le mal a dit »… et le langage des dents s’apprend : si les caries étaient des « fusibles pour éviter de disjoncter » ?

 Le Dr Montaud est le créateur de l’école d’humano-dentosophie et pratique une thérapeutique mettant en évidence « le lien entre l’équilibre buccal, l’équilibre de l’homme et celui du monde » : « En rapprochant dens, la dent, de sophia, la sagesse, la dentosophie porte en elle l’espérance et l’ambition qu’un jour l’homme écoute la bouche lui parler de l’homme »…

Son outil de prédilection ? Un activateur, un appareil d’orthopédie fonctionnelle présenté en 1953 par les professeurs René Soulet et André Besombes pour la correction des dysmorphoses buccales. Cet activateur plurifonctionnel présente l’aspect d’une double gouttière de caoutchouc que l’on place en bouche pour des exercices de rééducation des fonctions neurovégétatives (respiration, déglutition, succion-mastication et phonation).

La pratique en dentosophie met en évidence des corrélations systématiques entre l’équilibre de la bouche et l’amélioration tant de l’état psychique que fonctionnel des patients. Arracher une dent, n’est-ce pas mutiler l’unité de l’être jusque dans sa dimension la plus subtile ? Et si mordiller trois fois par jour un activateur en caoutchouc, avec la pleine conscience de l’acte effectué, ce serait arrêter l’hémorragie de ses énergies en rétablissant la « dimension verticale de la bouche » voire de l’être ?

Et si seul était médecin celui qui veille sur sa qualité d’être , à l’écoute du langage de son corps et de son chaosmos intérieur ?

Michel Montaud, Nos dents, une porte vers la santé – De l’équilibre buccal à l’équilibre global, Le Souffle d’or, 244 pages, 20 euros

Greenwashing

Le « souci de l’environnement » voire « l’éco-anxiété » ou « l’urgence écologique » semblent « être à la fois partout et nulle part » – jusqu’à provoquer un sentiment de saturation. Le malaise des populations s’aggrave lorsque « ce prétendu souci est invoqué pour justifier des dispositifs réglementaires » qui leur compliquent la vie quotidienne par la multiplication des usines à gaz. Le discours insistant du greenwashing contemporain ne tient pas que du « verdissement de façade » cosmétique  : il apparaît comme la pire des façons de verrouiller l’avenir en nous enfermant dans une « trajectoire socio-écologique insoutenable ». Justement, un manuel d’autodéfense intellectuelle en forme d’abécédaire, signé par 35 experts, invite à en déjouer les pièges.

L’écologie, on en convient, est un enjeu fondamental qui interroge nos représentations et nos imaginaires, au-delà de nos petits gestes pour « f

aire notre part de colibri » : « quand la baignoire déborde, le plus simple n’est-il pas de fermer le robinet ? » interroge Antoine Costa dans l’article consacré à une « neutralité carbone » censée être assurée par des… technologies qui n’existent pas !

L’écologie est aussi un terrain de jeu pour des intérêts très puissants aux appétits insatiables qui n’en finissent pas d’avancer leurs pions-lobbyistes et d’étendre leurs « profits » sous couvert de concepts anesthésiants comme « croissance verte », « développement durable » ou « dématérialisation ». Elle est devenue un champ de bataille à déminer d’urgence là où l’on serait fondé à préférer l’image d’un jardin commun à partager selon de nouvelles formes de coopération…

On en est là depuis la séparation de l’homme et de la nature et cette vision réductrice du vivant, considéré sous le seul angle de la « production », sur le modèle de la technique : « vaincre et contraindre la nature par le travail » disait le philosophe Francis Bacon (1561-1626). Mais voilà qu’en 200 000 ans de « transition énergétique », l’humain n’est plus assuré de sa situation de rentier du pétrole et du charbon – ni même du « travail de la nature »…

En introduction, Aurélien Berlan, Guillaume Carbou et Laure Teulières mettent en garde contre les « tactiques d’enfumage d’une modernité économiciste, techno-solutionniste » et foncièrement anti-écologique qui répond à l’éco-anxiété par des stratégies illusionnistes :

 « Si l’on veut rendre nos modes de vie, de production et d’organisation sociale compatibles avec le maintien d’une planète habitable, il faut commencer par dépolluer le débat public des discours et des fausses promesses qui, en masquant ou en travestissant la réalité, nous empêchent d’être lucides sur le désastre en cours et sur les mesures nécessaires pour le limiter ».

La voie étroite de la « transition énergétique » est pavée d’algorithmes, d’électromobiles, de gros profits voire de fort mauvaises intentions, avertissent les chercheurs qui entendent débusquer les relents de cet « éco-blanchiment » :

« Les acteurs du greenwashing et de la trajectoire insoutenable de nos sociétés s’ingénient à couper l’herbe sous le pied de ceux qui entendent pour de vrai « changer le système, pas le climat ».

Une « civilisation », n’est-ce pas d’abord et fondamentalement, depuis le Néolithique pour le moins, un système de récupération et de bon usage des énergies ? Or, les lobbyies à la manoeuvre  « inspirent des politiques prétendument écologiques comme le financement des technologies (voiture électrique, transition numérique, etc) » qui ne font qu’accroître démesurement des fortunes déjà bien mal acquises sur la prédation sur la planète.

Ainsi, que dire des « normes » qui pèsent sur la profession agricole ?  Elles ne font que renforcer le modèle productiviste « en favorisant l’élimination des petites exploitations au profit des plus industrielles ». Et l’élimination des petits exploitants acculés au dénuement, au désespoir et au suicide?

Une pensée verrouillée par le solutionnisme technologique

Le « numérique » fait fonction de « moteur des espérances contemporaines » – comme si cette « forme spécifique de développement techno-scientifique constituait la seule et unique fabrique d’un avenir désirable »…

Or, l’électricité n’est propre qu’en apparence, « n’étant pas une source d’énergie mais un simple vecteur qui permet d’éloigner ses usagers des lieux de sa production », laquelle repose sur le charbon, les énergies dites fossiles  et sur l’atome :

« Néanmoins le mythe perdure et l’électrification est plus que jamais au coeur du greenwashing. Support de la « dématérialisation » et de toutes les « smart » solutions, c’est encore elle qui entretient l’illusion d’un capitalisme vert, basé sur l’électron et les réseaux intelligents et non sur l’extraction minière, le quadrillage filaire du monde et la combustion fossile ou nucléaire (…) Le greenwashing fonctionne donc comme une idéologie, au sens de Marx : ce n’est pas tant un mensonge délibéré qu’un phénomène structurel d’inversion de la réalité dans la conscience commune ».

Cette rageuse inversion relève d’une « mise en scène qui, tout exprimant les rêves d’une humanité endormie, fait écran sur le monde réel et les dynamiques qui le façonnent, et finit par anesthésier les esprits face à un mode d’organisation délétère, socialement et humainement ».

Les chercheurs lancent un appel à vigilance face aux « promesses d’écologisation et aux éco-tartufferies canalisant la critique dans des impasses » : « Alors qu’il faut changer de modèle, tout est fait pour continuer à faire croire qu’il suffirait de troquer sa vieille voiture à essence contre un véhicule électrique dernier cri. Cela permet d’imaginer perpétuer l’expansion des besoins énergétiques et matériels – pour l’hypermobilité, la connexion et la livraison généralisées – sans soulever les questionnements métaboliques essentiels sur les flux de matière et d’énergie, et sur la capacité à absorber les pressions diverses ».

Le greenwashing masquerait-il rien moins que l’accélération de l’hyperindustrialisation du monde, c’est-à-dire une suicidaire « fuite en avant techno-solutionniste » générant de nouvelles bulles spéculatives ? Ne serait-il que la « pointe accérée » du business as usual ?

L’un après l’autre, tous les seuils d’irréversibilité écologique sont franchis et « l’eco-blanchiment » des « décideurs » prétend y répondre par le biais de suicidaires « procédés high tech, du monitoring numérique et du pilotage techno-scientiste global ».

L’insoutenable « dématérialisation »

L’historien Christophe Bonneuil, directeur de recherche au CNRS, avertit dans l’entrée « Anthropocène » : « En célébrant l’ingénierie généralisée d’une Terre devenue simple objet de pilotage par la technosphère, la promesse est de sauver la Terre sans rien changer aux fonctionnements du capitalisme. L’éco-modernisme conçoit non seulement la nature mais aussi l’espèce humaine comme un produit socio-technico-économique qui doit « évoluer ». Cette vision alimente le projet d’un néocapitalisme prolongeant l’ère néolibérale (gouvernement économique financiarisé du monde, « croissance verte », privatisation-marchandisation des « services écosystémiques ») par un surcroît de disruption technologique monopolistique (smart everything, conquête spatiale, systèmes socio-écologiques pilotés comme des dispositifs cybernétiques, transhumanisme). Il ne s’agit rien  moins que de faire de la Terre toute entière, vies et sociétés humaines comprises, un sous-système du système financier). »

Et, pour ce faire, d’ « occulter l’insoutenable matérialité du monde numérique » comme le rappellent la journaliste Celia Izoard (membre du club MARCUSE) et Aurélien Berlan dans l’article « Dématérialisation » :

 « Aujourd’hui, tout se passe comme si nous refusions de voir ce que nous avons sous les yeux, un déferlement de nouvelles machines dans les foyers, les commerces, les administrations : ordinateurs, téléphones portables, modems, scanners, etc. (…) Depuis la naissance d’internet, nous n’avons jamais autant consommé de matière, à la fois parce qu’il a fallu produire les bases matérielles de la prétendue dématérialisation de l’économie et parce qu’elles ont permis en fait la mondialisation, c’est-à-dire le triomphe planétaire d’une économie capitaliste basée sur une production et une consommation croissantes. (…) L’équipement informatique engloutit aujourd’hui l’équivalent de la production de six réacteurs nucléaires. Mais le numérique a effectivement permis à certaines entreprises de bâtir des fortunes colossales en dupliquant à l’infini le même service ou le même logiciel, dont les coûts de production et d’acheminement sont presque inexistants puisque c’est l’usager qui paye l’équipement et l’électricité nécessaires (…) Là où il suffisait à l’usager de se rendre dans le commerce  ou le service en question, il doit désormais disposer de toutes sortes de machines connectées à un immense réseau. En terme de consommation de ressources et d’énergie, la prestation est infiniment plus « matérielle »que celle qu’assurait le service concerné par le commerçant ou le fonctionnaire. Elle n’a pas été dématérialisée, mais automatisée et déshumanisée : les personnes qui s’en chargeaient ont été licenciées, remplacées par des machines. »

Que dire de l’hallucinante quantité d’énergie et de déchets miniers engloutie par l’infrastructure numérique ?

