Feeds:
Articles
Commentaires

Critique libertaire de l’état de notre civilisation « postmoderne », Jacques Ellul (1912-1994) est l’un des pionniers de l’écologie polique. Sa pensée dissidente est redécouverte à travers la réédition récente de deux de ses livres, consacrés à l’art et à l’argent, faisant le constat d’une double dilapidation de l’énergie humaine.

Vingt-sept après sa mort, Jacques Ellul n’en finit pas de se rappeler à notre souvenir en ces temps d’effondrement annoncé. Manifestement, il se passe quelque chose autour de son oeuvre, dont les éditions de L’échappée et de La Table ronde exhument quelques perles. Si sa pensée n’inspire pas encore de véritable politique « écologique » à la hauteur des enjeux notamment de disparition des espèces (dont la nôtre), elle n’en nourrit pas moins quantité d’expériences alternatives menées dans le monde par des dissidents de la société consumériste et hyperindustrielle sous emprise informatisée.

Philosophe, juriste, sociologue, analyste techno-critique de la société consumériste, Ellul prônait dès 1935 avec son ami Bernard Charbonneau (1910-1996), dans leurs Directives pour un manifeste personnaliste, le principe d’austérité volontaire et la création d’une « contre-société à l’intérieur de la société globale » dont les membres,constitués en petits groupes autonomes mais fédérés, limiteraient au maximum leur participation à la « société technicienne ».  

Ainsi paraissait, une décennie avant La France contre les robots de Bernanos (1888-1948) et huit décennies avant les mouvements actuels en faveur de l’agir local contre le désordre global, le premier manifeste d’un tandem d’objecteurs de croissance qui entendaient opposer un véritable « style de vie » à l’aliénation technicienne d’un monde sans issue. L’amitié de ces deux jeunes Bordelais d’autrefois n’est pas sans rappeler celle de Montaigne (1533-1592) et de La Boétie (1530-1563) et a donné naissance à une buissonnière « école de Bordeaux », à l’origine du mot d’ordre : « Penser globalement, agir localement ».

Le « déchirement de l’art »

L’auteur du Bluff technologique laisse une oeuvre considérable, forte d’une soixantaine de titres. Les éditions de L’échappée rééditent L’Empire du non-sens, paru en 1980 aux Presses universitaires de France. Ellul y analyse la si peu résistible avancée du système technicien dans toutes les sphères de la société – jusque dans le monde de l’art. Parti de la représentation du réel, ce dernier ne fait plus qu’exprimer cette transposition du processus technique dans l’humain. L’art dit  « contemporain » n’aurait-il ni style ni cohérence ? C’est « parce qu’il est essentiellement un ensemble disparate de masques plaqués sur une réalité bien plus fondamentale qui, elle, est cohérente, mais qui interdit à l’art de le devenir : la réalité technicienne ». Ainsi, l’art « existe dans le milieu technique et se constitue par rapport aux techniques ». Jusqu’alors produit de la fonction de symbolisation, il n’est plus en mesure de l’exercer puisque devenu une « forme de premier plan du système technicien ». Le voilà devenuun « rituel qui renchérit et aggrave la technicisation générale ». Si l’oeuvre est supposée porteuse de message, elle se doit, dans une société de non-sens, de réfléter ce non-sens : « Quand l’art n’a plus aucun sens, ne représente rien, ne dit rien, ne formule plus rien, c’est parce qu’il est vraiment l’art de cette société : il est par là même ce qui peut faire prendre conscience du caractère réel de cette société ». Loin d’être une tension vers le dépassement, il n’assure qu’un « enfermement complémentaire » – un tour d’écrou de plus qui dépossède l’humain de ce qui aurait pu encore « rester une possibilité de vivre »…

Cet art qui ne peut plus « symboliser quoique que ce soit », « pur formalisme plaqué sur le mécanisme des performances techniciennes »,  n’a besoin ni de contenu ni de signification, il est destiné à compenser les frustrations qu’imposent la société actuelle : « Tout ce qui est réprimé par ailleurs s’exprime métaphoriquement dans l’art (…) Comme la culture actuelle est répressive, l’art doit produire une contre-culture de liberté. Et ceci s’exprime mieux dans le jeu ».

On « détricote », on « déconstruit », on « revisite » les grandes oeuvres d’antan pour « aplatir tout ce qui pourrait être le point d’appui d’une contestation de fond au courant dominant de notre société : la Technique ». Ainsi, la « fonction de modernisation culturelle de cet art est une fonction d’intégration de l’homme dans son univers technicien ».

Le clergé artistique est partie prenante et intégrée des « mécanismes d’adaptation au système technicien engendrés par le système lui-même ». Ce faisant, les présumés artistes « trahissent les dernières forces de résistance de l’homme » en emprunter moult objet à l’industrie et en surpeuplant leurs expositions d’écrans clignotant sur le rien… Le rôle assigné à l’artiste est celui de « l’homme personnel dans une société dépersonnalisée », mais « parfaitement conditionné à tous les niveaux comme il ne le fut jamais auparavant ». Le présumé « artiste » adepte de cyborgs, d’ « installations », de « performances » et de réseaux se garde bien de saisir la racine même du mal qui ronge l’espèce présumée humaine : l’asservissement à la Technique.

Quant au critique d’art, il « substitue à l’absence de sens explicite de l’oeuvre, en même temps un cadrage technique de règles précises et une métaphysique de l’art ou de la langue, ce qui est le processus même de développement du système technicien par rapport au donné naturel ».

Lorsqu’il écrivait son essai, en ces bétonneuses années pompidoliennes qui se piquaient « d’art » comme de « bagnole », Ellul estimait qu’il « n’y a plus transmission de rien » : « l’être même de l’homme est exténué, il ne peut plus que laisser fonctionner des signes et des mécanismes » dans le vrombissement des moteurs et la trépidation des mises en chantiers immobiliers.

L’art contemporain est « témoin du renoncement à la conscience », de « l’omniprésence du système technicien, puisque ce qui devait rester l’apanage du sens est devenu jeu de structures techniques ». De même qu’il est complice de la « néantisation, de l’inexistence, de la réification de l’homme ».

Pour Ellul, l’art doit être « le lieu d’une reprise de sens contre le non-sens, et de ce fait, le lieu d’une rupture, d’une récusation, d’une mise en accusation effective du système technicien ». Il doit permettre de retrouver un sens qui ne soit pas désespérant mais qui permette de « vivre parmi les monstres ». Lieu d’accès privilégié à une réalité, de soi et du monde, il s’accomplit hors de la sacralisation de l’outil technicien. Sans pour autant prétendre s’imposer comme un relais à l’idée effondrée du religieux. Mais simplement en permettant à l’artiste véritable de ressaisir en un tout signifiant l’éclatement d’une existence fracturée.

L’abstraction fondamentale

Ce qui est désigné comme étant « l’argent » a perdu tout arrimage avec une représentation physique et son répondant métallique d’antan. Quoique de nature intangible et conceptuelle, il n’en exerce pas moins un pouvoir d’aimantation et d’attraction, en pensée obsédante et mystifiante quasi inviscérée, commune à l’humanité marchande qui participe à son échange : « L’argent n’a de force matérielle que dans la mesure où les hommes la lui attribuent. Dans la mesure où tous les hommes la lui concèdent. L’ « argent-objet » n’est le maître des Etats, des armées, des masses, de l’intelligence que par le consentement de tous les hommes à son autorité ».

Egalement théologien de haute volée, Ellul entendait, dans L’homme et l’argent (Delachaux & Niestlé, 1954), affranchir l’humanité de ce « pouvoir de possession de l’argent » comme de la croyance dans le « progrès » continu d’un système économique promettant rien moins que « le salut » tout en réduisant la vie des gens à une équation économique. Pour lui, notre relation à l’argent est une « subordination de ce que l’on est à ce que l’on a ». Elle aliène l’homme « dans ce qu’il possède » comme dans « le souci » de ce qu’il n’a pas. Pourquoi laisser ainsi libre cours à la puissance dévastatrice d’une idée devenue l’énergie noire la plus manifestée dans nos vies et se plier à ses lois ? Traité aujourd’hui comme simple information chiffrée dans nos systèmes informatiques, le signe monétaire obscurcit plus que jamais l’avenir de l’humain à mesure qu’il clignote sur tous les écrans de la planète en une hallucinante « création monétaire » et en flux incontrôlés de « liquidités » se soldant par des vertigineux transferts de richesses – toujours du « bas » vers le haut…

Ce déficit d’avenir par la dilapidation de l’énergie monétaire est-il tout tracé pour autant ? Pour ses étudiants de l’Institut des Sciences politiques de Bordeaux, Ellul a détaillé, de 1947 à 1979, la pensée de Karl Marx (1818-1883) tout comme le fonctionnement d’une machinerie économique broyeuse de vies dans « cette implacable société où l’Etat est un pouvoir d’oppression et l’argent un pouvoir de possession ». Sa « pédagogie réaliste de l’argent » permettra-t-elle de mettre un terme à cet asservissement mortifère dans la phase actuelle d’un « capitalisme financier » qui étend l’empire de la marchandisation sur tout le vivant sans assumer le moins du monde les coûts humains, sociaux et écologiques de ses accaparements ?

Si la foi du théologien soulève des montagnes, adviendrait-il que cinq millénaires de conditionnement monétaire donnent juste  des montagnes d’ « argent » de plus en plus « immatériel » à soulever – sans alléger le moins du monde la condition humaine et les sempiternelles tragédies qui vont avec le mésusage de « l’argent » ?

Jacques Ellul, L’Empire du non-sens – l’art et la société technicienne, l’échappée, 300 p., 20

L’homme et l’argent, La Table ronde, 248 p., 8,90 €

Arthur Cravan (1887-1918), boxeur-poète et inventeur de la critique d’art « pugilistique », s’affirma avant-guerre en facétieux « héros de la subversion culturelle » et en frappante « incarnation même de l’indépendance de la poésie » .

André Breton (1896-1966) tient pour un « génie à l’état brut » ce bon géant (1,95 m, 104 kilos) en état d’insurrection permanente, engagé dans une « désertion éperdue », vécue tant dans les sociétés savantes et les salons que sur les rings et les mers des deux hémisphères. « Inconditionnellement vibrant », Arthur Cravan ne pouvait tenir en place et sortait constamment des rangs, dans sa vie errante comme dans son oeuvre, à en juger les éclats de ce « prosopoème » parvenu jusqu’à nous par les bons soins d’André Breton et de Mina Loy :

J’ai rêvé d’être assez grand pour pour fonder et former à moi tout seul une république/j’ai rêvé d’un lit qui flotterait sur l’eau et plus vulgairement de dormir sur des tigres

 « J’ai vingt pays dans ma mémoire et je traîne en mon âme les couleurs de cent villes » dit ce dandy-boxeur rebelle et poète prédadaïste, inventeur de « chorégraphies pugilistiques ».

