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L’héritière britannique Nancy Cunard (1896-1965), grande amoureuse de toutes les avant-gardes, a enflammé les créateurs de son temps…

 

Poétesse, journaliste, éditrice, collectionneuse d’art et militante, Nancy Cunard a été l’égérie des créateurs qui comptaient, de Constantin Brancusi (1876-1957) à Ernest Hemingway (1899-1961) et Tristan Tzara (1896-1963) – sans oublier James Joyce (1882-1941). Elle a été le modèle de Man Ray (1890-1976) qui l’immortalisa en ange noir couvert de bracelets d’ivoire – ceux qu’elle collectionnait comme les amoureux… Elle a inspiré nombre de personnages romanesques – dont Myra Viveasch dans Antic Hay (1923) et Lucy Tantamount dans Contrepoint (1928) d’Aldous Huxley (1894-1963).

Ne transigeant pas sur ses désirs, elle n’avait jamais manqué une occasion de se démarquer des « valeurs » familiales, menant sa vie tambour battant comme une croisade perpétuelle contre le racisme, le fascisme – et le snobisme…

 

Passeuse d’Afrique et de poésie

 

Nancy naît le 10 mars 1896 dans un château médiéval à Nevill Holt dans le Leicestershire. Son père, Sir Bache Cunard (1851-1925), avait hérité de la compagnie de navigation Cunard Line – mais il s’intéresse surtout à la chasse au renard et au polo. Sa mère, Maud Alice Burke (1872-1943), née dans les beaux quartiers de San Francisco, reçoit beaucoup d’artistes ou d’intellectuels et collectionne les amants. Il se dit même que l’un d’entre eux, l’écrivain George Moore (1852-1933) serait le père de Nancy – il ne s’est jamais donné la peine de démentir…

A la séparation de ses parents, en 1910, Nancy vit chez sa mère qui tient salon à Londres quand elle ne reçoit pas dans son palazzo vénitien. Déjà rebelle, elle fréquente l’excentrique poétesse et modèle Iris Tree (1897-1968) ainsi que le « groupe de Bloomsburry » où elle rencontre Virginia (1882-1941) et Leonard Woolf (1880-1969) qui publient ses poèmes dans leur maison d’édition, Hogarth Press. Mariée brièvement en 1916 avec Sidney Fairbain (1892-1943), un joueur de cricket blessé pendant la Grande Guerre, Nancy est surtout affectée par la mort de son amant Peter Broughton-Adderley peu avant l’Armistice…

En 1924, elle déménage à Paris, capitale de toutes les libertés, et confie la décoration de son appartement sur l’île Saint-Louis à Jean-Michel Franck (1895-1941) – toutes les avant-gardes y défilent. Afin de « défendre l’innovation » et les jeunes poètes des deux rives de l’Atlantique, elle fonde en 1928 Hours Press, une maison d’édition centrée aussi sur « l’ethnographie, l’art africain, océanien et des deux Amériques » – la jeune héritière de la Cunard Line, habillée par Paul Poiret, Elsa Schiaparelli, Coco Chanel ou Sonia Delaunay, apprend son métier d’éditrice auprès de Louis Aragon (1897-1982) et peut se permettre de prendre davantage de risques financiers que ses confrères…

Elle loge sa maison d’édition et sa collection d’art dans sa ferme de La Chapelle-Réanville, en Normandie. Hours Press publie Whoroscope, le premier texte de Samuel Beckett (1906-1989) ainsi que le poète Ezra Pound (1885-1972), le sexologue Havelock Ellis (1859-1939) – et les programmes de L’Age d’or, le film du jeune Luis Bunuel (1900-1983), refusé en France, qu’elle peésente à Londres.

Marcel Jouhandeau (1888-1979), dont elle traduit le premier roman, Mademoiselle Zéline (1924), la décrit comme « l’ogresse maigre, d’une beauté farouche ». Louis Aragon fait une tentative de suicide à Venise en 1928, lorsqu’elle s’éprend du pianiste de jazz afro-américain Henry Crowder (1890-1955) – Nancy brise alors le tabou ultime de son temps : l’union d’une Blanche, bien née de surcroît, et d’un Noir américain…

En 1931, elle adresse à sa mère, qui désapprouvait sa relation, un pamphlet cinglant, Black Man and White Ladyship.

Le 15 février 1934, elle publie chez l’éditeur londonien Wishart and Company le livre encyclopédique Negro Anthology, tiré à mille exemplaires et dédié à Henry Crowder. Cette « traversée de l’Atlantique noir » comprend 850 pages consacrées à l’histoire de l’Afrique, de Madagascar et des Amériques noires, avec 385 illustrations et 250 articles écrits par 57 auteurs.

Devenue passeuse d’Afrique, Nancy Cunard informe les militants afro-américains sur l’état de l’Ethiopie du Négus, l’empereur Hailé Sélassié Ier (1892-1975), envahie par l’Italie mussolinienne en 1936.

Pendant la Guerre d’Espagne, elle s’enflamme pour la cause des républicains, qu’elle accueille dans sa ferme normande – la journaliste multiplie les articles sur tous les fronts tandis que la militante s’épuise dans le secours aux réfugiés. Pendant l’Occupation, elle traduit à Londres des documents pour la Résistance tandis que sa collection d’art africain, constituée sur les conseils de l’ethnologue Michel Leiris (1901-1990), est pillée par les Allemands.

Elle noie sa fatigue dans l’alcool et les paradis artificiels – et rend l’âme le 17 mars 1965 dans une salle commune de l’hôpital Cochin à Paris. Son ami Pablo Neruda (1904-1973) dit d’elle : « Elle s’était consumée dans une longue bataille contre l’injustice du monde ».

