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Printemps interdit

« Le poème convoque la fumée

Pour allumer la lampe. »

Roberto Juarroz

 

 

 

 

 

Printemps interdit

Mourir reste permis

Puisque nous sommes de trop

Nous dit-on

Ton écran de barge

Est-il assez large

Pour contenir l’infini

Soustrait à tout ce temps

De non-vie

Acheté à crédit ?

Surtout ralentis

Reprends ton temps

Celui de vivre comptant

Avant de laisser ta langue au vent

 

Qui es-tu ?

Rien qu’un malentendu

Posé juste là

Où tout s’en va ?

 

Peauétique de l’instant tanné

Quel danger non invité

S’en  vient braver ton inhospitalité ?

Tu veux racheter ton karma

Ou  jouer au mâle alpha ?

Le vide a retenu ton nom

Le monde a coupé le son

Tu te sens pris dans la machination

C’est ça la grande transaction

Avec rien de l’autre côté de la balance

C’est trop tendance

Mais à qui rendre la monnaie de cette pièce-là ?

On est tombés bien trop bas

Ainsi t’échut la vie – ou sa promesse jetée aux rats

 

Mais enfin qui es-tu ?

Rien qu’une dérive sans issue

Quand  tout sonne le glas de toi ?

Autant en rester là – ou pas

 

Peauétique de l’instant sonné

Tout va vers l’homme augmenté

La dernière chimère du marché

Surtout crée le lien

Avec ceux qui compteront comme les tiens

La page est blanche

Comme ta voix de tanche

Quand le grand froid s’avance

Te force pas à penser

Ton temps est déjà dépensé

Sur une musique bien trop essorée

Le château de cartes a été soufflé

T’es déjà parti

C’est comme écrit.

 

Passé présent

Peauétique de l’instant

Tu glisses tu butes sur les jours lents

Fini tu descends.

 

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Tomber le ciel

« Ne pas laisser un souvenir, mais une source »

Pierre Dhainaut

 

 

 

il neige des nano particules

et du plastique sur nos matricules

quelles lèvres parleront le bleu si nu

du poème retenu ?

la Terre n’a pas entendu

la vie n’a pas attendu

tu tombes le ciel

tu pulvérises nos prisons de chiffres et de fiel

juste là où nous avons pied perdu

de tout ce qui se sent désert sans toi

de tout ce qui veut passer au pressoir de ta joie

  • juste là où il nous est fait selon notre foi

 

 

la vie s’en va

à grands éclats

Tu surgis là

où se perdent nos pas 

 

il neige de la perplexité

plein les écrans désertés

  • si vides de toi !

sous quel toit dis-moi

se répand ta joie ?

d’un jour sans beauté

à une nuit hyperconnectée

quel verbe misera sur le bleu sacré?

tu décroches le ciel des évadés

même pour les âmes morte-nées

mais la vie n’y est plus

nul signe sur l’ardoise effacée

pourtant il a bien fallu

retenir cette promesse qui ne serait pas tenue

 

la vie s’en va

quel rêve d’enfer déchire les draps ?

tout s’accomplit dans tes bras

qui vive là ?

 

le vertige de te nommer

juste d’un frisson de rosée

parcourir la Terre mère

si loin de ta lumière

te sacrer reine de l’univers

le cœur neigeant si bas si dru

de t’avoir tant de fois perdue

traverser l’écume des constellations pieds nus

se taire se défaire et puis attendre

la rencontre de la neige et de la cendre

pour effacer  jusqu’à la mémoire d’avoir failli

de cette détresse des fourmis

si près de ton mystère

avant que ne se referme la malle de fer

sur ce qui sur Terre

était si clair…

 

la traversée d’une vie

comme un désert qui fuit

vers son oubli –

ou ses impatiences d’infini…

 

in Le Vin des Affligés (modifié)

Une jeune révoltée d’autrefois, Rirette Maîtrejean (1887-1968), s’est arrachée à sa condition pour devenir l’une des chevilles ouvrières du mouvement anarchiste.