Neveu par alliance d’Oscar Wilde (1854-1900) ainsi qu’il aimait à le rappeler, il mit, à l’instar de l’auteur de Dorian Gray, tout son génie dans sa vie, qu’il eut aussi aventureuse que brève – et dans sa « propre personne physique » conçue comme « l’incarnation même de l’esprit »…  Rédacteur unique de la revue anti-littéraire Maintenant (cinq numéros  entre 1913 et 1918 ) qu’il vendait dans une charrette de quatre-saisons à la sortie des salons, il estimait que la peinture, c’est d’abord « marcher, courir, boire, manger, dormir et faire ses besoins »…

Dans son édition du 21 mai 1914, le journal L’Eclair souligne que Cravan « fait de la critique comme il fait de la boxe, à poings fermés » Parce qu’il « confond le ring et le salon » ou parce qu’il écrit des critiques dans un « langage de boxeur » ?  Le Radical du 11 juillet de la même année rappelle son « poing vif comme une plume » et sa « plume légère comme un coup de poing »…

La boxe comme « rapport poétique au monde »

L’aventurier né est enregistré Fabian Avenarius Lloyd à l’état civil le 22 mai 1887 à Lausanne de parents britanniques, en l’occurence Clara St-Clair Hutchinson (1863-1934) et Otho Holland Lloyd (1856-1930). De bonne heure, il prend la clé des champs et des possibles, parcourant l’Europe comme l’Australie, les Etats-Unis ou le Japon en exerçant, en « haine du travail » parfaitement assumée, des activités aussi variées que barman, bûcheron, chauffeur, cueilleur d’oranges, cheminot, matelot, rat d’hôtel ou charmeur de serpents « déguisé en indien »…

En 1909, il s’établit à Paris, alors « capitale des arts et lettres » pour y tenter l’aventure poétique – à sa manière, en incarnant « l’anti-bohême romantique ». Il se fait vite remarquer par ses spectacles « poético-pugilistiques » au cours desquels il déclame ses vers, « conférencie » et boxe comme en une préfiguration des manifestations dadaïstes à venir. La presse sportive parisienne (L’Auto, La Boxe et les boxeurs, L’Education physique, La Vie au grand air, etc.) se fait l’écho plus ou moins attendri de ses exploits aléatoires et de son « goût poétique pour les coups de poing, réels ou littéraires, qu’il pouvait asséner aux écrivains ou aux peintres dont il voulait se payer la tête ». Au nombre de les victimes illustres de sa verve : Guillaume Apollinaire (1880-1918) qui lui « envoie ses témoins », André Gide (1869-1951) croqué en « petite nature », Marie Laurancin (1883-1956) ou Sonia Delaunay (1885-1979) qui lui reprocha son « défaut d’urbanité » par voie judiciaire. Ainsi fut-il condamné à huit jours de prison et un franc de dommages et intérêts.

Pendant l’automne 1910, il abandonne son nom d’état-civil pour se rebaptiser Arthur Cravan – en référence à Rimbaud pour le prénom et au village natal de sa compagne d’alors, Renée Bouchet (Cravans, en Charente dite « inférieure »). Champion de France de boxe amateur, il surjoue de son physique d’athlète en une « fureur de vivre » irrépressible manifestant un « dérèglement rimbaldien de tous ses sens », rêvant de « bourrer ses gants de boxe avec des boucles de femmes » et lançant sa vie à la poursuite d’une insurrection et d’une intensité sans cesse réitérées contre « l’artificialisation de la vie sociale et de la culture »…

Hostile à tout enrégimentement, il préfère le corps à sa cérébralisation et fuit la capitale menacée par une guerre qui s’annonce sans le concerner le moins du monde, d’abord à Barcelone où il se prête à un douteux combat avec le champion du monde de boxe noir américain Jack Johnson (1878-1946) afin de financer son voyage aux Etats-Unis. Il n’a aucune chance de l’emporter face au « géant de Galveston » (110 kg) mais il tient bon pendant six rounds, non sans avoir été ménagé par son adversaire, et quitte le ring sous les huées d’un public pas dupe…

Arrivé à New York, ses amis Marcel Duchamp (1887-1968) et Francis Picabia (1879-1953) lui organisent en avril 1917  une conférence sur « l’esprit moderne en France et en Amérique ». Cravan arrive ivre à la tribune, fait mine de se déshabiller en agonisant l’assistance huppée d’insultes plus ou moins choisies – et la « conférence » tourne court…

Il disparaît en novembre 1918 dans un Mexique en pleine tourmente révolutionnaire, dans le golfe de Tehuantepec. Alors à court de ressources et traqué par les autorités militaires, il projettait de se rendre en Argentine par voie maritime pour retrouver son épouse Mina – ils voyagent séparément pour raisons de sécurité. La presse sportive mexicaine parle d’un projet de combat à Mérida contre le champion de boxe américain Jim Smith (1891-1962). Ce combat a-t-il vraiment eu lieu ? Cravan pensait acquérir un voilier pour « rallier clandestinement » le Chili. S’est-il perdu en mer dans une embarcation d’infortune ou a-t-il été assassiné avant d’avoir pu embarquer ? Les circonstances de sa disparition n’ont jamais pu être établies : « seule reste  la certitude d’une destinée accomplie »…

Cinéaste documentariste, Rémy Ricordeau livre un montage bien agencé d’une vie toute en fulgurance, à travers deux essais incisifs, un florilège de presse d’époque (1913-1918) et des extraits de sa correspondance quasi simultanée à ses trois « amours-passions » entre lesquelles il se partageait : l’égérie des milieux artistiques Renée Bouchet (1880-1964), la journaliste Sophie Treadwell (1885-1970) et la poétesse Mina Loy (1882-1966) qu’il  épouse fin mars 1918 au Mexique, alors pays neutre le plus proche des Etats-Unis. Après l’avoir attendu en vain à Buenos Aires, cette dernière revient en Angleterre pour mettre au monde leur fille Fabienne le 5 avril 1919.

Dans sa postface, Annie Le Brun rappelle qu’ « aussi irréductible que soit chez Cravan le sentiment d’être unique, pour lui il va de soi de s’en remettre au génie de l’amour ». Ainsi fut l’homme Fabian Lloyd et ainsi fit le personnage Arthur Cravan qui revit de son impossibilité même à effacer de notre souvenir ce mystère initial d’une exigence, d’une insoumission au « réel », brûlant à la manière d’un feu inconditionnel. De quoi le crépitement du feu ou le claquement du vent dans les voiles sont-ils la preuve – ou le rappel ?

Paru dans Les Affiches d’Alsace et de Lorraine

Rémy Ricordeau, Arthur Cravan, la terreur des fauves, l’échappée, 238 p., 18 €

« Je ressemblais à Brigitte Bardot et j’étais la filleule de Stravinsky » constatait  Eve Babitz, baby doll des sixties devenue écrivaine culte, actrice et égérie de la scène artistique californienne des années 1960-1970  – ainsi que témoin privilégiée de la splendeur et de la décadence d’une époque irrévolue comme une ultime fiction ébouriffée avant la silicolonisation du monde…

Eve Babitz entre dans la légende en 1963 par une célébrissime photo en… tenue d’Eve, forcément… Elle défiait, toute en courbes laiteuses et en souverain détachement, un Marcel Duchamp (1887-1968) impavide et concentré, engoncé dans un costume sombre, lors d’une partie d’échecs d’anthologie immortalisée par Julian Wasser au Pasadena Museum of Art.  Elle a vingt ans, une belle peau d’une santé éclatante, des dents presque parfaites (« le véritable secret de l’univers » selon elle…) et cet intriguant air d’actrice française alors en vogue qui va la mener loin dans le paysage de cette contre-culture californienne dont elle vivra toutes les libertés ainsi que tous les excès. Et ce, bien entendu en bien bonne compagnie dans les belles demeures surplombant Hollywood et Bervely Hills comme dans le mythique Garden of Alla hanté sur le Sunset Boulevard par le fantôme de la star du cinéma muet Alla Nazimova (1879-1945) ou le non moins mythique Chateau Marmont au sous-sol hanté par les rock stars.

Une « fille des plages »

 Eve grandit au bord de l’océan Pacifique dans un fort inspirant « bain d’art », entre un père violoniste classique, Sol Babitz (1911-1982), devenu « musicien de studio » et une mère artiste, Mae (1911-2003), dans une belle maison du quartier de Chula Vista, à Los Angelès où défilent notamment Charlie Chaplin (1889-1977), Aldous Huxley (1894-1963), Greta Garbo (1905-1990) et bien d’autres iconiques spécimens humains dorés sur tranche ou descendus de leur Olympe pour la prendre sur les genoux.

Médaille d’or à quinze ans du meilleur jeune violoniste de New York, son père est sous contrat avec la Twentieth Century Fox et lui offre son premier violon alors qu’elle a cinq ans. Avec Igor Stravinsky (1882-1971) comme parrain et des ascendants dans les arts comme sa grande-tante Vera Gordon (1886-1948), actrice de cinéma des Années Folles, sa voie semble tracée dans cette ville fourmillante d’artistes, de designers, de stars en herbe, de directeurs artistiques et de millionnaires :

« Comment se fait-il alors, pourrait-on se demander, que je ne sois pas devenue une musicienne accomplie au lieu d’être une blonde, les pieds dans l’eau, sur la plage ? »

Dans ses tendres années, elle est donc une fille des plages glissant avec nonchalence sur les vagues de Santa Monica, dans le perpétuel été des possibles. Elle grandit dans ce paradis californien avec des filles « nées de parents qui croyaient en la beauté physique comme à une évidence de pouvoir, belles elles-mêmes de naissance »… Bref, précise-t-elle, des filles « sans aucune autre source de pouvoir » que leur beauté dans cette Vallée des Poupées immortalisée par Jacqueline Susann (1918-1974) qui l’avait précédée dans la course à la célébrité : « Je ne suis pas devenue célèbre, mais je m’en suis suffisamment approchée pour sentir les relents du succès. Ça sentait le tissu cramé et les gardenias rances »…

A quatorze ans, elle laisse un homme à « la beauté spectaculaire » la ramener en voiture d’une fête – elle n’apprit son nom que deux ans plus tard, dans la rubrique des faits divers, quand il fut retrouvé mort dans la salle de bains de la déjà légendaire Lana Turner (1921-1995) : c’était le gangster Johnny Stompanato (1925-1958), tué par la fille de l’actrice, Cherryl Crane, une adolescente de l’âge d’Eve…

Instants tannés de la Cité des Anges

L’éducation d’Eve se fait par la lecture (Colette, Proust, Virginia Woolf, Mary Frances Kennedy Fischer, etc.) – elle « a été mon salut, ma colonne vertébrale » précise celle qui ne tarde pas à faire tourner la tête de plus d’un Adam de bonne fortune. Party girl infatiguable,  toujours vacante et disponible, elle devient l’égérie de la contre-culture californienne ainsi que la muse ou l’amante de bien des créateurs comme Jim  Morrison (1943-1971), le chanteur Stephen Stilles, le plasticien Ed Ruscha, sans oublier de prometteurs acteurs comme  Steve Martin ou Harrison Ford.