En 2014, le musée du quai Branly (Paris 7e) honore sa mémoire par une exposition centrée sur le grand œuvre de la flamboyante Anglaise, Negro Anthology – sa « fierté noire » à elle et son « infracassable noyau de nuit » qui l’ont accompagnée jusqu’à l’épuisement de son désir du monde.

Le philosophe Serge Audier ouvre des pistes pour repenser le défi écologique en remontant aux sources de la « société écologique ». Dès la première « révolution industrielle », il y a eu une « critique progressiste du progrès technique et économique »…

 

Il serait pour le moins difficile de ne pas en prendre conscience, quel que ce soit son degré d’aveuglement : l’espèce humaine est prise au piège non d’une « crise globale » (certes tout à la fois économique, sociale et démocratique) mais d’une fin de cycle qui laminera un confort reposant sur un mode de vie insoutenable et sans avenir à l’échelle de la planète.

Mais le déni de réalité demeure. Serait-il juste du à une « absence de respect à l’égard de la nature » ? Ou bien sa persistance se nourrirait-elle tout autant d’une addiction au faux confort d’une automobilisation de masse et d’une industrialisation délocalisable à souhait que d’une « haine des hommes » qui ne dirait pas son nom ?

Constatant l’émergence d’une « planète indignée » non seulement depuis les mouvements de contestation du XXIe siècle (les « Indignés » en Espagne, Occupy Wall Street, etc.) mais aussi dès les premières réflexions des penseurs « présocialistes » qui s’inquiétaient des déforestations et des impacts environnementaux de l’économie industrielle, le philosophe Serge Audier réussit une magistrale anthologie d’une « autre histoire de la gauche » : celle qui manifestait un souci de la planète alors compatible avec les « promesses d’émancipation du socialisme »…

 

Les pionniers de la conscience écologique

 

Le maître de conférences à l’université Paris-Sorbonne rappelle que la question de la viabilité et de la soutenabilité des économies capitalistes a été posée de bonne heure par une gauche dont la conscience écologique ne réduisait pas le « progrès » à une fuite en avant productiviste et sans finalité humaine.

Ainsi, le « présocialiste » Charles Fourrier (1772-1837), l’un des fondateurs de l’économie coopérative, a anticipé dès 1823 dans Sommaire du Traité de l’association domestique agricole ou Attraction industrielle un « risque majeur pour la planète », du à la « logique dévastatrice du capitalisme industriel » et développé au fil de son œuvre une intuition aïgue de l’irréversibilité des dégâts environnementaux. Il déplorait notamment la « dépravation indirecte des sciences » qui « ne travaille qu’à vexer le pauvre, en fournissant au commerce les moyens de dénaturer toutes les denrées » par « les progrès de la chimie » – évidemment, « c’est sur le pauvre que s’exerce la gargote chimique »…

Dans Le Nouveau monde industriel et sociétaire (1829), ce prophète de la destruction de la planète dénonçait la contamination à la fois des denrées, des individus et de la société toute entière par l’esprit malin d’une bourgeoisie commerçante avide de gain, ajoutant à sa critique des dégâts sanitaires et environnementaux un volet social : « La multitude pauvre ne peut plus se procurer de comestibles naturels ; on ne lui vend que des poisons lents, tant l’esprit de commerce a fait de progrès jusque dans les moindres villages. »

Autre critique précoce du « capitalisme industriel », l’économiste suisse Jean de Sismondi (1773-1842) met en garde, dans ses Nouveaux Principes d’économie politique (1819), sur les risques d’une « mentalité américaine centrée sur la course au profit » – et ce, une décennie avant Alexis de Tocqueville : « Il n’y a aucun Américain qui ne se propose un progrès de fortune, et un progrès rapide. Le gain à faire est devenu la première considération de la vie ; et, dans la nation la plus libre de la Terre, la liberté elle-même a perdu de son prix, comparée au profit. L’esprit calculateur descend jusqu’aux enfants, il soumet à un constant agiotage les propriétés territoriales ; il étouffe les progrès de l’esprit, le goût des arts, des lettres et des sciences ; il corrompt jusqu’aux agents d’un gouvernement libre, qui montrent une avidité peu honorable pour les places, et il imprime au caractère américain une tache qu’il ne sera pas facile d’effacer. »

 

Le sens de la communauté et le souci de la planète

 

L’Américain Henry David Thoreau (1817-1862) déplore la « passion aveugle de la possession », irrespectueuse des « biens naturels et communs offerts par la Création » tandis que l’écologie libertaire du Français Elisée Reclus (1830-1905) s’inspire de Progrès et Pauvreté (1881) de Henry George (1839-1897), le pionnier du socialisme américain, pour exacerber sa critique des méfaits de la  logique d’appropriation privée, « matrice de l’exploitation de l’homme par l’homme »…

Dans l’Angleterre victorienne et le cercle original du socialisme anglais, John Ruskin (1819-1900) dénonce dans Il n’y a de richesse que la vie l’imposture de l’économie politique : « L’esprit des économistes est focalisé en permanence sur l’alimentation des comptes en banque, plutôt que sur l’alimentation des bouches ; et ils tombent dans toutes sortes de filets et de pièges, éblouis qu’ils sont par l’éclat des pièces de monnaie, comme les volatiles par le miroir de l’oiseleur ; ou plutôt (…) comme des enfants essayant de sauter sur la tête de leur propre ombre : le gain d’argent n’étant que l’ombre du véritable bénéfice, qui est l’humanité. »

Ces penseurs prennent ont conscience que la « satisfaction des besoins artificiels de quelques uns » se fait « aux dépens des besoins fondamentaux de tous » et prennent en compte les conséquences mortifères de l’illimitation de ces quelques-uns qui se sont affranchis de toute solidarité envers leurs semblables et le règne du vivant .