Car enfin la production de semi-conducteurs et autres composants électroniques est  bien plus nocive que l’industrie du papier : elle nécessite beaucoup d’eau, de substances chimiques et de métaux toxiques. Et les « innombrables supports matériels de « l’économie immatérielle » s’avèrent plus encombrants en fin de vie puisqu’ils constituent les moins recyclables des 57 milliards de tonnes de déchets électriques et électroniques produits chaque année dans le monde »… Ceci, « pour une raison qui, paradoxalement, alimente le mythe de la dématérialisation : leur miniaturisation croissante. Plus ils sont légers et compacts, et plus il faut de matière et d’énergie pour les produire, et moins sont recyclables. »

Aujourd’hui, l’ensemble des équipements numériques consomme entre 10 et 15% de l’électricité mondiale. Mais cette consommation double tous les dix ans : « le numérique pourrait engloutir 50% de l’électricité mondiale en 2030 »…

Ainsi, le discours sur la dématérialisation « se révèle être un rideau de fumée qui masque la réalité : de manière directe, (par ses méfaits colossaux et croissants en matière d’extrativisme, d’émission carbone et de consommation énergétique) et indirecte (en intensifiant la production), le déferlement numérique est devenu le coeur de la prédation capitaliste. »

Ce mode de gaspillage énergétique dévastateur pose, outre la question des pénuries annoncées et du rationnement, celle de l’ « acceptabilité sociale » des politiques technico-économiques à venir. Le gisement d’énergie le plus conséquent n’est-il pas celui des économies d’énergie bien comprises, donc de la réduction des ponctions sur les ressources et de l’arrêt de la surexploitation de la planète  ?

Derrière la « neutralité carbone » et autres brassages de mots se cache ce déni rageur de réalité blanchi en sépulcre de techno-solutionisme qui nous empêche de mettre en place la solution la plus efficace, à la portée de tous. Celle qui n’échapperait pas même à un non-décideur d’excellente qualité cognitive infiniment moyenne : fermer le robinet quand la baignoire déborde…

Paru dans Les Affiches d’Alsace et de Lorraine

Aurélien Berlan, Guillaume Carbou et Laure Teulières (sous la direction de), Greenwashing, manuel pour dépolluer le débat public, Seuil, 256 pages, 19 euros

Depuis qu’il a pénétré nos intérieurs et nos intimités, le marketing  change nos « lieux de vie en lieux de vente ».  Serait-il devenu, en nos temps hypertechnologiques,  « la fin et le moyen des sociétés contemporaines »  en guerre avec la réalité?

Autrefois, acheteurs et vendeurs se rencontraient sur les marchés en plein air ou dans les ateliers ou échopes des artisans. L’expression « to market » signifiait « faire son marché » et le marketing désignait orignellement l’art de faire ses courses, ainsi que le rappelle Thibault Le Texier dans la somme encyclopédique qu’il consacre à un sujet requérant une certaine épaisseur analytique, dans le sillage du Maniement des hommes (La Découverte, 2016).

Le chercheur associé au Centre européen de sociologie et de science politique (Cessp) articule marketing moderne et marketing domestique, entreprise et foyer resitués en leur écosystème tant politique que légal, culturel ou scientifique. Pour ce faire, il ne s’est pas contenté de compiler près de 4000 volumes consacrés au marketing à la Bibliothèque du Congrès (Washington) – il remonte à la source d’un pouvoir d’influence qui se nourrit de tous les savoirs pratiques puis de toutes les sciences sociales pour s’institutionnaliser et s’internationaliser de plus en plus efficacemment. Jusqu’à être accusé de « manipulation de masse »…

Les premiers manuels de marketing domestique du XIXe siècle ont souvent été écrits par des femmes pour les femmes – ou par des chefs cuisiniers soucieux de transmettre l’art de bien acheter du bon et du frais…

Dans son premier numéro, lancé en 1824, le journal anglais ancêtre de The Economist outillait les acheteurs contre les ruses et fraudes des vendeurs. « L’économie » ne désignait-elle pas originellement l’art de bien tenir une maisonnée selon les ressources effectives disponibles ?

La société de consommation a émergé de cette sphère domestique vertueuse lorsque l’industrialisation déplaça le curseur vers l’art de la vente – le signifiant « marketing » demeure mais « le signifié se transforme » avec le taylorisme et la rationalisation du travail, vers 1910. Ainsi, il « se voit presque retourné comme un gant, passant d’un art d’acheter destiné aux consommatrices à un art de vendre destiné aux marketeurs ». Un art d’embellir le produit et la réalité ?

Les populations du trépidant vingtième siècle plébiscitent la consommation – et le marketing moderne « gouverne une société de consommateurs ».  Dès 1923, Georges Lukacs (1885-1971) observe que « l’extension de l’échange marchand soumet de plus en plus la société à une logique calculatrice qui réifie les rapports humains » (Histoire et conscience de classe).

Une génération plus tard, Zygmunt Bauman (1925-2017) note que « les consommateurs sont mus par le besoin de se marchandiser » – de « se recréer sous la forme de marchandises séduisantes ».

Dans La Culture du narcissisme (1978), Christopher Lasch (1932-1994) explique que la publicité « fabrique un produit qui lui est propre : le consommateur, perpétuellement insatisfait, agité, anxieux et ennuyé » – et « contraint de se façonner comme une marchandise quelconque offerte à la  consommation sur le marché ».

Ainsi se scelle la servitude des populations contraintes de danser leur vie sur les emballements d’une grande machinerie en constant remodelage des marchés selon la boucle bien connue : « Une société de consommateurs appelle et façonne une société de producteurs et de marketeurs qui appelle et façonne une société de consommateurs ».

Quel terme collectif reste-t-il à atteindre, désormais, pour cette société-là ?

Marketing de soi

Dans un monde hypermarchandisé d’incertitudes croissantes, chacun serait-il sommé, désormais, de « se vendre » à tout prix – et le plus cher possible, comme on survend sa peau, pour tenter d’inscrire une bien incertaine identité individuelle dans l’ultime frontière connue, l’hyperespace cybernétique ? L’injonction concernait d’abord les professionnels du marketing en quête d’emploi dans les années 60 – le « marché du travail » leur était alors favorable…  Puis elle s’adresse à tous, de « l’entrepreneur de soi » ou du « start-uper » à l’ « influenceuse » réfractant l’illusoire lumière de vitrines de moins en moins illuminées…

Selon Harry Beckwith, l’auteur du best-seller Vendre l’invisible, « vivre c’est vendre » – il suffit de suivre le mode d’emploi : « Trouvez votre message, ne le compliquez pas et répétez-le souvent ». Votre slogan sera le titre parfait de votre profil Linkedln. »

De l’emballage au transport et à la vente, le marketing présente une dimension indéniablement matérielle. Depuis l’emprise des marques, des représentations et la numérisation à marche forcée, les supermarchés sont désormais « moins des lieux d’emmagasinage que des plateformes logistiques orchestrant des flux de paquets entrant et sortant stockés le moins longtemps possible ». En somme, l’archétype d’un non-lieu dédié à l’accélération de la circulation des marchandises et des consommateurs –  au mouvement perpétuel du réseau se substituant à l’espace qualifié…

Justement, « le transport et le stockage réalisent précisément cela : délocaliser la production tout en gardant les produits à portée des consommateurs ».

Avec la prétendue « dématérialisation », les supermarchés « s’adaptent au commerce électronique en proposant des services de livraison et de récupération de courses faites en ligne au risque de cannibaliser leurs points de vente physique ». Quelle créature dans l’univers s’auto-cannibaliserait-elle ? Aujourd’hui, l’addictif gadget toujours appelé « téléphone portable » est devenu « l’un des derniers maillons de la chaîne de distribution, souvent plus important que le magasin physique »…

Jusqu’alors, le « pouvoir serviteur » du marketing repose sur « la philosophie d’un monde d’abondance », voire de surproduction, « radicalement différent celui de la pénurie chronique dans laquelle vivaient les pères de l’économie classique ».  

Comment les consommateurs d’aujourd’hui, « produits comme n’importe quelle autre marchandise », s’adapteront-ils à une ère de pénuries annoncées susceptible de les sevrer pour longtemps du superflu comme de l’essentiel ?