Chroniqueuse dans les périodiques en vogue ( Bazaar Magazine, Cosmopolitan, Esquire, Rolling Stone, Vanity Fair, Vogue, etc.), elle croque en un phrasé étincelant ses contemporains comme Jack Hunter, leader d’un groupe de rock écorché : « sa musique vivait sans laisser place à l’erreur ni aux marges, juste une profondeur infinie qui accroche l’histoire de chacun, de telle sorte que chacune de ses chansons les plus importantes vous désarçonne comme lui seul sait le faire, vous projette dans une urgence anxieuse réveillant l’impression qu’il était en train de s’amuser sans vous »…

 Se prenant à rêver parfois de suivre la voie royale de la grande Colette (1873-1954), elle sème avec sa nonchalante élégance des nouvelles et des romans sur son chemin de petite Poucette de l’âge typographique, au cours de ces deux décennies d’hyperactivité au champagne et aux substances plus ou moins euphorisantes comme les pilules aphrodisiaques Quaalude ou l’herbe folle nommée Icepack.

Illustratrice indépendante, elle conçoit  des pochettes d’albums des groupes comme Buffalo Springfield ou The Byrds (pour  le label Atlantic Records) et publie le premier de ses livres, Eve’s Hollywood (1972), avant ses trente ans, sous le parrainage notamment de Joan Didion et de Joseph Heller qui dit à propos de ce recueil mosaïque d’instantanés composé comme un album de choses vues et vécues : « Ses phrases valent un millier de films ». Comme elle aime à l’écrire, sa vie est un « long rock’n roll » intranquille, parsemé d’escales et d’oasis au bout de la nuit électrique dans cette ville sous tension et dévoreuse d’âmes comme un studio de cinéma à ciel ouvert : « Les chambres d’autrui, au crépuscule, ont la valeur d’un diamant fraîchement taillé, dans cette ville où la texture du temps, la vie, dépend des tremblements de terre, des fêtes et de certaines chansons »…

Fin 1997, elle rentre d’une soirée de plus – la soirée de trop ? Elle conduit en fumant un cigare dont la cendre incandescente enflamme sa jupe. Elle en réchappe avec la moitié du corps brûlée au troisième degré. Mais son visage est intact. Dès lors, celle qu’une photo immortalisa dans la folle fabrique à images d’une époque débridée mène une vie de recluse sous la limpidité implacable d’un ciel tendu comme un immense miroir à jamais immobile.

Mais son oeuvre renaît de ses cendres, avec la réédition et la traduction de Jours tranquilles, brèves rencontres, de Sex & Rage (chez Gallmeister, 2015 et 2018) et de Eve à Hollywood (Seuil). Celle qui a « tout compris à la légèreté » selon sa traductrice  Jakuta Alikavazovic continue de nous conter l’insouciance d’une époque qui se rêvait si jeune dans ce flamboiement de buisson ardent qui allumait le mirage de tous les possibles dans cette Cité des Anges au seuil du désert, toujours pétillante comme une coupe de champagne – toujours dans l’entrouvert, sur cette ligne de partage entre l’obscurité dévolue à « ceux qui ne sont rien » et la lumière aveuglante dont la brûlure jette irrésistiblement en avant. Eve Babitz a senti très fort cette poussée dans le fond trouble de  cet air si chaud jusqu’à écrire au sommet d’elle-même. Sans jamais rien oublier de cette poussière qui ne nous quitte jamais et s’épaissit avec le temps, dans un monde fait et défait par le vent. Everywhere, the sky is the limit

Paru dans Les Affiches d’Alsace et de Lorraine

Eve Babitz, Eve à Hollywood, Seuil, 334 p., 22,50 €

La « fée électricité » est-elle en capacité d’assurer encore notre confort thermo-industriel par le miracle d’une source d’énergie présumée non fossile et inépuisable ? Ou son impensé fait-il le malheur du monde ? A l’heure du confinement numérique, deux sociologues, Gérard Dubey et Alain Gras, analysent ses sortilèges, dévoilent l’envers du scintillant décor et la remettent à sa place dans l’histoire de l’énergie.

Allumer la lumière ou son ordinateur, consulter sa messagerie ou des vidéos sur Youtume, « naviguer » sur le woueb ou « poster » sur Facebook semblent des opérations légères voire éthérées dont la « grammaire de confort » semble sans conséquence matérielle. En vérité, elles nécessitent une infrastructure énergivore, dont la boutonique, de l’interrupteur à l’écran tactile, vient de loin…

La « fée électricité » fait son apparition, tout en étincellements et en séduction, lors de la première Exposition internationale d’électricité (1881) puis de l’Exposition universelle (1889) avant de triompher, en attraction phare, dans les salons mondains et sur les scènes d’une Belle Epoque où s’accélère le mouvement des êtres, des choses et des informations avec le fétichisme de la marchandise. D’emblée, elle promet de « changer la vie » tout en dissimulant sous ses rutilances les ressorts de son intimité technique ainsi que les engrenages de la « grande transformation » en cours…

Gérard Dubey et Alain Gras rappellent que son talent est « plutôt celui d’un illusionniste » reposant sur un art consommé du camouflage : « Elle n’est qu’un « vecteur énergétique », c’est-à-dire un moyen de transporter et transformer l’énergie contenue, le plus souvent, dans une substance fossile qui repose au sein de notre Terre ». Si le « nouveau jeu du développement thermo-industriel, repeint en vert, fait la part belle à l’électrique », le seul pourvoyeur de la force électrique n’est autre que la combustion du charbon…

Hier comme dans la société digitale d’aujourd’hui, l’électricité est pourvue par la force souterraine du charbon, extrait des entrailles de la terre – ou par les centrales nucléaires. Le charbon « donna le coup d’envoi » du capitalisme fossile qui transforma, sur son axe de puissance et de vitesse, notre planète en « espace commercial » nécessitant la combustion d’une quantité hallucinante de ressources en voie de raréfaction. Mais les générateurs comme les déchets de cet édifiant « conte de fée électrique » nourrissant toute une machinerie du désir sont dissimulés sous le tapis – un tapis roulant d’un « vert » aussi fluorescent que faussement attendrissant…

Le « cannibalisme énergétique »

Telle est la vérité brute : si elle appartient bel et bien à la civilisation thermo-industrielle, l’électricité dissimule la « matérialité de son origine et des déchets du combustible » tout en entretenant le mirage d’un monde hors-sol, affranchi des conditions terrestres. S’en remettre à elle pour une « transition » prétendue « écologique » dans les « conditions imposées  par des choix technologiques surdéterminés par la course à la puissance et la logique de l’accumulation » ne serait-ce pas hypothéquer l’avenir de la planète pour une chimère bien trop « verte » pour être vraie?

 Le rutilant mirage électrique repose, comme toute la machinerie industrielle, sur le sempiternel tryptique anthropologique rappelé par Lewis Mumford (1895-1990) : extraire la substance qui contient l’énergie, puis retenir/stocker la puissance et la transférer pour un usage à volonté… Soit « extraire, stocker, utiliser » – et détruire davantage le sol et sous-sol de notre lieu de vie : « La transition à l’électricité céleste » s’enlise dans une « guerre extractive menée sous notre habitat terrestre »…

Le premier dispositif en réseau est conçu à partir de 1885 pour la captation des chutes du Niagara, équipées de générateurs de courant alternatif, selon les découvertes de Nikola Tesla (1856-1943).

Ainsi se tisse la toile d’un « système universel de distribution » à haute tension, conceptualisé en France par Alain Gras, professeur émérite de socio-anthropologie (Paris 1 – Sorbonne), sous l’appellation de macro-système technique (MST) – et apparaît un « nouvel ordre technologique » énergivore et dévoreur d’intrants matériels. Ces lignes de réseaux insérés dans des grilles appellent un centre régulateur, c’est-à-dire une « gouvernance de et par la technique, justifiée par l’efficacité gestionnaire de la contrainte, rendue ainsi légitime ». Le MST s’impose comme la « forme d’organisation dominante de la grande technologie et s’épanouira avec l’électronumérique au XXIe siècle ».

Nos vies se surencombrent de gadgets branchés et connectés qui prétendent les prendre en charge – électrique, forcément : « Le consommateur client, citoyen sans droit de vote, abandonne sa liberté au fournisseur électronumérique ». Tous interconnectés, « producteurs » d’un tsunami de données à traiter – et en perte d’intelligence avec le monde ?

Dévoilant  « la face sombre de l’architecture imaginaire des dispositifs numériques contemporains »,Dubey et Gras invitent à discerner, « derrière les arguments purement techniques sur les contraintes de la distribution électrique », des « réseaux de pouvoir de plus en plus envahissants »…

Ils démontrent que les injonctions bien pensantes à nous doter d’une prétendue « énergie » affublée de l’adjectif « propre » ou « verte » amènent à accroître les pressions extractivistes sur « le sous-sol de notre planète ainsi que la dépense d’énergies fossiles pour l’extraction et le traitement » – la conversion forcée au tout-électrique ne fait qu’étendre le règne du vieux « roi charbon »…

La fiction d’une « dématérialisation du monde » passe par les câbles bien physiques d’une tuyauterie relayée par des antennes relais tandis que s’exacerbe la « guerre de l’information » pour « le contrôle des signes, des choses et des êtres ». Car l’information est « le principal « carburant » des grands systèmes techniques qui en dévorent des quantités toujours plus grandes » comme ils engloutissent toujours plus de matière, à l’instar d’un « trou noir ».

La quête simultanée de vitesse et de miniaturisation qui « vise à adapter la réalité terrestre aux propriétés des électrons » charge tout gain dans la transmission de l’information d’un « coût global énorme » dégradant toujours davantage les conditions de vie terrestre. Il est avéré que « l’industrie du numérique consomme pour la fabrication des téléphones portables et des ordinateurs 19%  de la production de métaux rares dans le monde et 33% de la production de cobalt » – sans oublier que l’exploitation de ces matières premières passe par celle de centaines de milliers de travailleurs-esclaves.

Les auteurs rappellent que le premier usage de l’électricité, avant le lampadaire et le moteur, fut l’allongement de la durée de travail permise par la lampe à arc. Loin de réenchanter « le monde du travail », elle avive ses souffrances dans sa phase électronumérique de « marchandisation des relations sociales primaires jusqu’alors épargnées ». L’alliance de l’électrique et du numérique exacerberait-elle la « redoutable efficacité » d’une nouvelle économie de prédation invisibilisant ses rapports de domination ?

La mobilité électrique

Nos ancêtres l’avaient appris à leurs dépens : « Remplacer la traction hippomobile par un carrosse électrique ne règle pas le problème de l’usage intense ».