 

« Plutôt l’amour sans le mariage que le mariage sans l’amour » trépigne la petite Rirette à tout juste seize ans. En ce printemps 1903, elle venait de perdre à la fois son père Martin, un vaillant entrepreneur de maçonnerie emporté par une entérite et son grand-père Léonard, inscrit comme chiffonnier sur les registres de l’hôpital de Tulle.

Voilà ses projets d’études à l’Ecole normale bien compromis. Elle rêvait juste de devenir institutrice… Et voilà Jeanne, sa désormais veuve de mère, une fille de cultivateurs âpres au travail sur une terre où le roc affleure, qui insiste pour la marier… Histoire de  lui assurer un semblant de subsistance en cette époque qui n’était belle que pour les biens-nés emportés au trot de leurs beaux équipages hippomobiles.

Pour la petite brune bouclée au visage rond et volontaire, les partis se bousculent au portillon mais elle se cabre : contracter mariage dans ces conditions, ne serait-ce pas s’adonner à la plus hypocrite des prostitutions ?

Pas question de laisser à quiconque le droit de décider de sa jeune vie. La petite, née Jeanne Estorges, a adopté le diminutif de son deuxième prénom. Elle décide de changer cette aride réalité corrézienne en une autre, bien plus aventureuse et tintante, sur les pavés de la Ville-lumière. Elle a eu son enfer, elle aura son paradis ! Un matin d’hiver 1904, elle monte dans un train pour Paris. Elle avait tant rêvé de la capitale, celle-ci est tellement plus vraie dans sa tête emplie de lectures que son désolant coin de campagne… Elle ne serait ni ouvrière ni épouse de cultivateur, elle avait bien trop d’éducation pour ça !

Paris s’enivre d’absinthe, d’Art nouveau et de fêtes cruelles, mais Paris lui donne sa chance – à commencer par celle de poursuivre son interruption interrompue et d’élargir ses connaissances. Rirette découvre les universités populaires qui permettent aux humbles de recevoir l’enseignement d’intellectuels éminents et suit le soir les cours d’études sociales à la Sorbonne. Comme nombre de jeunes filles de son âge qui refusent « le sort que la société leur réserve, entre mariage et exploitation », elle fréquente les Causeries populaires et rencontre l’ouvrier sellier Louis Maîtrejean. Elle l’épouse en septembre 1906 et lui donne deux filles, Chinette et Maud – « aimer hors des cadres convenus » n’assure pas nécessairement de techniques contraceptives infaillibles…

 

Amours libres et libres pensées

 

Leur milieu prône la liberté sexuelle et la camaraderie amoureuse. Rirette s’éprend de Maurice Vandamme (1886-1974), un étudiant en médecine « amour-librettiste » et conférencier apprécié qui signe « Mauricius » des chroniques dans l’hebdomadaire l’anarchie (avec un « a » minuscule) fondé en avril 1905 par Anna Mahé et l’autodidacte Libertad (1875-1908). Elle quitte son mari au printemps 1908 pour vivre la belle aventure avec Mauricius avec qui elle partage un pavillon au bord de la Seine, à Champrosay, ainsi que la direction du journal.

Dans ce paradis pour peintres (Delacroix y avait son atelier), elle se retrouve plongée au coeur d’un des plus sanglants conflits sociaux de la Belle Epoque, avec la grève des ouvriers des sablières de Vigneux-Draveil.

Retournés à Paris, les amants donnnent des conférences itinérantes. Grâce à celles-ci,Rirette rencontre un jeune Russe, Victor Kibaltchiche, qui allait devenir célèbre sous le nom de Victor Serge (1890-1947). Elle assure avec lui, à partir de juillet 1911, la direction de l’anarchie transférée à Romainville.