Jusqu’alors, il était si confortable de se limiter à « traduire des stimuli médiatiques en comportements de consommation adéquats » – de préférence d’un clic de son canapé…

Mais le constat est posé depuis Hannah Arendt (1906-1975) : « La société de consommation réduit en ruine tout ce qu’elle touche » – la preuve par les océans de déchets et les déserts culturels qui avancent sous le pavé et le long des capteurs de nos cités ultraconnectées. Sans oublier l’espace devenu un gigantesque dépotoir de satellites et de débris divers due à la folie expansionniste d’une espèce devenue résolument « hors sol »…

Ainsi, « la consommation détruit même l’ordre social tout entier en instaurant un monde artificiel, impersonnel, mécanique et finalement invivable ». Un e-monde où les « relations personnelles authentiques font place à des relations marchandes avec des objets, des vendeurs ou des clients » voire des relations « virtuelles »…

Après avoir montré que le marketing, avec le management, a fait de l’entreprise « l’institution cardinale de notre époque », Thibault Le Texier constate : «  Plus la productivité et la population augmentent, plus il faut offrir de nouveaux produits, ou offrir différemment les produits existants, quitte à inonder le monde de gadgets ou à inventer des maladies pour vendre des médicaments »… Ainsi, le cholestérol, dont la nocivité est pourtant faible, « représentait par exemple un marché mondial de trente-quatre milliards de dollars en 2007 : grâce à un marketing vigoureux aurpès du public et des docteurs, l’anticholestérol commercialisé par Pfizer a été le premier médicament sur ordonnance à dépasser les dix milliards de dollars de ventes annuelles »…

La santé du corps et de l’esprit (ou son utopie « trans »…) serait-elle le « champ de bataille ultime » du marketing ? D’ores et déjà, l’opposition entre « l’intérieur » (le centre de la vie spirituelle, le foyer, le refuge sanctuarisé, l’espace privé) et « l’extérieur » (le domaine des activités, des affrontements, des pouvoirs et de tous les risques) s’est estompée en deux siècles de management et de marketing, au profit d’une « société d’exposition » permanente et de contrôle continu.

Mais manageurs et marketeurs ne mèneraient-ils pas précisément « le public » là où il veut déjà aller ? La question demeure posée : jusqu’où croyons-nous aller dans un e-monde de bateleurs ? Vers quelle échappée ou quelle embellie peut mener une discipline qui « embrasse beaucoup mais étreint mal » – si mal ? Fera-t-elle toucher, à une espèce en guerre perpétuelle avec le réel, l’inanité d’un rapport dévorateur au monde en lui faisant toucher le vertige d’être si peu – voire si dispensable et déjà décrétée… de trop ?

Paru dans Les Affiches d’Alsace et de Lorraine

Thibault Le Texier, La main visible des marchés – une histoire critique du marketing,  648 pages, 26 euros

Lorraine Féline présente « La Danse au travail » au Centre européen d’actions artistiques contemporaines (Ceaac) du 2 avril au 30 mai.

Lorraine Féline a commencé la danse à l’âge de sept ans – le temps de découvrir que celle-ci n’est pas seulement une affaire de bras et de jambes, de pas, de mouvements et d’enchaînements… Mais alors quoi ?

Marseillaise « montée » à Strasbourg pour ses études, elle expérimente le pouvoir poétique d’une pratique vécue, au-delà d’une évidente déclaration de corps, comme une voie de transformation ainsi qu’elle le montre dans ses vidéos, de Clodette forever, consacrée à une ancienne danseuse de la troupe de Claude François (1939-1978), à La danse au travail, réalisée lors d’une résidence à Stuttgart.

 Elle a suivi les cours et filmé les entraînements de la chorégraphe Selina Koch, révélant que la danse est un instinct de vie (et de vue…)  bien avant d’être un parcours ondulatoire de gestes et de postures se donnant à voir en spectacle par sa mise en lumière. Ses vidéos et ses dessins posent la question insistante : y aurait-il quelque chose chez l’humain qui lui donne envie de danser ? Qu’est-ce qui le mobilise et le met en mouvement ? Sa vidéo comporte peu de paroles, juste un peu de son – mais dispense comme des effets de voûte résonante avec le carillon de l’église proche…

L’univers tout entier n’est-il pas construit sur le rythme, du mouvement rythmique des corps célestes au dessin rythmique d’un coquillage fossile ?

Par son trait à l’encre de Chine et la narration de ses images, Lorraine Féline invite à toucher aussi la profondeur du mouvement intérieur. Elle montre que le corps dansant est aussi une « onde d’être » et de joie, s’instituant acte et parole. Ainsi, ses danseuses se font pleinement créatrices de ce qui advient dans le génie de l’instant pleinement habité… Ses gouaches manifestent ces infusions d’énergie créatrice libérant la totalité d’un être-au-monde comme cette lucarne prise de son studio : elle peut tout aussi bien figurer une descente dansante dans une conscience cellulaire en reliance avec « récit » bien plus vaste de l’humain en mouvement que sa position de vidéaste, spectatrice de la mise en acte de ses danseuses – et elle-même pratiquante fervente… Une autre gouache fait ligne de force – elle saisit le mouvement du train qui l’amène… S’agirait-il juste d’être traversé pour se faire corps et présence juste par un « oui » inconditionnel à ce que l’art et la danse affirment ?

La Danse au travail ne montre certes pas un travail de dressage des corps, fort en vigueur dans les institutions de notre postmodernité plus hyperindustrielle que jamais. En montrant des corps rendus à leur signifiance par la réactivation d’une capacité expressive originelle, elle cerne peut-être l’en-jeu de ce qui ne fait plus corps entre nous – et de ce qui fait acte, pour de vrai…

Lorraine Féline, La Danse au travail

du 2 avril au 30 mai

au Centre européen d’actions artistiques contemporaines (Ceaac)

7 rue de l’Abreuvoir à Strasbourg

contact@ceaac.org/www.ceaac.org

Vivre avec moins de technologie permet-il de mieux vivre ? L’aspiration de notre espèce au confort se solde par une dévastatrice addiction technolâtre ainsi que , rappelle l’anthropologue Stefano Boni, par  « l’appauvrissement de notre expérience sensible et l’altération de certaines de nos facultés ». S’il assure un programme politique consensuel suscitant une adhésion  massive au « modèle social techno-productiviste », le maintien illusoire de notre confort et « pouvoir d’achat » tient à la surchauffe d’une machinerie productive aux capacités de destruction illimitées.

L’expansion voilà 70 000 ans de l’espèce présumée humaine sur la planète tiendrait, selon certains paléoanthropologues à son gros cerveau, à sa capacité à s’adapter à des environnements différents et à coopérer entre individus non apparentés ainsi qu’à sa phénoménale capacité d’invention.

Ce comportement collectif adaptatif manifeste un mélange étrange de coopération et de prédation, aboutissant, de l’arme de jet à la révolution agricole et jusqu’aux dernières « innovations », à la formation d’une hiérachie sociale puis à l’hyperspécialisation de la société. Ainsi que, rappelle Stefano Bono,  à « l’institutionnalisation de la coercition, de la perte de compétences et l’asservissement ».

L’anthropologue, enseignant à l’université de Modène, estime que ces étapes cruciales ont inauguré un « long processus de dégénérescence » jusqu’à l’actuel stade hypertechnologique, soutenu par « l’ensemble des pouvoirs institutionnels ».

Si l’Homo sapiens a puisé son avantage dans sa fragilité physique l’obligeant à coopérer, communiquer et s’adapter en développant son intelligence, cette dernière semble régresser avec l’ « accélération radicale de l’externalisation progressive des compétences humaines utilisées depuis des milliers d’années » par la dépossession hypertechnologique.

La technologisation de l’existence

Notre  confort, souligne Stefano Boni, est le résultat d’une « soumission globale » de la nature « au moyen d’outils technologiques toujours plus perfectionnés ». Ces derniers nous auraient-ils d’ores et déjà soumis – et mené à la dilapidation de toutes les sagesses héritées de l’expérience de nos ancêtres ?

Jusqu’alors, « l’homme s’est spécialisé dans la transformation de tout ce qui l’entoure ». L’humanité s’est façonnée culturellement en prenant en main des objets naturels (pierres, bois, fibres végétales, peaux, os, terres, métaux) et en les travaillant jusqu’à ce que l’hypertechnologie endommage des « pans cruciaux de cette connaissance manuelle ».

Avant les révolutions industrielles, l’humanité a « su tirer profit de formes d’organisations sociales artisanales ou « hypotechnologiques », caractérisées par une « grande variabilité liée à des adaptations locales, voire individuelles ». Durant cette période, les « modèles techniques se diffusaient lentement et n’étaient jamais dissociées des contextes écologiques sociaux et idéologiques qui les déterminaient ».

Le paléoanthropologue André Leroi-Gourhan (1911-1986) notait que « l’humanité change un peu d’espèce chaque fois qu’elle change à la fois d’outils et d’institutions ».

La séparation entre l’homme et le monde organique est consommée par les artefacts utilisés aujourd’hui, qui « offrent et garantissent la possibilité d’agir sur un milieu sans interagir avec lui ».

La « rupture historique à l’époque contemporaine » tient à la « conception et à la puissance de l’acte technique ». Depuis, la « rationalité mécanisée entraîne la disparition de la créativité et des interactions entre le matériau travaillé et le sujet, dont l’expérience est remplacée par des principes objectifs de fonctionnement : ce qui caractérise l’activité productive  industrielle est l’effort permanent d’éradication du facteur humain, cette part imprévisible d’interprétation et d’interférence des sujets que vise à réduire sans cesse la mise en place de procédures de contrôle et de standardisation des pratiques ».

L’Homo confort a délégué à la technologie « toutes sortes de tâches fatiguantes ou contraignantes qui conditionnaient jusqu’alors son rapport au monde » – ce qui lui a « fait perdre de multiples compétences et savoirs incarnés ». Le confort produirait-il des « corps inaptes à manipuler des matériaux dans leur état naturel » et des esprits ( ?) tout aussi inaptes à se voir au fond de l’impasse ?