L’architecte et designer William Morris (1834-1896), fondateur du mouvement Arts & Crafts, précise en juin 1894 dans le journal Justice sa définition du socialisme : « Par Socialisme, j’entends un état de société où il n’y aurait ni riches ni pauvres, ni patrons ni esclaves, ni oisiveté ni surmenage, ni travailleurs intellectuels malades de l’intellect, ni travailleurs manuels atteints d’écoeurement, bref une société dont tous les membres jouiraient d’une égalité de condition et éviteraient tout gaspillage dans la conduite de leurs affaires, pleinement conscients qu’en lésant l’un d’entre eux on les léserait tous – la matérialisation enfin du sens contenu dans le mot Communauté. »

La défense de l’environnement a été vivace dans les milieux « progressistes » du XIXe siècle mais elle a été marginalisée par d’autres courants, convertis à l’aveuglement productiviste. Ceux-ci ont eu beau jeu de stigmatiser les « amis de la nature » en « ennemis du progrès » – et l’« amour de la nature » en « haine de l’homme »…

L’inventeur du terme « écologie », le pionnier allemand Ernst Haeckel (1834-1919), passe pour avoir inspiré le pangermanisme puis le nazisme, ce qui a permis d’étouffer la perspective d’une « société écologique »…

La « grande révolte mondiale des années 1960-1970 » a fait place à à une « nouvelle phase d’accumulation » – la machine infernale à privatiser et concentrer les richesses tourne à plein régime jusqu’à la sixième extinction annoncée des espèces…

En rappelant le passé « utopique » et pré-écologique du « socialisme » ainsi que le glissement des « forces de progrès » vers une « économie de la croissance », Serge Audier revivifie le projet de cette « société écologique », enfin affranchie de sa matrice de dépendance à la frénésie productiviste et susceptible de se doter d’un « imaginaire alternatif » afin de s’assigner d’autres « finalités collectives et individuelles ». Cet « éco-républicanisme » solidariste qui a permis de penser l’interdépendance de l’écosystème n’a pas désarmé et refait surface avec le souci actuel des « biens publics mondiaux » comme l’eau… En renouant avec cette tradition perdue, le philosophe laisse entrevoir ce que pourrait être l’économie de demain : retrouvera-t-elle l’intelligence de la vie jusque dans ses tarissements pour recréer un art de vivre soucieux de la qualité de vie et de l’enrichissement véritable par la joie de tous ? La voie est ouverte…

Serge Audier, La société écologique et ses ennemis. Pour une histoire alternative de l’émancipation, éditions La Découverte, 742 p., 27 €

 

Si la biodiversité se meurt, si le capital naturel et social s’érode, la diversité monétaire semble, elle, riche de promesses… La transition entre l’actuel « système compétitif conventionnel » de création monétaire et le système coopératif émergent via les monnaies locales et complémentaires (MLC) débouchera-t-elle sur une abondance authentique et durable voire l’avènement d’un « monde meilleur » ?

 

Depuis 2008 et la « crise des subprimes » (déjà bien oubliée…), une tourmente semble balayer une impasse civilisationnelle faite de « plans de sauvetage » des banques et de « plans de rigueur » pour « les peuples », de court-termisme spéculatif, de privatisations, de concentration de richesses, de dégraissages de personnel – et autres « réductions de la dépense publique »… Et si cette tourmente était liée à un système monétaire fondé sur la rareté, les intérêts, les dettes envers les banques, une « croissance » forcée – et à la défiance qu’il suscite?

Ancien gouverneur de la Banque de Belgique et l’un des pères fondateurs de l’écu (European Currency Unit, ancêtre de l’euro), Bernard Lietaer constate dans son dernier livre (préfacé par John Perkins, l’auteur des Confessions d’un assassin financier) : « Notre système actuel engendre la rareté et la concurrence. Rivalité et compétition sont si omniprésentes que nous sommes devenus imperméables à leur impact sur notre vie quotidienne à tous les niveaux de la société »…

En d’autres termes : « l’argent » n’est pas disponible pour tout le monde, ce qui crée de la « compétition », c’est-à-dire la guerre de chacun contre tous, avec ses gros gagnants, sa masse de petits perdants – et la perspective d’un effondrement financier pour tous…

Nos infortunes seraient-elles dues à cette croyance communément répandue qu’il n’y aurait « pas assez d’argent pour tout le monde » ? Quand on en a, « l’argent » donne accès à la « consommation ». Il s’accumule entre de grosses mains, leur donnant pouvoir de vie et de mort sur les autres – ceux qui en manquent toujours et peinent à avoir accès aux biens et services…

L’économiste belge rappelle : « L’humanité baigne dans un incessant tourbillon de transactions monétaires qui nous semble tout aussi naturel qu’inscrutable, à la façon dont on imagine qu’un poisson comprend son environnement aqueux : il le tient entièrement pour acquis.»

Il invite à repenser la monnaie d’urgence… Actuellement, celle-ci est créée ex nihilo sous forme de dette bancaire, ce qui suscite une « compétition pour obtenir l’argent nécessaire au paiement de l’intérêt » et, au final, « structure financière non viable qui est de fait en train de se désintégrer »…

Et s’il suffisait de modifier notre état de conscience et nos comportements par rapport à « l’argent » ? S’il suffisait de passer de la peur d’en manquer, d’une pensée de pénurie et d’une mentalité d’hyper-concurrence à une conscience d’abondance durable – et à des comportements plus coopératifs ?

Pour Bernard Lietaer, « la compréhension de la monnaie et de ses usages peut être l’agent de changement qui fera passer notre société de l’effondrement au renouveau » – et le type de monnaie utilisée dans une transaction peut soit exacerber la « compétition » soit encourager la coopération…

 

De la société de compétition à la société de coopération ?