Si les anarchistes méprisent « l’argent », celui-ci n’en constitue pas moins un problème pour qui veut vivre libre, sans entraves… Inquiétée à cause des crimes motorisés de la « bande à Bonnot » que Victor avait soutenus dans l’anarchie, Rirette se retrouve en préventive à Saint-Lazare pour deux Browning provenant du hold-up d’une armurerie, retrouvés chez elle lors d’une perquisition le 31 janvier 1912… Acquittée au bout d’un an, elle voit ses « souvenirs » (remaniés par un journaliste…) publiés en août 1913 sous forme de feuilleton estival dans Le Matin… Ce qui lui vaut de durables inimitiés dans le milieu anarchiste…

Elle ne renie rien de ses principes et travaille comme dactylographe et correctrice chez l’imprimeur Issac Rirachowsky puis à Paris soir. Après la révolution d’Octobre, Victor retourne en Russie et Rirette adhère au Syndicat des correcteurs, où les anarchistes sont bien représentés.

Sa fille Maud, devenue couturière, épouse en 1932 un photographe espagnol, José Aulestia et Chinette, secrétaire chez la couturière Elsa Schiaparelli, épouse un photographe français, Raymond Ubel. Rirette s’installe au Pré-Saint-Gervais, dans les HBM de la Seine, l’une des premières cités-jardins de la banlieue parisienne. Correctrice à Libération, journal créé durant l’Occupation, elle sympathise avec le jeune Albert Camus. En pleine Guerre froide, elle a la douleur d’apprendre la mort, survenue le 17 novembre 1947, de son camarade de lutte Victor Serge durant son exil mexicain – il y avait fui la terreur stalinienne et la persécution du Guépéou…

Jusqu’à la fin de sa vie vouée à la circulation des idées, elle poursuit son travail de correctrice. La cécité la gagne et elle s’éteint le 14 juin 1968 à l’hospice de Limeil-Brévannes – elle avait maintenu sa flamme indomptée juste pour entendre ses idéaux de jeunesse tenir enfin le « haut du pavé » dans les clameurs de la rue…

Depuis ses seize ans, elle refusait de se meurtrir davantage aux arêtes de ce qu’une « réalité » établie par d’autres peut avoir d’offensant et d’attentatoire à la dignité humaine. Sa réalité à elle refusait de baisser la tête et les bras, de courber l’échine et de se fondre dans « la vie piétinante de la multitude » – la seule que leur réservait une société « si dure aux femmes et aux pauvres ».

Son feu ne s’est pas éteint sous les cendres de tous les avenirs volés, à l’heure du précariat généralisé où une humanité « diminuée » découvre cette vérité énoncée par son contemporain parfait, l’écrivain communiste Louis Guilloux (1899-1980) : « La vérité, ce n’est pas qu’on meurt : c’est qu’on meurt volé ».

Anne Steiner, Les En-dehors – anarchistes individualistes et illégalistes à la « Belle Epoque », L’Echappée, 248 p., 19 €

 

 

« Ils ont couru après des riens, et ils ont été comptés pour rien »

Jérémie

 

Alors que nos sociétés découvrent qu’à l’ère de l’instantanéité numérique, elles ne disposent plus d’aucune espèce d’appui possible dans la Nature, un livre à trois voix autopsie le chaos contemporain. Ses auteurs, animateurs de la revue « Ligne de Risque », opposent à la prédation sans limites du Marché global un « renversement des clartés » en retournant le verbe dans la plaie d’une époque de spoliation générale.

 

Une autruche qui consentirait à lever sa tête du sable ou une dinde de son écran seraient-elles capables de réaliser qu’elles sont entrées dans « l’âge de la fin » – quand bien même elles n’y seraient pour rien ? Une fin d’ores et déjà… derrière elles ?

Alors que l’inéluctabilité même de cette fin s’est inviscérée dans leur métabolisme d’animal terminal, elles continuent à vouloir faire comme si, à la manière de ces volatiles sans tête se croyant assurées de leur becquetée de futilités et d’insignifiance, alors que plus rien ne supporte l’aventure vitale de leur espèce… Mais, comme dirait l’expert en Cygnes noirs Nassim Nicolas Taleb, que pourrait apprendre une dinde sur ce que lui réserve Noël en se fondant sur son expérience des mille jours précédents ?