Stefano Boni note que l’actuelle « béatification du progrès technologique découle de l’incapacité de la société à porter un regard critique sur le dogme rassurant d’une croissance bienfaitrice et continue ».

L’Homo confort, c’est-à-dire « cette forme d’humanité qui dispose de toutes sortes de moyens sophistiqués pour éviter de subir les contraintes et désagréments liés à la gestion laborieuse du monde organique » se trouve dépendant désormais d’un système techno-économique « dont la viabilité est problématique : de quels savoirs disposerons-nous si ce système vient un jour à s’effondrer et si nos outils, désormais en majorité numériques, cessent de fonctionner ? »

De surcroît, l’hypertechnologie « crée en abondance des produits et des substances résiduels qui, outre leur nocivité, sont diffcilement décomposables dans le cadre des cycles organiques ». La « naturalité se trouve fortement compromise lorsqu’on procède à des manipulations génétiques pour créer des organismes dont la survie dépend d’éléments indisponibles dans le milieu naturel »… Et la « médecine mercantile conduisant à un raz-de-marée pharmaceutique a inhibié toute réflexion sur ses effets collatéraux »… La « hausse spectaculaire des tumeurs est à la mesure de l’augmentation exponentielle et de la toxicité des aliments, des médicaments, de l’eau et de l’atmosphère »…

La course au profit dans la production alimentaire révèle « toute la gamme des manipulations hypertechnologiques, ce qui contribue à multiplier les risques sanitaires en augmentant la toxicité diffuse dans nos milieux ».

Ainsi, « ce ne sont plus les machines qui sont pensées pour travailler les aliments, mais les aliments qui sont produits pour être compatibles avec des processus industriels ».

L’Homo confort émerge entre la fin des années 1950 et le début des années 1960 – une période caractérisée par la multiplicité des infrastructures (électricité, eau courante, tout à l’égout, réseau téléphonique, autoroutes, transport aérien), la diffusion du mode de vie hypertechnologique et le déploiement d’une mégamachine par l’intrication de l’économie, de la finance et de la technique.

Cet Homo confort verrait-il le monde uniquement à travers ses écrans et à distance comme une émission de téléréalité « augmentée » ? Ce n’est pas sans dommages collatéraux : les effets nocifs des smartphones impactent tant ses capacités cognitives que le fonctionenment physiologique et neuronal de son corps. Cela s’appellerait-il la techno-zombification ?

Un contrôle social de la technologie ?

La nature est « entendue à la fois comme patrimoine génétique et comme ensemble de paysages et de processus ». Elle devient artificielle lorsqu’elle est « modifiée en profondeur par des moyens hypertechnologiques ».

Aujourd’hui, l’exaltation de la nature par le marketing tient lieu de « compensation schizophrénique qui révèle notre inquiétude latente vis-à-vis des catastrophes qu’engendre notre mode de vie hypertechnologique ».

Sa « récupération » par une « préoccupation écologique abstraite » et marchande modifie peu « les comportements et l’être-au-monde d’Homo confort dont la sauvegardu du mode de vie empêche tout renoncement à la technologie » : pas question d’une « zone blanche » dans le désert ou en montagne – pourvu qu’on reste « connectés »…  Mais à quoi, au juste ?

Tant que « l’horizon des possibles » se restreint, pour Homo confort, à son « salut individuel » plutôt qu’à l’élaboration collective  d’une alternative viable aux « conditions productives, économiques et sociales d’un bien-être généralisé », il demeure à la merci des technologies – et de « ceux qui en supervisent la conception et la marchandisation » : « Après avoir été dépossédes de compétences sensorielles, savoirs locaux et pratiques autonomes grâce auxquels nous pouvons entretenir des relations fécondes avec le monde organique, nous ne jouons plus finalement que le rôle de consommateurs passifs et obéissants » voire de chair à machines…

Les mouvements citoyens n’ont que rarement réussi à mobiliser contre les ravages de l’hypertechnologie alors qu’un mode de vie centré sur le confort n’est plus soutenable à terme.

Les « crises » dites financières ne sont qu’une « expression marginale de l’épuisement d’un cycle hyperproductiviste, résultant du crescendo technologique » lié à la « centralisation progressive du pouvoir et à la captation des ressources par une élite entrepreneuriale et financière ». Cette « dynamique »-là dite de « crise » s’enraye:  « Tels des monades vivant recluses dans leur cocons protecteurs, nous observons à distance la catastrophe qui se rapproche, en confiant sa gestion à des spécialistes qui placent tous leurs espoirs dans l’hypertechnologie. Cette délégation a un avantage apparent : elle nous autorise à nous désintéresser de tout en concentrant le pouvoir et la prise d’initiative entre les mains d’ingénieurs et de décideurs politiques ou économiques (…) Ainsi, nous précipitons encore plus la destruction de ce qui nous a toujours permis de subsister, au moins jusqu’au siècle dernier : la mise en oeuvre de savoirs  pratiques et artisanaux pour exploiter décemment les ressources environnementales ».

Force est de constater que la « capacité politique de la société à mener des actions émancipatrices a été affaiblie par un siècle de délégation du pouvoir à des partis et des syndicats, mais aussi par des décennies de résignation collective » – à moins d’un « tissu communautaire fort » et au rétablissement de « rapports de confiance entre les individus »…

L’effondrement de notre système techno-économique pourrait résulter d’une « implosion vraisemblable de l’ordre social, du complexe techno-industriel et du système économique » – la « spirale autodesctructrice de la mégamachine » pourrait  bien prendre de vitesse les populations…

Est-il temps encore pour la « réappropriation de savoir-faire soustraits au processus de production industrielle » et du pouvoir technique  par la société civile ? Cela supposerait le « refus de tout monopole industriel, technique et financier » ainsi que du consumérisme et de la marchandisation de chaque pan de notre existence. Et le retour à des savoir-faire artisanaux dans le cadre d’une « relocalisation des dynamiques économiques ».

Jusqu’alors, » les pouvoirs se sont nourris à la fois de l’augmentation du confort pour générer des profits et obtenir un large consensus social fondé sur l’obéissance ».

Stefano Boni propose une « gestion horizontale des instruments, des compétences et décisions techniques actuellement déléguées à des institutions hierarchisées qui font prévaloir le profit sur le bien-être commun » :  « Il est plus que jamais impératif de soumettre la technologie à un contrôle social ».

Jusqu’alors, la société civile n’a été consultée à aucun moment pour « délibérer sur les options technologiques raisonnablement acceptables ou non » alors que chacun expérimente les « conséquences néfastes de cette délégation irresponsable du pouvoir » quand l’accès au service et confort de base n’est plus assuré : « Le plus absurde dans cette phase historique c’est que ceux qui subissent les dégâts de ces choix technologiques continuent d’accepter à déléguer leur povoir décisionnel sans jamais chercher à exercer leur droit de regard »…

 L’espèce présumée pensante n’aspirerait-elle plus à se simplifier la vie ? Une société low tech librement consentie ne « marquera pas la fin du bien-être mais peut-être son véritable commencement » : ne plus vivre par l’entremise d’écrans, ne serait-ce pas… vivre tout simplement ? Homo confort se retrouve à un clic de sa sortie d’écran : saura-t-il saisir cette chance ultime ?

Paru dans Les Affiches d’Alsace et de Lorraine

Stefano Boni, Homo confort – le prix à payer d’une vie sans efforts ni contraintes, l’échappée, 256 pages, 18 euros

Comment trouve-t-on son Nom, au plus près de ce que l’on est ? La très ambivalente icône pop Lana Del Rey  pose sa parole poétique dans un premier recueil aventureux,  tout en résonances subtiles. Un livre-objet qui saisit comme un arrêt sur images emporté dans son  existence propre – avec tout ce qui le peuple et le hante.

THE TONIGHT SHOW STARRING JIMMY FALLON — Episode 1374A — Pictured in this screengrab: Musical guest Lana Del Rey performs on December 14, 2020 — (Photo By: NBC/NBCU Photo Bank via Getty Images)

Qui est Lana Del Rey ? Comment devient-on Lady Lana ?

Elle est née Elisabeth Woolridge Grant d’un éclat de voix ou de conscience incassables, d’une promesse de devenir et d’un accord bien frappé le 21 juin 1985 à New York. Elle affûte sa voix dans les chorales des églises et écoles de son enfance   avant de l’affirmer à la face du monde – une voix majeure qui convie à d’étranges voyages de grande magnitude et d’intrigante intensité.

L’univers existe

           Dès lors qu’on l’envisage

Si Lana Del Rey, autrice-compositrice unaniment considérée comme majeure, a volontiers le sens de l’ellipse cosmique comme du frisson tellurique , c’est peut-être parce qu’Elisabeth Woolridge Grant a étudié la philosophie à l’université de Fordham, avec une forte prédilection pour la métaphysique.

Il se trouve qu’après une immersion en territoire indien, dans l’Utah, elle décide, à vingt ans, de se lancer dans la musique plutôt que dans le travail social : « J’avais le choix entre le bénévolat et la musique »… 

Depuis, elle a tracé sa voie, trouvé sa voix, ordonné son cosmos intérieur et mûri son Nom. Miss Lana  brise ce que le silence ou l’abnégation n’obtiennent pas et embarque son public dans d’envoûtants voyages – si incertains, sur le fil ténu d’un chant parfois au seuil de l’évanescence et au fil de neuf albums, depuis son tout premier, Lana del Ray A.K.A. Lizzy Grant (2010) – le « a » de Ray fait place l’année d’après au « e », en une contraction entre l’actrice Lana Turner (1921-1995) et de la Chevrolet Delrey (1954-58), dit-on. Ou peut-être s’agit-il tout simplement de la baie de Marina Del Rey où elle prit un cours de voile mémorable après un exercice de pilotage –  ainsi qu’elle en fait confidence dans le poème SportCruiser :

En pleine réflexion, j’ai décidé de faire un truc

Dont j’avais toujours eu envie – prendre des cours de voile dans

La baie scintillante de la Marina Del Rey. Je me suis inscrite à un cours

Puisque personne n’a moufté pas même Elisabeth Grant.