De surcroît, « en raison du coût énergétique de la batterie, le véhicule électrique ne devient écologiquement rentable qu’après 100 000 kilomètres ». Mais voilà : il aura fallu fabriquer à un coût exorbitant, dans une hallucinante débauche de matière, des électromobiles en plus du parc de véhicules thermiques existants. Juste pour envoyer ces derniers à la casse ? Une étude de l’Ademe reconnaît qu’il est difficile de conclure que le véhicule électrique apporte une véritable solution aux enjeux d’efficacité énergétique ». L’extraction de lithium nécessaire aux batteries laisse augurer de nouvelles prédations dans des régions jusqu’alors préservées d’Argentine, du Chili, du Pérou ou sur les hauts plateaux du  Tibet..

Bien évidemment, la surconsommation électrique générée par un parc de quatre millions d’électromobiles sera assurée pour l’essentiel par le charbon et le pétrole – il n’est plus possible d’ignorer leur part et celle des infrastructures matérielles nécessaires pour la mise en place de ce qui s’annonce comme un « régime de prédation sans précédent dans l’histoire »… Gérard Dubey et Alain Gras voient dans « l’Uberfolie universelle, portée par le flux électrique tout au long de sa power grid », la disparition du lien tissé par la relation physique avec notre milieu et l’avènement du nihilisme technologique avec le loué-jeté-généralisé comme « stade ultime de la consommation an-éthique ».

En cette nouvelle phase d’expansion du modèle électrique, la pratique d’une mobilité individuelle énergivore et hors-sol (de la trottinette jetable au bout de trois semaines à l’élecromobile bientôt « autonome » avec ses hypervoraces calculateurs embarqués) ne mène qu’à renforcer l’enfermement planétaire dans la fausse sécurité de l’« enclos numérique » d’un univers high tech dont le « progrès » avance sur le reniement de son origine bien terrestre.

Le devenir technologique de l’humanité

  L’hyperconnexion numérique à marche forcée n’en finit pas  d’augmenter la demande électrique jusqu’au risque de black out – et d’annexer « ce qui restait encore en marge des grands systèmes techniques » selon sa logique de dévastation écologique et sociale.

Ainsi, les fantasmes d’une « écologie numérique » irriguée par un « usage à volonté de la force » rejouent « la fiction de l’énergie pure et immaculée » entrenue au XIxe siècle par l’électricité tandis que les technologies du branchement retirent à l’habitat sa qualité de refuge, d’abri voire de sanctuaire : « il a cessé d’être un espace soustrait au regard d’autrui et au contrôle social »… L’humain est-il encore toléré dans sa propre maison ?

Par ailleurs, le fonctionnement des cryptomonnaies repose sur une folle course à la puissance de calcul dans un hallucinant gâchis d’énergie susceptible d’absorber la capacité électrique d’un pays affligé de surcroît par l’extension du « télétravail »…

Dernier « truc d’illusionniste » de la fée électricité, « l’intelligence artificielle », aux vertigineux enjeux géopolitiques, qui désactive l’énergie sociale :  supposée reposer sur la fiction d’une société automatique voire « inclusive »  fonctionnant par une énergie détachée de toute contingence terrestre, elle efface le sujet pensant par le « contournement du polique, de la conflictualité sociale et des rapports de force qui le définissent ». Elle livre un homo numericus surnuméraire, dépossédé de tout ancrage sensible à la plus déstabilisante des incertitudes dans l’hypervolatilité d’une économie où « la vitesse se substitue à la question de la valeur et du sens » et d’un monde « sans contact » ignorant ce qui demeure  irréductible voire « incommensurable au calcul ».

 Gérard Dubey et Alain Gras entendent « rendre intellectuellement raisonnable un avenir énergétique qui serait aussi un projet de réconciliation avec le monde qui nous entoure » en interpellant cette « excroissance incontrôlée des systèmes technologiques » transformant la planète en « vaste déchetterie » dans une frénésie d’«innovation » reniant le principe de précaution le plus élémentaire : la vie sociale n’est-elle pas un « sol bien plus solide et sûr » que les fallacieuses promesses de la fée électricité? L’infrastructure invisibilisée de la si phagocytante industrie numérique est en surchauffe. L’abstraction numérique et l’artificialisation du monde avec l’hypercomplexité qui va avec ouvrent un gouffre énergétique sous nos pas tout au long d’une « chaîne de déssemblage », de déliaison et de fragmentation sociale escamotant le réel. Notre devenir électronumérique proclamé sera-t-il rattrapé à temps par l’ombre de son origine thermique ?

Première version parue dans Les Affiches d’Alsace et de Lorraine

Gérard Dubey et Alain Gras, La Servitude électrique, Seuil, 388 p., 23 €

Le mal des ondes

Le nombre croissant d’allergies aux champs électromagnétiques produites par les nouvelles technologies sans fil serait-il en passe de de devenir « le scandale sanitaire le plus grave de notre temps » ? La pression de « certains intérêts » empêcherait-elle d’en prendre toute la mesure en imposant un « usage de masse inscrit dans un choix collectif de société »?

 Nombre de praticiens, des cancérologues aux dentistes, constatent dans l’exercice de leur métier une montée sans précédent de troubles de santé liés aux nuisances électromagnétiques.En dépit de leurs mises en garde, jointes à celles de nombreux scientifiques et de multiples contestations citoyennes, le « négationnisme » est de mise : la frénésie à developper  la 5G et à poser des « compteurs communicants » (Linky, Gazpar, etc.) ne tient aucun compte des risques sanitaires infligés aux populations. Ainsi, l’installation de ces compteurs exigent l’introduction dans l’installation électrique d’un courant porteur de ligne (CPL) à une « fréquence mille fois plus élevée que la fréquence ordinaire du courant électrique alternatif (50 Hz). Ne serait-il pas temps de s’interroger sur les conséquences des interactions électromagnétiques environnementales sur la santé humaine ?

Peut-on vraiment concilier notre addiction aux « nouvelles technologies » sans fil et la numérisation de nos existences, exigeant la pose « sans précaution ni concertation » de toujours plus d’antennes-relais de téléphonie mobile, avec la santé publique et environnementale ? Une expertise scientifique collective, dirigée par le Pr. Dominique Belpomme et validée au plan international démontre que nombre de nos pathologies sont causées par les ondes électromagnétiques et met en évidence ce qui apparaît aussi comme un véritable « crime de santé publique » : le développement imposé de la 5G et le « manque de reconnaissance de ses conséquences extrêmement graves ».

Le fléau électromagnétique

Cancérologue, le Pr Dominique Belpomme constate « l’existence d’un lien statistiquement significatif » entre l’explosion de certains cancers (leucémies, cancers de la glande parotide, de l’oeil ou du cerveau, mélanomes, etc) et « l’exposition aux champs electromagnétiques ». Sans oublier les maladies dégénératives ou inflammatoires auto-immunes comme celle d’Alzeimer ou la sclérose en plaques (SEP) : « il est aujourd’hui établi que les champs électromagnétiques pertubent l’immunité et sont donc capables d’induire des dégâts cellulaires et tissulaires potentiellement à l’origine de ce type de maladie ».

Voilà une génération déjà, le journaliste scientifique Paul Brodeur alertait contre la pollution magnétique dans son livre-événement, Les courants de la mort (1989, Robert Laffont).

Depuis, qui n’a pas déjà entendu parler de l’électro-hypersensibilité (EHS), cette maladie handicapante produite par les  technologies sans fil ? Qui peut encore décemment ignorer que « les apiculteurs déplorent l’effondrement de leurs colonies d’abeilles »  ou que les agriculteurs sont de plus en plus nombreux à constater les dommages sanitaires infligés à leurs animaux d’élevage voire la disparition de leurs troupeaux du fait d’expositions électromagnétiques sauvages survenant dans leurs pâturages ou étables ? Cherchez l’antenne-relais, l’éolienne, la ligne à haute tension ou l’électricité sale… Les champs électromagnétiques artificiels produits par l’homme affectent même la biochimie et la biologie des plantes… L’utilisation prolongée ou exacerbée de la téléphonie mobile ne peut que « conduire progressivement à la dégradation de notre environnement terrestre, tant animal que végétal, et chez l’homme, à la mise en péril de la santé des populations » avec sa prévisible phase terminale : l’extinction possible de l’espèce humaine « si d’ici là aucune considération politique n’est advenue »…

Les travaux de l’ARTAC (Association pur la recherche thérapeutique anticancéreuse), sous la direction du professeur Dominique Belpomme, démontrent le caractère fatal de la rencontre entre les champs électromagnétiques environnementaux naturels ou artificiels (CEM) avec la matière vivante : ils ouvrent notamment, tout comme les pesticides et autres composés organiques volatiles, la barrière hémato-encéphalique (BHE) qui protège le cerveau des agents pathogènes circulant dans le sang. L’ouverture de ce « filtre séparateur » permet aux toxines, agents pathogènes et autres métaux lourds présents dans la circulation sanguine de pénétrer plus facilement dans le cerveau … Sans oublier les conséquences sur d’autres barrières comme la barrière hémato-oculaire (qui protège les yeux) , hémato-placentaire (qui protège le fœtus), hémato-entérique (qui protège le système digestif) et hémato-testiculaire (qui protège le développement du sperme).

Depuis une génération, les radiations des téléphones portables « perturbent les communications au sein des membranes cellulaires, parasitant la communication entre les cellules et notre ADN ».  Or, selon le professeur Belpomme, le nombre de victimes de ces nuisances serait largement sous-estimé alors que les chiffres devraient interpeller : 2 millions de fibromyalgiques, 1 million de personnes atteintes par la maladie d’Alzheimer (35 millions de malades « prévus »…) – sans oublier les cancers, les enfants souffrant d’autisme ou de troubles psychiques, les cataractes…

Pour les chercheurs de bonne foi, de vaines polémiques (« non dépourvues d’arrière-pensées politico-économiques ») obscurcissent l’évidence d’un « lien de cause à effet » pourtant clairement établi entre l’exposition aux champs électromagnétiques artificiels et « la dégradation de notre santé et de notre environnement ». De sorte « qu’au minimum, c’est le principe de précaution qui devrait s’imposer et prévaloir ». Ainsi qu’un nécessaire principe de sobriété énergétique, pour l’heure mis à mal par la « prédominance des intérêts privés sur l’intérêt général ».

Le nouvel âge électromagnétique

Nos vies sont condamnées à baigner dans un électrosmog de plus en plus corrosif, avec le déploiement massif et sans discernement de la 5G et notre asservissement accru au machinisme technologique : « Le stress oxydant est  la réponse moléculaire des organismes fonctionnant en présence d’oxygène à toutes formes d’agressions en provenance de l’environnement, qu’il s’agisse de rayonnements, de produits chimiques ou encore de microbes. Les cellules exposées à ces agents produisent alors des espèces moléculaires et des radicaux libres extrêment réactifs et toxiques, ayant la propriété d’oxyder les composants cellulaires et en particulier l’ADN nucléaire et l’ADN mitochondrial ».

Dominique Belpomme et Philippe Irigaray rappellent que l’induction de ce stress oxydant est « très certainement l’effet biologique le plus déterminant des champs électromagnétiques non ionisants, en raison de sa mise en évidence très fréquente et de ses conséquences physiopathologiques clairement démontrées ».