Désormais, en ces temps de grande détresse, l’espèce animale présumée consciente est confrontée, à chaque rare éclair de lucidité qui illumine sa bulle, à « l’imminence de son effacement » comme le rappellent les trois auteurs de Tout est accompli qui citent Günther Anders (1902-1992) : « Nous ne vivons plus dans une époque mais dans un délai » – un délai étranglé dans « l’instantanéité des connexions numériques » d’une économie zombifiée qui détruit toute perspective d’avenir.

 

La mise sous écrou numérique

 

Les flux du grand brouillage numérique dictent leur tempo et ajustent chaque individu présumé conscient, entre les parois d’une prison électronique auto-gérée, à une mise en concurrence implacable à l’échelle planétaire  et à un totalitarisme marchand ne supportant aucune entrave : « Le plus grave, peut-être, c’est la tendance dominante à traiter nature, travail et monnaie comme des marchandises alors que de manière évidente aucune de ces trois notions ne peut être réduite à une chose mobilière destinée à être vendue. En effet, nous avons part à la nature du seul fait d’être nés, et réduire celle-ci à l’état de marchandise nous expose forcément au même sort. »

Mais l’évidence même de cette irréductible part de réalité est passée par pertes et profits par les maîtres des algorithmes qui construisent et imposent la leur(re…) :

« Les Temps modernes avaient mis l’ « Homme » en position de souveraineté en lieu et place de Dieu. Mais l’ « Homme » est supplanté à son tour par quelque chose de plus puissant : la virtualisation du monde à travers la mise en réseau numérique. »

Désormais, le Dispositif « contrôle à partir du virtuel tout ce qui existe » et « s’impose comme seul réel », devenant, à la place du « Sujet », « l’unique sous-jacent à tout ce qui arrive », se produisant à l’infini à travers un « usinage frénétique » de ce qui est. En tant que « puissance transnationale » reliant toutes les oligarchies « affranchies de toute appartenance », le Dispositif « totalise la planète à travers la mise en joue nucléaire, les réseaux numériques et le Marché global ».

Depuis la Silicon Valley et Wall Street, des milliardaires  « rêvent de recalibrer l’espèce présumée humaine pour la rendre plus conforme au profit ». Ils  la passent au laminoir d’une déraison étroitement comptable et la réduisent en donnéees exploitables à merci comme ils réduisent la planète surexploitée en lignes de crédit. Ils envisagent même de réinventer cette espèce « à partir de la technique » avec des organes « remplaçables à volonté ». Si les transhumanistes et « nababs de la Silicon Valley » proclament vouloir « supprimer la mort », c’est parce qu’ils ne « l’envisagent plus comme une porte mais simplement comme un terme qui les prive de leurs biens » et met fin à leur monde, celui de privilèges indus où il suffirait aux uns d’ajouter d’un clic des zéros à leur rente pour disposer de la vie de tous les autres… Il est question d’ « augmenter » la « part non biologique » de chaque être voire de les « produire » en batterie par ectogenèse ? Ainsi  s’annonce « le règne des spectres » : « Ces derniers ne seront ni vivants ni morts. Ils n’auront plus de sexe, de genre, d’ancrage. Le Dispositif sera tout en eux, et ils ne seront à leur tour qu’un moment du Dispositif. »

Toutes les populations mondiales, « substituables les unes  aux autres », sont « requises au service du Dispositif », désormais leur alpha et leur oméga. Celui-ci « agence l’entièreté de ce qui existe ». Ces populations reconfigurées en « cyborgs unisexes » sont jetées en pâture au « Marché global », broyées par des puissances de calcul incommensurables et destinées à se fondre dans un tramage numérique – rivées inexorablement à l’illimité « comme succédané à l’infini »…

La faute à Galilée et à Descartes ? Aux Lumières ?