Assurément, Lana est une fille entre mer et ciel, habitant un temps poétique bien plus vaste que ce qu’ils contiennent… En toute simplicité, elle célèbre la musique de tout ce qui est dans le saisissement du rythme universel…

Une esthétique du simulacre ou la vocation du multiple

Elle devient vraiment Lana Del Rey avec le clip Video Game (2011) qui crée le buzz (quinze millions de vues) – la chanson est reprise dans l’album Born to Die (2012), l’un des plus vendus au monde, resté plus de six ans dans le classement du Billboard dont le magazine constate : « La dernière décennie ne serait pas la même musicalement sans Lana del Rey ». Ainsi, elle chante son Nom et se laisse porter par lui…

Promue égérie de marques comme H&M, Mulberry ou Jaguar, Lady Lana parle peu pourtant (du moins, pas à « la presse » et aux medias…), se soucie cependant peu de « promotion », crée beaucoup, publie un album par an, récite ses poèmes face caméra sur Instagram – et « poste » parfois des images de ses idoles, d’Andra Day ou Joan Baez à Joni Mitchell et Stevie Nicks. Si elle change parfois de nom (de Lizzye Grant à May Jailer ou Sparkle Jump Rope Queen…) comme de couleur  de cheveux, c’est qu’elle pratique l’art du simulacre – celui que Jean Baudrillard définissait ainsi : « Le simulacre n’est jamais ce qui cache la vérité – c’est la vérité qui cache qu’il n’y en a pas. Le simulacre est vrai »…

Lady Lana chante le blues des jeunes filles aux aux  romances semi tragiques ou aux rêves américains trop peu assurés voire fracassés  – ou le girl power exultant de celles qui se trouvent  au plus près d’elle-même, c’est-à-dire de ce « point de ténèbre et de devenir » dont parlait le poète Yves Bonnefoy :

Les gens pensent que je suis riche et je le suis mais pas comme ils l’imaginent

J’ai un pick-up avec une chaîne en or attachée à la clé de contact

Au dos c’est écrit : heureuse, joyeuse et libre

Elle se fait présence chantante ou psalmodiante – et fait du sens tant avec ses mots qu’avec ses sonorités ou ses (rares) apparitions jouant de la métamorphose. Paroles et musique font toujours plus de claire conscience avec ses sororités, confirmées dans les clips et clins d’oeil de son avant-dernier album, le très envoûtant Chemtrails over the country club (2021) au magique enchaînement de titres.

Sororités et sonorités…

Son père Robert « gère » des « noms de domaine » sur le woueb mais Elisabeth n’a rien d’une petite fille riche. Elle grandit à Lake Placid (à la frontière canadienne), découvre l’ineffable plaisir de jouer de sa voix avec sa grand-mère, apprend la guitare avec son oncle  et affronte, à ses débuts, des salles de clubs obscurs à moitié vides… Mais le voyage au bout de la brisure en vaut la peine.

Merci pour le voyage

Merci de me rappeler que tout se résume à une histoire

Et qu’il vaut mieux en rire qu’en pleurer

Pas ce soir à 19h27

La première fois depuis des mois que je me sens proche des cieux

Dans les collines de Benedict Canyon

La télévison bourdonne

L’amour a enfin la place de s’épanouir

Violet Bent Backwards Over The Grass paraît en juillet 2020 (Simon & Schuster Inc.) avant sa très attendue traduction parue deux ans plus tard aux éditions du Seuil, avec, en pages intérieures, des photographies d’archives anonymes. Ou des photos prises par elle – des vues de cieux parfois grillagés, comme captifs ou rayés, meurtris par des antennes, de hautes cheminées ou autres infrastructures industrielles… Des cieux radieux aussi – à la lumière juste plombée par ce qui fait injure à l’humain – la figure humaine est absente de ces images prises par elle… Assurément, Lady Lana est une fille très proche des cieux – et de leur lignes de brisure. Elle livre sa réflexion sur ce qu’est le monde – et sur ce qui se reflète sur terre comme au ciel, dans des images susceptibles de se faire peintures…

L’image de couverture, toute orangée, verte et dorée, est précisément une peinture à l’huile d’Erica Lee Sears – l’interpellant oranger illustre aussi la pochette du récitatif enregistrement dit « éponyme » :

Dans mes veines enroulées tu fais couler d’amers agrumes

Des aquarelles de serpents glissant sur des orangers émergent

Doucement

S’épanouissent en moi

Et je persiste à croire que je pourrais continuer ainsi

Toute ma vie

Mais mon coeur est un endroit très fragile

Et je n’ai plus rien à offrir

Des haïkus alternent avec des textes plus longs en des pages bien maquettées aux clartés recluses comme entre deux nuages de mélancolie façon dactylographie,  en un  « vaste creuset de phosphorescences » et de résonances, parfois adressées à ses aînées en poésie comme Sylvia Plath (1932-1963), partie la tête dans le four de sa gazinière sous la brève présidence de J.K. Kennedy (1917-1963) :

Reste à ta place Sylvia Plath

Ne t’évapore pas comme les autres

Manifestement, l’icone pop ne se voue pas à sa glaciation en image  fétichisée. Sa parole s’en arrache pour s’assurer de la pleine présence et de l’ouvert par temps de brises fraîches comme de vents froids et contraires en front de mer. Elle sait bien que plus il y a d’images en ce monde surencombré de fatales futilités et moins bien se porte l’imaginaire des vivants. Lady Lana ne thésaurise pas des éclats ou des images d’elle – serait-ce dans l’enclos d’un livre appuyé sur le vide. Mais elle frappe des accords bien vivants, vibrants et désirants d’une incarnation bien éveillée, parfois émerveillée ou inquiète – toujours questionnante envers nos reflets et renoncements dans nos admiroirs  aux alouettes  lézardés, déjà voilés.

Pourquoi la parole de certains de nos jeunes contemporains « en vue » s’obstine-t-elle encore dans la forme du poème et du livre, longtemps après la disparition des mythes,  des symboles – et de l’âge d’or typographique ?

La question du livre adressé au vide qui fait tourner le monde est bel et bien écrite là,  dans l’inachèvement d’une parole d’icone consacrée. « Questionner, c’est pouvoir attendre même une vie entière » écrivait Heidegger (1889-1976). Lady Lana a plus d’une vie et bien des pages à remplir encore de sonorités, de complaintes,  de mélopées  – et à peupler de vibrantes sororités sur fond d’abîme.

Première version parue dans Les Affiches d’Alsace et de Lorraine

Lana del Rey, Violette sur l’herbe à la renverse, Seuil, 92 pages, 18 euros

Si l’homme s’est trouvé « dans l’obligation de maîtriser la nature, à plus forte raison devrait-il reconnaître celle de se maîtriser soi-même » constatait Bernard Charbonneau (1910-1996), un des penseurs majeurs de « l’écologie politique » qui voyait son siècle comme celui du totalitarisme et de la dévastation écologique. Pour lui, « un bon usage de la science et de la technique suppose un renversement copernicien : créer les moyens de sa société au lieu de la société de ses moyens ». Les éditions de l’échappée rééditent « Le Feu vert », un essai fort lucide sur le devenir du mouvement écologiste dès sa parution en 1980.

Le « feu vert » semble donné lorsque le Conseil de l’Europe décrète 1970  l’« Année de la protection de la nature ». Ainsi, le « souci écologique » fait son apparition en France pompidolienne éprise de bagnole, de bitume, d’art abstrait, d’artificialisation à marche forcée et de standardisation des modes de vie. Cette France-là s’adonne alors, en toute insouciance, à sa frénésie productiviste sous anesthésie consumériste. Elle se plastifie, se laisse mettre en barquettes, se gorge jusqu’à la nausée d’une abondance factice – et accélère en klaxonnant vers le mur de l’impensable. Une accélération sous anesthésie mises en images cette année-là par Jacques Tati (1908-1982) dans son maître film Trafic – pour le moins incompris…

De l’aise au malaise…

Le professeur Bernard Charbonneau salue alors l’émergence d’un embryon de mouvement écologique en ces termes : « Au plus rouge de notre forge industrielle et militaire, en ce couchant d’un millénaire, un feu vert s’est allumé : la révolte écologique ».

Une « révolte », vraiment, ou le miroitement d’un timide bourgeon vert ? Voire une simple « touche de vert » diluée dans un océan de dévastations ? Manifestement, le « signal est donné d’en haut, comme si la société et son gouvernement avaient voulu prendre les devants ». C’est donc qu’il y aurait péril en la demeure ?

Le constat s’impose alors : « Comme nos intérêts, nous sentons nos valeurs menacées : les sociétés de l’aise sont celles du malaise ».

Bernard Charbonneau a soixante ans, une poignée de livres encore confidentiels derrière lui – dont L’Hommauto (Denoël, 1967) – et un immense massif de textes inédits en quête d’éditeur. Professeur agrégé d’histoire-géographie au lycée de Bayonne, il fait ce constat d’un jeune homme d’autrefois dont les plus belles années ont passé dans la trépidation des Annés folles : « Tandis que les mécaniques se perfectionnent, les esprits régressent »…

L’année suivante, l’Environnement a son ministre, Robert Poujade (1928-2020) qui se retrouve à la tête d’un « Ministère de l’impossible » – doté de 200 millions de francs et de 300 fonctionnaires, tout de même…

Charbonneau rappelle qu’en toute simplicité, « l’écologie humaine est la découverte par chaque homme du bouleversement de son existence quotidienne, autour de lui et en lui ».