Le « négationnisme » électromagnétique procéderait-il d’une « véritable imposture techno-scientifique d’ampleur mondiale, orchestrée par une dictature de la pensée unique » comme le soulignent Dominique Belpomme et Pierre Le Ruz?

La « compétition » fait rage entre les multinationales de téléphonie vers toujours plus rapide – comme si le « gain » ( ?) de quelques dixièmes de secondes de « connexion » étaient un impératif vital » pour des populations prétendûment en demande de toujours plus de « connectivité ».

Le  passage à un nouvel âge électronique, basé sur le « débit ultrarapide de la 5G permettant la gestion de milliards de données collectées », est présenté comme inéluctable – nul n’est censé s’opposer à la fuite en avant d’un « modèle » pourtant d’ores et déjà à bout de souffle ni autorisé à sauter du train fou du « progrès »… Les quatre opérateurs européens concernés escomptent un gain potentiel de 225 milliards d’euros d’ici 2025 pour un investissement de 50 milliards : « Trop souvent, ce n’est pas le service rendu pour le bien commun qui guide les acteurs concernés, mais l’appât du gain et l’aspiration à un idéal fantasmatique que ne réclament pas les peuples épris de liberté, de Nature et d’environnement planétaire préservés  (…) Il est incroyable qu’avec la mise en place des antennes de la 5G et l’attribution des premières bandes de  fréquence aux opérateurs concernés, le développement de la 5G ait débuté avant même que l’expérience scientifique sur les risques sanitaires et environnementaux ait été réalisée, et que  l’avis des citoyens n’ait pas été recueilli démocratiquement» … On se doute que la cybercriminalité et les métiers de la « cybersécurité » s’apprêtent à prospérer de même sur le champ de ruines laissé par cette course au « profit ».

Comment se protéger ?

Est-il possible encore d’apprivoiser les ondes à l’heure de l’excroissance du nuage numérique et d’adopter des mesures de radioprotection appropriées ?

La limitation de l’usage des téléphones portables et autres gadgets électroniques est fortement préconisée ainsi que le remplacement des téléphones mobiles sur socle (DECT) par des téléphones filaires classiques. De même, l’on devrait supprimer l’utilisation du WIFI, des ampoules à basse consommation et bannir les objets connectés de la maison.

Le « retour à la terre » est préconisé pour réduire les nuisances liées au courant électrique. Ainsi, l’on veillera à ce que les prises de courant soient équipées d’une prise de terre de bonne qualité et à mettre son corps à la terre, c’est-à-dire  ren restant cinq à dix minutes par jour pieds nus sur de la terre ferme. Chacun pourra mener à sa guise ses expériences de mise à la terre en s’assurant d’une rénovation électrique avec du matériel choisi selon le principe de la cage de Faraday pour un habitat électro-sain…

Un « accédant à la propriété » gagnerait à prendre tout son temps pour bien choisir son lieu d’habitation en évitant la proximité de lignes à haute tension, d’un transformateur, d’une centrale électrique, d’une antenne-relais de forte puissance, d’un aérodrome ou d’un terrain militaire équipé de radars, d’une voie ferrée électrifiée, d’une éolienne, etc. De même, « il est essentiel de s’assurer que toutes les sources électromagnétiques  internes ont été supprimées »…

D’évidence, la « transition énergétique nécessaire à l’essor du numérique  conduira à développer encore davantage les réseaux électriques » (Didier Cachard), au mépris de la loi Abeille visant à « limiter l’exposition du public aux champs électromagnétiques ». Si la protection de l’environnement semble faire consensus, rien n’annonce pour autant la conscience d’une communauté de destin élargie par une écologie capable de dépasser l’obsession « climatique » ni la fin du harcèlement électromagnétique ou l’avènement d’une salutaire sobriété énergétique. Sans un tel changement de « civilisation », les lumières de la nôtre s’éteindront sur une ultime gabegie – ou le coup de dés de trop… Qui serait le « gagnant » final de cette extinction des feux et des espèces sur une belle planète bleue changée en non-lieu ?

Paru dans Les Affiches d’Alsace et de Lorraine

Belpomme Dominique (sous la direction de), Le Livre noir des ondes – les dangers des technologies sans fil et comment s’en protéger, éditions Marco Pietteur, 416 p., 30 €

La perspective d’un effondrement annoncé simplifierait-elle le passage d’une société marchande à une société postmonétaire ? Le sens de l’histoire serait-il d’ « entrer en désargence » vers un système d’accès généralisé sans impératif de profit? Pourquoi ne pas « mettre en accès libre ce qui est nécessaire pour vivre » ?

La planète et la vie de ses habitants sans  lendemain sont-elles à vendre voire à brader ? Au profit de qui ?

Jean-François Aupetitgendre et Marc Chinal rappellent que « nous sommes prisonniers d’une équation monétaire infernale ». Celle dont l’écrasante majorité fait l’expérience à ses dépens sans en connaître toutes les variables : « Plus nos sociétés se perfectionnent, se civilisent et plus l’écart entre les riches et les pauvres se creuse, plus les uns occupent la scène, plus les autres deviennent invisibles, plus les uns deviennent importants, plus les autres deviennent « superflus ».

Si la « logique » de « l’argent » est de se concentrer entre des mains de moins en moins nombreuses (et partageuses…) au sommet de la chaîne alimentaire, pourquoi ne pas « abandonner ce qui nous détruit » et repartir du postulat qu’il n’a plus cours?

Si « l’argent » est « le problème » et non la solution facilitant les relations humaines, pourquoi ne pas… en « faire l’économie », en toute simplicité volontaire ? Pourquoi ne pas se désenvoûter du totem-argent érigé en absurde « fin en soi » contraignant à travailler toujours plus pour « moins que rien », en ces temps d’obsolescence accélérée de l’humain?

Pourquoi ne pas inventer la société de la désargence, de la bienveillance et de l’accès  plutôt que celle de la surveillance généralisée et de la stigmatisation de ceux qui n’ont rien – et ne « sont rien » ?

Pourquoi ne pas reconstruire une maison commune « fondée sur l’accès et non l’échange marchand, sur l’entraide et non la concurrence, sur le commun et non le profit » ?

Pour Jean-François Aupetitgendre et Marc Chinal, « il ne s’agit plus de mieux gérer le capital mais d’abolir le capital, donc l’échange marchand qui le rend indispensable » dans un monde où « certains s’arrogent le droit de capter des ressources bien au-delà du raisonnable et privent les autres de l’essentiel ».

En cette époque sans horizon autre qu’apocalyptique, les choix technologiques « sont tous faussés par le système marchand et la nécessité absolue d’intégrer en toute action un profit financier ». Ainsi, un médicament qui guérit passe pour une « aberration économique » : pour quoi faire, quand la maladie est « source de profits » ? A l’évidence, ce système-là est dénué de toute pertinence tant économique et éthique qu’anthropologique.

Dans une société véritablement « inclusive », il ne devrait plus être possible de faire mourir les gens de pauvreté en leur interdisant l’accès à ce qui leur suffirait pour vivre.

Pour les deux auteurs, « la seule réponse c’est l’organisation de l’accès sans condition aux biens, services et savoirs ».

 Si « l’argent est un problème » pour qui en manque, pourquoi continuer à poser la question du bien-être social en termes monétaires ?

Pourquoi ne pas aller directement à cette « société sans argent »  et de l’accès qui ne se fonderait plus sur le mésusage monétaire comme instrument de pouvoir, de mesure et de répression consacrant les inégalités ?

Une telle société abolirait-elle une fois pour toutes la peine de mort économique et sociale ?

« Licencier Ploutos »

Jean-François Aupetitgendre rappelle que seule une société débarrassée de l’impératif de profit et des enjeux financiers est « capable de rendre aux usagers la maîtrise de leurs usages et le contrôle des décisions qui sont prises en leur nom ».

Si le signe monétaire donne accès aux « produits et services »… lorsqu’on en a, il en interdit l’accès lorsqu’on en manque… « L’argent » a cessé de fonctionner comme lien social et moyen d’accès aux utilités réelles : alors qu’il ne vaut plus le métal qui lui servait de référent, il est à la source de tous les maux qui affligent la société. Il les exacerbe même de façon exponentielle dans l’actuelle phase de création monétaire débridée d’une économie casino en quête de rente perpétuelle. Aussi longtemps qu’il sera possible de l’accaparer, de l’accumuler et de spéculer sur la rareté organisée des biens vitaux ou sur des différentiels de prix, « l’argent » ne sert qu’à générer des « profits » indus… La démonétisation de l’économie empêcherait « l’argent » de jouer contre les hommes sur une planète dévastée par nos errements prédateurs. Une économie de désargence et de l’accès libre permettrait de réorienter « la politique » vers un « bien commun » qui ne serait pas à la merci d’ « intérêts » diamétralement opposés…

Un « monde meilleur » sera techniquement possible quand l’impossibilité de réaliser des « profits » monétaires dans une économie de désargence induirait mécaniquement la fin de l’obsolescence programmée, du gaspillage, du productivisme comme du consumérisme compulsifs et de la spéculation frénétique sur les raretés organisées.

Alors que « nous épuisons des quantités faramineuses de matières et d’énergie pour fabriquer des objets dont on n’a objectivement aucun besoin, voire des objets nous mettant nous-mêmes en péril », pourquoi ne pas passer à ce monde postmonétaire où le besoin de vendre à tout prix n’existerait plus ?

Bien évidemment, « l’entraide ne se construit pas dans la concurrence et l’exclusion qu’induit mécaniquement le système monétaire et marchand ».

La « désargence » et l’accès libre permettraient-ils de refaire société sur un « récit fédérateur » et l’évidence d’une nouvelle « culture commune » ?

La maladie de la monnaie

Marc Chinal rappelle que « les consommations du monde réel ne suffisent plus à nourrir la machine économique monétaire ». D’où la déconnexion entre une finance parasitaire et une économie réelle parasitée : « La base de la monnaie, c’est la rareté relative ». Donc, pour qu’il y ait un riche, « il faut qu’il y ait des pauvres » – beaucoup de pauvres : « La monnaie pousse à exterminer les espèces animales et végétales, à piller et empoisonner l’environnement et transforme le prochain en ennemi commercial à qui il faut prendre son argent pour pouvoir vivre le tout dans un état d’esprit de court terme ».

Non seulement, la monnaie exclut ceux qui n’en ont pas mais elle se révèle aussi en outil de déresponsabilisation : « En générant l’envie d’en posséder, la monnaie donne le pouvoir à celui qui en a, mais elle engendre aussi de l’impuissance et amoindrit les savoir-faire à force de déléguer chez celui qui « paye quelqu’un » pour « faire les choses à sa place ».

Dans le système actuel, la surconsommation est nécessaire pour faire « tourner en permanence les flux monétaires » – d’où le recours aux artifices publicitaires ou l’obsolescence programmée.