Dès l’éclosion de la cybernétique, son père fondateur Norbert Wiener (1894-1964) n’avait-il pas prévu que chaque être parlant allait être « sommé de devenir un moment du Dispositif – une fonction du flux » ? N’est-il pas déjà trop tard pour « remettre l’hydre dans sa bouteille » ?

 

 

Dévastation générale à tous les étages…

 

 

Un homme se tient debout place de la République à Paris avec une pancarte au cou qui dit : « On m’a tout volé »… Il ne veut rien d’autre si ce n’est, peut-être, de témoigner de cet « invivable qui a pris la place de la vie » et menace tous ceux qui tentent de survivre dans ce qui n’est plus vivable ni une vie… Ne sommes-nous pas tous, sans vouloir le voir en face, en voie de spoliation accélérée dans une « société liquide » qui n’envisage chacun d’entre nous que « sous l’angle du calcul »? Certains ne commencent-ils pas à s’en rendre compte « à mesure que l’invivable s’élargit » ?

Pour les auteurs de ce livre à trois voix, l’attitude de l’homme à la pancarte « témoigne de l’expropriation dont les hommes sont aujourd’hui l’objet ».

Chacun de nous ne serait-il  « voué qu’à courir au-devant de son remplacement » dans une non-vie de rongeur peinant de plus en plus à faire tourner la roue de son infortune ? Les plus lucides ne se vivent-ils pas « comme déjà remplacés » à ce moment de l’histoire mondiale où « l’expropriation bat son plein » ? Les salariés ne se sentent-ils pas « soumis à un calcul d’intérêt en temps réel » qui les oblige à « travailler dans l’horizon de leur remplacement » ? Sans parler de ceux, de plus en plus nombreux, qui, décrétés « sans valeur économique », ne pourraient plus que porter leur dépouillement à la face de ce monde devenu celui d’une « immondialisation » dévastatrice…

Chacun de nous n’est-il pas sommé de participer au cycle de la marchandisation et de prendre sa place dans la file vers la déchetterie décrite à satiété par Michel Houellebecq ? N’est-il pas requis pour participer à la dévastation générale sous peine d’exclusion immédiate ? N’est-il pas voué à collaborer sans appel à son obsolescence et à hâter son propre effacement ?

 

Trouver le Passage

 

Tout serait-il vraiment accompli ? Le titre du livre exprime la dernière parole du Christ et propose une voie étroite pour échapper à la « confiscation générale » et à l’emprise du Dispositif. Multipliant les ouvertures bibiliques et rabbiniques, il entend rappeler que « même au coeur du nihilisme planétaire, il est toujours possible de trouver le chemin de l’indemne » voire une étincelle de conscience qui veillerait.

Alors que « la nature cybernétique du fonctionnement global menace les possibilités de toute existence vivante », il est possible de donner une chance encore à la vie et d’accéder à ce qui nous libère, là même où ça s’ouvre et nous répond, «  à ce point où chacun de nous se sépare de l’inessentiel »…

C’est bien connu, « le rapprochement de deux visages a un impact beaucoup plus vertigineux que la mise en relation de deux atomes »… Des alliances demeurent possibles en conscience et lucidité à chaque regard d’instant-lumière arraché à la pulsation perverse des bytes numériques, aux inputs et outputs de la machine infernale à broyer les vies. Chaque « habitant de l’antimonde cybernétique » garde la faculté de faire ce « saut ardent vers l’intérieur » (Maître Eckhart), de s’établir dans cette « part irréductible » de l’existence où il peut éprouver tant l’éloignement du divin que sa proximité.

Serait-ce là se payer de mots ou faire advenir un véritable événement de parole crevant l’écran de nos renoncements – de notre consentement à l’anéantissement ? Si demain n’est même plus l’espoir vaguement entrenu de meilleurs lendemains, est-il temps encore, envers et contre tout, de combiner force intérieure et agir commun dans ce mouvement qui nous met en mots voire en mots d’ordre pour renverser l’insoutenable ? Serions-nous encore capables d’un quelconque secours les uns pour les autres dans le déchaînement du ravage ?