Pas besoin de faire de « hautes études » dans de « grandes écoles » pour faire ce constat-là. Enfant, il voyait la quiétude de son village troublée par les premières pétaradations « automobiles » effrayant hommes et bêtes… Déjà, il se représente le « Progrès » comme une machine infernale lancée contre les paisibles campagnes et paysages de France. Ou comme un bulldozer les dévastant.

Lorsqu’il décroche son agrégation de philosophie en 1935, il se refuse à une carrière universitaire de « philosophe dans la cité » : il veut exercer aux champs. Aussi, il se fait nommer dans une petite école normale à Lescau, près de Pau.

Cette année-là il publie avec Jacques Ellul (1912-1994) les Directives pour un Manifeste personnaliste critiquant l’idéologie productiviste et techniciste des régimes politiques en vigueur pendant l’entre-deux-guerres (le « libéralisme », le communisme et le fascisme). Le texte se conclut par un appel « pour une cité ascétique afin que l’homme vive ». La « sobriété heureuse », déjà ?

Après guerre, il voit la politique se vider de son contenu – « du moins si celle-ci consiste à réaliser sur terre le désir et le rêve humains »…

La vraie politique ne s’occuperait-elle plus de « la maîtrise du milieu humain et de son évolution » voire de « la réalisation de fins sociales, spirituelles et matérielles » ?

Si « l’écologie » fait une percée électorale à partir de 1976, l’année de la sécheresse, est-elle vraiment compatible avec l’organisation en parti politique ? Pourquoi cette quête insensée de pouvoir, pourquoi cette « rage de l’exercer – ou de le subir, c’est la même » ?

« La première tâche de l’écologie »

Dès son « premier grand livre » (Teilhard de Chardin prophète d’un âge totalitaire, Denoël, 1963), Charbonneau met en garde contre un « Etat mondial qui couvrirait toute la surface de la terre, et qui réglerait en profondeur jusqu’au moindre détail la vie des hommes, pour organiser méthodiquement la réflexion et l’action de toute l’humanité ».

Aussi, ce « souci écologique » proclamé « en haut lieu » après la création du Club de Rome lui fait redouter l’émergence d’un « écofascisme » – une inquiétude qu’il reprend dans Le Feu vert, publié près de deux décennies plus tard : « En effet, les gouvernements seront de plus en plus contraints d’agir pour gérer des ressources et un espace qui se raréfient. Une comptabilité exhaustive enregistrera, avec tous les coûts, les biens autrefois gratuits qu’utilise l’industrie industrielle et touristique. La mer, le paysage et le silence deviendront des produits réglementés et fabriqués, payés comme tels (…) La préservation du taux d’oxygène nécessaire à la vie ne pourra être assurée qu’en sacrifiant cet autre fluide vital : la liberté. Mais comme en temps de guerre, la défense du bien commun, de la terre, vaudra le sacrifice. »

Depuis que « les vérités opératoires de la science ont succédé à celles, mythiques, de la religion », celles-ci « tendent à devenir les seules qui puissent être reconnues par tous les hommes donc la seule base d’un consensus interne et international ». Voilà pourquoi « dans l’état actuel des choses en dehors de la guerre de chacun contre tous, le seul ordre concevable est celui d’un gouvernement mondial et total de la terre en fonction d’une connaissance scientifique qui n’oublierait aucun facteur, notamment humain ».

Ces « vérités opératoires de la science et de son appendice la technique », érigées en valeur absolue, mènent « soit à la destruction d’une terre surexploitée, soit à celle de la liberté par une gestion oecuménique au nom de l’autorité scientifique ».

Le sombre pressentiment de ce pourfendeur de l’agrochimie et du nucléaire dans la presse écologiste (La Gueule ouverte, Combat Nature, etc.) se double d’un doute profond quant à la capacité de remise en cause de ce totalitarisme industriel qui accélère des Années folles aux « Trente Glorieuses » : comment cette société, anesthésiée par ses addictions au confort et au consumérisme, pourrait-elle « protéger » une nature qu’elle détruit, si ce n’est en « l’intégrant comme une variable de plus à administrer » ?

Pour lui, les écologistes sont « loin de saisir la gravité de la destruction de la nature et n’envisagent guère que l’agriculture qualifiée tautologiquement de « biologique » comme si toute véritable agriculture n’était pas une technique du vivant » :  la « transformation de l’agriculture en industrie mécanique et chimique et de la campagne en banlieue agroalimentaire » ne constitue-t-elle pas « un changement plus important que le nucléaire » ?

 Si l’écologie « peut être un gain pour la pensée quand elle rappelle à l’Homme qu’il n’est pas tout, et à une société obsédée par la production son impact sur l’environnement, autant, lorsqu’elle devient un écologisme, elle en fait une idéologie tout aussi abstraite que celle de la croissance ».

La petite propriété responsable peut-elle constituer un rempart contre les dévastations irresponsables en cours  dans un « agenda climatique » bien compris ? S’il s’agit bien d’habiter poétiquement et « écologiquement » notre planète , ce n’est pas pour accaparer en pure perte pour le vivant : « Tout le monde la dénonce, mais chacun rêve en secret d’avoir sa datcha. Quelle propriété ? Celle qu’on aime parce qu’on l’entretient et qu’on l’habite et où l’on se retire loin du mugissement de l’océan social ? Ou celle, abstraite et indéfiniment capitalisable dont exproprie autrui et qui donne pouvoir sur lui ? Peut-il y avoir liberté sans propriété, individuelle, familiale ou communautaire ? »

L’un des besoins fondamenteaux de l’humain n’est-il pas la sanctuarisation d’un lieu de vie pour s’assurer d’un devenir ? Bien s’occuper d’un foyer sanctuarisé, n’est-ce pas une manière de prendre soin de sa demeure terrestre ?

Charbonneau souligne que « la destruction de la nature et de la liberté serait humainement insupportable si elle n’était compensée par un mirage » – voilà pourquoi « la technocratie économique se complète d’une organisation du spectacle qui, elle aussi sous le masque de la fantaisie, est une industrie lourde contrôlée par les trusts ou l’Etat ».

Plus que jamais, « le mouvement écologique est condamné à se poser la question de la liberté moderne ». Sa première tâche  est « la défense de l’existant », non la promotion du greenwashing actant la surexploitation des ressources tant humaine que naturelle sous emprise gestionnaire. Pour Charbonneau, la réponse au chaos qui vient n’est pas « plus de science et plus de technique » menant à plus de contrôle sur les individus. Mais plutôt une politique de contrôle d’une innovation scientifique et technique menée à tombeau ouvert.

Le philosophe des champs n’est-il pas l’ultime vigie de l’intelligible ? Si « le réel ne parle pas », son intelligibilité a permis à l’espèce présumée pensante de se retrouver à la croisée des devenirs, entre un ordre premier du monde d’où elle a émergé et celui qu’elle fabriquait jusqu’alors pour son confort – celui des artifices construits et des objets techniques dont la détermination pourrait bien s’avèrer mortifère si la dite espèce présumée prévoyante persistait à « mettre la charrue mécanique, donc la Science qui la conçoit, avant le boeuf humain ».

Paru dans Les Affiches d’Alsace et de Lorraine

Bernard Charbonneau, Le Feu vert, éditions l’échappée, 216 pages, 12 euros

La pensée logistique exerce son emprise sur nos vies. Désormais, « tout est logistique » – donc, affaire de « gestion de flux » dans notre quotidien surencombré d’objets, de gadgets, d’injonctions, d’instructions et autres directives en tous genres. Alors qu’ une « crise logistique » sans précédent se profile, existerait-il des alternatives à cette emprise marchande sur les circulations ? Une « alterlogistique de l’échappement » est-elle envisageable dans un meilleur des mondes si transportable ?

Depuis des guerres fort anciennes dont la mémoire s’est perdue, les hommes ont toujours eu à acheminer des vivres, des armes, des bêtes et des personnes « d’un point à un autre », que ce soit sur de lourds chariots celtes ou des chars assyriens, égyptiens ou romains. Si « nous sommes en guerre » depuis toujours, il ne faut jamais « perdre de vue ce qui compte : gagner »…

La logistique est un « art du transport et de la circulation » qui consiste à déplacer toujours plus de personnes et d’objets.Le sens premier de la notion de « flux » comprend donc le « déplacement spatial d’un objet donné » – c’est-à-dire rien moins que le mouvement. Celui de la vie comme elle va, comme elle s’irrigue et se transmet – mais surtout des biens consommés… Seulement voilà : l’actuel « management des circulations » fait un usage allègrement extensif de cette notion… Il s’agit désormais de surexploiter ce mouvement, de « l’intensifier » et de s’assurer d’une captation optimale des flux pour « maximiser la valeur créée par les circulations » à une échelle planétaire. L’actuelle phase de mondialisation affecte les opérations d’échange comme les pratiques productives dans une exacerbation des antagonismes entre excès, surexploitation, surproduction et pénuries à venir, attisés par un fondamentalisme technologique prétendant exercer son « magistère » – et dicter sa « réalité »…

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L’envers de la logistique

Le mouvement des choses et des personnes,  celui de la matière visible ou invisible  sont, constate le sociologue Mathieu Quet, désormais « structurés par la pensée logistique » : tout, dans notre surmodernité surproductrice de non-lieux comme les entrepôts prenant la place des usines d’antan, est affaire de gestion optimale de flux s’étendant à l’ensemble de nos activités. Nos existences sont constitués comme flux (et désormais comme « flux de connexions » puisque assignées au « télétravail » et autres « téléconsultations »…) par un ensemble de « dispositifs de gouvernement » – et de « mesures » à cet effet :

« La logistique ainsi que les outils  et la réflexion qui la sous-tendent se sont imposés comme un mode d’organisation incontournable des sociétés contemporaines ».