 

Pour les Encyclopédistes, la « monnoie est un signe qui représente la valeur, la mesure de tous les effets d’usage et est donnée comme le prix de toutes choses » ( Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, tome XXII, Genève, 1778). Les rédacteurs poursuivent : « On prend quelque métal pour que le signe, la mesure, le prix soit durable ; qu’il se consomme peu par l’usage et que sans se détruire, il soit capable de beaucoup de division »…

Ainsi, la monnaie est un  protocole d’échange, un « code résultant d’un accord social », une « convention au sein d’une communauté  d’utiliser quelque chose de normalisé comme moyen d’échange » – qu’il s’agisse de coquillages, de bovins ou de billets verts – afin que les richesses puissent être mesurées et échangées entre les individus qui les produisent…

Mais depuis, la monnaie a perdu son répondant métallique (l’or et l’argent qui ne sont la dette de personne…) et génère des « crises » à répétition -pas moins de 145 crises bancaires, 208 krachs monétaires et 72 crises de dettes souveraine depuis 1970…

Quand la monnaie est créée par le crédit, à chaque fois que quelqu’un s’endette, il se trouve qu’il y a toujours plus de dette que de monnaie… Et « la monnaie fondée sur la dette exige une croissance infinie parce que les emprunteurs doivent trouver de l’argent supplémentaire pour payer les intérêts »… Une croissance exponentielle est-elle concevable dans un monde fini dont les capacités à absorber les sous-produits de l’activité économique humaine trouvent leurs limites ? Il se trouve que le « sauvetage des banques » a consumé toutes les réserves disponibles pour des générations – autant de ressources perdues pour des alternatives énergétiques…

Et s’il suffisait de créer une nouvelle monnaie libre de dette pour revitaliser le corps social ? Une nouvelle monnaie coopérative ne pourrait-elle pas « lier des ressources inutilisées à des besoins non satisfaits » et recréer des « communautés pleines de vie » ? Pour Bernard Lietaer, nous sommes à un « extraordinaire point d’inflexion de l’histoire humaine » riches en opportunités « en or » à saisir pour transmuter le « vil métal de l’hyper-compétitivité »…

 

Machine à fabriquer de la dette ou à distribuer la richesse ?

 

Nous sommes encore endettés parce que nous autorisons que notre monnaie soit créée par « la dette » perpétuelle… Pourquoi consentir encore à cette intoxication par la « compétition » et  « la dette » ? Et s’il suffisait d’appuyer sur la touche « arrêt » de la machine à fabriquer de la dette pour réinitialiser le cycle fondamental ?

L’économiste propose la création de monnaies coopératives, associées à la monnaie nationale conventionnelle, pour former un écosystème monétaire de nature à favoriser la possibilité de « construire un monde meilleur » qui « vaudrait la peine d’être légué aux générations futures » : « Avec la conception et la mise en circulation de nouvelles monnaies, beaucoup d’autres moyens de gagner sa vie vont émerger. Contrairement à ce qui se passe aujourd’hui, où nos passions sont le plus souvent dissociées de nos emplois, le travail va encourager à « suivre sa voie ». Nous serons rémunérés pour utiliser nos capacités et nos talents dans l’environnement multi-monétaire émergent. »

Il s’agit bien d’expérimenter des moyens d’échange envisagés comme des compléments à la monnaie conventionnelle afin de reconnecter les « acteurs » avec « l’économie réelle », stimuler la coopération entre « acteurs économiques », inciter à faire circuler « l’argent » au lieu de le thésauriser et redynamiser les échanges solidaires sur un territoire…

Près de 5000 monnaies complémentaires sont actuellement en circulation dans le monde. Ainsi, le WIR, créé en 1934, a contribué à la stabilité économique de la Suisse jusqu’à aujourd’hui et permet de disposer de données chiffrées sur quatre-vingts ans. Nombre de monnaies coopératives sont nées dans l’Allemagne de Weimar, suite à l’hyperinflation des années 1920 – et plus récemment en Argentine, après l’effondrement de la monnaie nationale en 2001.

En Autriche, le bourgmestre Michael Unterguggenberger (1884-1936), inspiré par les idées de l’économiste allemand Silvio Gesell (1862-1930), a créé à Wörgl en juillet 1932 une « monnaie franche », le Wörgler Schilling, qui a remis l’économie en marche et assuré le plein emploi pendant la Grande Dépression – le Président du Conseil français Edouard Daladier (1884-1970) s’est même rendu sur place en visite spéciale pour voir le « miracle de Wörgl »…

Prévues uniquement pour payer des biens et des services et non pour être thésaurisées, les monnaies coopératives permettent par leur vélocité de circulation de réinventer une économie non spéculative voire d’esquisser un nouveau possible… La tendance s’affirmerait « plus forte que jamais, à cause de la convergence de l’informatique bon marché, de l’Internet et des technologies capables de lancer de tels systèmes »…

Mais s’agit-il encore de « réinventer la monnaie », de « civiliser l’argent » par des monnaies alternatives? Ou bien ne vaudrait pas mieux, tout simplement, de s’affranchir de toute comptabilité monétaire  comme de cette abstraction fondamentale qu’on ’appelle « l’argent » alors qu’elle ne représente plus la richesse déjà créée?

Comme le rappelle Jean-Paul Lambert dans le dernier cahier hors-série de Prosper, « le souci de rentabilité entraîne la dévolution des espaces à des productions exclusives (minières, industrielles, agricoles), ruine les économies vivrières locales, interdit aux peuples de se nourrir eux-mêmes, précipite l’urbanisation » alors que l’abolition de « l’argent » permettrait une « gestion objective des ressources » et de leurs capacités à se renouveler (1).