Après tout, il y a bien des livres qui ne ressassent l’impossibilité d’une vraie vie hors du miroir aux alouettes électronique que pour mieux la réfléchir par un retour aux sources. Là aussi est la résistance du livre à l’écoute de ce qui se tarit pour en réécrire le jaillissement.

 

 

Yannick Haennel, François Meyronnis et Valentin Retz, Tout est accompli, Grasset, 366 p., 22  €

 

Il est encore temps d’empêcher la zombification de l’humanité !

 

Le numérique ludique y compris tous les réseaux dits sociaux (donc ce numérique omniprésent, essentiellement californien, qui ne produit aucune valeur d’utilité réelle : FaceBook, WhatsApp, Twitter, SnapChat, YouTube, Netflix, Google, Instagram, Amazon, iTunes, LinkedIn, etc …), forme un autre monde, un au-delà du monde, dont la seule préoccupation (parce que c’est son business model) est de vous dévorer entièrement, de vous extraire du monde réel afin d’obliger le plus grand nombre possible d’humains à se connecter le plus longtemps possible et d’envoyer le plus possible de clics.

 

Et tout est bon pour réaliser ce triple but. Tous les moyens sont bons, même les plus abjects, même les plus nauséabonds, mêmes les plus maffieux.

Et ce sont, bien sûr, les esprits les plus faibles (donc 80% de la population) qui se font piéger, à commencer par les enfants et les adolescents, puis tous les crétins, les immatures, les acéphales, les débiles, les snobinards, les oisifs, les paumés de tous poils, … et ça en fait du (vilain) monde.

 

Chaque application que vous laissez s’installer dans votre monde numérique, est un gros tuyau aspirant qui veut vous voler votre vie réelle, une chaîne d’esclavage dont vous ceignez volontairement votre esprit. Le numérique ludique est la plus profonde et complète illustration et application de la « servitude volontaire » d’Etienne de la Boétie et de la « société du spectacle » de Guy Debord. Rencontre permanente entre exhibitionnisme le plus impudent et voyeurisme le plus éhonté.

Car là, tout le monde fait son show et se donne en spectacle (les selfies et les posts), tout le monde se crée une image de soi et ne vit plus que par et pour elle (et toutes ces images « individuelles » se ressemblent atrocement, tant les prototypes et les modes sont puissants).

 

Et puisqu’il faut absolument amplifier toutes les addictions et garder les esclaves numériques, enchaînés, l’escalade est criante en matière de messages sensationnalistes : infox, complotismes, insultes, extrémismes, abjections, … plus c’est gros, plus c’est nauséabond, plus c’est haineux, plus c’est débile … et plus ça marche.

Le sens et l’esprit critiques sont balayés : la vérité n’a plus aucun intérêt, seule le croyance (surtout si elle est invraisemblable … et très partagée) importe : il faut croire « avec les autres » et peu importe ce que l’on croit pourvu que ce soit en masse. A cette fin, les dispositifs manipulatoires abondent.

 

Comme l’écrit bien Eliette Abécassis : « Seules les personnes hors du temps ou les ‘zombies’ antisociaux ne réagissent pas au sacro-saint buzz. Ce buzz n’est rien d’autre qu’un événement ayant pris possession de notre quotidien. Sa définition s’est étendue : il ne désigne plus seulement ce qui arrive d’important ou ce qui cause une rupture dans l’ordre des choses, mais tout ce qui se produit. Absolument tout. »

Il faut absolument vivre dans l’effervescence de l’événement, aussi futile et stérile soit-il comme le sont 99% des « événements » du quotidien.

 

Il est temps de se réveiller. De sortir de l’illusion numérique. De rejeter l’invasion des gafas et de leurs émules. Il est temps d’enfin comprendre que tout cela n’est que machine à fric sans utilité réelle.