Directeur de recherches à l’Institut de recherche pour le développement (CEPED-IRD), Mathieu Quet constate où mène depuis sept décennies « l’expansion des routes marchandes », c’est-à-dire à un « royaume de ports, de navires gigantesques, de hangars, de conteneurs standardisés, de palettes et de puces de traçabilité, de logiciels et de gestion intégrée et de grues gigantesques ».

C’est là un bien triste « royaume de l’atomisation de la production, dans lequel le travail s’émiette et les travailleurs s’épuisent à mettre en mouvement des marchandises ». Un « royaume des savoirs également, bâti sur des théories de l’optimisation de la matière, de la réduction de l’espace, de la maximisation de la vitesse, ou de l’essorage des ressources ». Ce qui le régit ? Le « libre échange pour religion, le juste à temps pour credo, la centralisation et la planification pour méthode, l’internationalisation du marché comme objectif ». Au fondement de l’existence de ce royaume-là, il y a les flux  qui « nourrissent ses besoins », les « objets sur lesquels portent son désir et son pouvoir, les instruments par lesquels il exerce son autorité ».

La pensée logistique ne se limite plus à la libre circulation des marchandises. Elle entend exercer son emprise sur tout le vivant et sur le déplacement des populations : « Le débordement de la rationalité logistique au-delà des objets apparaît nettement dans la gestion des trajectoires des personnes » – notamment celles « en migration ». Les populations sont considérées en termes de « flux et de  stocks » – et les personnels au travail (notamment hospitaliers…) en termes de « fluidification », tout comme les patients envisagés en « éléments de flux ». Tous des « intrants à gérer » ? Depuis le « tournant néolibéral » engagé voilà plus de quatre décennies, voilà l’environnement et les ressources naturelles pris dans l’engrenage de la « fluidification » des échanges et requalifiés en « flux intrants et extrants ».

L’envers de la logistique se dévoile toutes les fois où, par exemple, la circulation est précisément mise à l’arrêt : « La marchandise n’arrive pas ; peut-être n’a-t-il jamais été question qu’elle arrive » – il peut y avoir une « erreur système » ou des actes de guerre, de piraterie, etc…

Le présumé contrôle exercé sur les circulations ne serait-il qu’une « maîtrise de façade », absolument inopérante lorsque « l’inconduite du monde » n’a que faire du « rythme imposé par les impulsions du système » ou des emportements des enragés du clic, si impatients de se « faire livrer » ? Surtout, lorsque les erreurs du dit système s’avèrent absolument « irrécupérables » lorsqu’il prétend à une emprise totale ?

Que dire de la « crise des flux » dans le monde hospitalier, accompagnée de « restrictions sur les déplacements pendant les périodes de confinement et de couvre-feu » lors d’une étrange période de glaciation « sans précédent en temps de paix » ? Que dire des pénuries annoncées ou avérées en semi-conducteurs, bois de construction, en pièces pour vélos, en matières premières – ou en conteneurs ? Faudra-t-il s’accommoder bientôt de pénuries en « biens essentiels » et de l’envolée stratosphérique des prix de l’énergie comme de la réification sans retour de nos vies si « traçables » ?

Vers un « nouvel art de la mobilité » ?

Pour Mathieu Quet, « on ne réparera jamais le tort élémentaire produit par un régime dans lequel l’allocation des ressources est organisée en vertu d’un principe de profit et d’efficience marchande plutôt que celui de la planification des besoins auquel il s’agit de répondre ».

Le sociologue invite à mettre en déroute toute la « grammaire technocapitaliste du mouvement qui enserre nos déplacements et notre entendement du mouvoir et du bouger ».

Car enfin « on se trouve toujours au confluent de mobilités concrètes (d’êtres, de marchandises, de signes), de leur technologisation et d’expériences marchandes intensifiées ». Donc, il est toujours possible de « retrouver dans le mouvement une expérience qui ne poursuive pas systématiquement la maximisation de son effet, qui ne repose pas sur l’instrumentalisation toujours plus accomplie de l’humain et de la nature ».

Pour cela, suffirait-il de « dé-mesurer » plutôt qu’à « tout mesurer » ? Suffirait-il de « délivrer » au lieu de livrer, de se décommander plutôt que de « passer commande » ? Suffirait-il de démondialiser pour relocaliser ?

Arrivera-t-on à penser en termes de « préservation des biens communs plutôt qu’à la conquête incessante de nouveaux territoires » ? Depuis la start-upisation décrétée, le parasitisme de « l’économie des plate-formes » n’en finit pas de capter la « richesse sociale produite par des pratiques économiques émergentes ». Ainsi, un service de « mobilité » jadis assuré en toute simplicité par des bénévoles de l’association Allo Stop est désormais marchandisé par une « plate-forme » fort vampirisante…

S’il existe déjà des manières d’altermobilités, de la flânerie, de l’errance ou du nomadisme au voyage intérieur autour de sa chambre et à « l’esquive » en d’improbables « campagnes », montagnes ou arrière-mondes, ces pratiques d’évasion ou de soustraction ne mènent-elles pas, parfois, à « l’exclusion » ?

 Il n’en demeure pas moins qu’une partie croissante de la population se soucie de se tenir pour « intraçable » ou « illisible », par réaction à des formes d’intrusion insoutenables…

Une « politique de l’échappée » assure-t-elle d’un devenir collectif viable à l’heure cruciale où se joue le sort de l’humain confronté à une dystopsie si sinistrement sûre d’elle-même et dominatrice ?

Au carrefour de l’imaginaire individuel et collectif comme de l’être et du néant, Mathieu Quet en appelle à une éthique de résistance et convoque la force de la fiction – en l’occurrence Les Furtifs d’Alain Damasio : « Le furtif, dans les représentations qui émergent, c’est le clandestin, l’insaisissable, le migrant intérieur. Celui qui assimile et transforme le monde. (…) C’est une puissance animale à capter ou à apprivoiser en nous. »

S’agirait-il de se constituer en collectif de « furtifs » non canalisables dans les flux et la tuyauterie d’une « numérisation » sans retour décrétée par une technosphère prétendant décider de notre « réalité » comme de sa péremption?

Après tout, le « réel » n’est pas davantage fait pour aboutir à un « selfie » que pour s’abolir dans les flux et reflux d’un totalitarisme marchand insatiable comme d’un « techno-capitalisme » de surveillance invasif voire profanateur de nos intimités – il demeure cette inépuisable circulation entre vivants qui ne renoncent jamais au miracle, serait-ce celui d’une rencontre « pour de vrai »…

Si le mouvement de la marche et le « pas de côté » permettent de mettre la pensée en mouvement, d’autres interactions peuvent émerger avec un « monde de choses habitées », bien au-delà d’une « relation instrumentale à des objets déplaçables, substituables » (Sarah Vanuxem) – et des « chemins ancestraux » peuvent se réactiver, des sources de créativité peuvent jaillir d’insondables bassins de sens aux confluences fécondes. Pour peu qu’on se rappelle de faire oeuvre de vie au coeur de l’impermanence et de « l’hybridation constate des substances » où s’éprouve encore, parfois bien solitairement, la communauté des destins humains…

Paru dans Les Affiches d’Alsace et de Lorraine

Mathieu Quet, Flux –comment la pensée logistique gouverne le monde, Zones, 160 pages, 16 euros

Le « capitalisme » met  la Terre à sac, voire à feu et à sang –  croissance des « profits » oblige… Sa pulsion d’illimitation pourrait même nous coûter la planète toute entière – et bien au-delà… Un « autre monde » est-il certain ? Une historienne, Ludivine Bantigny, n’en désespère pas…

Qui ne rêverait de vivre dans un « monde de justice et d’équité » garantissant un « égal accès aux biens et aux moyens d’une vie bonne » ?  Qui n’aimerait une vie « conçue comme épanouissement humain, respect du vivant, dignité pour tous » ? Qui n’envisagerait volontiers une vie publique vécue comme une « capacité partagée à délibérer pour décider pour tout ce qui nous est commun » ?

Mais voilà : tout se passe comme si nous vivions sous le joug d’un « système » qui produit de la pauvreté et fait le malheur du monde. Plus précisément : le malheur d’une multitude de petits perdants au profit d’une poignée de « gros gagnants », embusqués au sommet de la chaîne alimentaire… Comment l’espèce présumée humaine et pensante voire « solidaire » a-t-elle pu s’en accommoder jusqu’à présent ?

Maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Rouen, Ludivine Bantigny rappelle qu’à l’origine de son livre, il y a des visages, des noms, des vies sacrifiées au laminoir managérial – et des morts, aussi, tombés au champ du déshonneur d’une régression sociale et humaine généralisée.  Elle évoque ces hommes et ces femmes qui se sont immolé par le feu, pendu ou tué d’autre manière – éliminés de l’équation par une implacable « logique comptable » ou une sordide frénésie d’accumulation.