 Les « riches » en « signes monétaires » auraient-il « intérêt à créer de la pénurie » pour augmenter la valeur de leurs possessions et creuser en abîme le fossé qui les sépare de leurs congenères ? Assurément, dans un système postmonétaire, l’organisation délibérée de pénuries serait « sans intérêt » – et vécue comme nuisible. Il n’est plus possible de l’ignorer : la monnaie est « un outil  basé sur le manque, qui a horreur de l’abondance et qui pousse à la guerre commerciale ainsi qu’à l’exploitation jusqu’au-boutiste des ressources de la nature »…

La concentration de « l’argent » entre peu de mains rend la propriété abusive et la planète inhabitable. Le système monétaire se nourrit de l’individualisme hédoniste, de l’éclatement familial (autant de doublons d’équipement…), de la conflictualité perpétuelle et de la division quitte à attiser la violence. Une société a-monétaire rendrait impossible l’accaparement et l’accumulation sans fin, notamment de « biens » ou d’ « actifs immobiliers » susceptibles de servir de « logements »  – « on ne peut pas être à plusieurs endroits à la fois ».

Une oasis postmonétaire

D’ores et déjà, il serait possible d’établir une « oasis postmonétaire ». Les deux auteurs fondent le principe d’une civilisation de l’accès sur la réciprocité et le partage des tâches dans la bienveillance :

« J’apporte mon travail aux autres, je leur donne accès à mon travail, les autres me donnent accès à leur travail ».

Il y aura bien un « marché », non plus basé sur le gain monétaire mais sur les ressources disponibles d’une part et les besoins et désirs de l’autre.

Une SCI (société civile immobilière) mettrait à disposition à titre gratuit des locaux ou des terres, aux « membres postmonétaires » d’une association loi 1901 (sans but lucratif ni vente d’aucune sorte). Les frais incompressibles (impôts) ainsi que les achats extérieurs nécessaires à la vie de cette oasis seraient financés par un fonds de dotation dont le but est de servir d’interface entre le monde monétaire et le monde postmonétaire, ceci afin de rendre impossible toute corruption du projet. Ces frais seront conjointement gérés par l’association à but non lucratif et le fonds de dotation. Les membres de l’association sont chargés d’entretenir et de faire vivre les biens mis à disposition. Ainsi, ils « prêcheront » par l’exemple de manière à répondre du mieux possible à cette question lancinante : une telle organisation sans monnaie est-elle vraiment possible et satisfaisante pour tous ?

Une société a-monétaire suppose aussi la démonétisation des chaînes de production et la formation des citoyens à la mise en accès libre des biens :

 « La seule question est de savoir s’il est possible de répondre à la demande de chacun, sans nuire à personne, sans épuiser les ressources et sans mettre en danger l’équilibre biologique de ce qui nous entoure ». 

Ne serait-il pas temps d’ « arrêter le travail pour se mettre enfin en activité » de « faire société » sans spoliation des uns au « profit » des autres ?

Toutes les utopies se voulant « écologiques » misent aveuglément sur « le numérique » mais les auteurs n’ignorent pas que celui-ci est « capté par la sphère marchande »…

Toutes commencent par la question du sens de l’existence : bien posée, elle ne distinguerait plus ceux qui « ont de l’argent » et ceux qui n’en ont pas plus que de Rolex marquant leur servitude chronométrée… Une société de l’accès ne se résigne pas à faire le deuil d’elle-même. Mais elle interroge « le sujet » : pour quoi existe-t-il vraiment  et de quoi est-il responsable ? Notre époque de slogans n’aurait-elle pas besoin, lorsque la mégamachine à valoriser sans fin se sera enrayée, du rappel martelé de certaines évidences comme : « sans argent nous serions tous riches », « sans la marchandise, les humains seraient d’un commerce bien plus agréable » ou « ne réparons plus ce qui nous détruit » ?

Aviveront-elles l’instinct de survie jusqu’à renverser l’insoutenable avant que l’illusionnisme monétaire ne calcine l’ultime possibilité d’avenir?

Paru dans Les Affiches d’Alsace et de Lorraine

Jean-François Aupetitgendre et Marc Chinal, Description du monde de demain – un monde sans monnaie ni troc ni échange : une civilisation de l’accès, éditions Réfléchir n’a jamais tué personne, 288 p., 23 €

Lorsque la désespérance gagne du terrain, le besoin de spiritualité « progresse » lui aussi…  Parce qu’on aurait davantage besoin de « croire » en « temps de crise » prolongée ?  Un livre collectif, dirigé par le physicien et prospectiviste Marc Halévy, éclaire sur « la plus grave pénurie de notre époque » : celle d’une spiritualité vécue au quotidien quand il n’y a plus de credo commun.

Qu’espérons-nous par temps d’incertitude et de basses eaux qui rompent toutes les digues de notre « société liquide » ? La « modernité » a cru avoir « déconstruit » ce que les anthropologues appellent les « systèmes traditionnels du croire ». Mais elle n’a pas évacué pour autant le besoin de croire, profondément inscrit dans la nature humaine comme la bipédie et la parole…

 La spiritualité n’est pas affaire de croyances, elle n’est pas réservée aux religions, même si l’Homo sapiens s’avère d’abord un Homo reliogiosus depuis le néolithique voire avant…

Anne Finot souligne que la « question du sens de la vie au-delà de nos besoins de subsistance » interpelle davantage encore en ces temps de gouvernementalité algorithmique : « La première question fondamentale qui veut amorcer une chemin spirituel serait : « Que désires-tu ? ». Car « tout commence par un désir ». Et la spiritualité, « ce n’est rien d’autre que de choisir de s’accomplir, de dire oui à la vie et d’oser son propre chemin ».  Ce cheminement vers l’essentiel « se fait pas à pas, tranquillement : le temps de notre vie nous est donné pour cela ».

Marc Halévy rappelle que toute spiritualité authentique commence« dès lors que l’on affirme l’existence d’un principe de cohérence au sein du Réel ». Au-delà des débats sur la nature de Dieu, la « puissance d’accomplissement du Réel se manifeste dans chaque âme particulière et lui donne une vocation et une mission, une bonne raison d’exister et d’évoluer ». Encore faut-il l’activer, son âme – et entrer dans la joie de se mettre au monde… Le Grand Oeuvre commencerait-il par cette prise de conscience qu’« aucun être humain ne possède une quelconque existence en soi » ? Car « chacun n’est qu’une vague locale et éphèmère à la surface du Réel »… 

 Le spécialiste de la complexité rappelle que « la question centrale est celle de la raison d’exister de tout ce qui existe, nous compris ». Cette question fondamentale est « généalogique : « pourquoi ? », et téléologique : « pour quoi ? ».

Si l’horizon du sens se déplace à mesure qu’il avance sur la décomposition du religieux, le « Réel », lui,  s’accomplitau travers de cette expression individualisée que nous tenons pour « moi » : « Je suis au service de l’accomplissement cosmique. Tout « je » n’a qu’une seule bonne raison d’exister : contribuer au mieux à l’acccomplissement du Tout, c’est-à-dire de la Matière, de la Vie et de l’Esprit qui sont les trois strates constitutives de complexité croissante. »

Les auteurs de ce livre s’accordent sur cette évidence : la spiritualité est un chemin de libération et d’humilité, une « marche vers soi-même où l’on se dépouille de tout ce qui fait obstacle à la manifestation du Réel » pour libérer notre réalité profonde – et la lumière dont chacun est porteur.

Si la communauté et la définition normative du sacré étaient des caractéristiques du religieux, la « spiritualisation est une tension intérieure (une « intension » ou « intention ») visant la sacralisation de l’existence ».

La spiritualité, ce serait peut-être de vivre cette évidence, au-delà des matrices imaginaires issues des grandes religions :

« Ce n’est pas moi qui ai un corps, c’est la Matière qui se transforme en moi.

Ce n’est pas moi qui vis, c’est la Vie qui se vit en moi.

Ce n’est pas moi qui pense, c’est l’Esprit qui se pense en moi.

Notre corps doit se connecter à la Substance.

Notre vie doit se connecter à l’Intention.

Notre pensée doit se connecter avec l’Esprit. »                                         

Ainsi, un « triangle philosophique formé par le Moi (mon intériorité consciente et reconnue), le Monde (mon extériorité ressentie et perçue) et le Divin (le mystère et le lien éventuel entre cette intériorité et cette extériorité) suffit à exprimer  toutes les écoles métaphysiques ».

Mais  l’individu postmoderne zombifié dérive « hors sol » dans un temps qui lui échappe.

Justement, la philosophie et la science se posent la question du « commencement », de la « cause première » et du temps qui fuit. Marc Halévy rappelle que « la notion de temps est un paramètre purement humain, destiné à mesurer (au sens physique) ce qui change, l’ordre de succession des états successifs d’un processus ». Ainsi, le temps qui nous dépasse n’est rien moins que la « mesure humaine de ce qui varie ». Il n’existe pas pour ce qui ne varie pas.

Si la Terre est ronde comme un cadran, il n’y a pas de flèche du temps absolue. Chacun peut marquer un temps d’arrêt, serait-ce au coeur atomique de l’acccélération planétaire – celui d’une percée vers l’Etre. Si la vie est un « don de chaque instant », pourquoi ne pas se faire présent d’une pensée respirante et régénérante qui « résonne en tant que vague sur la mer » et nous réalise dans l’accomplissement du Tout ?  

Première version parue dans Naturisme magazine

Marc Halévy, Qu’est-ce qui arrive à… la Spiritualité ?, éditions Laurence Massaro, 272 p., 17 €

Suffirait-il de réécrire le « récit d’une économie désirable » pour retrouver une boussole par mauvais temps et s’assurer d’une « piste sur laquelle danser » un adieu en douceur au monde thermo-fossile ?

« L’urgence écologique » est un air désormais bien connu, repris en choeur et en campagne médiatique par tous les pourvoyeurs de « solutions » en mode « transition » incertaine. Mais la « digitalisation » à marche forcée du monde ne dessine guère les contours rassurants d’un récit vers une économie désirable – ni de perspectives véritablement mobilisatrices vers un avenir désirable. Car elle est bien loin de tenir la promesse d’une économie « plus légère dans son empreinte », permettant d’ « épargner les ressources tout en restaurant des univers de sens » ni de « recréer du lien concret dans un univers abstrait et impersonnel ».

 Ingénieur et sociologue, Pierre Veltz aborde « l’angle mort de la pensée écologiste » en rappellant que la question posée n’est pas celle de la façon de produire (le « comment produire ? », avec moins de ressources, en polluant moins, etc.). Mais celle de ce que l’on produit (« quoi produire ? »). Ainsi, quelles activités, secteurs et types d’emplois faut-il développer ?