Il est temps de casser les ailes à l’avènement du « Big-Brother » généralisé et de la zombification numérique de tous les esprits faibles …

 

Marc Halévy

Physicien, philosophe et prospectiviste

Le 21 mai 2019

noetique.eu

 

 

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Le musée des beaux-arts de Strasbourg fait une acquisition de prix , grâce au soutien de la Société des  Amis des Arts et des Musées de Strasbourg (SAAMS) et du Fonds du Patrimoine (ministère de la Culture) – et Vouet (1590-1649) fait son retour en fanfare avec Le Martyre de sainte Catherine. 

 

 

 

‘Il avait dominé la peinture française sous le règne de Louis XIII et la régence d’Anne d’Autriche. De Simon Vouet, les musées de Strasbourg avaient acquis en 1937 le saisissant Loth et ses filles (1633), une oeuvre exécutée durant sa période parisienne – une acquisition qui fut une « très bonne affaire au regard de l’histoire de l’art » rappelle Benoit Jacquot, conservateur en chef du musée des beaux-arts et grand spécialiste du premier peintre de Louis XIII.

Voilà une décennie (2008-2009), il était à la manoeuvre lors d’une exposition consacrée par les musées de Besançon et Nantes  aux années italiennes (1613-1627) de l’artiste. Le Martyre de sainte Catherine, peinte vers 1620 à Rome, en fut « l’une des révélations majeures ». En un délicat alliage entre réalisme et somptuosité et un format conséquent (1,73 m de haut pour 1,15 m de large), cette oeuvre des années de « formation italienne » recueillait  les derniers feux de « la leçon de Caravage » tout en accueillant l’émergence d’un art nouveau, appelé « baroque »…

 

La beauté du geste

 

Longtemps, la toile n’était connue  que par sa version gravée, exécutée en 1625 par Claude Mellan (1598-1688). Après avoir figuré dans les collections  du Prince-électeur du Palatinat au XVIIIe siècle (Düsseldorf puis Munich), elle fait sa réapparition lors d’une vente à Drouot en 1992. Rachetée par un collectionneur suisse en 1996, elle est cédée en juin dernier pour 400 000 € – une somme abondée pour moitié par la Société des Amis des Arts et des Musées de Strasbourg et pour l’autre moitié par le Fonds du Patrimoine (dépendant du ministère de la Culture) qui scelle un « beau geste » valant en soi « soutien financier ».

Paul Lang se souvient d’avoir lui-même procédé à l’acquisition d’un Vouet pour la National Gallery of Canada (Ottawa) sur un marché de l’art inflationniste : « Ce tableau aurait atteint quatre à cinq fois cette somme. Les derniers Vouet achetés par des musées ont dépassé les 2,5 M€. »

Ainsi, le musée des beaux-arts pourra proposer en deux tableaux, après restauration de sa nouvelle acquisition, une véritable « rétrospective scientifique » de Vouet. Son « alpha » et son « oméga » en quelque sorte, de son « destin  italien» à son « rappel » par le roi en 1627 qui sonna, dit-on, rien moins que la « renaissance de la peinture française à Paris ».

 

 

 

Sexfriends

La grande « transformation digitiale » du monde reconfigure les modes de rencontres humaines et les stratégies de séduction. Mais sites ou « applications » et autres interfaces promettant pléthore sexuelle ou amoureuse ne font-ils pas écran à ce qui produit réellement de la rencontre ? Un philosophe invite à une immersion dans les écosystèmes sexuels contemporains et à une saisie de ce qui peut vraiment faire rencontre entres les lignes sautillantes du grand brouillage numérique…

 

 

 

Le désir fait-il rencontre par des intermédiations  technologiques ? Les sites de rencontres et autres « applis » semblent faire partie du quotidien de millions de Français techno-zombifiés et « accros » des écrans, petits et grands… Le woueb semble avoir remplacé les petites annonces ou autres agences matrimoniales d’antan pour devenir le terrain de jeu d’une drague planétaire qui crève les écrans et fait du meilleur des cybermondes un catalogue de « profils » à  ciel ouvert, hackable à volonté. La force d’attraction de ces prothèses technologiques semble reposer sur la promesse de « l’immensité des possibles » dans les flux ininterrompus des agencements cybernétiques.