Dans une économie sans obligation de profits monétaires ni monnaie, « le risque de manquer » ne se pose pas… Le nouveau paradigme d’émancipation a-t-il encore besoin d’autres unités de compte pour faire vivre une nouvelle expérience humaine ? Ou ne vaudrait-il pas mieux s’affranchir des signes monétaires qui font écran entre le réel et nous – et nous dérobent jusqu’à notre vérité fondamentale?  « Entre l’argent et la planète, il faut choisir »… La destruction de la planète n’est plus devant nous, elle est déjà notre quotidien au fond de l’impasse énergétique où nous nous complaisons : n’est-il pas temps de s’affranchir de la matrice de dépendance monétaire comme de nos modes de vie sans avenir avant d’avoir épuisé la dernière goutte de réalité ?

 

  1. http://www.prosperdis.org

Bernard Lietard, Réinventons la monnaie, éditions Yves Michel, 304 p, 22 €

 

Journaliste, romancière à succès et femme d’influence, Rachilde (1860-1953) est l’une des figures littéraires les plus marquantes du symbolisme. Avec son mari Alfred Vallette, elle a fondé la revue du Mercure de France (1890) puis les éditions du Mercure de France (1894).

 

Le Mercure de France est né chez la Mère Clarisse, une taverne alsacienne de la rue Jacob à Paris, en un temps où explosaient les bombes anarchistes – bruyamment célébrées par le poète Laurent Taihade (1854-1919). Là se retrouvaient tous les littérateurs qui voulaient enterrer les modèles romanesques hérités du naturalisme ou du réalisme pour s’adonner aux subversions quelque peu convulsives du symbolisme.

Parmi les dix actionnaires-fondateurs, il y a Jules Renard (1864-1910), les poètes Albert Samain (1858-1900), Edouard Dubus (1864-1895) et Ernest Raynaud (1864-1936), commissaire de police de son état pendant les journées ouvrables…

Le premier numéro de la revue paraît le 1er janvier 1890, tiré à 600 exemplaires sur 32 pages, alors que la « fin de siècle » s’impatiente et se repaît d’images flamboyantes. Son directeur est le jeune Alfred Valette (1858-1935), qui a succédé à son père à la tête d’un atelier de lithographie. Il entame, avec sa femme, la journaliste Rachilde, un demi-siècle de règne sur une République des lettres déjà surencombrée mais pour l’heure il vit avec elle chez sa mère, une enfileuse de perles pour couronnes mortuaires.

 

« Reine des Décadents », reine des lettres et dominatrice…

 

Rachilde naît Marguerite Eymery le 11 février 1860 au domaine de Cros près de Périgueux. Son père, Joseph Eymery, militaire, la destine à un militaire. Sa mère, Gabrielle Feytaud, est passionnée de spiritisme. Marguerite entre en littérature à dix-sept ans en publiant un conte, La Création de l’oiseau-mouche dans L’Echo de la Dordogne (1877) avant de faire imprimer son premier livre, Monsieur de la Nouveauté (1880), préfacé par Arsène Houssaye (1814-1896). Elle adopte le pseudonyme de Rachilde, du nom d’un officier suédois du XVIIe siècle dont elle avait dévoré les aventureux récits.

Lorsqu’elle rencontre Vallette au bal Bullier en 1885, elle est déjà auteur à succès et à scandale avec son ambigu Monsieur Vénus (paru en Belgique l’année précédente et aussitôt saisi) – le récit de la rencontre entre une femme dominatrice et un ouvrier fleuriste efféminé… Cette année-là, elle a demandé et obtenu de la préfecture de police de Paris une « permission de travestissement ». Alors que la complexité de la toilette des élégantes donne le vertige, elle s’habille en homme « pour qu’on s’adresse à ma plume et non à ma personne » – et explore dans chacun de ses livres la question de « l’identité sexuelle »…

Elle se promène en tenant en laisse deux rats blancs baptisés respectivement Kyrie et Eleison – et jouit d’une enviable réputation de « Reine des Décadents » auprès de littérateurs et autres bêtes à plume qui font l’opinion … Maurice Barrès (1862-1923) la surnomme « Mademoiselle Baudelaire » et Jean Lorrain (1855-1906) l’appelle affectueusement « ma petite salamandre »…

Elle épouse Vallette en juin 1889, et une fille, Marie Virginie Gabrielle, leur naît. Le Mercure de France n’en finit pas de gagner en pouvoir d’audience et Rachilde tient salon rue de l’Echaudé, régnant, selon le mot de Paul Valéry (1871-1945), sur un « pandémonium de fumeurs » dans un lieu « rouge sombre » – avant d’investir la rue Condé…

Des livres sont publiés à l’enseigne de la revue, comme Le Latin mystique de Rémy de Gourmont (1858-1915) ou Les Mimes de Marcel Schwob (1867-1905). Les deux époux adjoignent à la revue une vraie maison d’édition : créées le 12 mai 1894, les éditions du Mercure de France publient Le Vigneron dans sa vigne de Jules Renard puis Aphrodite (1896) de Pierre Louÿs (1870-1925). Le succès de ce dernier livre est tel qu’il ébranle l’équilibre de la jeune maison qui peine à le réimprimer pour répondre à la demande…

Mais elle ne se limite pas pour autant au « marché » hexagonal : son best-seller absolu est Le Livre de la jungle de Rudyard Kipling (1865-1937). Le Mercure de France décroche son premier prix Goncourt en 1910 avec La Guerre des boutons de Louis Pergaud (1882-1915). Mais déjà, le départ d’André Gide (1869-1951) en 1905 et la création de La Nouvelle Revue française (1908) lui font perdre son pouvoir d’influence au profit de Gallimard.

A la mort de Valette, Georges Duhamel (1884-1966) prend, à l’automne 1935, la direction d’une maison d’édition sans téléphone ni électricité ni machine à écrire… A la Libération, Georges Hartmann, devenu directeur à son tour, cède le dernier étage de l’immeuble à Rachilde, alors bien vieille et déjà oubliée… La revue du Mercure de France célèbre son millième numéro en 1946 mais Gaston Gallimard en fait cesser la parution en 1965.