 En un essai aussi dense que bref, il préconise une réorientation des priorités productives (alimentation, santé, éducation, loisirs, sécurité, mobilité) vers une économie « humano-centrée ». Cette dernière n’a certes rien d’une solution miracle. Mais elle permettrait de « fixer une boussole et de trouver de nouveaux ressorts » pour libérer les potentialités des individus. Cette économie « à plus faible empreinte matérielle », organisée autour de services réciproques et localisés, requiert de nouveaux régimes de sobriété :

« Il n’existe aucune autre solution que la sobriété, la transformation de nos modes de consommation, mais aussi de nos organisations et de la conception même de nos biens et des services, devenus inutilement sophistiqués ».

La sobriété n’est pas l’austérité, mais rien moins que l’atteinte d’un même niveau de satisfaction avec bien moins d’objets et de complexité inutiles voire nuisibles. Elle suppose de privilégier la satisfaction d’un besoin véritable à l’illusoire possession d’un bien. Cette réorientation (« plus de liens, moins de biens ») revèle des secteurs riches de « potentialités de développement bien supérieures à celles de l’accumulation des objets ». On ne sait que trop à quel point la prolifération de ces derniers, avec leur obsolescence programmée, devient insoutenable. Pourquoi ne pas encourager la revalorisation des métiers du lien interpersonnel, cette « source majeure de création de valeur », au lieu d’entretenir leur atonie ?

Leviers de changement

L’industrie, omniprésente dans nos vies, pourrait constituer un levier de changement majeur. Car notre société, bien loin d’être « postindustrielle », s’avère en vérité « hyper-industrielle ».

Pierre Veltz rappelle que nous vivons sur une « planète augmentée » par un maillage de plus en plus serré d’artefacts : « L’impact sur les ressources minérales est en proportion de cette croissance, compte tenu de l’ampleur des prélèvements opérés sur le corps matériel de la planète en-dehors du charbon, du pétrole et du gaz par les industries extractives ».

Certes, la tendance actuelle des industriels est à l’offre de modèles économiques de type « serviciel » : ils ne vendent plus des objets, mais « des solutions, des fonctionnalités, des usages, voire des expériences attachées à ces objets »… Ainsi, le constructeur automobile vend des « services de mobilité » et le fabricant de pneus des kilomètres parcourus. Pierre Veltz voit s’opérer ce double passage d’une «  économie des objets à une économie des usages et des expériences » et d’une « économie de la propriété à une économie de l’accès ».

Mais les activités de services demeurent indissociables d’une trame matérielle pesante : « Le monde numérique est en réalité très « lourd » en énergie, en matériaux et métaux rares. Le numérique, ce sont des câbles sous-marins, posés en continu par des gigantesques bateaux. Ce sont des satellites-relais et, maintenant, des constellations de micro-satellites pour absorber la croissance explosive du streaming. Ce sont de gigantesques fermes de serveurs, pour abriter le cloud ».

L’auteur de La Société hyper-industrielle (Seuil, 2017) rappelle « l’effet rebond » ou « effet Jevons » du nom de l’économiste William S. Jevons (1835-1882) qui l’identifia lors de l’essor du chemin de fer : « Quand on améliore l’efficacité-ressources d’un produit, le prix baisse et rend le produit plus désirable. Ainsi, l’augmentation de la consommation annule et dépasse le gain unitaire réalisé. La seule  issue est de combiner la voie de l’efficacité avec celle de la sobriété, c’est-à-dire de la réduction ou plutôt de la transformation de la consommation ».

Il souligne aussi « l’effet de profondeur technologique » induit par « l’énorme augmentation de complexité des objets qui nous entourent ». Chaque gadget qui nous requiert à son service incorpore un nombre conséquent d’étapes productives et de composants : « Cette profondeur technologique invisible est l’une des sources principales de la croissance de l’impact énergétique et matériel ». Ainsi, une automobile  d’aujourd’hui comporte pas moins de 30 000 pièces – et une « énergie grise incoporée très supérieure à sa valeur d’usage ». Tout ça pour rendre, non sans quelques complications en plus, le même « service de mobilité » qu’une voiture sortie d’usine il y a un demi-siècle dont la rusticité de bon aloi allume des phares de nostalgie…

Et que dire de la part de « l’énergie consommée par et pour un smartphone avant toute utilisation » ?

Pour l’ingénieur, l’univers numérique illustre par l’absurde les liens entre efficacité, effet rebond et profondeur technologique : « en dépit d’une croissance inégalée d’efficacité, la consommation totale d’énergie – calculée sur le périmètre comprenant les terminaux et capteurs, les réseaux et les centres de calcul et de stockage – a crû fortement ».

Ce « modèle économique » repose largement sur « les augmentations de volume de trafic, qui permettent aux plateformes de capter le plus possible de données des usagers et d’accroître leur valeur capitalistique »…

Ainsi, ni les injonctions convenues sur la « décarbonation » de nos économies ni le développement d’ordinateurs quantiques ne constituent un « projet de société » susceptible de nous faire passer de « l’économie des objets à l’économie des usages et des expériences ». Dans le contexte actuel, une « économie humano-centrée »  ferait une « proie de choix » pour les acteurs du numérique selon une « logique d’individualisation marchande exacerbée »…

L’espèce présumée humaine saura-t-elle au préalable instaurer une « forme de techno-discernement » pour ne pas limiter son choix entre « radicalisme technophobe et acceptation béate de l’innovation » ?

Le virage décidé vers une telle économie serait bel et bien « l’occasion de réhabiliter et de développer l’économie du lien, de l’échange et de la solidarité vécue » car elle met en jeu des « relations humaines directes, créant les occasions de plus en plus rares dans nos sociétés en archipel, de contacts entre mondes sociaux différents ». 

Au cours des deux décennies écoulées s’est enclenché un mouvement de réhabilitation de l’artisanat, des métiers d’art et du travail manuel, à en juger le succès des émissions culinaires ou du livre de Matthew Crawford, Eloge du carburateur (La Découverte). Serait-ce là le retour du « faire », annonciateur de l’émergence de communautés d’action concrètes partageant ce « plaisir de faire ensemble autrement qu’à travers la connectivité numérique » ?

Une « piste sur laquelle danser » ?

Pierre Veltz ne souscrit pas aux mirages de la « green tech » peinant à verdir un turbocapitalisme qui met le feu à la planète. Mais il voit s’ouvrir, dans une « nouvelle phase de la globalisation », deux grands chantiers pour conjurer saccages environnementaux et sociaux : celui de « formes étatiques renouvelées, qui permettent de piloter un changement de paradigme que les marchés de la finance ou le darwinisme de la technologie sont incapables de conduire » ainsi que celui de « nouveaux partages du pouvoir, dans l’espace public et dans les entreprises, permettant à la créativité des acteurs de s’exprimer pleinement ».

Ainsi, les échanges « se régionalisent autour de trois grands pôles » :  la Factory Asie, la Factory Europe et la Factory nord-américaine. Les entreprises « devront  combiner leurs objectifs globaux avec des adaptations nationales et locales plus variées et flexibles ». Un Etat pilote plutôt que « stratège », c’est-à-dire puissant et planificateur, doit « laisser la place à la créativité des communautés locales et professionnelles » tout en assurant l’essentiel de la solidarité. Cet Etat, « puissance collective et démocratique », doit « prendre le contrôle » dans ce délicat pilotage vers une économie de l’individu en synergie avec les grandes métropoles internationalisées (respirables et habitables…) assurant « l’ouverture au monde ».

L’affirmation de la valeur locale traduirait « une révolte contre l’abstraction des grandes organisations » sans succomber à la tentation de replis identitaires. « Le meilleur est la moindre des choses » à pouvoir éclore encore sur l’humus de nos valeurs et de nos legs en perdition dans la décivilisation en cours. Sa floraison ne peut advenir qu’avec « de moins en moins » de gabegie et de dilapidation de notre peu d’avenir. Ce qui rend celui-ci d’autant plus désirable.

Paru dans Les Affiches d’Alsace et de Lorraine

Pierre Veltz, L’économie désirable – Sortir du monde thermo-fossile, Seuil, 112 p., 11,80 €

« Notre futur est notre problème, pas celui des institutions » rappelle Marc Halévy en pleine psychose collective. Au fil de ses livres, le prospectiviste nous fait traverser la « chaotisation globale » d’un monde désormais ébranlé par le catalyseur pandémique. Comment penser « l’entreprise de demain » à la lueur de l’incendie qui dévaste le monde des « affaires » ? Les jeux sont loin d’être faits dans le chaudron de ce devenir perpétuel qui nous renouvelle, à l’ère des prédations exacerbées – mais aussi de ce grand « passage du financier et du quantitatif vers le talentueux et le qualitatif ».

Jour après jour, l’individu « postmoderne » est confronté à une multitude de dérèglements, de dysfonctionnements ou de régressions qui le font douter de la cohérence voire des fondements d’une société qui persiste à penser croissance matérielle et « immunité personnelle » plutôt que développement de l’être en reliance et « immunité collective ».  

Physicien, philosophe et polytechnicien , Marc Halévy constate un « écart abyssal entre la réalité et une communication anxiogène qui répand une épidémie d’angoisse ». Le catalyseur pandémique fait fonction de « révélateur de la médiocrité humaine, surtout urbaine ». Le spécialiste de la complexité invite à une remise en perspective de « ce rien dans l’Histoire dont on a fait toute une histoire pour rien », face au « nombre bien plus important chaque année des victimes de cancers, de maladies cardiovasculaires, de diabètes », etc.  Qui se souvient des pandémies de 1959 et 1968 ? Et qui va payer la note de l’actuelle « gestion pandémique » ?

Serait-ce là l’événement déclencheur d’un  « Big Bang » et l’accélérateur d’une « bifurcation paradigmatique » comme il s’en produit une tous les 550 ans en moyenne ?

Dessinant la carte du monde à venir, Marc Halévy rappelle que nous arrivons au terme du paradigme de la « modernité » dont le cycle s’est enclenché en 1500  à la Renaissance : il a fait passer alors l’espèce présumée humaine de l’économie agraire de la féodalité à l’économie marchande. Ce cycle reposait sur l’idée d’une domination sans frein de la Nature par l’homme et sur le pillage des ressources tant naturelles qu’humaines. Ce besoin de domination, d’instrumentalisation et de prédation a façonné « l’âme occidentale » et l’a piégée dans un modèle financiaro-industriel destructeur arrivé en bout de course…

Voilà les institutions de pouvoir (bancaires, boursières, étatiques, patronales, ouvrières, académiques et médiatiques) de cette « modernité » confrontée à des ruptures irréversibles (écologique, technologique, économique et philosophique) et frappées d’obsolescence, une fois atteint ce point de non-retour où les problèmes se « globalisent » pour le pire…

L’heure serait-elle venue de passer de « l’économie de l’overdose, de la névrose et de la nécrose à une économie de la symbiose » ?