Mais cette immensité d’une base de données universelle est-elle simplement vivable? Que produisent vraiment les noces d’une présumée « liberté sexuelle » et du turbo-capitalisme de plateforme ? Que rencontre-t-on vraiment dans le miroir électronique et dans le scintillement bleuâtre de ses promesses ? Celles-ci sont-elles vraiment tenues ou tenables dans le grand brouillage numérique d’un monde de rendements décroissants où il n’y en aurait jamais assez pour tous?

 

L’entre deux et l’en même temps…

 

Au carrefour de la philosophie, du développement personnel et du reportage, le philosophe Richard Mèmeteau invite à une prise de conscience « écologique » de la drague numérique entre désillusions, mésusages – ou… l’inespéré. Observateur de la vie pop culturelle (aux Inrocks, à Audimat ou à la Revue du Crieur) et praticien de cette connectivité, il s’essaye à déplacer les lignes de front de l’exercice du désir et à croiser les fils – ceux de la tuyauterie numérique où chacun tente de tisser son lien à soi pour croiser les fils d’un autre et faire tissage voire transmutation de ce que l’on peut  saisir dans la lumière bleuâtre et sautillante d’un écran…

Dans ce monde où tout s’achète ou se vend, le nombre des célibataires ne cesse de croître – et « le monde marchand s’est organisé pour qu’ils chantent tous ensemble la grande chanson de l’amour encore plus faux et plus fort que d’habitude », en leur fournissant des « outils » à cet effet…

Richard Mèmeteau précise d’emblée qu’il faut « prendre acte qu’aucune technologie ne fera le travail de la rencontre à notre place ». Car enfin, « si les applications de rencontres marchaient vraiment, elles deviendraient vite inutiles »… Mais « l’expansion de la drague numérique ne conduit pas à une multiplication générale des relations sexuelles » – là n’est pas le but de ces « applis »…

D’évidence, sur ce marché de la drague « en ligne », toutes  les têtes de bétail des « plateformes » sont des produits : « là où il y avait du théâtre et du jeu, il n’est plus censé y avoir que de la marchandise »…

Si un « désir très local » peut entrer en résonance avec les « flux d’orgones qui parcourent atmosphériquement la planète », cette utopie du « tous connectés » n’en éloigne pas moins, à chaque connexion, de la pratique d’un « monde empathique, unifié et hédoniste ». La présumée « liberté sexuelle » suppose une « certaine a-sentimentalité du plaisir » mais pourquoi ne donnerait-elle pas une chance ou une certaine existence à l’amour ? Schopenhauer ne disait-il pas que « l’incertitude d’être aimé en retour n’a jamais empêché personne d’aimer » ? Le plus intéressant ne commencerait-il pas « après », lorsque chacun se retrouve dans son « plus simple appareil d’égoïsme assouvi » ? Là, dans cet autre état d’être où « ça résonne » enfin, chacun n’est-il pas libre d’établir des liens de confiance réciproque et de devenir une « meilleure personne » ? Bref, de revenir à la « vraie vie »  et à ce qui  fait vraiment rencontre après l’échange des fluides ? Encore faut-il avoir assez de présence à soi pour accueillir la présence de l’être comme de l’autre – et assez d’amour pour rencontrer…

C’est juste là où ça se lie après s’être saisi, lorsque les feux se sont croisés, qu’apparaît la voie alternative des sex friends  empruntée par Richard Mèmeteau – une éthique « minimale en son principe mais riche en ses prolongements ».

Richard Mèmeteau, Sex friends – comment bien rater sa vie amoureuse à l’ère numérique, La Découverte, 192 p.