Celle qui avait connu tous les honneurs et déshonneurs disparait le 4 avril 1953 sans que personne ne se souvienne plus d’elle, en laissant 65 livres, considérés en leur temps pour autant de « manuels des perversités » – et perdus au purgatoire des lettres. Le Collège de Pataphysique, dans l’un de ses organographes spéciaux, a dressé un catalogue des « perversités rachildiennes » – ranimant autour de « Madame Mercure de France » une mémoire aussi distraite que vacillante.

La Städische Galerie et le Kunstverein Offenburg consacrent une rétrospective à l’œuvre dense de Raymond-Emile Waydelich.

 

Raymond-Emile Waydelich manifeste depuis plus de quatre décennies une déconcertante fidélité à Lydia ainsi qu’à l’archéologie de notre futur sans avenir. Précisément, Lydia Jacob, sa muse imaginaire et son alter ego à jamais inscrite dans la mémoire collective, serait-elle l’autre nom de l’engagement d’un créateur dans une œuvre au long cours face à l’accélération des rythmes, l’emballement des horloges et à l’effondrement des repères ? Depuis les premières boîtes-reliquaires et l’exposition à la Galerie Regio (Fribourg, 1974) que l’artiste lui a consacrés, l’humble petite couturière d’un autre temps témoigne du  pouvoir souverain de l’art à manifester la vie par l’union entre la fulgurance de l’instant créateur et des âges incalculables…

S’il a exposé partout dans le monde, de Dallas (1986) à Tokyo (2000) ou Venise (il y représenta la France lors de la biennale en 1978 avec son Homme de Frédehof), Raymond-Emile Waydelich, tout à la fois collectionneur, conteur, conservateur et poète inassouvi devant l’Eternel autant que plasticien prolifique et inventeur, n’avait pas encore eu les honneurs d’une rétrospective. Voilà qui est réparé, sur l’autre rive du Rhin, par cet hommage qui réunit 150 œuvres et plus de quatre décennies de création en deux espaces d’exposition partageant le même bâtiment – une ancienne caserne du Kulturforum d’Offenburg…

Que de chemin parcouru depuis le Prix de la ville de Strasbourg en 1957 voilà soixante ans exactement – mais peut-être son itinéraire créatif commença-t-il avec la découverte de la vie de l’archéologue Heinrich Schliemann, le découvreur de Troie et du masque d’or d’Agamemnon, dans Spirou, à l’internat de Matzenheim…

Raymond-Emile Waydelich ne s’était pas seulement donné la peine de naître, mais aussi d’apprendre les techniques de la poterie antique (après la sculpture sur bois auprès de son ébéniste de père), avant d’inventer ses formes, son décor, sa saga et ses vies rêvées en retissant sans cesse le lien entre notre passé et ses visions d’avenir, dont ce grand assoiffé de présent et de « modernité » est prodigue, depuis la mise au point, en 1960, de son « archéologique art du futur » à la faveur d’un chantier de fouilles lors de la guerre d’Algérie.

Le temps est son matériau de prédilection – le conteur transtemporel a plus d’une réponse facétieuse (ou grave, sans posture ni affectation…) à la question majeure de la temporalité qui taraude notre société – « vous horloges, profondes en nous » écrivait le poète Paul Celan. Temps de crise ou crise du temps ? La rétrospective Waydelich remonte les échelles du temps à l’heure de la téléprésence au monde comme le geste de l’artiste se resserre sur ce qui constitue l’assise même de toute société – quitte à « fossiliser » le temps présent, comme lors de ses actions-performances (Place du Château à Strasbourg en 1995 ou à Cassel en 1997) où il commémore le « caveau du futur »…

Bousculant, à la manière d’un Marcel Duchamp ou d’un Andy Warhol, les images d’une culture élitiste à force de dénaturations facétieuses ou mettant à jour des chefs d’œuvre de l’histoire de l’art, il réinvente un art populaire qui ignore le désoeuvrement et déplace les lignes de force de notre monde aux réalités si fugitives – si étrangères à notre besoin de repères, à notre appétit de stabilité – pour le réajuster, peut-être, en pures présences, assez présentes à elles-mêmes pour manifester leurs secrétions de sens en une pure présence d’esprit. D’Ettore Bugatti et d’Icare à Heidi, ainsi s’éternise un grand voyage dans un ordre du monde qui se contemple et se recompose sans modération – avec bonheur…

 

Raymond-Emile Waydelich

Du 11 mars au 28 mai 2017

Städische Galerie Offenburg

Kunstverein Offenburg-Mittelbaden

Amand-Goegg-St.2, Kulturforum

Offenburg

galerie@offenburg.de

 

Distinguée par le prix Théophile Schuler 2016, Stéphanie-Lucie Mathern poursuit à travers verbe, musique et image, sa quête d’une œuvre d’art totale entre haute intensité et haute précision.

 

« Je ne fais pas quelque chose de décoratif » précise la toute jeune lauréate de la Société des Amis des Musées de Strasbourg, lors de sa première participation à l’exposition collective Archi-Paysage à la galerie Bertrand Gillig.

Pour elle, le geste pictural est de l’ordre d’une évidence se suffisant à elle-même – depuis ce qui signa l’apparition des hommes à eux-mêmes par la libération de la possibilité de l’image, voilà des millénaires, sur les parois d’un monde souterrain : « Ce qui ressort du geste, c’est le mouvement, l’énergie : il faut aller à l’essentiel et ne pas hésiter à déconstruire, à casser… C’est à chacun de nous d’insuffler quelque chose de l’ordre de la puissance et du dépassement dans ce que nous faisons, toujours avec cette idée de drôlerie, en restant dans la légèreté et l’élégance…  »

Précisément, ses compositions ne manquent ni de drôlerie ni d’élégance, manifestant une manière de révélation par l’humour –à commencer par celui de ses titres comme L’homme spirituel est celui qui sait combattre en chemise de nuit ou Le chien est fidèle à l’homme et non au chien : « Tout est si lourd. On s’ennuie assez dans la vie… Alors, si en plus, on doit s’ennuyer dans les titres…»

Est-ce ainsi que s’éprouve le pouvoir d’une légèreté immense, « pour de vrai », comme sur un coup de dé abolissant le hasard et engageant la totalité de l’art, dans l’évidence de ce qui est, sans plus et sans rien ?