L’historienne appelle « ensauvagement » ce qui peut « tout autant désigner la prédation qui enrégimente le vivant dans la sombre loi du marché » que la barbarie ordinaire ou autres « incivilités », crimes et délits de « droit commun » qui dévastent nos cités ultraconnectées. Le terme a beaucoup servi « à longueur de colonnes et de slogans », dans la « presse grand public », et l’historienne en livre un rappel rageur dans un « libelle » d’une soixantaine de pages, pour rappeller ce qui meurtrit et tue insidieusement, plus sûrement qu’un affrontement frontal « à armes égales », en provoquant crises, crimes et guerres à répétition :

« De ce point de vue, le capitalisme a toujours été ensauvagé : ses origines sont tachées de sang ».

Ludivine Bantigny souligne qu’ « on a affaire à un capitalisme dentaire, vorace et féroce » qui n’en finit pas de vouloir « faire du plus, encore et encore » :

« Il faut valoriser la valeur, happer la plus-value pour entretenir l’accumulation, faire de l’argent avec l’argent, tout mettre en oeuvre pour qu’il rende. Donc, il rend. Encore faut-il que ce soit plus que ne le font les concurrents. Car les capitalistes se mènent entre eux une guerre acharnée et c’est aussi pour ça qu’ils doivent nous l’imposer. Leur logique est à l’expansion absolument illimitée : le principe d’illimitation est d’ailleurs au fondement même du système. Tout peut et doit se transformer en marchandise : tout, jusqu’à nos corps et nos esprits, au plus intime de nos pensées »…

Cette prédation insatiable ne peut qu’engendrer ou « reconduire des formes de souffrance » qui auraient pu être « éradiquées » depuis bien longtemps – du moins, dans un monde moins fermé aux exigences les plus élémentaires d’une conscience humaine en éveil : « L’appropriation privée qui inflige la production pour la production, l’accumulation pour l’accumulation, enfante la surbordination, rançonne et appauvrit. Ce dont nous rêvons, c’est de faire cesser le désastre et pour nos vies, l’exploitation. »

En somme, la « valeur refuge » ultime, c’est bel et bien l’humain. Mais il est déclaré obsolète – et surnuméraire, de surcroît, soumis au traçage d’ores et déjà appliqué à la marchandise et au bétail pour satisfaire aux exigences d’un totalitarisme marchand d’autant plus insatiable qu’il se dématérialise : « Et nous voilà pris dans la toile. Le tracking (…) trace et traque nos choix, nos goûts, nous souhaits, toutes les données des usagers (…) Le contrôle est électronique et les mouchards sont numériques. L’extraction de la plus-value exige de soumettre l’humain comme le non-humain, la biosphère accaparée par l’injonction du monde marchand. »

La nouvelle collection « Libelle » lancée par les éditions du Seuil et dirigée par Julie Clarini, réunit des consciences qui n’abdiqueraient pas cet impératif d’humanité élémentaire face à l’injustifiable « droit » de prédation que certains s’octroieraient arbitrairement. Il s’agit bien d’éveiller les consciences pour déclencher les « débats » qui s’imposent, comme celui lancé par Ludivine Bantigny dans ce premier essai.  Ils sont d’autant plus urgents que le « capitalisme » n’est plus assuré d’un « développement durable », faute de « ressources » à extraire d’un socle vital qu’il détruit. Pourtant, il n’en persiste pas moins à donner libre cours à sa frénésie d’illimitation mortifère. Après d’être dématérialisé et défiscalisé, il persiste à nier rageusement toute contre-réalité vivable, fondée sur un consentement collectif.

Pour l’heure, il n’a pas perdu encore sa capacité à se réinventer et à se régénérer au détriment du plus grand nombre comme de la plus irréductible des réalités, dans cette phase cruciale où il joue son va-tout. Le but ultime d’une « civilisation » serait-il de se résigner à l’accaparement par quelques-uns des richesses vitales, publiques et privées, à une échelle planétaire jamais vue  – et à la dépossession finale de tous?

Paru dans Les Affiches d’Alsace et de Lorraine

Ludivine Bantigny, L’ensauvagement du capital, Seuil, collection « Libelle », 70 pages, 4,50 euros

Vivre en poésie

La poésie traverse toutes les « crises » puisqu’il s’agit toujours de vivre – et de la vivre, dans la raréfaction de son dire comme à travers la multiplicité de ses formes. Les éditions de La Table Ronde livrent les dernières parutions de deux poètes qui vivent leur parole dans cette zone blanche d’exigence poétique où le réel s’approcherait au plus près du verbe et se partagerait en pleine présence…

Qu’est-ce que l’univers retiendra de nous ? Comment nous connaître et nous faire à travers lui ? Il arrive parfois que la poésie transfuse sa clarté réconfortante aux jours incertains de notre vie, à partir d’évidences tranquilles comme celles saisies et consignées par Christian Viguié – elles font lever les mots bien au-delà de  ce qui se brise dans nos voix :

Tel jour tu n’es pas venue

Tu avais pris la forme et la place

Du ciel

En quatrième et dernière partie éclairante de son recueil, intitulée Le Livre des transparences et petites insoumissions (Prix Max-Pol Fouchet 1997 lors de sa première édition au Dé Bleu), il interroge : « Peut-on écrire à partir d’une chaise, du simple fait d’ouvrir une porte, d’allumer un feu, de regarder le vieil évier d’où s’écoulent plus d’étoiles et de nuit que d’eau ? »

Comme le disait Edgar Morin, il y a une manière poétique d’être au monde, au large de la domination du chiffre et du calcul. Comme il y a une manière unique d’ouvrir une porte sur l’impensé ou l’inespéré. Christian Viguié ouvre grand portes et fenêtres comme Magritte ouvrait ses tableaux sur ce qui est irrémédiablement perdu. Sa parole allume un feu inconditionnel d’évidences et de ferveurs sur la ligne ténue de partage entre le temps de la terre, de l’eau,  du ciel et du mystère d’être là se consumant dans ce qui, sans cesse, le prend de court :

Parfois

J’envie le corbeau

Qui s’envole au-dessus du malheur

Le corbeau sait-il qu’il n’a pour répondant que son univers, irrémédiablement parallèle à celui des hommes laissés au vide aventureux qui parfois les mène à leur perte ? Le poète rebondit sur l’écorce des choses et l’écume des apparences, du terre-à-terre au céleste renaissant sans cesse en possible. Serait-ce du vide qu’il trouble en fulgurances ou en insistants commencements d’herbe drue et d’arbres feuillus nous réfléchissant sur la blancheur de la page ou à travers la pénurie annoncée de la pâte à papier :

Fais comme l’arbre

Quand tu parles

Invente une couleur

Comment le poète pourrait-il « ôter une fleur au réel » lorsqu’il la cueille ? Et pourtant, il témoigne, en acte avancé de conscience, de ce que l’univers lui concède, jour après jour, d’un mystère à l’autre :

La plus humble colline

Provenait de ta bouche

Le jour allait d’un geste à l’autre

Aucune habitude aucune mort

N’avait parlé de toi.

« La vaste affaire de vivre »…

Valérie Rouzeau poursuit sa  mise en ordre et en partage d’une matière poétique en fusion se cognant et s’écorchant à l’essentiel qui nous fonde – ou pas dans la si vaste et si vague « affaire de vivre » :

On ne connaît pas le coeur des gens

Il est tant mal visible que parfois

On cogne dedans

Quelle misère de prendre le train

Quand au bout il n’y a personne rien

On ne sait pas l’avis des anges

Non plus que des moulins à eau

On se sert un grand verre de vent

De source de pluie des yeux

On ignore comment vivre comme eux

On se sert un grand verre de vin

Dans une maison avec enfants avenir chien

Le titre de son recueil est un écho du Guetteur mélancolique d’Apollinaire (1881-1918) comme du français médiéval (du verbe « se douloir » c’est-à-dire souffrir). Cet écho-là roule comme celui, ressassé, d’une pierre jetée au fond d’un puits – ou résonant dans une cavité intérieure… Serait-ce l’écho d’un devenir-pierre brisant un silence originel qui serait aussi devenir à tout ?  Dans le creuset de l’éthique poétique, l’exercice de l’incertain « métier de vivre » sans cesse retourne à sa source ou à ses reflets questionnants  affrontant leur avenir à travers ce qui triture le langage commun pour s’établir fugacement dans la parole…

Si la poésie est un art de vivre toujours à la lisière de l’inachevé et de l’enclos grand ouvert, elle s’inscrit aussi dans un parcours d’exigence et une maturité, quand bien même elle ne sacrerait que la permanence d’un passage – ou d’un effacement. Comme ce qui sans cesse va de la vague pour retourner à l’océan. Ou ce qui va de la nudité de l’âme et de l’âge vers des accomplissements sans cesse différés ou défaits. Se perdrait-on en s’accomplissant un tant soit peu ? Toujours, il y a ce qui peine tant à convertir le poids des choses en mots justes – au prix exorbitant de « pouvoir vivre », envers et contre tout :

Cette carcasse au fond de ma gorge

Baleine crève blanche si perds la voix

Boite Achab pour éternellement

Sous le ciel fracasse capitaine

Lorsque ce qui peine tant et pèse si peu se partage en éveil de conscience à travers les jongleries avec les exigences formelles, ça « passe décidément goutte » dans l’immensité ou dans « la pensée le vent où va tout/Je nous » (Rouzeau)… C’est toujours le parti pris de la clarté qui trace ces « chemins cousus sur des ombres » (Viguié) par l’évidence d’une parole réparatrice creusée à même dans ce qui nous échappe et nous quitte.

Paru dans Les Affiches d’Alsace et de Lorraine

Christian Viguié, Ballade du vent et du roseau, La Table Ronde, 224 pages, 18 euros

Valérie Rouzeau, Quand je me deux, La Table Ronde, 112 pages, 6,70 euros