 Notre espèce, prise dans la mutation numérique de son écosystème, se voit arrivée aujourd’hui, dans la lueur blafarde de ses écrans, presque au bout de la trajectoire du « progrès » technique : « La technologie déplace les problèmes de ressources, mais elle ne les résout jamais ; elle ne peut pas créer quelque chose avec rien ». Il n’y a pas de miracle à attendre de « toujours plus » de technique…

Prise entre le « marteau du confinement » et « l’enclume de l’assoupissement des marchés », l’humanité pourrait enfin se recentrer sur le seul essentiel qui vaille, fondé sur un droit de vivre inconditionnel : « Déconnecter consommation et travail est un enjeu majeur. En toute rationalité, consommation et travail n’ont plus aucune raison de rester liés l’un à l’autre dès lors que la technologie permet de les délier »…

Pour l’heure, le « débat est ouvert » entre une vision individualiste où « l’individu se prend en charge sans dépendre des assistanats étatiques » et une vision collectiviste où « l’Etat décide qui peut vivre et qui on laisse mourir »…

Chemins d’évidences et d’efficience…

Le Réel ne se réduit pas au « mesurable quantifiable, au comptable » et l’économie marchande n’est pas une fin en soi – elle « s’encastre » dans la biosphère et le cercle des activités humaines. Une économie respectueuse de l’humain et de l’environnement serait-elle enfin concevable ?

 L’entreprise de demain est d’ores et déjà travaillée par la question fondamentale de sa raison d’être : « pour quoi faire ? Au service de quoi  ? »

Le monde socioéconomique est devenu un « inextricable réseau de concurrences et de coopération entre des myriades de lieux de production de valeur d’utilité », ce qui rend inéluctable le passage du « mode » mécanique au « mode » organique. Rappelant l’importance des patrimoines « immatériels » (non quantifiables et non comptabilisables mais hautement stratégiques), Marc Halévy résume : « avant, le talent courait derrière l’argent, maintenant, c’est l’argent qui court derrière le talent ».

La « bonne raison » d’exister, de l’individu comme de l’entreprise, vise un dépassement de soi. Pour l’un et l’autre, ne s’agit-il pas de « vivre la Vie au-delà de sa propre vie » ?

L’ingénieur nucléaire rappelle que « l’économie en général et chaque entreprise en particulier sont des systèmes de transformation qui transmutent, dans la durée, des ressources incorporées en ressources vendables, moyennant notamment l’injection de beaucoup d’énergie mentale, de courage, de volonté, de résilience et de patience ».

Il ne faut pas perdre de vue la loi des rendements décroissants : « plus les technologies progressent, plus les gains de productivité qui s’ensuivent, s’amenuisent et s’épuisent asymptotiquement ».

Ainsi, « à peu près toutes les transformations économiques de base ont atteint leur rendement maximum ». La technique nous fait encourir le risque d’une hubris techno-scientifique qui nous fait perdre une « poétique de la symbiose, de la vie ensemble, de la sensibilité réciproque » tout en ravageant la planète …

Voilà une bonne raison d’envisager le slow business, l’art de « prendre le temps de bien faire les choses ensemble », et d’élaborer une « éthique à la fois noble et efficiente » : les entreprises « doivent inventer leur management organique »…

Autant les considérer, avec leur environnement socioéconomique mondial, dans leur réalité métabolique : celle d’un système vivant, pour l’heure « rongé par le cancer d’une économie financiarisée au service d’elle-même et de sa propre prolifération »…

On ne le sait que trop, de bulle et de « crise » en krach : « la finance n’a de sens et d’utilité qu’au service de l’économie réelle et non l’inverse »…

Autant passer d’une croissance matérielle révolue au « développement existentiel » et de la « richesse de biens à la richesse de vie » – en somme à un infini permanent à la portée de toutes les consciences éveillées et de toutes les bonnes volontés…

Marc Halévy préconise cinq axes alternatifs de performance dont le maintien d’un haut niveau de frugalité à travers un « réseau fort de personnes autonomes mais travaillant en pleine conscience de la réalité du monde et de l’entreprise » et l’indépendance « vis-à-vis des pourvoyeurs de technologies surtout numériques » pour ne pas subir une servitude impuissante…

En somme, il s’agit moins de voir et d’aller loin que d’ « aller bien » ensemble en faisant chemin et jardin communs plutôt qu’en laissant avancer sous nos pas l’immensité d’un désert dévoreur de toute possibilité d’avenir… L’heure n’est-elle pas venue de renouer une « patiente reliance, brin après brin », avec tout ce qui nous entoure, vers des institutions inédites, susceptibles d’« assurer la pérennité du Tout » ? L’herbe ne pousse-t-elle pas par en bas ?

Marc Halévy, Coronavirus – Autopsie d’un délire, éditions Laurence Massaro, 78 p., 12 €

L’entreprise de demain, Laurence Massaro, 88 p., 11 €

Le cri du coeur brisé

Le « prince des poètes » Leonard Cohen (1934-2016) avait sa clé des chants incomparable pour faire tinter ensemble musique, spiritualité et haute littérature en un subtil amalgame « du transcendant et du terrestre ». Une nouvelle traduction des psaumes contemporains de Book of Mercy (« Livre de la Miséricorde ») vient de paraître.

En 1984, année résolument « dystoptique », Leonard Cohen a cinquante ans et un septième album dans les charts. Peu avant, l’humanité venait d’échapper de justesse à un holocauste nucléaire, suite à une « fausse alerte », grâce à la vigilance russe et aux décisions de Youri Andropov (1914-1984) alors aux commandes de la mégamachine soviétique. Leonard avait déjà vécu tant de vies, dont celle de poète consacré – quoique réfractaire aux honneurs… Son très liturgique album, Various Positions, riche de « tubes »  appelés à devenir planétaires au fil des décennies à venir comme Dance Me to the End of Love,  Hallelujah ou If It Be Your Will, ne décolle pas – il se classe au 52e rang au Royaume-Uni. Sa fascinante lumière noire s’épuisait-elle à éclairer notre part d’ombre ? Ce n’est pas étonnant : la personnalité de Leonard Cohen est radicalement étrangère aux vanités du star system et du vedetteriat. Ce métaphysicien du coeur brisé se laissait juste conduire par ce qui donnait sens profond à notre aventure commune… Un besoin de sens qui passait par celui des mots, dont la justesse allumait les feux inconditionnels de la conscience – pas ceux de la rampe…

Cette année-là, l’homme des mots qui savait trop bien qu’il n’y a jamais de « dernier mot » s’était équipé d’un synthétiseur Casio bon marché, en sus de sa guitare espagnole qui lui donnait des frappes rapides selon la technique flamenca du rasgueado. Puis il avait  écrit rien que pour lui un livre comportant cinquante psaumes d’inspiration biblique, grattés jusqu’à l’os, sans penser le moins du monde à un hypothétique public. L’auteur compositeur interprète, si discret sur sa vie intérieure, entendait simplement traduire les mouvements d’un coeur se fracassant dans l’épreuve avant de se régénérer dans un accord bien frappé avec un mystère plus grand que lui, plus grand que la vie. Il l’envisage comme un retour aux sources dédié au Nom – sa légendaire chanson Hallelujah, appelée à devenir « l’hymne universel, oecuménique et laïque » du millénaire à venir, se lit comme des « Louanges à YHWH »… Existe-t-il pour chacun d’entre nous un « torrent de miséricorde » qui nous régénererait selon notre abandon et notre foi?

Mais des psaumes aussi, ça se chante – tout comme il y a des chants d’église ou des chants chez Homère. Bob Dylan disait que les chansons de son ami Leonard ressemblaient « de plus en plus à des prières »… Tout est chant et prière chez Leonard Cohen – et dans cette longue plainte passionnée qu’un humain adresse à son Créateur dans le saisissement du rythme universel accordé au simple fait d’exister.

D’abord, il compte intituler son livre The Name (« Le Nom ») puis The Shild (« Le Bouclier ») avant d’opter pour Book of Mercy (« Livre de Miséricorde »). Le livre et l’album sont « intimement liés l’un à l’autre » rappelle en avant-propos  Alexandra Pleshoyano, représentante académique des Archives Leonard Cohen, qui y voit une « démarche pénitentielle » : « Le mot « coeur » est le plus cité dans ses psaumes. En acceptant de renoncer à sa petite volonté pour devenir l’instrument d’une plus grande volonté, Cohen collaborait modestement à l’oeuvre qui se réalisait à travers lui : « tu deviens toi-même le travail, tu n’es plus à côté, tu deviens l’instrument de l’énergie. (…) L’espérance viscérale de guérir ou de réparer ce qui a été brisé, afin d’obtenir la réunification de l’être par un retour au Nom, est inhérent aux psaumes de Leonard Cohen. »

Les paroles du psaume 18 s’ancrent dans la réalité exsudée par l’expérience et les épreuves de chacun. Elles s’insinuent comme en un chant parlé, puissamment murmuré, en équilibre entre ironie et désespoir sur cette capacité innée de ne pas s’arrêter de vivre et celle, durement acquise, de dire : « Prenez courage, vous qui êtes nés dans la captivité d’un malheur établi ; et tremblez, vous les rois de la certitude : votre ferraille est devenue semblable à de la vitre, et la parole qui la fracassera a été prononcée. »

Celles du psaume 24 élargit la métaphysique du coeur brisé et l’expérience des blessures comme des défaites sur le tranchant de l’existence, au plus vif de la plaie – jusqu’à la pleine grâce de la chute vécue de l’apesanteur à la découverte de sa densité propre : « la blessure élargit chaque coeur. L’exil général se densifie, le monde entier devient la mémoire de ton absence. Combien de temps nous traqueras-tu avec le chagrin ? Combien de temps feront-ils rage, les feux purificateurs ? Le sang buvant le sang, la blessure avalant la blessure, le chagrin torturant le chagrin, la cruauté répétant son rôle dans la nuit incommensurable de ta patience. »

Le psaume 35 correspond à la chanson If it Be Your Will, enregistrée avec Jennifer Warnes. Inspiré d’une prière juive, le Kol Nidre, il dit cet abandon sans réserve à la volonté de l’autre : « Attache-moi à ta volonté, attache-moi avec ces fils de chagrin et rassemble-moi hors de cet après-midi où j’ai déchiré mon âme sur vingt autels monstrueux, offrant toutes choses hormis moi-même. »

« J’ai vu le futur, frère, c’est le meurtre » psalmodiait le chercheur de sagesses (The Future, 1992) de sa voix de « violoncelle usé ». Nous y sommes et le poète n’est plus. Il a eu le temps de finir en patriarche et en « perdant magnifique » qui a renversé la table de jeu avec une oeuvre dont l’âpre poésie « touche le coeur des hommes ». Une oeuvre majeure, arrachée à l’épreuve du feu comme à la flamme incertaine de ces « millions de bougies qui brûlent, pour le secours qui ne vient jamais » (You want it darker, 2016)… La poésie est-elle vraiment « la trace d’une vie, non la vie même », les « cendres plutôt que le feu » comme il l’écrivait ? De quoi le silence glacé de l’univers est-il la preuve ?

Leonard Cohen, Livre de la Miséricorde, Seuil, collection « Fiction & Cie », 128 p., 15 €