 

 

Variations de la révélation…

 

Dans une première vie, Stéphanie-Lucie Mathern se gorge d’expériences et d’impressions dans un village près de Wissembourg et de la frontière franco-allemande, tout en cédant à une aimantation vers Baden Baden, « une ville dissidente » avec ses thermes et son casino qui a accueilli tant de créateurs – avant de s’éveiller à la pulsion figurale et à l’énigme du pur jailli, le Reinentsprungenes de Hölderlin…

En ces terres de l’Outre-forêt, imprégnées par une forte culture industrielle qui mécanise les corps et dévoie la force de vie en « force de travail » de plus en plus inemployable, « la nuit n’est jamais silencieuse » et la jeune créatrice y cherche son esthétique – une quête permanente dans un labyrinthe existentiel, menée avec un esprit dandy assumé, qui la porte notamment, en littérature, vers les « Hussards » (Michel Déon à qui elle a dédié une notice nécrologique, Roger Nimier et son égérie ultime Sunsiaré de Larcone, etc.) : « Ils sont dans le geste tout le temps, dans la vitesse et la précision…  J’aime aussi Houellebecq pour son côté éteint, son pessimisme dans ses poèmes et Montherlant pour son style royal. Je préfère l’homme en devenir à l’homme arrivé : il y a toujours quelque chose de moins intense chez l’homme parvenu… »

Elle s’imprègne des ambiances froides de ses terres du nord, tant du paysage que de ses bibliothèques, de musiques (Sibelius ou la cold wave) mais avoue aussi une inclinaison vers la peinture orientaliste et tout particulièrement vers le maître des peintres orientalistes Jean-Léon Gérôme (1824-1904), longtemps considéré comme « pompier » : « J’adore la période orientale de Delacroix… »

Elle écrit des articles dans des magazines culturels ainsi que de la poésie, chronique des concerts et pratique l’art du collage tout en avouant un roman dont elle diffère la publication – forant profond dans l’acuité des mots jusque là où ça « va de soi » : « J’ai beaucoup jeté mais je garde chevillé au corps le culte de l’auteur, le sens du bon mot ou de la bonne formule. J’ai été influencée par Dada, la déconstruction mais aussi les classiques et j’adhère à cette ambition de vouloir faire œuvre d’art totale… ».

 

 

 

Après les Beaux Arts, Stéphanie-Lucie Mathern fait une licence de théologie où elle lit les mystiques rhénans, multipliant les expériences du sens jusque là où se fondent matière et énergie : l’art ne pourrait-il pas prétendre à la succession de la pensée religieuse, pour peu qu’il en renie la dogmatique au profit de l’incertitude et de la quête ? L’art pour repenser la religion ou penser son dépassement ? N’y aurait-il pas une homologie à rechercher entre révélation religieuse et révélation poétique ou picturale, jusque dans cette intimité de la déchirure qu’est le sacré ?

Sa peinture épurée est gorgée de références, remontant à la source en passant par Caravage et Zurbaran, et d’innombrables lectures – elle est traversée aussi, on l’a compris, de musiques et d’écoutes des richesses de l’être qui en exacerbent les capacités de résonances jusqu’en des immensités peu explorées : «  Je suis une éponge, j’absorbe et je rends. Mais il faut de la retenue dans l’intensité, sinon c’est le basculement… »

Une manière de se satisfaire de l’insatiable dans l’acceptation de cette puissance poétique qui nous crée dans la pure évidence d’un devenir à accomplir ?

 

« Mon style c’est l’opinel »

Exposition personnelle de Stéphanie-Lucie Mathern

Du 10 juin au 1er juillet 2017

Galerie Bertrand Gillig 11, rue Oberlin à Strasbourg

 

 

Et si « l’une des causes premières des malheurs du monde » était due à « l’illusion de civilisation »?  Président-fondateur du Groupe de recherches et d’études sur les mondialisations (GERM), le philosophe François de Bernard déplore le déploiement sans limites de la machine à impenser et la machine à dénégation, mises au point par un « animal étrange qui réalise la performance de détruire avec méthode et détermination les conditions de sa vie propre, en même temps que celle de tous les vivants »… Et propose des pistes contre le refroidissement du vivant à l’œuvre dans l’effondrement de la qualité de vie et la qualité des enjeux au seul profit de quelques « groupes d’intérêt »…

 

La civilisation reposerait-elle sur une imposture ? Le philosophe François de Bernard estime que « la clé de voûte de cette cathédrale où nous sommes emmurés ans en un grand élan suicidaire collectif, c’est la plus que bimillénaire fable de la « civilisation ou la barbarie », instrumentalisée avec perversité par tous les despotes de l’Histoire ». Plus précisément, il propose d’affronter la « barbarie intrinsèque à toute « civilisation », la « capacité de destruction incontrôlable du discours de la civilisation » ainsi que sa « traduction politique et militaire », histoire de mieux désarmer cette mécanique d’inhumanité qui détraque la marche du monde en sens inverse de sa nature profonde…

 

 

 

La peste ET le choléra…

 

Car, « en dépit de la paix factice qui nous baigne de ses douces illusions, la guerre est redevenue notre élément » – et dicte sa loi à tout le reste, de l’économique au politique, au religieux, au social et à la santé, etc.

Justement, s’agissant de guerre des religions (bilatérales ou multilatérales), le « néolibéralisme » a codifié le monde en trois décennies selon son catéchisme. Et voilà le « digitalisme » qui « prend le pas  sur l’ensemble du réel des sociétés présentes, jusqu’à en modifier la texture, le sens, la valeur, l’épaisseur, la couleur, et, pourrait-on dire, le code source lui-même » – pour arriver à une « République numérique »… Mais qui prend la mesure de l’ampleur des combinaisons guerrières engagées ? A commencer par la guerre civile résultant de la divergence de plus en plus flagrante entre sociétés civiles et Etats ? Pour l’auteur, « les ferments de la guerre civile et de la guerre des religions ont été réactivés lors des deux dernières décennies »… Et « quand les bonnes volontés à la recherche de concessions, de pactes et de nouveaux contrats semblent définitivement épuisées, que reste-t-il donc comme options disponibles ? Si ce n’est la peste et le choléra ? »

Ainsi, « notre monde se trouve dévasté de l’extérieur comme de l’intérieur ». S’il a survécu à deux guerres mondiales, il n’en accumule pas moins les couches de destruction : « le biotope où se déployés les conflits de ce siècle en est parvenu à un état de quasi-extinction de la vie même, de la biocenose qu’il était supposé porter et préserver ». Et s’il fallait renommer « thanatope » ce lieu « où s’administre méthodiquement la mort, où on l’a infligée de toutes les façons possibles au vivant sous toutes ses formes » ?

Les deux dernières guerres mondiales, « additionnées au tribut des révolutions industrielles », ont généré de l’irréversible, non seulement en termes de destructions (faune, flore, aquifères, paysages, etc.) mais aussi de « consommations aberrantes d’énergies, de ressources naturelles, d’air et d’eau pures »…

Ainsi, « tout a été fait depuis sept décennies pour continuer d’épuiser l’un après l’autre les sanctuaires de la vie, pour la plupart à une cadence infernale et sans rémission possible » – jusqu’à l’atmosphère devenue « piège à poison »… Et « la fabrication des nouveaux armements contribue à détourner des ressources financières et énergies humaines de ce qui aurait dû être leur participation au combat écologique »…

Une irrépressible pulsion de mort « portée au stade de l’industrialisation » menacerait-elle l’ensemble du vivant à l’échelle planétaire ? N’y aurait-il « rien d’autre à attendre que la disparition de l’espèce par sa désintégration désormais programmée » ?

 

Une société de souffrance généralisée

 

Le mouvement de privatisation contemporain qui « transgresse les justifications économiques, financières, politiques, des privatisations antérieures, semble avoir pris une consistance anthropologique ». Fonctionnant avec la marchandisation systématique, il fait du Privé « la nouvelle figure du Bien » – et du Public « la dernière représentation du Mal »…

Ainsi, les processus de privatisation apparaissent comme « des machines performantes de promotion d’un individualisme forcené revendiquant une absolue liberté, une irresponsabilité libérée de toutes contraintes et, en particulier de tout respect à l’égard de ce que l’on désignait encore naguère comme intérêt public ou général ». Ce qui se traduit par une aggravation des dévastations constatées – jusqu’à devenir un problème de santé publique.

La machine infernale à marchandiser ne peut plus s’arrêter, exigeant sans cesse l’appropriation de nouveaux objets, se nourrissant de leur combustion pour maintenir le « taux de profit de l’économie spéculative » – jusqu’à « l’extinction totale des ressources disponibles de la planète ».

L’homme étant un « inventeur génial de souffrance », l’horizon de celle-ci n’en finit pas de s’élargir – cela est perceptible déjà avec la cancérogénisation avancée de la société et l’épidémie de suicides constatée : « la société de surveillance généralisée est aussi société de souffrance généralisée »…

Une évolution de fond depuis trois décennies qui sont, selon le philosophe, de la « responsabilité directe du politique » : « Le politique prétend instaurer la « compétitivité » et en faire l’objet d’un « pacte ». (…) La compétitivité c’est seulement générer plus de profits avec moins de travail humain et plus de post-citoyens. On voit mal avec qui le pacte pourrait être conclu… si ce n’est avec le Diable ? (…) Pourquoi faut-il sans cesse que les responsables politiques communiquent sur le néant et, partant, qu’ils communiquent le néant lui-même à tout la société, qui n’avait pas besoin de cela ? »

De quoi le mot d’ordre « civilisation ! » est-il le masque, si ce n’est de cet « appétit sans bornes de domination et de domestication de l’humain et de tout le vivant » traduit par un « pacte » entre certains « groupes d’intérêt » ? Pour François de Bernard, « ce qui domine, ce sont toujours des intérêts privés et financiers majeurs subjuguant tous les autres ». Si l’illusion n’a plus guère d’avenir, sa fin ne sera pas décevante…

Que faire, si ce n’est « bienveiller », en opposition au « surveiller » érigé en norme et « solution » ? Parce que « nous en en manquons cruellement comme de l’air et de l’eau pure », le philosophe propose de « forger du bienveiller dans tous les compartiments de la vie publique et privée » – « du bienveiller républicain » plutôt que du « surveiller despotique » et sans limites… Ce qui suppose un changement radical des rapports non seulement des hommes entre eux mais aussi avec l’éco-système planétaire – quelque chose comme un soudain foudroiement de raison dans un ciel bas – comme un soudain appel d’être dans une marée basse de non-être ou le désentravement du langage en puissance de libération contre ce qui tire le vivant vers sa réification, sa mise en données ou en brevets… Le mouvement mécanique et algorithmique sur lequel se règle la déshumanisation progressive du monde est-il réversible ? L’insoutenable et l’inexorable peuvent-ils être déjoués, dans l’empire des nombres, par… une onde d’imprévisible… avant l’irréparable?

François de Bernard, Pour en finir avec « la civilisation » – un mythe barbare, éditions Yves Michel, 150 p., 12 €